Là Samaritaine
« Evangile en trois tableaux » : Touvra'^relativement le plus faible de l'auteur.
Quoiqu'il se soit montré dans la Princesse lointaine esprit peu religieux, M. Rostand aspire cette
vant qu'il ne s'ajuste pas à nos désirs, qu'il est facile d'en rêver, plus difficile de l'atteindre, infiniment plus difficile encore de le posséder, de l'épouser, d'en faire sa vie... Entendez que la vie entière se passe à poursuivre l'idéal et qu'on meurt du reste content et ravi, de l'avoir senti un instant. >
fois aux lauriers des Haraucourt : il a écrit une pièce sainte pour la semaine sainte. Il a traité un moment épisodique de la vie de Jésus (ce n'a été en effet, qu'un épisode très secondaire dans la Passion de Gréban) qu'on peut d'ailleurs regarder à la rigueur comme le premier essai du Sauveur dans son art divin de conquérir le monde. C'est la rencontre avec la courtisane samaritaine qui se convertit, et retournée à la ville, amena les habitants pour rendre hommage au Messie enfin arrivé. M. Rostand n'a pas manqué d'ajouter du sien au récit plus que sobre de saint Jean; néanmoins, en fait d'invention, le deuxième acte seul mérite d'être mentionné, ayant été imaginé pour introduire de l'intrigue et de la lutte dans un sujet où il n'y en avait point. En dépit de tous ces efforts, la composition est restée bien lâche : défaut que M. Rostand semble reconnaître lui-même, puisqu'il a refusé à son ouvrage le titre de drame ou de pièce. Un acte pour l'exposition, qui n'est guère qu'un très long prologue, un autre pour le véritable drame qui commence et finit là, un troisième pour répUogue.
Le premier acte, que nous venons de qualifier de prologue, est précédé lui-même par une autre
sorte de prologue, rappelant quelque peu la manière des tragédies de la Renaissance. Car c'est une scène où paraissent des esprits, scène surnaturelle qui n'est nullement conforme à cette pièce essentiellement réaliste, en dépit des quelques miracles de Jésus. Les patriarches nous y prédisent que Dieu a choisi ce lieu, le puits de Jacob, pour y faire accomplir aujourd'hui un«grand mystère >. Entre ensuite le peuple samaritain, qui se plaint des Romains, ses oppresseurs, et des Juifs, ses ennemis haineux. On discute sur la probabilité de la venue du Messie, mais quand celui-ci paraît avec ses apôtres, personne ne le reconnaît et tous s'éloignent furieux, rendant à ces Juifs haine pour haine. Les apôtres les maudissent, Jésus les bénit et, pour exhortera Tamour du prochain, raconte la parabole du Samaritain. Les apôtres partent pour acheter à Sichem des vivres; Jésus s'assied sur le bord du puits, là il voit venir la Samaritaine, la convertit et se met à lui expliquer les doctrines divines... Exposition traînante. Finale d'un calme ravissant.
Le deuxième acte est la seule partie de la pièce où il y ait de la vie dramatique.
Il commence par une scène de marché bruyante.
Les apôtres y tâchent en vain de se procurer des ivres ; les vieillards y traitent les affaires imporntes de la cité. Tableaux de genre dont le ton s'élève quand on parle de Photine qu'on va bannir à cause de sa vie dissolue. Elle paraît, annonce Tarrivée du Sauveur et cherche à entraîner avec elle tout le monde pour aller écouter les enseignements du Seigneur. Réussira-t-elle ou non, voilà le véritable noyau de l'intrigue, comme dans la Princesse lointaine, sans comporter cependant des luttes aussi violentes, aussi dramatiques, même si nous nous efforçons d'oublier ce que nous savons depuis longtemps de la Bible, et abstraction faite surtout de ce que Photine n'est que Tintermédiaire de la volonté divine qui devra inévitablement s'accomplir en dépit de tout. Relevons encore qu'afin d'éviter la monotonie qu'allait causer la prédication extatique et continuelle de Photine, et afln d'augmenter l'intérêt alangui, l'auteur suppose un moment où tout le résultat obtenu par Photine semble sombrer avec Photine ellemême. Il s'entend bien que celle-ci finit par se sauver et par sauver tout, grâce au hasard, qui amène un revirement heureux. Kt il s'entend surtout que, môme à propos des parties les plus tu-
multueuses de cet acte, il ne faut pas penser à telle scène mouvementée de tel drame biblique des Hebbel.
Le troisième acte n'est plus qu'un épilogue, comme dans la pièce antérieure ; on peut même dire qu'il est seulement un appendice. C'est un tableau qui ne manque pas de tout mouvement, ni de tout pittoresque, tout en étant de beaucoup inférieur, à cet égard, au tableau final de la Princesse loiniame. C'est le défilé de la foule devant Jésus qui prêche, accomplit des miracles et finalement fait réciter à Photine le Pater qu'il vient de lui apprendre.
Mais le défaut le plus grand de cette pièce, si noble et si belle d'ailleurs, c'est que le Sauveur paraît ici moins apte à devenir héros dramatique que chez n'importe quel autre auteur dramatique qui a choisi le Christ pour son principal personnage. 11 n'agit pas, il prêche tout au plus : car ils ne comptent pas les quelques miracles qu'il fait le plus discrètement possible et plutôt par égard à la Bible que par conviction. Après la sortie des apôtres trop préoccupés des soins les plus matériels, il s'installe au bord du puits et il y reste assis pendant tout le cours du deuxième acte
OÙ d'ailleurs il ne paraît pas, et au dernier acte il y est toujours assis : comme Rudel, direz-vous, mais avec Rudel il en va tout autrement. Je comprends que M. Rostand nous a voulu donner par là l'impression de la tranquillité divine ; néanmoins, cette immobilité va jusqu'à une inactivité contraire à l'esprit d'un drame, il va sans dire que Jésus pourrait bien se tenir au second plan, voire demeurer aussi invisible que le Seigneur dans Athalie, et néanmoins diriger tout : mais il ne dirige rien. D'autant moins qu'il n'est guère divin; c'est une figure pas assez sublime et point mystérieuse: il manque même de l'énergie des grands réformateurs et inspire si peu de respect absolu à ses apôtres maussades que ceux-ci osent lui adresser des critiques.
L'auteur, imitant le scepticisme d'un Anatole France, n'hésite pas d'introduire pour un moment dans sa pièce une figure qui donne à l'ouvrage l'air d'une pièce historique très réaliste. Il fait déclarer à ce Centurion romain qu'il avait trouvé autrefois bien ridicule ce « pauvre Juif pris de mélancolie »,dont les actes no tirent point à conséquence ; « le joli charpentier à la tète blonde », dit-il, l'avait fait autrefois rire à Jérusalem où il
lui a vu « commettre Ja folie » de fouetter les marchands installés au temple. Jésus est dans cette pièce tout au plus un doux moraliste humanitaire imbu des doctrines évangéliques. Sauf le tableau final très beau du premier acte où il se met à enseigner Photine, le Dieu fait homme se rapetisse trop en homme vis-à-vis de Photine. Il savoure trop la beauté plastique de son attitude quand elle s'approche la première fois, l'urne sur la tête; il fait des pointes ingénieuses ' et dignes, comme on l'a remarqué, d'un habitué des Salons. Le culte de la beauté se teint chez lui de cet esprit renanien finissant par identifier la vertu et la beauté, de sorte qu'il se déclare prêt à se prosterner devant cette femme qui lui rappelle, dit-il, la jeunesse de sa mère : il ose donc comparer cette courtisane impure à sa mère, c'est-à-dire la Sainte Vierge I De plus, s'abandonnant à une glorification romantique et paradoxale de la passion,
1. II en fait de nouveau en voyant Photine prête à partir sans l'avoir abordé ou même vu : < C'est bien la pauvre humanité qui frôle le bonheur et qui passe à côté. > C'est donc de la poésie symbolique. Il sait même plaisanter avec un certain humour prêt à se calomnier un peu, en répliquant à livrogne pénitent qu'il avait bien lui-même changé l'eau en vin.
il vante l'amour terrestre comme préparant à l'amour de Dieu ; même il proclame que la vie de courtisane prédestine mieux qu'une autre au salut éternel. Si le Christ de l'Evangile savait garder sa robe divine de la boue terrestre tout en exerçant la ciiarité : celui de M. Rostand semble éprouver un plaisir presque inquiétant dans le contact intime avec l'impureté. Il va jusqu'à prédire à Photine que l'avenir mentionnera leurs noms toujours ensemble. A M. Lemaître, Jésus rappelle ici Adrienne Lecouvreur qui a prédit la même gloire à son amant. Disons plutôt qu'il parle comme avait parlé naguère Mélissinde à Rudel, ou disons encore plus simplement : il parle en Percinet, en amant romanesque *.
Le rôle principal (écrit pour être créé par Sarah Bernhardt) appartient à Photine. Elle paraît déjà au I" acte, en détournant sur elle l'attention des spectateurs, puis domine entièrement le II* et ne
1. Les criliqucs condamnent un peu trop sévèrement le Jésus de M. Rostand, à commencer par M. Faguet qui le Irouvo niais et ridicule. M. Erncst-Charlcs accable de mépris ce c Jésus- Christ de la Bodinière, avantageux, pommadé el bel esprit >. Pour un critique allemand, M. Ëloesscr, < l'instruction donnée à la Hllo devient une déclaration d'amour doucereuse et Jésus lui-même un bol esprit efTéminé, aux chevoux frisés ».
se laisse, tant bien que mal, reléguer au second plan que vers la fin de la pièce, et encore! Car c'est elle qui achève la pièce, puisque le rideau tombe sur la prière qu'elle déclame. — C'est une courtisane gaie et capricieuse, aux allures vives et piquantes ; elle entre en scène chantant des chansons d'amour voluptueuses. Elle ne veut pas d'abord regarder le Juif^ puis lui refuse l'eau de sa cruche; enfin, agacée par les paroles mystérieuses et merveilleuses de cet étranger, sa curiosité commence à s'éveiller, attirée en même temps par les yeux et la voix du « beau Juif ». Et la voilà tout à fait transformée : métamorphose qui n'est pas le moindre miracle de Jésus. C'est un coup de foudre, tranchons le mot : un amour coup de foudre, car cet amour divin qui se substitue soudain dans son cœur à Tamour terrestre, n'en reste pas moins de l'amour. Quand elle apprend, stupéfaite et confuse, à qui elle parle, dans l'extase qui l'envahit aussitôt, elle se met inconsciemment à répéter en hommage la chanson d'amour si terrestre de tout à l'heure : trait psychologique hardi et exagérant sans doute la véritable intention de l'auteur. Installée aux pieds du Sauveur qui, dans le silence du ciel bleu, commence à lui expliquer
le royaume du Seigneur, elle s'abandonne à une exaltation dont l'ardeur de plus en plus croissante éclate dans ses exclamations réitérées : « J'écoute!... J'écoute!... J'écoute!... > C'est sur cette exclamation que tombe le rideau à la fin du I" acte, dont ce tableau final est ainsi la seule partie de la pièce où se trouve quelque chose de cet état d'àme mystique qui manque tant à ce drame biblique et sacré.
Au II* acte elle revient à la ville en courant, échevelée, haletante. A son amant qui l'attendait déjà impatiemment, elle répond avec des paroles mystérieuses déjà à la manière de Jésus et l'exhorte à renoncer à son amour où il ne cherchait que de l'ivresse pour oublier ses devoirs. Elle, la plus folle entre les filles folles dont les scandales attiraient la colère du ciel sur la ville et qu'on allait déjà bannir, ose se poser tout à coup en prophétesse. Mépris, railleries, menaces : rien ne l'arrête ct,spontanément,elle fait la confession publique do SOS péchés.Je ne sais pas si Tauteur voulait, en effet, € mettre toute l'histoire du christianisme » dans celte partie du rôle de Photine, comme M. Faguet l'a dit spirituellement ; elle en devient, en effet, le symbole quand nous la voyons lutter d'étape
en étape (ce qui rend toute cette scène très dramatique) et vaincre l'indifférence, Tégoïsme, le doute, communiquant son exaltation à tous les âges et à toutes les classes de la société. C'est Dieu qui parle par elle, le prêtre s'avoue effaré qu'elle connaît mieux l'Écriture que personne. Si pour un instant elle a raison de craindre que tout ne soit perdu, heureusement échappée, elle recommence son œuvre avec une ferveur augmentée. Son éloquence ayant pénétré tous les cœurs, elle entraîne triomphalement avec elle la ville entière. Au III' acte, elle accourt au Seigneur, devançant tout le monde : elle ne se sent pas de joie, elle rit et pleure à la fois, et quand elle présente la foule, le torrent de ses sentiments tumultueux déborde en un flux irrésistible de paroles exaltées. Mais après ce haut degré d'enthousiasme, Phofine va enfin céder la parole à Jésus. (Notons que, jusqu'ici, c'est dans sa bouche que l'auteur a mis les paroles les plus célèbres et les plus sublimes du Sauveur.) Sans doute, comme elle est femme et comme elle est Sarah Bernhardt, elle essaie de placer toujours son mot, le cas échéant coupant un peu la parole au Sauveur : néanmoins elle ne réussit plus à so maintenir au premier plan ci
elle se résigae. De prophétesse, la voilà redevenue une gimple pécheresse purifiée par l'amour, une Marion Delorme soumise à un amour divinement platonique et se contentant de donner la réplique à Jésus. Nous assistons encore, il est vrai, à une sorte de petit duo d'amour où Jésus la félicite galamment de son succès et lui exprime sa reconnaissance. Photine proteste modestement : elle n'a été que l'instrument du Sauveur dont les yeux « mettaient autour des murs un invisible siège ». (A l'aide d'une action télépathique, pareille à celle de Rudel.) Elle proteste en amoureuse, attribuant, dans un dévouement et une abnégation suprêmes, tout mérite à l'homme adoré qu'elle comble des mots les plus caressants qui ruissellent du miel de la tendresse la plus douce... Elle lui dit même ces paroles étranges : « J'apporte les clefs de tous ces cœurs sur le coussin du mien. » Trait de préciosité trop spirituel. Ce défaut incorrigible de M. Rostand ne déparc que trop cette pièce. L'artifice du style raffiné contraste ici trop souvent avec la grandeur simple du sujet. Tous les personnages ont un langage qui jure énormément avec leur caractère biblique, à commencer p:\r.Tesus à qui M.Rostand fait com-
mettre un véritable sacrilège. Car ce Jésus parlant en vers, apprend à Photine l'oraison dominicale dans un texte faussé, transcrit à l'aide des périphrases qui veulent être élégantes, et orné de chevilles. Si Photine nous a chanté une chanson d'amour aux rythmes hardis et voluptueusement paraphrasés du Cantique des Cantiques, ipai?>se encore ; si Jésus lui-même a refondu la parabole du Samaritain en une sorte de conte ou fable à la La Fontaine, passe toujours : mais toucher au texte sacro-saint du Pater *, c'était d'autant plus impardonnable que M. Rostand sait, ailleurs, rendre dans toute sa pureté le laconisme frappant de la Bible... L'abus du pittoresque à quoi l'auteur s'abandonne sous prétexte de couleur locale orientale, ne choque pas moins dans ce style. Tout le monde est ici artiste parnassien ou même impressionniste : nous y reviendrons encore. Cette fois bornons-nous à constater qu'à cet égard, nulle part le manque de mesure et de simplicité n'est aussi déplaisant chez M. Rostand qui, cependant, réussit, quand il le veut, à retrouver la majesté
1. Dans la Prière d'un matin bleu (Musnrdises) le poète a brodé des variations sur le texte latin du Pater qu'il cite en original, par conséquent sans y modiGer le moins du monde.
tranquille et harmonieuse des poèmes bibliques de Hugo, et tout agité et nerveux qu'il est d'ordinaire, à nous donner l'impression du repos et d'harmonie, état dame très rare chez lui. Remarquons pour finir (et pour finir par un éloge) que le pathétique est ici déjà infiniment moins guindé qu'il ne Tétait dans la Princesse lointaine : même l'éloquence de Photine est quelquefois d'une simplicité exquise dans le sublime, outre qu'on doit relever avec M. Faguet quantité de vers et de couplets « d'une suavité tout évangélique » et grâce auxquels la pièce eut « un succès d'attendrissement, d'émotion pleine et douce de sensibilité religieuse ».
Les chefs-d'œuvre