Cyrano de Bergerac
Le lendemain delà première delà Samaritaine, M. Faguet présentait M. Rostand à ses lecteurs comme un auteur qui jusqu'alors n'avait pas « réussi beaucoup », quoiqu'il se fût montré dans la Princesse lointaine original et « ayant quelque chose », mais qui, dans son évangile, venait enfin de produire « un grand et solide ouvrage », bien près« d'être admirable » et tracé « déjà d'une main de maître ». A la fin de la môme année, le même grand critique chantait un inoubliable dithyrambe à l'auteur désormais glorieux de Cyrano : < Un grand poète s'est décidément déclaré hier... sur qui l'Europe va avoir les yeux fixés avec envie, et la France avec un ravissement d'orgueil et d'espérance... Serait-il vrai ?
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Ce n'est pas fini ? Il y aura encore en France une grande littérature poétique digne de 1550, digne de 1630, digne de 1660, digne de 1830 ? Elle est là ! Elle se lève '.J'aurai assez vécu pour la voir !... Mon Dieu ! Monsieur Rostand, que je vous suis reconnaissant de ce que vous existez ! > Et si M. Lemaître, plus sceptique, n'a pas manqué de railler un peu cet enthousiasme « emballé », Sarcey s'écriait, avec moins d'ardeur fougueuse sans doute, mais tout autant de ravissement sincère : « Le 28 décembre 1897 restera une date dans nos T annales dramatiques. Un poète nous est né... Quel bonheur! quel bonheur !... Gela fait plaisir ; cela rafraîchit le sang... »
Avec Cyrano, M. Rostand est revenu eu France où, sans cesser de glorifier ses chers méridionaux, il remonte cependant vers le Nord, Paris et même plus haut. Nous sommes sous le règne de Louis XIII, toujours assez romanesque, époque de préciosité et de guerres. Le héros est encore un poète, ce Cyrano qui, au temps des chefs- t dcBUvre de Corneille, était homme de lettres, ' grand ferrailleur, ^^rit libertin dans le sens du XVII" siècle, disciple, avec le jeune Molière, du philosophe méridional, Gassendi ; ce Cyrano qui
se disait noble éi d^origine .q-asconne ; ce << grotesque » dont la figure devait devenir chère au romantismej une fois mise à la mode par le livre de Théophile Gautier. M. Rostand a lu naturellement Gautier, puis la monographie substantielle de M. Brun et surtout les ouvrages de Cyrano dans l'édition Lacroix. Ce qui ne Fempêcha pas de mépriser parfois un peu trop Texactitude, au grand scandale de quelques érudits: je ne relève que la date de la représentation des Fourberies de Scapin (1654 au lieu de 1671), et Tâge du héros qui, dans la réalité, n'avait encore que vingt ans en 1640. De plus, l'histoire restant à peu près muette sur la vie intime de Cyrano, M. Rostand, pour en faire un drame, s'est vu obligé d'inveater une sorte de roman d'amour, à l'aide d'un nom féminin que mentionnent, sans plus, les biographes : j'entends cette baronne de Neuvillette, née Madeleine Robineau, parente de Cyrano, qui avait perdu son mari au siège d'Arras, et dont on raconte qu'elle tâchait, avec Tabbesse Marguerite de Jésus, de ramener à l'église le brctteur mourant.
Donc, chez M. Rostand, Cyrano, cadet de Gascogne, redouté à cause de son épée, poète à ses
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heures perdues, âme et esprit remarquables sous un visage^ é formé par la grandeur du^nez (no-^ tez cette^àntithèse romantique), adore en secret sa * cousine, la précieuse Roxane, autrement Madeleine Robin. Celle-ci est éprise du baron Christian de Neuvillette, nouvellement entré dans la compagnie turbulente des cadets : elle révèle son amour à Cyrano et le prie de se faire Tami et le protecteur du jeune homme. Cyrano consent à ce sacrifice, en faisant taire sa passion ; il va même plus loin dans son dévouement. Comme il sait que Christian manque d'esprit, circonstance dont la découverte pourrait devenir mortellement funeste pour Roxane, il trouve moyen de lui prêter le sien. Il seconde même leur mariage subit et clandestin. Par vengeance d'un troisième rival, le comte Guiche, les deux amis doivent partir le soir même des noces pour la guerre où ils auront le poste le plus périlleux. Roxane ne manque pas de les rejoindre. Christian, après avoir découvert l'amour de Cyrano, et ayant appris de Roxane ellcmême que ce qu'elle ainiç, en. lui^ ce sont l'esprit et le cœur de Cyrano, s'éclipse généreusement en se faisant tuer par l'ennemi. Ensuite, pendant quatorze ans, Cyrano fréquente la veuve, retirée
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dans un couvent, sans lui révéler ses sentiments, ^ n dépit des derpières volontés de Christian. Roxane elle-même ne s'en aperçoit qu'au moment où, lâchement assassiné, il vient mourir chez elle : il expire en emportant le baiser de Roxane sur le front...
On le voit, il s'agit encore ici, comme dans la Princesse lointaine, du sacrifice amoureux d'un ami à l'âme généreuse. D'aucuns n'y veulent reconnaître qu'un moyen servant un but symbolique ', et la pensée maîtresse de la pièce serait alors « la toute-puissante et bienfaisante influence de l'intelligence sur la simple forme, sur l'enveloppe matérielle ». L'es£rit de Cyrano, en effet, vivifie Christian et, par les lettres amoureuses envoyées du camp, toujours au nom du baron et à son insu, il enflamme Roxane au point qu'elle n'hésite pas de franchir le camp ennemi, pour déclarer di\x prétendu auteur de ces lettres qu'elle l'aime désormais d'un plus noble amour, pour son âme, et qu'elle l'adorerait, fiU-il laid.^a. mort de Christian, suivant l'exégèse,* uItra-s,yjiibolique » que je viens de citer, exprimerait cette vérité
1. M. Albert Dayrolles, Lettre à M. Faguet. Journal des Débals, 10 janvier 1S98.
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que « toute forme qui n'est pas éclairée du divin rayon de l'intelligence iie sa^raitjlurer ». C'est\ oublier, cependant, que Christian périt exactement A au moment où son intelligence s'éveille tout a coup et, devenu assez perspicace pour lui faire entrevoir le secret de Cyrano, le rend capable d'un beau sacrifice, supérieur même à la généro site de Son rival.
Quant à liûiajifi,„.Qll Be peut nier qu'il ne se fasse dans son âme une évolution notable, un passage « du culte du beau physique au culte du beau intellectuel ».-M^Faguet s'est trompé en affirmant que Roxane ne fait ici que répondre à la question répétée de Christian : « M'aimerais-tu, même laid ? » par un simple oui distrait, sans conviction, et sans le penser profmf^dément. C'est, au contraire, Roxane qui insiste ici à expliquer à Christian, quand celui-ci lui demande la cause de son arrivée, qu'elle a été invinciblement attirée par la belle âme dont ses lettres témoignent. Elle lui rappelle le soir où {Ci/rni,n ^"rtnnf <Hbstittié à son insu, à Christian) :
D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, Ton âme commença de se faire connaître...
Elle lui répète, le plus précisément possible
Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime.. / C'est maintenant que j'aime mieux...
... Je t'aimerais encore, Si toute ta beauté d'un coup s'envolait...
Elle est tellement obsédée de cet état d'âme nouveau, qu'elle ne voit pas les traits douloureusement crispés de son mari, qu'elle n'entend pas sa voix tremblante et effarée qui proteste en vain ; « Oh I ne dites pas cela ! » Inconsciemment, elle blesse à mort le pauvre Christian, comme elle trouble ensuite inconsciemment le repos de Cyrano en lui affirmant, à lui aussi, qu'elle aimerait l'auteur des lettres même laid et davantage presque...
11 est pourtant incontestable que cette évolution, logique chez une précieuse qui adore avant tout l'esprit, ne tire point à conséquence, n'ayant point de suite, comme l'a relevé déjà M. Faguet, si ce n'est pour Christian qui, d'ailleurs, de toute façon devait périr dans le combat, conformément aux faits historiques. Chez Cyrano, au contraire,
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rien ne changera avant la mort, car Roxane,pour parler avec M. Faguet, « vit quatorze ans avec cet esprit pur qui s'appelle Cyrano, sans être du tout amoureuse de lui » et sans rien apercevoir qu'au dernier moment, quand il est déjà trop tard. L'évolution de Roxane n'est donc point un triomphe pour le héros de la pièce, puisque (et c'est la chose importante) le ^ort de Cyrano n'en j est point modifié. 11 reste ra/^' en amour comme/ en tout : il meurt 7'até. Quand on apporte au moy ribond la nouvelle du grand succès de Molière, dû en partie à une plaisanterie tirée d'une de ses pièces, il soupire avec mélancolie : « Oui, ma vie ce fut d'être celui qui souffle et qu'on oublie », et il dit à Roxane, en lui rappelant la soirée du balcon :
Eh bien ! toute ma vie est là :
Pendant que je restais en bas, dans Tombre noire, D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire.
Pas plus que dans l'amour, il n'a réussi ni
avec sa pi u me, ni avec son épée. Il a vécu dan s
la misère, fièrement caché, et ses écrits lui ont
valu des ennemis mortels ; grâce à eux, ce n*est
pas sur le champ d'honneur qu'il périt, mais lâ- chement assassiné : « J'aurai tout manqué, même ma mort ! »
Si pourtant M. Rostand a choisi un tel héros, ce n'était pas pour nous présenter le tableau décourageant d'un raté. Au contraire, regardée d'un autre biais, cette vie est propre à nous inspirer de l'enthousiasme et à nous donner du réconfort. Guiche, désabusé de toutes les vanités terrestres, dira de Cyrano au dernier acte, non sans un grain d'envie :
Ah I celui-là n'est pas parvenu ! C'est égal.
Ne le plaignez pas trop... : il a vécu sans pactes.
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
Au cours de la pièce, ce bretteur s'érige en effet en champion de la vérité et de la justice, pour quelques moments. On sait par quelles paroles, avant de tirer son épée, il châtie le marquis orgueilleux et sot, en lui criant bien haut que « c'est moralement » qu'il a ses élégances, puisqu'il ne laisse point chiffonner son honneur, et que,« empanaché d'indépendance et de franchise, — tout couvert d'exploits », il fait sonner les vé-
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rites comme des éperons. Lorsque Guiche lui offre d'être son « domestique », comme on disait alors ', il chancelle, ébloui un moment, en pensant à la vie aisée et à la gloire littéraire qui s'y offrent à lui ; mais il se dompte tout de suite et, préférant sa liberté à tout, répond par un fier refus. Même, comme pour couper tous les ponts à la possibilité d'une rétractation, il s'empresse d'infliger au comte un affront mortel, en lui reprochant publiquement la vilenie de l'une de ses vengeances. A son ami qui l'en blâme, il célèbre, en un hymne enthousiaste, la liberté qui franchit tous les obstacles suscités par les mensonges conven- J tionnels de la société et les misérables compromis de l'intérêt personnel. Gomme elle sent l'artiste et le bohème, cette tirade qui rivalise par son lyrisme fougueux avec le Chemineau de Richepin, et où Gyrano va jusqu'à se vanter de se plaire dans la haine qu'il excite :
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais chanter, Rêver, rire, passer, être soûl, être libre, etc., etc.
1. Le Cyrano «ij i mst^^irc n. i-ii: eu eilel le domestique du duc d'Arpajun.
/Il est vrai cependant que cette sorte de bravade est dictée par le désespoir d'un amour malheul r3ux. Il est vrai surtout que Rostandforce la note 1 a la fin de la pièce, où il élève sur un piédestal tt'op haut celui qui était dans la pièce avant tout un amoureux dévoué, et qui n'était, en réalité, qu'un ferrailleur, esprit sceptique propagateur de vues philosophiques assez hardies, un penseur teint d'athéisme et ennemi des superstitions, comme il convenait au défenseur de la raison. Gar^yrano ^nit ici par se hausser à la grandeur idéale, presque surhumaine d'un héros tout à fait symbolique, incarnant le combat, héroïquement fou, car sans « l'espoir du succès », contre les Compromis, les Préjugés, les Lâchetés.^ La pièce^dqnt le sujet reposait sur un mensonge, d'ailleurs généreux, de Cyrano, tourne donc, dans cette scène finale, à [ l'apothéose du héros glorifié comme champion \ intrépide de la Vérité et de la Justice. Somme toute, s abstraction faite de tout symbolisme, et à raison ou à tort, M. Rostand a réussi à exalteren Cyrano le modèle des grandes vertus, l'indépendance, io dévouement magnanime, la défense brave des opprimés, la défense spirituelle et vigoureuse des droits de l'esprit contre les privilèges de la nais-
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sance et contre les autres faveurs de la fortune, compris les avantages d'un extérieur avenant... Il faut pourtant reconnaître, répétons-le, que' c'est avant tout un amoureux dont le dévouement est d'une grandeur et d'une forme exceptionnelles, ce qui fait un fonds d'idées, une matière suffisante pour une < comédie héroïque », et ce qui
permet au personnage principal de dominer de son mieux la pièce. Oui, c'est même la figure la plus prédominante qui ait jamais paru sur la scèaa,-H
Les autres ne sont pas loin de n'être que des comparses. Je pense ici, non pas aux figures purement conventionnelles telles que Le Bret, le confident, mais justement aux trois plus grandes qui, tout en prenant à l'action une part essentielle, ne servent pourtant le plus souvent qu'à donner la réplique à Cyrano : Roxane, Christian et Guiche.
Roxane c'est une enfant gâtée, en même temps , (ju'une grande dame précieuse, toute en sentiments superficiels : Cyrano la prend trop au séieux quand elle menace de mourir « si c'était un >t * son Christian. En dépit de sa prédilection [»our la préciosité d'une conversation spirituelle frisant presque le phébus, et quoique sa figure 0 ranime pour un moment par quelques lueurs
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d'esprit et même, au besoin, par une certaine rouerie féminine, elle reste la plupart assez effacée. Bien qu'amoureuse, c'est Cyrano qui doit lui apprendre la véritable voix du cœur, et avec un succès assez modeste. La mort même, si soudaine et si inattendue, de ce Christian, qu'elle aime alors plus que jamais, ne lui arrache que des cris d'une douleur bien discrète, et ce coup si violent ne Fempêche pas d'improviser sur le corps du jeune homme une petite oraison funèbre où (devant Cyrano, ce qui fait davantage ressortir Tartificiel de toute la scène) elle vante l'esprit et le talent poétique (prétendus) du défunt, au moins autant que son âme et son coeur. Faut-il insister de nouveau sur sa vue trop courte qui l'empêchera jusqu'au bout de pénétrer l'amour de Cyrano ? Devant Cyrano mourant dont elle connaît enfin la passion, elle ne trouve rien à dire que ce trop spirituel concetto : « Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois. »
Pour Christian, celui-ci accuse quelques inconséquences. Sans doute, il est brave et, à la rigueur, il n'est point tout à fait ce qu'on appelle sot, mais pour le véritable esprit, cette sorte de bellâtre est censé n'en pas avoir le moins du
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monde : et pourtant il ne laisse pas de se montrer on pe peut plus spirituel dans la scène où, pour prouver son courage, il cherche à provoquer la colère de Cyrano. De plus, sa figure, encore plus effacée que celle de Roxane, se colore tout à coup d'héroïsme quand, ayant brusquement acquis assez de perspicacité pour découvrir l'amour secret de son rival, il sait lutter avec lui, même le surpasser en générosité, par un quasi suicide d'autant plus généreux qu'il se fait sans phrase. Guiche appartient au mélodrame conventioimel et siiranné. Grand seigneur amoureux, qui cherche à s'emparer de la victime de sa convoitise et se venge de son échec en troublant, en ruinant même le bonheur des amants ; esprit rancunier, qui fait payer à Lignière ses épigrammes, comme à Cyrano et aux cadets Thistoire de Técharpe. Pas tout à fait antipathique pourtant, et un peu plus vivant que les personnages précédents. Ce gascon « raisonnable », souple et froid, qui sait parvenir, comme le lui reproche Taversion des cadets, a parfois « l'accent du pays » ; il est fier et brave, élégant et hautain avec dignité; c'est un vrai chevalier Louis Xill, qui sait garder la no- ,' blesse des msuaières au milieu même de ses em-/
portements. Dans son âge mûr, nous le voyons ressentir profondément la vanité des choses de ce monde et, monté sur le faîte, il est brouillé avec lui-même et avec les hommes...
L'auteur a donné tous ses soins à la figure principale qui, selon M. Doumic, « est le type du personnage sympathique, tel que l'a fabriqué la convention du théâtre... Cyrano n'est pas seulement un type conventionnel, c'est la convention faite homme ». Sympathique, il Test, certes, jusqu'à faire oublier au spectateur sa ridicule difformité. De plus, en dépit de tout le conventionnel qu'il peut y avoir dans son rôle, il a des traits de caractère assez personnels pour marquer franchement son origi nalité, même en laissant de côté ce que nous avons dit sur le champion de la Vérité et de la Justice.
G^est uji amoureux à la fois ardent^ dése^^éré, brûlant du dévouement le plus extrême. Il punit
l'acteur Montfleury, parce que celui-ci s'était permis de lancer à Roxane une œillade irrespeictuëûsêT" Il s'empresse de se battre avec le marquis, devant
Roxane même, d'abord parce qu'il a résolu de^fi
montrer à ses yeux « adtTiirablft op fnnt pn]]r tout », ensuite et surtout parce qu'il sait que ç^e^
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marquis, instrument malhonnête de Guiche, veut épouser Roxane afin de la céder immédiatement au comte. — L'instant où, trojnpé par l'apparence, il succombe i^ la tentation d'oser espérer^ est suivi presque aussitôt par l'effondrement, et il n'a plus qu'à se sacrifier avec résignation. Ce sacrifice ne cessera jamais et reste absolu, dépourvu à peu prèsjde toutes velléités d'afîranchisscment. Cyrano refusera celui de Christian ; il cherchera même à adoucir et à tromper les derniers moments de son ami par un mensonge non moins généreux que son grand mensonge vis-à-vis de Roxane, (C'est toi qu'elle aime toujours, dit-il au mourant.) Il ne profitera point de la disparition de son rival ; au contraire, il aidera Roxane à cultiver sa mémoire, il ne cessera jusqu'au bout de soutenir les intérêts du défunt, et pour qu'il avoue finale-
ment son amour, il faut le délire de ragonie..;
Ce dévouement revêt une forme curieuse et, \ \ par une sorte de platonisme très raffiné, prend \ k^
le allure unique. Cyrano trouve une volupté |
artificielle, mais profonde, à songer que, si son rival^oit posséder Roxane, il la possédera grâce à lui, ou plutôt que ce sera lui-même, son âme à lui, qu'elle aimera en Christian. Dans les comédies
françaises du xviii' siècle on avait vu l'amoureux recourir parfois à une plume étrangère pour envoyer un billet-doux : Cyrano, qui vient d'en écrire un, non signé, pour lui-même, Toffre à Christian et lui fait la proposition étrange, sans doute, d'unir leurs deux talents, la beauté de l'un et l'esprit de l'autre pour créer à eux deux un seul héros de roman. Désormais, sans s'inquiéter de ce que Christian deviendra quand il ne sera plus là pour jouer le rôle de souffleur, Cyrano s^enivre au plajsir(^uelxde savoir q^ue Roxane,jur les lèvres de son amant, baise ses propres paroles sorties du plus profond de son cœur. Et il y trouye une âpre Joie__sJLardente qu'il risquera chaque jour sa vie devant Arras pour envoyer à Roxane ses lettres enflammées.
L'exécution de tels efforts demande beaucoup d'énergie. Cyrano n'en manque pas : c'est, au contraire. Tune de ses qualités les plus saillantes, Témoin sa promptitude à savoir maîtriser et cacher les accès de douleur les plus aigus, promptitude secondée par une orgueilleuse pudeur plutôt que par cette si française crainte du ridicule. Quand, la première fois, il ouvre son cœur à Le
Brct et que celui ci lui répond étonné : « Tu