RICHER SYNDIC DE LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE
L Election de Richer. II rétablit la discipline de la Sorbonne. — II. Ses efforts pour la rénovation du gallicanisme. — III. Ses poursuites contre les "Jésuites. — IV. Caractère des entreprises de Richer.
Election de Richer. II rétablit la discipline de la Sorbonne.
Nous n'avons pas à raconter ici l'histoire de la Faculté de théologie de Paris, pas même à indiquer comment l'humble école épiscopale de la Cité est, peu à peu, devenue la célèbre compagnie, qui a été la force et l'honneur de l'ancienne Université. Il nous suffit d'assigner l'arrivée à Paris des ordres mendiants et leur affiliation à la Faculté de théologie comme première origine de l'organisation qui a régi, dans l'Université, l'enseignement de la science sacrée jusqu'à la suppression de l'institution, en 1791.
La Faculté de théologie se composait de la réunion de plusieurs éléments divers. Elle comprenait les docteurs : 1° Sorbonnistes, c'est-à-dire ayant étudié ou résidant au collège de Sorbonne ; 2*» Navarristes, du collège de Navarre ;
3° Réguliers, des divers ordres religieux, mendiants ou autres, affiliés à l'Université ; 4° Ubiquistes (1), résidant à Paris ou en France, ailleurs que dans les communautés susmentionnées.
La compagnie des docteurs en théologie de Paris représentait donc une véritable confédération de communautés régulières et séculières (2). Elle était présidée, depuis 1296, par un doyen qui était toujours le plus ancien docteur séculier résidant à Paris. Mais le doyen n'avait pas une
(1) Les docteurs qui n'étaient attachés à aucun collège, étaient plus particulièrement appelés ubiquistes. Les ubiquistes étaient les plus anciens dans la Faculté : ils avaient établi les grades et agrégé à l'Université tant les réguliers que les boursiers des collèges. Les grands théologiens dont la Faculté honorait la mémoire et qu'elle regardait comme ses premiers docteurs, Guillaume de Champeaux, Pierre le Chantre, Alexandre de Halès, Pierre Lombard étaient séculiers et ubiquistes. C'est parmi eux que la Faculté commençait toujours à choisir ses députés, lorsqu'il se présentait quelque affaire à examiner ou à poursuivre. Elle les appelait ses premiers-nés : Primogeniti sacrx Facultatis.
(2) « Cette association était avantageuse à toutes les communautés : l'émulation des étudiants et des bacheliers était excitée par l'espérance de briller dans les actes publics de la Faculté, et de faire honneur à l'ordre ou au collège auquels ils appartenaient. Les Béouliers trouvaient d'ailleurs, dans les couvents des men* dianis et des Bernardins, des professeurs distingués qui pouvaient se vouer, sans distraction, à l'étude et à l'enseignement, parce qu'ils étaient libres des soins du monde et des soucis de la pauvreté, La possession du grade de maître en théologie de l'Université de Paris n'était pas indifférente pour les ordres religieux. Un prédicateur, un inquisiteur revêtu de ce titre, avait beaucoup plus d'autorité; la participation aux actes de la Faculté était d'ailleurs pour eux une occasion de se mesurer avec leurs rivaux, et un moyen de constater et de soutenir parmi eux le niveau des études. » (Thurot, De VOrganisation^ etc., p. 132.)
autorité prépondérante. Le pouvoir tout entier résidait dans l'assemblée qui se réunissait tous les mois en session ordinaire pour expédier les affaires de la corporation et veiller à fa. pureté de l'enseignement. Ce mode de gouvernement prêtait à de nombreux abus provenant de la jalousie des diverses communautés rivales. Néanmoins, les intérêts communs et le respect des droits réciproques maintint l'institution, jusqu'au jour où l'autorité royale, intervenant sans ménagement, détruisit tout équilibre et faussa une organisation qui ne pouvait subsister que dans une complète indépendance (1) .
Le syndic de la Faculté de théologie, institué dès 1384, était en quelque sorte l'inspirateur de la Sorbonne en même temps que son pouvoir exécutif ( 2 ). Le
(1) « Rependo scholstm nobilîssimam, quamdiu suaB spontis ac juris fuit, semper optime scnsisse, ac în institut! sui ratione, egregiam operam, propugiiandis regibus, Patriaî et Ecclesiae 11bertatibus navasse, sed factionibus magnatum, et vi majore, quasi torrente quodam abreptam, sœpe clavum abjecisse, ac sese totam tempestati permisisse, sicut et innumeris aliis collegiis, magistratibus, atque decuriis supremis contigit. » (Richer, Defensio, t. 1", p. 39.)
(2) Dans la Faculté de théologie, il y avait comme deux présidents ; l'un d'honneur, qui était toujours le plus ancien docteur de Paris jouissant des droits et des entrées de la Faculté, désigné sous le nom de Doyen; et le président de charge, appelé Syndic. Ces deux dignitaires avaient des places et des fonctions particulières dans les assemblées de la Faculté. Dans les assemblées de l'Université, en particulier dans la cérémonie autrefois si célèbre, la Procession du Recteur^ ils n'occupaient que le rang de leur ré^ ception. Le syndic y était primé par ses anciens. Si un docteur de province plus ancien que le Doyen de la Faculté se trouvait à la cérémonie académique; il avait la première place.
Le doyen avait les honneurs de préséance. Le syndic avait l'influence réelle. A lui appartenaient T administration etla surveillance. Il proposait les mesures dans les assemblées générales ; il veillait à leur exécution ; il faisait les réquisitoires et examinait les thèses ; il dressait les actes et rédigeait les conclusions. La Sorbonne délibérait : mais le syndic proposait le sujet de la délibération, et les décisions, quand elles devaient avoir une suite pratique, ne pouvaient être efficaces que par l'action du syndic.
La Faculté de théologie, comme les autres ordres de l'Université, avait besoin d'une réforme disciplinaire : et il se trouvait que la réforme du commencement du dixseptième siècle lui avait été moins appliquée qu'aux autres membres du corps enseignant. L'importance de la Faculté, la difficulté d'intervenir dans les affaires de l'Eglise, le respect porté à l'antique Sorbonne, telles furent sans doute les véritables raisons qui arrêtèrent les commissaires de Henri IV. Les statuts de 1600, si prodigues de dispositions en ce qui concerne les autres Facultés, en particulier la Faculté des arts, ne contient qu'un fort petit nombre d'articles relatifs à la Faculté de théologie. Les censeurs n'eurent donc pas à exercer leur charge dans la Sorbonne dont l'enseignement était aussi renommé qu'à aucune époque de son histoire, mais qui n'en restait pas moins dans un certain désarroi disciplinaire, suite inévitable de la désorganisation produite par la licence de la Ligue.
Le syndic qui se trouvait chargé, en 1607, de l'administration de la Sorbonne ne manquait ni d'autorité, ni d'intelligence, ni de savoir. Roland Hébert, qui fut nommé
quelques années plus tard archevêque de Bourges, cherchait à introduire des habitudes régulières et une discipline exacte dans la Faculté. Après quelques années d'efforts infructueux, il reconnut que son influence n'avait abouti et ne pouvait aboutir à aucun résultat sérieux. 11 se démit de sa charge. La Faculté le pria de continuer ses fonctions jusqu'à ce qu elle eût trouvé un docteur capable de lui succéder. Au bout de six mois, on ne parlait pas encore de ce successeur. Hébert venait d'être nommé Pénitencier de l'Eglise de Paris, office qui demandait toute son application : une grande faiblesse de vue lui rendait difficile l'expédition des affaires. Il perdit patience et proposa lui-même Edmond Richer, dont il fit valoir les aptitudes et les services. La Faculté accepta cette désignation et nomma Richer syndic pour entrer immédiatement en fonctions (1). (2 janvier 1608.)
Richer ne suivait pas depuis deux ans les assemblées de la Faculté : il ne put donc présenter aucune observation lorsque son nom fut prononcé dans la vénérable compagnie. Mais il ne tarda pas à profiter des circonstances et à poser ses conditions. « Il se transporta à la congrégation de la Faculté, le 15 janvier, et déclara qu'il ne pouvait ni ne voulait accepter le syndicat, que tous les docteurs ne promissent de travailler avec lui pour recouvrer et rétablir l'ancienne discipline de la Faculté, qui était tçut à fait
(1) Collectio de d'Argentré. — Première requête d'Hébert demandant à être relevé de ses fonctions de syndic, 2 juiUet 1607, t. ri, part 2, p. 5i!i7. — Nomination de Richer au syndicat de la Faculté de théologie» 2 janvier 1608, t. II, part. 2, p. 1.
abâtardie ; à quoi toute la compagnie s'obligea par promesse, et remercia Richer du soin qu'il en voulait prendre, n (Syndicat de Richer ; in-12, pag. 5.)
Il est probable que la Faculté n'aperçut pas les consé-. quences de la promesse qu'elle venait de faire. Qu elle se serait épargnée de divisions et d'ennuis si elle s'était prémunie contre les desseins de son nouveau syndic, ou si elle lui avait demandé ce qu'il entendait par l'ancienne discipline de Sorbonne ! Mais Richer ne laissa à personne le temps de se reconnaître, et il se prit sans retard à travailler à la rénovation du gallicanisme, au centre même de l'éducation théologique, car c'étaient les Facultés, surtout celle de Paris, qui donnaient l'enseignement sacré. Les gradués de la Faculté prenaient la tête du clergé français. Avoir la Sorbonne, c'était donc avoir le clergé tout entier.
La connaissance essentielle en toute administration est celle des droits et des devoirs. Richer voulut, avant tout, se rendre compte de la nature des attributions du syndic et des droits de chacun des membres de la Sorbonne. Qui ne sait combien nos pères, à cette époque où presque toute l'existence privée et publique se basait sur des privilèges, étaient attentifs à ne jamais laisser empiéter sur leurs droits ? et qui ne sait comme il est difficile, sous un régime coutumier, de discerner la légitimité des droits divers, prenant ordinairement leur source en des concessions antiques, maintenues par des arrêts équivoques quelquefois contredits par des décisions non moins obscures ? Richer était préparé par ses luttes antérieures aux recherches de documents et à l'appréciation des procé-
dures. Il avait peut-être déjà commencé les savantes études sur l'Université de Paris, que plus tard d'autres préoccupations ne lui permirent pas d'achever. Ce fut avec empressement qu'il prit connaissance des précieuses archives de la Sorbonne. Elles étaient abandonnées et négligées, exposées peut-être à une ruine prochaine. Il les classe, les analyse, les restaure. Il donne à la Faculté de théologie le respect de son trésor des chartes. Il organise le service des registres qui depuis cette époque ont été tenus avec une scrupuleuse fidélité (1). Dans cette étude patiente, il puise la connaissance approfondie des précédents. Il ressaisit les traditions anciennes : l'esprit de la vieille Sorbonne se révèle à lui et l'anime d'une nouvelle ardeur pour la défense des doctrines auquelles il a consacré sa vie.
Un premier résultat de ces études fut le rétablissement de la discipline dans la Faculté de théologie.
Depuis les troubles de la Ligue les anciennes et sévères traditions étaient interrompues. Un grand nombre de formalités étalent méprisées ou tombées en désuétude. Or, s'il est bon de ne pas accorder une trop grande importance
(i) « c'est à partir de Richer, que les registres de la Faculté de théologie ont été tenus exactement ; Tordre qu'il avait établi fut maintenu par ses successeurs et servit à conserver les copies authentiques du plus grand nombre de ces délibérations mémorables, qui furent souvent, au dix-septième siècle, la règle de TËglise de France, et qui sont restés Tun de ses titres à la vénération des peuples. » (Jourdain, HisL de rUniversité^ p. 47.)
c Ab hoc anno 1607 usque ad haec nostra tempora ita ordinati sunt libri conclusionum sacrse Facultatis, ita utnihil ipsis desit. » (D'Argentré, Collection t. II, part. 1, p. 548.)
à la lorme, il est cependant nécessaire de tenir compte d'une foule d'usages extérieurs, presque toujoui's protecteui-s des droits et des rangs, qui ne peuvent surtout être impunément oubliés dans les sociétés comme celles du dixseptième siècle où tout repose sur l'usage et le privilège. Richer tint rigoureusement à l'observation de l'ancienne discipline et des vieilles coutumes. On peut se rendre compte par le recueil de d'Argentré de l'activité déployée par le nouveau syndic pour remettre les règlements en vigueur (1). (Tom. II, part. 2, p. 1 et suiv.)
(i) Voici quelques-unes des graves réformes disciplinaires que Richer procura dans le cours de la première année de son syndicat.
l** février 1608. — Richer fait décider par la Faculté : !• que le nombre des bacheliers mendiants sera réduit au nombre fixé par les statuts; 2* que les thèses seront signées en double exemplaire par les bacheliers et le syndic; 3* que les conclusions de la Faculté seront délibérées de nouveau dans les réunions suivantes; 4*" que la requête de Harlay, abbé de Saint-Victor, n'ayant pas été présentée par le candidat, en personne, sera rejetée.
i*' mars. — Richer obtient que les articles de la Faculté seront publiés.
i*' avril. — La Faculté décide sur la proposition de Richer : 1° qu'il ne sera délibéré sur un sujet que s'il est proposé par une personne d'autorité; 2» qu'il ne sera accordé de lettres aux docteurs et aux bacheliers que sur leur demande ; 3° que la liste de présence des docteurs aux messes sera signée par le doyen, le syndic et le plus jeune des docteurs ; /i° la Tentative et la Sorbonnique rouleront sur le dogme, Tordinaire sur la morale et la positive.
2 juin. —Il est ei^joint aux bacheliers de première licence de soutenir leur Sorbonnique ou la majeure ordinaire dans la première année.
30 juillet. — La Faculté règle le différend entre Sorbonne et Navarre.
Sans se lasser, Richer rétablissait dans toute sa pureté la teneur des antiques conclusions de la Faculté. Il urgeait l'observation des nouveaux statuts dont on n'avait guère cherché, jusqu'alors, à procurer l'exécution. Rien n'échappait à sa vigilance et aucune infraction à la discipline ne trouvait grâce devant sa rigidité. Au surplus, on pouvait s'en rapporter à lui du soin de faire exécuter les décisions de la Sorbonne. Il ne fut jamais homme à considérer un article de règlement comme lettre morte.
Efforts de Richer pour la rénovation du gallicanisme.
Ces premières préoccupations dissimulaient mal le dessein principal du nouveau syndic, car à peine Richer fut-il
15 septembre. — Condamnation d*an livre de Roussel contre les Pères Jésuites.
3 février 1609. — Richer fait ajourner d'un seul coup treize bacheliers qui voulaient se présenter, à la licence. En 1609, huit d'entre ces bacheliers à qui la Faculté avait refusé Tautorisation d'entrer en licence portèrent plainte au Parlement où ils appelèrent comme d'abus. La cause fut plaidée, et Servin, avocat général, reconnaissant que la Faculté était un corps trop sage et trop respectable pour qu'il ne fût pas maître de sa discipline, conclut à ce que les bacheli^rs auraient la Faculté pour juge dans toutes les contestations qui regarderaient la discipline de la Faculté et le bon ordre* des écoles : l'arrêt du U septembre confirma ces conclusions.
entré en charge qu'il rechercha les moyens de remettre en honneur les doctrines gallicanes.
Dès le début même de ses fonctions, il essaya de constituer un code officiel du gallicanisme.
Richer {Hist, acad. Paris^ t. IV, fol. 65, verso) raconte qu'il sollicita de la Faculté l'autorisation d'imprimer un recueil complet des décisions doctrinales de la Sorbonne et d'en faire tenir un exemplaire à chaque docteur et à chaque écolier en théologie, afin qu'ils eussent soin de ne jamais soutenir une proposition contraire à l'enseignement de l'Ecole de Paris. La Faculté accorda d'abord cette autorisation (1). Mais àla séance suivante, Du val fit revenir la Faculté sur sa dé termination. Il fut appuyé par Filesac qui voulait que les décrets ne fussent publiés qu'après approbation de Tévèque de Paris.
Suivant son habitude, Richer trouve à la conduite de Du val et de Filesac, des mobiles intéressés et répréhensibles. Duval voulait soumettre la Faculté au nonce et aux ésuites, ses maîtres chéris ; Filesac, à Tévêque de Paris dont il était devenu le confident et l'ami. Il est pourtant facile de reconnaître que la Sorbonne, à moins de prendre l'attitude d'un tribunal infaillible, ne pouvait imposer ses décisions comme irrévocables. Il n'y a que Richer pour s'indigner d'une telle décision. Le syndic proposait cette af-
(1) « En autorisant la réimpression qui lui ^tait demandée, la Faculté venait de décréter, sous une forme indirecte, une véritable profession de foi, obligatoire pour tous les candidats qui poursuivaient les dijBTérents grades. » (Jourdain, p. iiS.)
faire en Sorbonne deux mois à peine après son éjection, le l^^ mars 1608.
Repoussé de ce côté, le syndic ne se découragea pas et parvint à son but par une voie différente.
On ne lui permettait pas d'imprimer l'ensemble des décrets de la Faculté. 11 se contenta des décrets de la Sorbonne contre les erreurs de Luther, et du moine Jean Sarrazin, solennellement promulgués et plusieurs fois imprimés. Avec un peu de bonne volonté il était facile d'y
(1) On pourrait, à la rigueur, d'après le témoignage de quelques bibliographes, attribuer à Richer la publication du volume intitulé : Quœdam acta Ecdesiœ Gallicanœ pro libertatibus Ecdesiœ et juris communis defensionei Paris, 1608, in-Zi°. — Mais Richer ne reconnaît dans aucun texte la paternité de cet ouvrage.
Richer publia les opuscules suivants qui contenaient, d'après lui, la véritable et ancienne doctrine de la Sorbonne :
Articuli fidei sacrœ Facultatis Theologiœ Parisiensis, In-Zi' de 6 pages. Une nouvelle édition de cet opuscule parut en 1611 sous le titre de : Décréta sacrœ Facultatis Theologiœ ParisiensiSy de potestate ecclesiastica^ et primatu Romani Pontificis^ contra sectarios hujus seculi, Paris, 1616. Cette collection renferme la censure de Sarrazin, quelques articles extraits de la condamnation des erreurs luthériennes, la censure d'un livre de Duplessis-Mornay. On fit un reproche à Richer d'avoir dirigé sa publication contra sectarios hujus seculi, comme si l'on pouvait ranger au nombre des sectaires les défenseurs des doctrines romaines. Richer se contenta de répondre que Luther et Duplessis-Mornay étaient des sectaires, et qu'il pouvait intituler une collection de décrets principalement dirigés contre leurs erreurs : Décrets contre les sectaires.
On aura la liste complète des opuscules impriniés par les soins de Richer pour servir à la restauration des anciennes doctrines gallicanes lorsque nous aurons mentionné : Formulœ jurisjurandi^ quod tum a magistris^ tum a Baccalaurœis Theologiœ Parisiensis exigi solet^ antequam in consortium facultatis cooptentur, A pages in-/i*:
trouver tout le système des vieux docteurs gallicans. En joignant à ces pièces les formules de serment par lesquelles les docteurs de la Faculté s'engageaient à tenir pour vraies et à défendre les doctrines de la Sorbonne, Richer pensait qu'il en était asse:^ pour établir le système gallican et l'avenir montra qu'il ne se trompait guère (1).
Il ne suffisait pas à Richer, pour aoromplir son œuvre de rénovation , de donner en quelque sorte une consécration officielle aux vieilles doctrines gallicanes. Il lui importait surtout d'éliminer de la Faculté les systèmes romains qui dominaient en France.
L'entreprise était difficile. L'esprit de Tépiscopat et de
(1) « Parce que le plus grand mal venait de la Faculté de théologie, où les ultramontains', et les autres personnes mal intentionnées, avaient toujours entretenu des intelligences préjudiciables à la liberté de TEglise et au repos de la monarchie, il fut arrêté que tous les externes (étrangers), qui voudraient y entrer, comme dans les autres facultés, s'obligeraient par serment, avant que d'y prendre aucun degré, à vivre selon les loix du royaume, à rendre une obéissance parfaite au roi et aux magistrats, et à ne jamais écrire ni parler contre la religion catholique, les libertés de PEglise gallicane, qui ne sont autre chose que les anciens canons, le gouvernement de TEtat, et]la puissance royale. » (Baillet, Vie de Richer, p. 33.)
De leur côté, les écoliers français en théologie, soit réguliers, soit séculiers, étaient obligés, en prenant les grades, de jurer les dispositions suivantes : les frères mendiants en recevant le bonnet de docteur : Jurabitis, quod perpétua adhœrehitis determinationibus facultatis. .. Jurabitis quod tenebitis articulos facultatis veros, et illos nacta occasion e prœdicabitis esse fidei et religioni consentaneos.
En recevant la licence, tous les candidats devaient prendre rengagement qui suit : Jurabitis quod tenebitis articulos facultatis Parisiensis veros, et illos nacta occasione prœdicabitis esse fidei et religioni consentaneos, ^
la Sorbonne avaient subi de profondes modifications pendant le seizième siècle et n'était plus aux oppositions à la papauté (1) . La royauté avait pu, sans danger pour la foi, être impuissante à accomplir son rôle hybride de mo- ^ dérateur, tantôt favorable, tantôt hostile à Rome, aujourd'hui pour la répression, demain pour l'excitation des entreprises parlementaires. Les dangers que la Réforme faisait courir à l'Église avaient groupé les catholiques autour de leur chef suprême. Il ne s'agissait plus de se défendre conti e les prétentions de la cour de Rome. Il fallait combattre pour la primauté du Saint-Siège et pour les prérogatives essentielles de l'Église. L'union dans la défense, les besoins de la lutte, l'acharnement des réformateurs, rapprochèrent les esprits. L'enseignement si logique
(1) Richer, dans Tun de ses principaux ouvrages, assigne trois causes à rétablissement des doctrines romaines en France.
La première, c'est que, ainsi que le dit Aristote, certaines erreurs sont plus plausibles que la vérité. Rien n'est plus faux, dit^il, que cette proposition : Le Pape est le monarque absolu et infaillible de TEglise : mais pour lui donner une apparence de vérité, il suffit de faire le Pape héritier de toutes les prérogatives de saint Pierre. Pour bien déterminer l'exacte constitution de l'Eglise, il faut, au contraire, une profonde connaissance de TEcriture, des Pères, des conciles, de l'histoire ecclésiastique.
La seconde, c'est qu'après la révolte de Luther, les docteurs catholiques s'abstinrent prudemment de traiter les questions relatives au pouvoir du Pape, jusqu'à ce que les discours des Jésuites et des autres défenseurs de la cour romaine, abusant de ce silence, ont donné lieu aux partisans des anciennes doctrines à rompre la trêve.
La troisième raison est ainsi exprimée par Jean Major (Cap, xvni Commentariorum inAfatt,) : Quodplures Pontificem extollunt quam concilium non miraberis. Concilium raro congregaiur^ nec dat digni" tates eccksiasticas : Papa dat eas. Ideo hic homines blandiuntur et.
et si ardent des Jésuites (1) acheva ce que les controverses avaient heureusement commencé. Les élèves des Jésuites envahirent bientôt le clergé tout entier. Lorsque la France, par la faiblesse de Henri III, se vit menacée dans sa foi» elle se leva non plus catholique gallicane, mais catholique romaine pour défendre sa constitution fondamentale (2). La Ligue fut une explosion qui mit à nu le profond travail qui s'était opéré dans Tépiscopat et la Faculté de théologie. Le cardinal Pellevé se fit le protecteur le plus déclaré des doc-
dicenteSf quod soîus potest omnia quadrare rotunda^ et roiundare qua-» drata, tam in spiritualihus qumn in temporalibus. (Richer, Defensio^ p. 20.
(1) « La doctrine des Jésuites prend tels progrès en votre royaume qu'elle se coulera enlin aux campagnes les plus reculées. Lors de leur établissement ils n*avaient pas de plus grands adversaires que la Sorbonne; à présent elle leur est favorable, parce qu*un monde de jeunes théologiens ont fait leurs études en leurs collèges. » — Remontrances de Harlay au nom du Parlement de Paris sur Pédit de rétablissement de Jésuites, en 1603. [Mercure français^ t. II, 1611, p. 166.) — Henri IV répondait à Harlay: « La Sorbonne, dont vous parlez, a condamné les Jésuites, mais ça été comme vous, devant les connaître; et si Pancienne Sorbonne n'en a point voulu par jalousie, la nouvelle y fait ses études et s^en trouve bien. » Ihid, p. 171.
(2) « L*ancienne coutume, si religieusement observée durant tant de siècles et par une continuelle succession de rois, depuis Clovis jusqu'à présent, qui défend de reconnaître ou de recevoir au trône royal aucun prince qui ne soit catholique et très-obéissant fils de PEglise, et qui n'ait promis et juré en son sacre, lorsqu'il reçoit la couronne et le sceptre, de le défendre et de le maintenir, comme encore de s'employer de toutes ses forces à Pextirpation des hérésies, premier serment de nos rois, sur qui celui de l'obéissance et de la fidélité des sujets est fondé, et sans lequel il est indubitable que, pour leur zèle à la religion, ils n'auraient jamais reconnu aucun prince qui prétendît par les lois d'avoir droit de succéder au royaume. » (Manifeste du duc de Mayenne^ 1593.)
rines romaines, dans leur expression la plus vive. Les évêques de France, en grande majorité, furent les tenants de la Sainte-Union. La Sorbonne délia les Français du serment de fidélité à leur roi et les autorisa à prendre les armes contre Henri de Valois. Elle avait oublié toutes ses anciennes doctrines sur les rapports des deux puissances. Elle ne prononçait, elle n'agissait que conformément aux principes de Bellarmin qui vînt lui-même à Paris, à la suite du légat Gaëtano, commenter son traité De Romano Pontijke^ que les bacheliers de théologie étudiaient, ainsi que dit Richer, comme un cinquième Évangile (1).
Si les convictions qui ne viennent que de l'intérêt sont aisément mobiles, il n'en est pas de même des convictions qui reposent sur une adhésion réfléchie et une étude approfondie. Pendant que la plupart des Français dominés par leur impressionnabilité accoutumée s'éloignaient des maximes de la Ligue avec le même empressement qu'ils avaient mis à s'en rapprocher, le clergé et les docteui's de Sorbonne continuaient à rester fidèles aux enseignements
(1) Navarre, dans son explication du chapitre Omrm utriusque seras, reconnaît que la doctrine qui roet le Concile au-dessus du Pape était autrefois adoptée par l'Ecole de Paris et toute la France : il ajoutait que de son temps il en était encore ainsi. L'éditeur de l'ouvrage de Navarre de l'impression de Lyon, en 1595, après la mort du célèbre canoniste, rectifiait cette appréciation dans les termes suivants : Papam esse supra Concilium qui tn Gallia asserunt nequaquam judicantur hœretici et a pariihus hœreticorum stare; imo vero JDoctores ipsi Parisienses, jam illud pronundatum magna parte remiserunt, Concilium universale esse supra Papam; sed contrarium magna ex parte amplectuntur.
romains (1). Les conjonctures du temps n'étaient pas cependant favorables. Le roi Henri IV et le Parlement n'auraientpas supporté qu'on discutât trop haut sur les principes qui avaient fait la fortune de la Ligue. Il importait de ne pas s'exposer à des répressions violentes et de ne pas heurter une opinion affolée. Néanmoins l'esprit théologique subsistait toujours le même. A la mort de Henri IV, les cardinaux Joyeuse, Duperron , La Rochefoucauld, de Gonzague, étaient ouvertement favorables aux doctrines romaines et rép/ouvalent le gallicanisme parlementaire et théologique. « Parlementaire, dit Baillet, dans sa Vie de Rkher (page 41) , était alors la même chose qu'hérétique, parmi les sectateurs et les élèves des ligueurs ; car depuis que le roi avait abjuré le calvinisme et reçu l'absolution du Pape, la grande hérésie du temps n'était plus de se déclarer huguenot, mais de ne point adhérer aux prétentions de la cour de Rome, qui avait une infinité d'émissaires dans le clergé de France, et principalement dans les maisons religieuses du royaume. »
(i) N L'exemple de la conduite que gardèrent les prélats amis du Nonce du Pape, pour traverser le décret de Sorbonne qui voulait assurer la vie des rois contre les attentats, fait voir que le clergé de ce temps-là (1610) n'était guères moins porté que les Jésuites pour la monarchie absolue du Pape, au préjudice de Tindépendance et de la souveraineté de la puissance royale ou séculière. » (Baillet, Yie de iîtcAer, in-12, p. 75.)
Arnaud, dans son Franc et véritable discours au Roy, comme Achille de Uarlay dans ses Remontrances à Henri IV contre le rétablissement de la Compagnie de Jésus, reproche à la Sorbonne de s'être laissée envahir par les disciples des Jésuites et d'avoir renoncé aux anciennes doctrines gallicanes pour suivre les doctrines de Bellarmin.
En Sorbonne, la très-grande majorité des docteurs, même séculiers, suivait les opinions de Duval, un disciple de Bellarmin, et réprouvait les doctrines de Gerson, d'Aïmain, de Major, des maîtres de l'ancienne Sorbonne (1). Parmi ceux qui ne suivaient pas renseignement généralement adopté, il n'y avait pas de cohésion. La vieille doctrine avait perdu ses traditions. Les monuments du passé étaient oubliés. Il n'existait aucune formule arrêtée : chacun de-
(i) Il est curieux d'entendre Richer lui-même rendre compte du triomphe des doctrines romaines dans la Sorbonne : « Etsi enim, dit-il, tempore bellorum civilium Ligas, ab anno 1588, permulti essent Baccalaurei et Doctores qui in scholis Jesuitarum studuerant nihilominus ad annum usque 1599 non deerant qui in the-, sibus suis : Goncilium esse supra Papam, regimen Ecclesiae esse aristocraticum, et solam Ecclesiam catholicam esse infailli bilem atque alla ejusmodi assererent. Quod ipsum frater Elias Beauvais, Franciscanus, auDO 1599, in thesibus majoris ordinariae propuguavit.. sed hoc omnino propugnari cessavit ab anno 1600. Vallius totus in factiones, relicta omni mediocritate, se praecipitavit Quare toto triennio legationis cardinalis Bufalo, nihil de antiqua doctrina Sorbonae in disputationibus theologicis auditum est : idque progressu temporis magnum cepit incrementum : quia Baccalaurei quidam , sub legatione cardinalis Barberini, Nuntii apostolici, audaciores facti propter dictata Vallii qui haec ex Jesuitarum commentariis hauriebat, in thèses suas propositiones antiquse doctrine contrarias conjecerunt , scilicet : Sohtm Petrum habuisse daves a Christo : Solum Papam esse infaillihilem et supra concilium et alla ejusmodi, » (Kicher, Hist.Acad. Paris, t. IV, f» 39).
C'est le témoin le moins suspect qui nous l'apprend. Avant Tannée 1600, on entendait quelquefois soutenir en Sorbonne les thèses gallicanes. A partir de l'année 1600, on n'y soutint plus que les thèses romaines. Remarquons, en passant, cet hommage involontaire rendu au docteur Duval dont l'enseignement public, comme professeur royal en Sorbonne, exerçait une si grande influence sur les étudiants en théologie.
vait se faire son système et reconstituer par ses propres eflbrts les principes des anciens docteurs parisiens. Il est probable que les derniers représentants d*un passé perdu se seraient éteints sans laisser aucune trace (1) , si Ricber n'était apparu à l'heure favorable pour ressusciter les traditions de la vieille Sorbonne. Par malheur, à ce moment les jésuites ne pouvaient plus enseigner la théologie et former de nouveaux élèves pour remplacer les anciens qui disparaissaient d'année en année.
Richer ne recula pas devant la lutte contre les convictions générales du clergé et 1* entreprit avec autant de résolution que d'habileté.
. Le syndic devait être avisé de la teneur des thèses que les candidats aux grades théologiques se proposaient de soutenir dans F Université. Richer fit décider que les thèses devraient lui être soumises un mois à l'avance afin qu'il les pût examiner avec soin. Il les examina si bien qu'il ne laissa passer aucune proposition contraire aux systèmes gallicans (2) . Rien ne pouvait être soutenu dans les thèses
(1) Un auteur contemporain dont un savant collectionneur nous a conservé le travail (Mss. de Dupuy, vol. 37, f" S2-32) disait que trois ou quatre théologiens^ et à leur tète André Duval « avaient découvert l'ancienne erreur de la France, et qu'il ne restait plus que quelques politiques dans le Parlement et dans la Sorbonne, qui ne pouvaient ou ne voulaient quitter leur vieux levain, qui était hérésie formelle^ de ne pas admettre entièrement jus pontificium, »
(2) «Quotiescumqu^ baccalaurei Facultatis aliquidin suas positiones placitis facultatis contrarium congerebant, îd Richerius expungebaty rugiente ac tumultuante Andréa Vallio. » (Richer HisL acad, Paris, t. IVj pi 64.)
publiques qui ne fût conforme au système patronné par le syndic. Richer, était spécialement vigilant à Fégard des ordres mendiants (1) , qu'il savait plus enclins à soutenir les privilèges pontificaux et qui cherchaient à glisser des propositions ultramontaines dans la plupart de leurs thèses. Mais le syndic ne se laissait pas aisément décevoir et il ne lui arriva pas une seule fois d'être mis en défaut (2). Sa pensée ne se démentait jamais. Dénoncé à la Faculté pour ses entreprises contre le Souverain-Pontife, il expliquait clairement, théologiquement les positions de doctrine qu'il acceptait et celles qu'il réprouvait et la Sorbonne fie pouvait ou n'osait lui infliger un blâme (3).
(i) ...a Richer résolut de ne permettre pas durant son syndicat qu'aucun bachelier soutînt quelque proposition contraire aux maximes de la Sorbonne; et si aucun Tentreprenait, lo syndic biffait la thèse... Véritablement le syndic se garde soigneusement des ordres mendiants, desquels il a rayé telles et semblables propositions; savoir, une : Saint Pierre comme vicaire de Notre- Seigneur Jésus-Christ a eu lui seul immédiatement le pouvoir ^ les clefs et Iv juridiction ecclésiastique; et que, si Notre- Seigneur ne Peut prévenu en conférant les clefs aux Apôtres et en les envoyant, ils eussent tous été envoyés et autorisés par saint Pierre^ et eussent reçu de lui leur pou^ voir^ Item : Que le seul Pape est infaillible, et par-dessus le Concile général; et que tous les évéqueè et prélats ont leur mission et juridiction du Pape, tout ainsi que les magistrats politiques la tiennent du Roi.w (Syndicat de Richer ^ p. 7-8.)
(2) « Quid memorare opus magistrum Franciscum Harlaeum, abbatem sancti Victoris Parisiensis, hanc thesibus suis inseruisse propositîonem : nimirum : Quod fide catholica tenendum esset Paulum V sedentem hodie in Pétri cathedra esse summum Pontificem Ecclesiœ a Deo datum, Qua ex propositione Papas infallibilitatem, quam aperte et directe non audebat, oblique atque indirecte asserere volebat. » (Richer, Hist. acad. Paris, t. IV, f 64.)
(3) Le 2 octobre 1610, dans l'assemblée ordinaire de la Faculté
Le nonce du Pape, l'habile et ardent Ubaldini, s'essayait en vain à chercher le faible d'une tactique si prudente et d'une attitude si résolue. De leur côté, Duval et ses amis comprenaient toute la portée des desseins de Richer et s'efforçaient inutilement de les faire échouer. En quelques mois une modification importante s'était produite en Sorbonne. Richer avait rétabli l'ancienne école de Paris. Il avait groupé autour de lui un certain nombre de docteurs et de jeunes bacheliers. On avait reconnu la fermeté de son caractère : on avait foi en ses connaissances, on subissait
de théologie, Richer se plaint qu'un Jésuite l'a accusé d'avoir rayé d'une thèse cette proposition : Summus Poniifex immédiate kahet auctoritatem a Christo. 11 s'élève contre cette accusation qui n'irait à rien moius qu'à déshonorer le syndic de la Faculté et la Faculté elle-même. Les propositions qu'il a supprimées sont tout autres. Elles sont ainsi conçues : L'nus solus Pontifex maximus immédiate hahet auctoritatem a Christo, omnes autem alii Episcupi ah illo, i7no etiam ipsi aposloli eamdem a Divo Petro accepturi erant^ nisi Christus in clavium collatione apostolos prœvenisset. La doctrine exprimée par ces propositions est contraire aux décrets de la Faculté de théologie de Paris, en particulier à la condamaation de Jean Sarrazin en l/i29. A cette occasion Richer entre en quelques explications qu'il est intéressant de suivre parce qu'elles contiennent le germe du système développé plus tard dans le Lihellus, Après avoir entendu et pesé ces observations 1» Faculté déclare que l'honneur du syndic appartient à tout le corps théologique; que le rapport fait aux Pères de la Société sur la suppression de cette proposition : Summus Pontifex immedii te hahet auctoritatem a Christo est faux et injurieux au syndic et même à toute la Faculté qui n'aurait jamais supporté la suppression d'une telle proposition. {Collectio de d'Agentrô, t. If, part. II, p. 15.)
Richer, dit Ubaldini, n'*acceptait pas la proposition : Solus Papa hahet immédiate protestatem a Deo. — Il prétendait que les évêques tenaient aussi leurs pouvoirs immédiate a Deo licet determinatam a Summo Pontifice. (Dép. du U janvier 1611.)
Fascendant de son autorité. Le chef de parti s'était révélé, et les troupes se mettaient sous ses ordres. Dès le début, le terrain de la lutte avait été astucieusement choisi. Par le fait de la surveillance exercée par le syndic, il était permis, désormais, dans les actes publics de TUniversité de Paris, de soutenir les doctrines gallicanes contraires à l'autorité du Pape, mais il n'était jamais permis de se poser en défenseur des doctrines romaines. Les ennemis des pouvoirs du Pape avaient toujours la parole ; les partisans, jamais. Duval ne savait assez déplorer les conséquences de cette perfide tactique. Il eut préféré la persécution ouverte à une si implacable surveillance. Mais Richer se gardait bien de sortir de son inexpugnable situation. Imperturbable et inflexible, il continuait à étouffer en Sorbonne la voix des défenseurs du Pape et à défier leur indignation. Que pouvait-on contre lui ! les décrets de la Faculté étaient formels : on avait juré de les respecter ; le syndic était responsable de l'inobservation des statuts (1). Richer ne sortait pas de là. Et on ne pouvait le poursuivre dans ce réduit, parce que le Parlement suivait avec un intérêt bienveillant cette hardie restauration du gallicanisme, et parce qu'il eut frappé avec rigueur tous ceux qui auraient tenté de violer les statuts de la Faculté. La royauté eût
(1) Voici Tarticle XXIII des statuts de la Faculté de théologie qui imposait au syndic une part de responsabilité et lui donnait par là même un droit de surveillance : Nihil a doctrina christiana alienum, nihil contra patrum orthodoxorum décréta, nihil contra régis regnique Gallici jura et dignitatem disputetur, aut proponatur : si secus fecerint^ et syndicus et prœses et respondens extra ordinem puniantur.
sans doute pu intervenir et mettre fin à la manœuvre de Richer. Mais la royauté fidèle à ses vieilles traditions ne voyait pas sans plaisir Tamoindrissement de l'autorité pontificale et le syndic, d'ailleurs, prenait ses précautions du côté du roi en informant les bacheliers que, s'il leur était défendu de soutenir les opinions ultramontaines, ce n'était pas seulement parce que les décrets de la Faculté ne le permettaient pas, mais encore parce qu'il n'était pas prudent d'agiter des questions qui pourraient inquiéter les huguenots. Belle raison politique qui ne pouvait manquer de plaire à Henri IV et dont il n'avait garde de ne pas faire son profit.
Ce n'étaient pas seulement les témoignages en faveur des doctrines romaines, émanés de l'initiative des particuliers, que Richer supprimait impitoyablement dans les exercices publics de la Faculté : il empêchait avec un soin jaloux que la Faculté, en corps, prît toute décision qui aurait semblé appuyer les systèmes ultramontains.
Au commencement du dix-septième siècle deux controverses avaient surtout animé les esprits: les controverses relatives à l'interdit de Venise et au serment d'Angleterre. Malgré les apparences extérieures, la cour de Rome avait, en réalité, subi deux insuccès : il lui avait fallu ou reculer ou consentir à de nombreuses concessions. Par suite, l'autorité pontificale avait reçu une atteinte dans l'esprit d'un certain nombre de catholiques. Il importait de relever le prestige du souverain pontife.
Le nonce Ubaldini avait succédé au cardinal Barberin,et avait porté à la cour de France une activité et un zèle à la
hauteur des diificultés (1). Barberîn était réservé, craintif, ennemi des affaires. Ubaldîni av^t le goût du travail, et ne reculait devant aucun obstacle lorsque les intérêts du Pape étaient en jeu. Il avait pour auditeur un savant docteur de Bologne, Scappi, qui était un auxiliaire dévoué et un conseiller compétent. Etabli à côté même de la Sorbonne dans ce pittoresque hôtel de Cluny (2) qui nous
^ (i) Ubaldini était plus actif que son prédécesseur Barberîn. n était plus préoccupé des affaires ecclésiastiques que son successeur BentivogUo. Moins exclusivement diplomate que son prédécesseur, un grand seigneur; que son successeur, un aimable lettré, il était peut être plus nonce et il entendait se préoccuper autmit des intérêts spirituels que des intérêts temporels du Sou*verain Pontife. Mais queHe lacune dans son éducation théolo<> gique! Exact et précis dans les questions politiques, il est toujours vague et souvent inexact dans les sij^ets religieux. Son auditeur Scappi, un savant docteur de Bologne était à ses côtés pour s'occuper des querelles des docteurs et comprendre à sa place les subtilités scholastiques. Néanmoins Ubaldini est vraiment insuffisant quand il entretient le cardinal Borghèse des discussions de Sorbonne. Sans doute, on sent dans ses dépêches Thomme d'église nourri dans la foi et les maximes de Rome, plein d'une vive horreur pour ce qui s'éloigne de la pureté de la saine doctrine. Mais que de points il semble ignorer ou ne pas comprendre I Ses dépêches si précieuses au point de vue politique laissent donc beaucoup à désirer dans l'exposé des querelles doctrinales. Il n*est même pas difficile de trouver dans les dépêches du Nonce quelques méprises qui accusent une connaissance par trop sommaire des sciences ecclésiastiques.
(2) Les Nonces depuis 1601 étaient logés à l'hôtel de Gluny. Richer les accusait d'avoir choisi ce domicile pour mieux surveiller la Sorbonne : « Mdes Cluniacenses ita collegio Sorbonico imminent, ut quidtm fêles ingredi aut egredi domo Sorbonico possint, quin a domino Nuntio aut ejus famulis janua et fenestris palatii Cluniacensis facile prospiciantur. {Hist. acad, PariSy t IV, f»69.)
rappelle encore, en plein dix -neuvième siècle, les souvenirs du luxe et de l'art du moyen- âge, Ubaldini et Scappi suivaient de près le travail qui se faisait dans la Faculté de théologie et cherchaient à y maintenir les traditions romaines. Richer, et avec lui ses partisans et ses biographes (1), nous représentent à F envi Ubaldini et Scappi comme des hommes remuants, violents, sans scrupules, qui cherchaient à imposer à la Faculté leurs volontés par les brigues et les menaces. La correspondance d' Ubaldini nous a été conservée. Les travaux consciencieux de M. Perrens nous la font suffisamment connaître (2). On ne peut rien trouver dans le caractère de T homme qui mérite les austères critiques dont il a été F objet. Passionné pour les intérêts de son souverain, Ubaldini a, il est vrai, toujours subordonné son repos et celui des autres à Taccomplissement de sa mission. Toujours en éveil, entreprenant et habile, on comprend que ses ennemis aient eu à se plaindre de lui. Mais il ne paraît pas qu'il ait mis en œuvre des moyens malhonnêtes. De quel droit le blâmerait-on d'avoir recherché avec zèle les intérêts de son souverain,
(1) Richer accuse l'auditeur du Nonce, Scappi, de brigues continuelles et il lui impute d'avoir été le principal artisan des troubles de la Sorbonna 11 vaut mieux en croire le judicieux Bentivoglio qui, dans ses dépêches diplomatiques, se plaît à rendre les témoignages les plus flatteurs à la prudence et à l'habileté de Scappi. Scappi devint évêque de Plaisance et Nonce en Lombardie.
(2) Voir VEglise et VEtat, par M. Perrens. Indépendamment des nombreuses pièces citées dans le travail de M. Perrens, nous avons pris connaissance du recueil des dépêches d'Ubaldini (malheureusement très-incomplet) conservé aux Mss. de la Bib. Nat. {Fonds italien.)
et de n'avoir pas ménagé les intérêts de ses advei'saires? Une circonstance douloureuse pour f Eglise engagea Ubaldini à recourir à la Faculté de théologie. L'archiprêtre d'Angleterre, Blakwel, malgré la décision formelle du pape Paul V, malgré la controverse décisive de Bellarmin, persistait à autoriser la prestation de serment exigée des catholiques par le roi Jacques. Il s'appuyait sur les doctrines gallicanes et il s'autorisait des doctrines de la Faculté de théologie de Paris. Ubaldini s'indignait que l'on pût opposer les doctrines de la Sorbonne à une décision formelle du Pape, et il demandait aux théologiens de Paris de se dégager d'une si fâcheuse compromission. Il priait Duval de ménager une solennelle protestation de la Faculté qui serait un témoignage de respect et de soumission à l'autorité pontificale. Duval, dont les conseils étaient toujours* accueillis avec déférence par les nonces qui se succédaient en France, n'estimait pas qu'il fût prudent de demander à la Faculté de théologie une décision ouvertement contraire aux anciennes doctrines gallicanes. Mais il pensait qu'on pouvait indirectement affirmer l'autorité du Pape en faisant reconnaître par la Sorbonne les droits anciens de la papauté sur l'Angleterre. Les Souverains d'Angleterre, d'après les anciennes lois civiles et canoniques, n'étaient pas comme les rois de France, libres de toute ' sujétion temporelle. La Grande-Bretagne dépendait du Pape comme fief du Saint-Siège, et les ecclésiastiques anglais violaiefat les lois de l'Eglise et de l'Etat en prétendant soustraire leur roi à l'autorité pontificale (1). Duval pen-
(1) Le roi de France, écrivait Innocent III, ne m*est soumis que
— lassait que la Faculté de théologie pouvait être autorisée par le chancelier à délibérer sur cette question de droit positif, qui relevait la condition de la couronne de France, laissait ses franchises et àes libertés en dehors de toute discussion et reconnaissait au Pape des droits étendus sur l'Angleterre. Le nonce accepta Tidée du théologien français. Scappi s'agita pour préparer les docteurs de Sorbonne à rendre une décision favorable. Tout présageait une prompte conclusion. A ce moment, la Faculté était favorablement disposée à l'égard des prérogatives pontificales, et il ne se trouvait personne en Sorbonne, au témoignage même de Richer, qui fût capable de s'opposer aux desseins du nonce et de Duval. Mais l'affaire ne put pas être conduite avec assez de célérité pour être terminée avant la nomination de Richer au syndicat. L'un des premiers soins du nouveau syndic fut de déjouer les manœuvres de Scappi. << D'abord il s'appliqua, dit Baillet, à découvrir toutes les intrigues dont se servait l'auditeur Scappi pour gagner la Sorbonne. h « Il reconnut, dit Richer lui-même, toutes les menées et factions de l'Italien. » Puis, il se conduisît de telle sorte que bientôt il ne fut pas même possible de proposer en Sorbonne la question relative aux affaires d'AngleteiTC.
pour le spirituel; toi, roi d* Angleterre, tu m'es soumis pour le spirituel et le temporel. — Les Anglais, bien entendu, i^e reconnaissaient pas la légitimité des prétentions pontificales. Nous avons sous les yeux une thèse intitulée : Liber tatis anglicanae defensio, seudemonsiratio : Regnum Angliw non esse feudum Pontificis, ab Adamo Reuter. (Londres, 1613, in-4o de 8/i pages.)
Poursuites contre les Jésuites
Richer venait d'établir en Sorbonne un centre de gallicanisme. Ce n'était pas assez. Il détermina la Faculté de théologie à rendre un décret, à propos duquel les passions religieuses et politiques ne pouvaient manquer d'être surexcitées contre les doctrines romaines.
Henri IV venait d'être assassiné par Ravaillac. L'exécrable meurtrier était imbu des doctrines furieuses du tyrannicide, qui, pendant la Ligue, étaient descendues de la chaire des écoles dans les basses classes de la société et y avaient créé une sorte de fanatisme monomanique se traduisant par des attentats répétés sur la personne des monarques français. Ainsi qu'il arrive souvent, par une association pleine d'inconséquences, parce que le cas du tyrannicide était examiné par un certain nombre de docteurs ultramontains, on voulut faire de cette opinion, qui ne fut jamais dans les écoles qu'un thème de discussions purement théoriques, la règle de conduite de l'ultramontanisme ; on n'hésita pas à tenir cette sorte de déclamation scholastique, pour l'opinion même de la cour romaine et de ses partisans.
Mais qui ne sait qu'un certain degré de passion oblitère le sentiment de la justice? Dans leur haine déplorable pour la papauté, les politiques et les parlementaires se prirent à penser, que la circonstance de la mort d'Henri IV pouvait être utile à leur cause et qu'on parviendrait aisé-
ment à en faire jaillir l'odieux sur les doctrines et la personne des défenseurs dévoués des systèmes romains. Us obtinrent que le Parlement soulevât une question doctri nale. Le jour même de Fexécution de Ravaillac, le Parlement enjoignait à la Faculté de théologie de renouveler ses anciens décrets sur le tyrannicide.
De quel droit une compagnie séculière s arrogeait-elle le pouvoir de faire délibérer sur une question dogmatique et de tixer le sens de la décision ? Les conjonctures étaient lamentables sans doute, et il était nécessaire, après l'assassinat d'Henri III et d'Henri IV d'anathématiser une doctrine funeste qui armait les bras des fanatiques. Mais le Pape et les évêques n'étaient-ils pas toujours les juges de la doctrine? et s'il était nécessaire de recourir à l'autorité de la
Sorbonne, ne valait-il pas mieux introduire l'examen de la question par voie hiérarchique et purement ecclésiastique?
Si Richer eût été moins prévenu de sa passion et moins compromis du côté des parlementaires, il eût écouté les conseils de l'évêque de Paris, le juge doctrinal immédiat, qui lui demandait de ne pas se prêter à l'entreprise du Parlement (1). Homme d'église, son premier devoir était de ne pas laisser une autorité incompétente et hostile dispose!'
(1) « L'Evêque de Paris se plaignait que l'arrêt contre les régicides et le livre de Marîana ne lui eût pas été communiqué ; qu'on eût passé au jugement, sur un fait ecclésiastique, sans l'avoir appelé ; que l'ordre eût été donné aux curés de publier dans leurs paroisses les deux nouveaux décrets, l'administration paroissiale n'étant pas de la compétence des magistrats. » (Perrens, l'Eglise et l'Etat, t. I, p. AU.)
des intérêts les plus sacrés delà conscieuce. Richer, aveuglé par ses préoccupations d'école et ses préjugés personnels, trahit les devoirs de son sacerdoce ; il livra l'entrée du sanctuaire, il se fit le complice du Parlement, et requit la Faculté de renouveler ses décrets sur le tyrannicide. Son exposé des motifs témoigne d'une animosité vraiment féroce (1) Il n'hésite pas à déclarer que la doctrine qui tend à autoriser le meurtre des tyrans est inséparable des propositions relatives à l'infaillibilité du Pape et du pouvoir indirect du Souverain Pontife. Il ne rougit pas d'affirmer que les réponses de Ravaillac, rapprochées des maximes romaines, faisaient assez connaître que le peuple ignorant concluait, de l'infaillibilité et du pouvoir indirect, qu'il était permis et qu'il y avait même du mérite à attenter à la vie des rois. Richer était bien toujours l'homme de la Ligue : sa logique ne reculait devant aucune conséquence, quelque étrange qu'elle fut ;
(1) M. Jourdain a reproduit dans les Pièces justificatives de l'Hist. de rUniv. de Paris (p. 32) des détails concernant la délibération de la Faculté de théologie du h juin 1610, contre les doctrines qui favorisent le tyrannicide, extraits de VHist.de l'Un,^ par Richer. La haine du syndic s'y déploie sans reténue, il ose dire que la doctrine qui, d'après renseignement des Jésuites, accorde au Pape le pouvoir de déposer les rois, a mis le couteau à la maia de Ravaillac. — Voici une autre odieuse imputation dirigée contre le P. Coton. Nous citons les propres termes: « Cerle compertissimum haheo Cotonum Seguetiis dixiise regem divino judicio, quasi aliquid adversus Ecclesiam moliretur , interemptum fuisse. Eh bien I non. Quelle que soit la sincérité de Richer, nous nous permettons de dire qu'il se trompe et que le P. Coton n'a pu ainsi parler de son royal bienfaiteur.
mais ici les conclusions touchaient à la calomnie ! Ici la logique devenait attoce I
Chose encore plus extraordinaire! Richer n'hésita pas à rendre responsables de la mort d'Henri IV les jésuites, que ce grand roi avait tant aimés et protégés et qui lui avaient voué un dévouement si aflectueux et si reconnaissant. On est tenté de n'en pas croire ses yeux lorsqu'on lit le récit de la séance dans laquelle Richer travailla à représenter les jésuites comme les complices de Ravaillac. C'est Richer lui-même qui nous transmet le détail de ses imputations cruelles. Il ne se borne pas à accuser la doctrine de la Société. Il compromet des noms propres : il exagère les maximes du P. Heissius, les plaintes du P. Gontéry, les réserves du P. Rosweyde. Jamais peut-être la passion n'alla plus loin ; jamais la Compagnie de Jésus ne reçut de coups plus sensibles (1). Quelle douleur poignante ce dût être pour le P. Coton, le P. Armand, pour toute cette illustre génération de grands serviteurs de Dieu conservés à la France par la sage politique d'Henri IV, que d'entendre le syndic de
(1) A cette occasion, le Nonce du Papo s'exprimait dans les termes suivants t « Les pères Jésuites ne devront pas trouver si gvsLves les persécutions qu'ils endurent à Gonstantinople, puisqu'on ce royaume» et surtout ici, où cependant, grâce à Dieu> on connaît et on professe la vérité de la foi et de la religion catholique, apostolique et romaine, à Taccroissement de laquelle leur œuvre est si propice et si nécessaire, ils en souffrent nonseulement des hérétiques et des catholiques trop politiques, mais des théologiens, des prêtres^ des curés et des religieux, de si nombreuses et de si grandes, que la piété de la reine et de son conseil privé, qui les protègent, n'y sauraient suffire. » (Dépêche d'Ubaldini du iU septembre 1610.)
la Faculté de théologie leur imputer, en pleine Sorbonne, la responsabilité d'un attentat qu'ils auraient voulu conjurer au prix même de leur vie 1
Sous la pression de la terreur inspirée par le Parlement, de rémotion du sentiment public, des invectives passionnées du syndic, la Sorbonne renouvela ses anciens décrets contre le tyrannicide. On était parvenu à grand'peine à épargner aux Jésuites l'opprobre de les nommer dans la teneur du décret. Le Parlement suppléa à l'omission. Il condamna au feu le livre de Mariana, auquel il adjoignit, par une injustice criante, un livre de Bellarmin. C'est ainsi qu'il faisait retomber exclusivement sur les Jésuites la responsabilité d'une doctrine qu'ils ont peut-être moins enseigné que tout autre ordre religieux. Toujours stimulée parRicher, la Sorbonne censura une apologie par laquelle les enfants de saint Ignace se défendaient de favoriser le tyrannicide; le syndic ayant aperçu dans l'œuvre nouvelle l'erreur même qu'elle se proposait de combattre. En vain, le général des Jésuites^ à Rome* publiait-il que le sujet de la compagnie, qui s'oublierait jusqu'à enseigner la fatale doctrine, serait excommunié et rejeté de la société. On voulait que les Jésuites fussent coupables : ils furent condamnés à l'être (1). On les jugea, non d'après la réalité j mais
(i) a Les ennemis des Pères Jésuites leur mettaient à sus, que la doctrine de Mariana était commune à toute leur société : mais le Pi Coton éclaircit fort bien la Reine et le Conseil du contraire, leur faisant voir qu'en Tan 1610, ils Pavaient condamnée en une dé leurs Congrégations provinciales, que leur général Aquaviva avait commandé que tous les exemplaires de ce livre fussent supprimés comme très-pernicicuxi qu'au reste ils reconnaissaient
d*après la prévention. Richerne s arrêta pas en si beau chemin. Il continua à désigner la compagnie à Tanimadversion publique en requérant des censures qui s'attachaient à frapper quelques expressions outrées échappées à des panégyristes de saint Ignace. Enfin, pour couronner cette série de persécutions, les Jésuites furent sommés par le Parlement de venir jurer qu'ils ne soutiendraient pas désormais la doctrine du tyrannicide et qu'ils enseigneraient sur ce point les principes de la Sorbonne (1) .
la vérité de la doctrine du décret du Concile de GonstaDce portée en la session xv, et soutenaient partout que la déclaration faite en Sorbonne, en l'an llil3 et celle du k juin de la présente année (1610) devaient être reçues et tenues inviolables de tous les chrétiens. » (Richelieu, Hist. de la Mère et duFils^ à Vannée 1610. In-12, 1730, p. 80.)
(1) Nous nous contenterons de désigner les pièces officielles qui se rapportent à la persécution des Jésuites, en 1610.
1" Arrêt du Parlement qui ordonne à la Faculté de théologie de s'assembler au premier jour pour délibérer sur la confirmation de son décret du 13 décembre 1^13 portant qu'il n'est loisible à aucun pour quelque cause et occasion que puisse être d'attenter aux personnes sacrées des rois, 27 mai 1610.
2" Censura sacrae Facultatis theologise Parisiensis contra impies et execrabiles regum ac priucipum parricidas, /i juin 1610.
3" Arrêt du Parlement de I^aris qui ordonne que la censure contre Mariana sera lue par chaque année, le U juin, dans l'assemblée de la Faculté de théologie de Paris, publiée aux prônes des paroisses, et que le livre de Mariana, de Regc et régis instilutione, sera brûlé par la main du bourreau, 8 juin 1610.
/i* Arrêt du Parlement de Paris contre le livre du cardinal Bellarmin : De potestate summi Pontificis in temporalibus adversus Barclaiurn, 26 novembre 1610.
5° Ordre du P. Aquaviva, général des Jésuites, à ceux de sa Compagnie, de ne point soutenir les propositions condamnées dans le livre de Mariana, 6 juillet 1610.
6* Censura sacrse Facultatis theologiae Parisiensis adversus qua
Or, il est impossible de le nier. Richer était Tinspirateur de ces mesures violentes, et il était le principal complice du Parlement dans cette inique persécution de la Compagnie
de Jésus.
Les historiens de la vie de Richer sont vraiment singuliers quand ils s'étonnent que les Jésuites aient traité leur héros en ennemi irréconciliable. « Richer, dit Baillet, apprit par son expérience à quoi doivent se résoudre ceux qui ont quelque chose à démêler avec cette puissante Compagnie. Il savait que lorsqu'on leur a déplu une fois, ou qu'on les a traversés dans leur chemin, non-seulement ils ne pardonnent jamais, mais qu'outre autant d'ennemis qu'ils sont de têtes, ils arment encore tous leurs amis et leurs créatures ; qu'ils mettent en œuvre tous les moyens que leur nouvelle politique leur suggère, sous le beau prétexte de la plus grande gloire de Dieu, pour perdre au moins de fortune et de réputation ceux dont ils se croient offensés. » {Vie de Richer, pag. 70-71.) Lorsqu'on a calomnié la Compagnie de Jésus comme l'a fait Richer en pleine Sorbonne, et qu'on
tuor propositioncs excerptas ex libre oui titulus : Trois très-exccllentes prédications prononcées au jour et fêle de la béatification du fondateur de la Compagnie de Jésus ^ i*' octobre 1611.
T Censura sacrœ Facultatis theologiae Parisiensis, contra doctrinani eorum qui sacris regum et principum personis vim inférant, contentam in libro oui titulus : Réponse apologétique à Vaniicoton^ !««• février 1612.
8* Déclaration des Jésuites faite au greffe du Parlement de Paris par laquelle ils promettent de soutenir la doctrine des écoles de Sorbonne concernant la personne des rois, 22 février 1612.
Ces documents se trouvent réunis dans la collection intitulée : Recueil de pièces concernant l'Histoire de Louis Xlll. Paris, 1717, t. IV, p, 1-22.
a cherché à lui faire les blessures les plus poignantes, on est mal venu de se plaindre du ressentiment de la victime. Aussi bien faut-il remarquer, que ce n'est point accidentellement et sans dessein que Richer s en est pris aux Jésuites. n ne s'agit pas ici d'un conflit fortuit, ni d'un dissentiment passager. Nous nous trouvons en présence de l' un des nombreux incidents de la lutte engagée par Richer, de dessein prémédité, contre la puissante société. Baillet est surprenant lorsqu'il parle de ce quelque chose que Richer eut à démêler avec la Compagnie, qui sans doute avait tort de se croire offensée. En réalité, Richer voulait ruiner en France les doctrines romaines, et il avait commencé par leur imposer silence en Sorbonne. Mais il n'ignorait pas qu'on ne peut rien contre une doctrine qui compte des défenseurs nombreux, savants, dévoués. C'est pourquoi, afin de mieux supprimer la doctrine, il voulait supprimer ses plus habiles partisans, c'est-à-dire, les Jésuites (1).
(1) Richer ne se cache pas des sentiments qui l'ont porté à engager la lutte contre les Jésuites : a Cs3terun) quia Jesuitse nomlnl mec quantum valuerint me vivo certatim detrahere annixi sunt : neque dubito quin ubl ad vitam meliorem transiero îstos suos ingeminent conatus ; hic coram Dec et hominibus protester, me nuUam aliam ob causam illis obstitisse quam ut Pari^ siensis academiœ et scholae Sorbonicge dignitatem ab illorum oppressione et factionibus, cum moderamine inculpatae tutelae, vindicarem : deinde ut catholicam veritatem de justa ecclesise et potestatum seculi auctoritate, quam illi omni via et molimine evertunt, quantum in me situm esset liberam assererem, solo rectae conscientlae impulsu, non glorise aut nomiuis m!hi concîliandî desideriO; hoc enim faciunt stulti quos gloria vexât inanis. » (Richer, Hx%U acad. Paris. ^ U V, f. 35.)
Pourquoi Richer, pendant sa censure, dépioya-t-il un si grand zèle, et travailla-t-il avec une si grande ardeur à la réforme de l'Université? Certes, Taffection du censeur pour YAlmaparens était grande, et plus grand encore son amour pour l'accomplissement du devoir. Néanmoins, les ennemis de Richer, en particulier l'irascible Critton, accusaient le censeur de ne montrer tant de zèle, qu'afln de rendre inutile, par le bon ordre de l' Université, le rétablissement des Jésuites expulsés de France après l'attentat de' Châtel. D'après eux, Richer travaillait moins par intérêt pour l'Université que par haine contre les Jésuites.
Quelles que fussent les intentions de Richer, sa conduite extérieure était néanmoins irréprochable, car il ne peut venir à l'esprit de personne de lui faire un grief d'avoir travaillé à réformer l'Université. Il est plus difficile de l'excuser lorsqu'en 1608, il représente aux chefs des parlementaires et des politiques que l'intérêt de l'Université exige que les Jésuites ne soient pas rétablis en France. Richer dévoile, une fois encore, sa funeste tendance de lutter par la force contre les doctrines romaines et d'imposer les systèmes gallicans à coups d'arrêts parlementaires. 11 est déjà au mieux avec Harlay, de Thou, Gillot et Servin, de dangereux amis de la Religion, si tant est qu'ils l'ont jamais aimée. Les conseils de Richer et ses aspirations concordaient de tout point avec les sentiments de ces opiniâtres parlementaires, et ils ne se firent faute de s'opposer, par voie de remontrances, aux volontés d'Henri IV. Le roi fut mieux inspiré et plus sage politique. Il rétablit les Jésuites exilés et exigea qu son édit fût enregistré par le Parle-
ment. Les parlementaires, de mauvaise grâce, s'exécutèrent et l'arrêt fut publié en 1604.
Toutefois, Richer ne fut pas complètement malheureux dans ce premier assaut contre la Compagnie. Si les Jésuites furent rétablis en France, ils ne purent venir s'établir à Paris qu'en 1606, et ils ne furent pas d'abord autorisés à enseigner en face de l'Université. Mais il était à prévoir que le roi ne tarderait pas à leur accorder de plus grandes permissions. Henri IV aimait à aller pied à pied, lentement et sûrement. Le défaut de sa politique consiste précisément à avoir, en toutes choses, compté sur le temps, et le temps, hélas ! fut la chose qui lui manqua. Après avoir autorisé les Jésuites à s'établir en 1603 en France , en 1606 à Pai'is, il leur permit, en 1609, d'ouvrir des cours publics de théologie en leur collège de Clermont, à Paris.
Cette fois l'exécution de l'édit royal rencontra les plus grandes difficultés, car Richer était syndic de la Faculté de théologie. Sa charge lui permettait de grouper les oppositions et de les diriger. 11 ne fit faute d'engager la lutie. Il porta la cause devant la Faculté de théologie directement intéressée ; il fit valoir des motifs d'ordre secondaire, sans doute, mais puissants sur son auditoire, parce qu'ils touchaient à des considérations de corporations et de personnes ; il y joignit des reproches blessants et acrimonieux contre la Compagnie de Jésus (1). La Faculté décida que
(1) Le discours de Richer contre les Jésuites se trouve presque textuellement reproduit dans la conclusion de la Faculté où elle déduit les rais#ns d'opposition à renregistrement au Parlement, des lettres patentes obtenues par les Jésuites, du roi Henri IV,
l'Université devait s'opposer à l'enregistrement des lettres royales. L'Université était divisée et les Jésuites l'avaient fortement travaillée. Il était à croire qu'elle n'obtempérerait pas aux désirs de la Sorbonne. Mais Richer parvint à réunir tous les oflTiciers de Y Université dans un même accord ; il imposa silence aux contestations ; il réveilla l'aversion des Jésuites (1). L'Université résolut donc de se mettre en cause et de se porter opposante à l'enregistrement des lettres patentes de 1609. L'opposition fut si puissante que les Jésuites gardèrent l'édit par devers eux, remettant à
pour enseigner la théologie. {CoUectio de d'Argentré, t. II, part, ii, p. 2.) On n^a peut-être jamais dirigé une attaque plus habile contre la société.
(1) « Richer disait dans son discours que les Jésuites avaient pour maxime dans tout ce qu'ils faisaient, de se glisser imperceptiblement, de ramer comme les matelots, le dos tourné vers la proue, et de faire toujours voile jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans le port où ils souhaitaient depuis longtemps d'arriver ; qu'ils commençaient par attaquer la Faculté de théologie comme étant la plus en état de leur résister, afin qu'après l'avoir mise à la dernière extrémité, et avoir ôté l'espérance aux autres Facultés de pouvoir se défendre, ils s'emparassent plus aisément des plus fameux collèges de l'Université ; que s'ils avaient quelque reste de prudence ou de charité, ils feraient bien mieux d'aller dans les provinces, où l'on avait besoin de professeurs de théologie, que de vouloir l'être à Paris, où grâce à Dieu et au roi, il y en avait tant d'habiles et consommés en toutes sortes de sciences. » (V. Jourdain, ffist. de l'Univ, de Paris^ page 50.) Il est néanmoins nécessaire de convenir que Richer et ses partisans n'étaient pas seuls à tenir ce langage. Un certain nombre d'amis de Duval consentaient à être papistes, mais non jésuites et s'exprimaient sur la Compagnie avec autant d'amertume que Richer lui-même : ainsi le docteur Durand qui , dans un ouvrage contre Richer, fait de curieuses sorties contre les Jésuites : Advis d'un Docteur de Paris, Paris, 1612, in-12.
tiiie heure plus propice renregistrement des actes royaux.
L'attente tie fut pas longue,
En 1610 (1), au lendemain même de Tasisassinat de Henri IV, pendant que les Jésuites sont le plus occupés à se défendre contre les accusations de régicide, il semble que Marie de Médicis ait voulu par une concession nouvelle, attester publiquement que les attaques des parlementaires et de Richer n'exerçaient aucune influence sur son esprit. Un nouvel édit porte que les Jésuites Sont autorisés à enseigner publiquement les humanités dans leur collège de Clermont. Cette fois, les Jésuites prennent mieux leurs dispositions. Ils choisissent l'heure favorable ; ils prient leurs amis de la Sorbonne d'empêcher qu'on ne prenne de nouvelles décisions contre eux ; ils ont réussi à désintéresser de toute poursuite la Faculté de droit et celle de médecine. Le Parlement va entrer en vacances et leurs amis seront les seuls à siéger. Il semble que rien ne pourra contrarier des plans si bien combinés. Mais Richer est là^ toujours là. 11 obtient une remise du Parlement ; il fait revenir la Faculté de théologie sur une première déter-mination en faveur de la Société ; il rallie Y Université, se passe du concours de la Faculté de droit, multiplie les oppositions et les démarches. Et pour la seconde fois, en moins d'un an, les Jésuites sont obligés de ne pas présen-
(1) « Dès que Dieu eut appelé à lui le roi Henri IV, ces bons Pères sachant combien les passages et changements des choses sont favorables à ceux qui ont des affaires, présentèrent requête à la reine-mère, régente, afin qu'il leur lût permis de régenter par eux-mêmes, non-seulémertt dans Paris, mais dans toutes les villes où ils seraient appelés. » [Mémoires de Richelieu^ liv, XX.)
ter des édita royaux à T enregistrement, a(in de n*ôtre pas exposés à voir annuller par lo Parlement les faveurs obtenues. C'est Richer qui leur valait le premier comme le second échec (1).
Garactôre des entreprises de Richer
Le dessein de Richer se découvrait de jour en jour. Ce qu'il désirait, c'était la rénovation des idées gallicanes abandonnées depuis un demi-siècle par la Faculté. Or .pour restaurer les vieux systèmes de la Sorbonne, il ne comptait pas seulement sur la libre discussion. Richer faisait appel à la violence. Son autorité de syndic lui servait à proscrire dans l'Université les doctrines romaines. Il n'hésitait pas à s'allier aux politiques pour frapper les principaux défenseurs des prérogatives pontificales. Dans cette œuvre d'oppression, il mettait la Faculté dé théologie de connivence avec les parlementaires. Telles étaient les vues et les moyens d'action du téméraire syndic.
A ce jeu, Richer avait bientôt gagné de devenir suspect aux yeux de l'Eglise.
Comment en aurait-il pu être autrement ?
(1) Voir dans les Pièces justificatives de V Histoire de r Université de Paris, par M. Jourdain, p. 3/i et suiv. le « Récit des discus- « siens qui ont eu lieu dans l'Université de Paris en août et sepn tembre 1610, au su et des lettres patentes du 20 août, autori- « sant les Jésuites à ouvrir des classes au collège de Glermont. » (Extrait de VHist, Acad. Paris. ^ par Richer.)
Quelle aberration que celle de ce théologien , syndic de la Sorbonne, qui, pour réussir à propager des doctrines particulières, fait alliance avec le pouvoir séculier et rompt en visière avec ses supérieurs ecclésiastiques ! Quel singulier appui pour un docteur nourri dans la controverse ! Ce n'était plus au nom de la tradition et de la raison qu'il cherchait à l'emporter sur ses adversaires. Il avait cessé d'être un homme de persuasion pour devenir l'homme de la force. Le concours de ses pairs ne lui suffisait même plus : il se couvrait de l'ennemi séculaire, le légiste : il mettait la Sorbonne à la discrétion du Parlement. A la rigueur, on pouvait croire, à ce premier moment, à l'orthodoxie des idées de Richer; sa bonne foi ne pouvait pas encore être incriminée : mais ses procédés étaient schismatiques. Il confiait au bras séculier le soin, non pas de défendre, mais d'opprimer l'Église. C'était une faute que rien ne pouvait excuser.
Si Richer était gravement répréhensible en se faisant l'allié des parlementaires, pour opprimer les ultramontains, il ne l'était pas moins en essayant de détourner la Sorbonne d'une étroite union avec Rome (1). « Un des principaux appuis de l'autorité de Sa Sainteté et
(1) « Vallius gemens sese ad Muntium apostolicum coatulit.
âsserens nisi alius a Rîcherio syndicus cooptaretur actum esse de Pontificis auctoritate in collegio theologorum Parîsiensium : quia jamjam Richerius majorem partem ordinis theologici ad sese pertraxisset, et praedicaret quod si tbeologi Parisieoses inter sese bene coDCordarent, Pontifieem tremefactum iri : quae dicta aut cogitata a Richerio erat falsissimum. » (Richer, Hist. acad. Paris. ^ t. V, p. 186.)
de la dignité du Saint-Siège dans cette capitale, disait Ubaldini, devrait être, sans aucun doute, la Faculté de théologie, et en particulier la Sorbonne, qui en constitue la partie la plus connue et la plus importante. Je n'ai jamais manqué, depuis le commencement de ma nonciature, d'honorer de ma présence, à plusieurs reprises, les actes sorboniques. Je n'ai jamais refusé aux docteurs les faveurs qu'ils m'ont demandées et que je pouvais leur accorder. Néanmoins j'ai été pleinement informé de l'impiété de quelques docteurs de théologie, et en particulier d'un nommé Richer, qui est syndic de la Faculté, et qui a de mauvais sentimens à l'égard du Pape et du Siège Apostolique. Quelques-uns même le tiennent pour hérétique, n
Depuis les premières attaques de la Réforme, la Sorbonne s'était rapprochée de la papauté. Quand l'ennemi est aux portes de la place, il convient de se resserrer autour du chef suprême. Et voilà que Richer interrompait cette nouvelle tradition de respect et de soumission, et s'efforçait de ramener la Faculté aux errements du passé ! L'entreprise était coupable: elle l'était d'autant plus que Richer réveillait en même temps les anciennes ambitions de la Sorbonne qui reprenait un air de domination sagement abandonné depuis longtemps. Et contre qui Richer soulevait-il la Faculté de théologie? Contre le Docteur suprême, contre le Pape de qui la Sorbonne tenait son existence et ses privilèges ! Du même coup, Richer engageait la docte Compagnie à des actes d'usurpation, d'ingratitude et de légèreté. Ils n'avaient que trop raison, ces sages docteurs qui étaient alors, quisontencorel'honneur de
la théologie française, les Gamache, les Duval, les Mauder, les Ysambert, d'accuser Richer de pervertir la Sorbonne, Richer, en effet portait le trouble dans une situation prospère. 11 fallait respecter la situation de la Faculté de théologie au commencement du dix-septième siècle. En paix avec elle-même, en union avec les autres écoles théôlogiques (.1) , elle venait d'entrer dans la plus brillante- période de son histoire. Les plus célèbres théologiens qu elle ait jamais eus professaient en présence du plus nombreux auditoire qui se soit pressé dans ses écoles. N'importait-il pas de laisser la Sorbonne à sa prospérité et de ne pas introduire dans la Faculté des causes de discorde et de lutte (2) ?
(1) « Ce sont les Jésuites qui louent des premiers cette fameuse écôlô de Sorbontie, avec l«.quelle ils ont certes plus de liaison et pour la doctrine et pour la bienveillance qu'elle n'en a entre ellemême, par la division qu'on sait s'y être glissée au grand regret des plus savants docteurs de cette maison, qui ont tous même sentiment, comme dit TApôtre, et qui n*ont pas épat*gtié leiii* plume pour arrêter le cours d'une opinion qui tendait au schisme. Gar avec les doctes écrits de MM. Duval et Durand, cet autre ornement des lettres, feii M. de Gamache, nous a assez témoigné avant sa mort quel était son jugement. » {Apologie des Jésuites par Pelletier^ dans le Mercure français, t. XI, 1626, p. 63.)
(2) Richer rendait hommage à la prospérité de la Sorbonne dans les termes suivants : « Henri IV, roi de France, à la persuasion du cardinal Duperron, a fondé à Paris, depuis onze ans, deux chaires royales de théologie. Dans l'espérance de les avoir, les docteurs de Paris s*appliquent si fort à la théologie qu*il y en a plusieurs qui renseignent graiiSy en sorte qu'en Sorbonne et à Navarre, il y a tous les jours six professeurs qui donnent des leçons de théologie, que plus de quatre cents écoliers vont prendre avec beaucoup d'empressement et de succès... Ni les Jésuites d'ici, ni même nos anciens docteurs n'ont jamais traité la théologie d'une manière ni plus belle ni plus exacte que le font aujourd'hui nos six professeurs... A moins qu'ils ne veuillent perfectionner ce qui est
Ces rapides aperçus nous permettent de discerner la gravité de la situation créée par les manœuvres de Richer, Son influence fut des plus pernicieuses. Le syndic, pour appuyer des doctrines particulières, mit en branle un corps considérable où il était facile de réveiller des traditions malsaines, où la complète et respectueuse soumission à regard de la papauté étaient à peine enracinée. Les parlementaires et les politiques qui alliaient à un amour réel pour la foi des préjugés lamentables contre la papauté, se tenaient prêts, disposés à appuyer tout mouvement contre Rome. L* œuvre de Richer se résumait en un mot. Le mot de schisme se trouvait alors dans toutes les bouches, et il caractérisait exactement la préoccupation qui travaillait tous les esprits.
Or, jamais l'Eglise n'avait eu besoin d'un plus grand accord entre ses enfants qu'au moment où Richer- entreprenait de semer la désunion en France. Notre pays se relevait des discordes du siècle précédent. Il commençait à accomplir l'œuvre de réforme religieuse déjà terminée en Italie et en Espagne, à la suite du concile de Trente. L'esprit religieux se réveillait parmi nous et produisait de grandes œuvres. Par malheur, Richer, au début de ce
parfait et étayer ce qu'il y a de plus solide, si les Jésuites avaient quelque reste de prudence ou de charité, ils feraient bien mieux d'aller dans les provinces où Ton a besoin de professeurs de théologie que de vouloir Tôtre ù. Paris, où, grâces à Dieu et au Roi, il y en a tant d'habiles et de cousommés en toutes sortes de sciences. » Conclusion de la Faculté de théologie, du 16 novembre 1609, se portant opposante aux Lettres patentes du roi en faveur des Jésuites.
mouvement prodigieux raniûiait fdes souvenirs d* indépendance qui ne tardèrent pas à exercer de funestes eflets. Quelle force pour l'Eglise si la France était restée fidèle à ses nouvelles traditions de complète déférence à l'égard du chef suprême de l'Eglise (1) . qui, seul, dit excellemment si. Segretain {Sixte- Quint et Henri IV. In-8. Introd. p. 22) (( a l'indépendance souveraine et le mandat sacré et le génie même de la résistance contre les agresseurs de son troupeau h ! Le gallicanisme affaiblit parmi nous le sentiment d'amour et de respect pour la Papauté. Qui sait jusqu'à quel point les efforts de Richer ont contribué à la décadence du pouvoir de l'Eglise? Certes, l'obscur docteur de Sorbonne ne peut être rendu responsable des actes de Richelieu et des ambitions de la royauté française. Son
(1) « GoDsensio in doctrina, vinculum pacis, unitas Fldei, quae est ipsa salus et vita religionis, nisi ab bac sede. » (Beliarm. De Romano Pontifice^ Prœfatio.)
« Gur hœretici nostri temporis, cum satis multas et amplas provincias obtineant, Angliam, Scotiain, Dauîam, Norvegiam, Svetiam, et Germanise, Polooise, Boemiae, Hungariae non cxiguara partem, numquam adhuc UDum générale concîlium, in quo vel de une articule omnes convenirent, cogère potuerunt? Gur etiam GraBCi ab anno 800, quo a sede Petrl Romanaque Ëcclesia discesserunt, per alios totos ferme 800 annos ne umquam quidem synodum celebraverunt in argumentum mutiise per ipsos consensionis et pacis? Cum nos e contrario ab eo tempore circiter decem concilia generalia, eaque frequentissima habuerimus, quorum postremum est hoc ipso tempore, quo Lutherani inter se acccrrime digladiantur, et de concordia plane desperant, summa Patrum consensione celebratum? Quae potest esse bujus tantse differentiae ratio nisi quod illi duce ac rectore carent; qui soius potest ac débet fratres omnes in fide confirmare et Ecclesiam universam in unitate retinere? » (Ibidem.)
rôle a toujours été des plus modestes. Il n'en est pas moins vrai que le mouvement politique et parlementaire n'aurait pu se déployer librement, si Richer n'avait introduit dans l'esprit religieux de son temps un germe de défiance à l'égard de la Papauté et un principe de division, qui ont rendu possibles des abandons et des coalitions, auxquels n'aurait jamais pu consentir l'opinion catholique unie et soumise à son chef suprême.
NOTE
DU CKA.PITRB DEUXIÈME
Richer et les Jésuites, en 1594.
Henri IV ayant fait son entrée à Paris, le 22 mars i59Zi, le premier acte de l'Université, après ce mémorable événement, fut dans l'assemblée des 18 et 23 avril, de rendre deux décrets, pour ordonner une procession d'action de grâces, et pour demander que les Jésuites fussent chassés non-seulement de Paris, mais encore de toute la France. Cette assemblée, tenue aux Mathurins, était surtout composée de docteurs en théologie. Les élèves et les amis des Jésuites, qui étaient en grand nombre dans la Faculté de théologie , ne voulurent pas que le nom de la Sorbonne fût impliqué dans une persécution de la Compagnie. Ils procurèrent une réunion de la Faculté dans laquelle il fut protesté contre la délibération de l'Université. Il était difficile de ne pas admettre la tenue de cette assemblée de la Sorbonne favorable aux Jésuites. Mais le procès-verbal de la réunion n'étant pas conçu en termes suffisants et n'ayant pas été rédigé en forme, il en résultait certaines incertitudes sur le sens et la valeur des conclusions de la Faculté. L'extrait suivant de VHist, Acad.Paris;, par Richer (t. IV, année 159/»), donne les moindres détails sur cette affaire et fait apparaître notre docteur sous un aspect qu'on nesoupçonnait pas. Il semble que Richer ait été condamné à procurer dans la seconde partie de sa vie, le contraire de ce qu'il a recherché au commencement de sa carrière.
« Andraeas Vallius, Jesuitarum discipulus et doctor sorbonîcus, amicissimus Richerio, quem alumuum Parisiensîs Academise nec unquam apud Jesuitas studuisse noverat, cum ab eodem Richerio
petiisset quidnam de actis Academise adversus Jesuitas putaret, et Richerius Ingénue et candide respondlsset, nihil magis intempestivum fleri potuisse, hoc prœsertim tempore quo hugonotae, non jam ut antea conjecti essent in angulum regni, trans Ligerim, sed per totum regnum diffusi, ita ut de Catholicis triumphare viderentur, seque valde mirari, antiquiores theologlae doctores qui comitiis Maturinensibus interfuerant, potuissç assentiri, ut Jesultae toto regno Gailiae expellerentur : verum illic paucos interfuisse doctores, et dandam operam, ut acta illa Maturînensium tanquam a paucioribus facta antiquarentur in ordinariis conventibus facultatis quse calendis singulorum mensium celebrantur in collegio Sorbon : quae dicta Riclierii, Vallius pronis hausit auribus et ad Jesuitas continuo detulit, qui capta inde occasione quoscumque in sacro theologorum ordine amicoset discipulos habebant illam prensarunt; et die nona Julii, cum missa celebraretup pro nescio quo doctore defuncto, omnes se in collegium Sorbonicum contulerunt ut acta apud Maturinenses antiquarentur, jure vel injuria. Itaque illo ipso die Vallius et Petrus Berullus, qui postea praefectus fuit congregationis Oratorii, cum Petro Bernio Lemovico, procuratore Jesuitarum , matutino tempore Richerium in suo cubiculo convenerunt, eumque Vallius etiam atque etiam rogat atque obtestatur, quatenus, Jesuitarum nomine^ vellet supplicem libellum offerre facultati. Richerius rependit, se id quidem lubenti animo facturum, sed diem hune ne fastum esse comitiis et negotiis facultatis tractandis, quia facultas tantum de more, haberet primo aut decimo quinto die unius- Gujusque mensis eua ordinaria comiiia peragere, extraordinaria autem quando decanus Facultatis extra ordinem doctores per juramentum convocarit : itaque futurum ut quse illa die nefasto conficerentur irrita haberentur ab omnibus. His cum Vallius, Berullus et Bernius nequaquam acquiescèrent atque impensius Richerium obsecrarent ut Jesuitis in magno periculo constitutis, et una Religioni Gatholic» opitularetur ; obtemperavit Richerius apudsereputans Jesuitas solemnibus et ordinariis conventibus de libelle suo supplice referri noluisse ne forte repulsam paterentur. His autem extraordinariis comitiis pauci ex antlquioribus theologi adorant, scillicet : Donyslus Ganus decanus, Jacobus Faber curio sanoti Pauli, Joannes Peschaut et Andrianus d'Amboise, magnus magister coUegii Navarrse; ex discipulis Jesuitarum Montoloneus, Sylvius a Petra Viva, Varraderius, Benedictus, Gazilius,
Vallius, plurlmique alii, et Kicherium libelli supplicis cognitorem et relatorem delegerant qaod perspectum esset omnibus illum esse extra omnem suspicionem fiivendi Jesuitis, eo quod alumnus esset Academise. Hanc ergo suasionem coram doctoribus Richerius habuit : Sodalitium Jesuitarum sacr» facultati libellum offerre quo graviter conquerebatur de comitiis et actîs Maturinensibus quibus statutum fuerat ut eorum societas toto FrancisB regao expelleretur ; sane Jesuitas non posse animum inducere sacram Facultatem theologicam huic tam ferai! décrète consensum prœbuisse, ideoque suppliciter petere ab honorandis magistris et doctoribus quatenus in prsesentiarum declararent quidnam de actis comitiorum Maturinensium sentirent. Haec erat sumna libelli supplicis, Richerius autem subjunxitqu:ainquain Jesuitse magno flagrent odio apud multos, nihilominus esse prudentiae sacri ordiois tbeologorum habere rationem gravissimorum temporum in quibus versabamur; nemini quidem dubium esse quin Rex optimus et fortissimus rêvera et ex animo, Gatholicam, Apostolicam et Romanam religionem amplexus sit : verumtamen multos viros bonos et pios in magno esse metu, ne princeps optimus, etiam invitus, Hugonotis favere cogatur propter fidelem et strenuam operam quam illi adversus Hispanos dependerunt Gerte Hugonotas jam per totum regnum quasi triumphum agentes exultare, ac proinde valde stupendum esse his gravissimis temporibus, aliquos Theologos proscription! Jesuitarum assentir! potuisse et prœsertim antiquiores qui jam alterum pedem haberent in cymba Gharontis essentque brevi Dec hujus su! facti rationem reddituri; quod si Jesuitse regno ejiciendi forent, multo prsestare absque tbeologorum interventu quam eorum consensione hoc tempore peragi. Gœterum quando, ut ait Dominus, messis est multa et paucissim! operarii, vixque et theologi et Jesuitae pares esse valent erroribus atque hseresibus debellandis, hercle, multo satins esse petere Jesuitas more aliorum ordinum regularium in ordinem et disciplinam Academise cogi, quam regno exturbari; idque illorum nomine supplex a vobis etiam atque etiam contendo, honorandi magistri, inquit Richerius. Sed antiquiores magistiû theologi» acriter obstiterunt, contendentes hune diem comitiis et negotiis facultatis tractandis neque statum neque condictum esse, et continue irrita fore acta ejusmodi : contra autem JesiHtarum discipuli qui numéro prsevalebant, sufiragio quorumdam aliorum doctorum adjuti, qui rationibus a Richerio
propositis permovebantur, concluserunt, Jesuitas non esse regno FranciaB exterminandos sed in ordinem et discîplinam Academiae redigendos. Quocirca maximo tumultu et clamoribus hinc inde, interdoctores antiques et jùniores, confertis, Kicherias decretum ita concepit et conscripsit : *
Die nona Julii anno Domini i59/i. Viso et audito, a Facultate theologiae Parisîensis légitime congregata in majori aula collegii Sorbonœ libelle supplici a venerabilibas patribus Societatis Jesu ipsi facultati proposito ; que- quidem exposuerunt superioribus mensibus venerabilem D. Rectorem Universitatis, tam suc quam omnium facultatum nomine libellum, supplicem supremae Parlamenti curise obtulisse ; quo petierit, ut ipsi eorumque universa Societas ex toto Galliîe regno pelleretur; ac credibile non esse, sacratîssîmam Facultatem huic pétition! consensum prsebuisse, ac propterea supplicarunt quatenus placeret dictse facultati declaratione testificari hujus petitionis etlitis intentse nulle modo participem esse : ipsa Facultas matura deliberatione supor habita in hune modum censuit, se quidem censere prsedictos Patres Societatis Jesu redigendos et recensendos esse in ordinem et disciplinam Universitatis, regno autem Gallicane esse nulle modo expellendos.
Qu3B conclusio ubi a Richerio sic concepta, conscripta et perlecta est coram Facultate. Restabat ut magister de la Cour, magnus apparitor et actuarius Facultatis, eam in acta Facultatis referret, eique hanc solemnem ciausulam cum sue nomine et syngrapha adscriberet : De mandato domini Decani et Doctorum sacras facultatis y etc.
Ouod tamen plane facere recusavit, Decano et antiquioribus magistris repugnantibus ac intercedentîbus. Quare omnes qui tum Jesuitis opitulari annitebamur, valde district! et perplexi eramus, quousque maglstrum Panet, minorem bidellum facultatis, injectae religionis Catholic» defensione permovimus et ad nostras partes adduximus, ut saltem nomen suum illi conclusioni adscriberet, absque clausula solemni. De mandato domini Decani et Doc^ torum facultatis sacrae, etc. Itaque conclusione a memorato Panet obsignata et manu Richerii conscripta, hic eam Petro Bernio dédit quse quamquam tumultuari et contra formas in Facultate usitatas confecta, nihilominus tantum habuit ponderis ut deinceps, très aliaB facultates Universitatis, exemple theologorum, acta comitiorum Maturinensium contra Jesuitas tanquam obreptitia a paucio-
Pibug faeta abrogarint aliis actis et conclusionibus in contrarium edictis... Ubi ad sacrum Hegis consistorium et ad Jacobum Gueslium, eogDitorem generalem regium, qui tum parum erat propitius Jesuitis, liaec acta eoilegii Sorbonici prolata sunt, de Richerio tanquam auctore suasore conclusionis meraorate, in exiltum raitteodo deliberatnm eit, quam proscriptionem Deus optime, interventis amicorum Rieherii, avertit, qui tum febri iiectica a duobus annis laborabat