‹ Edmond RostandChapitre 11 sur 17 · LES CHEFS-D ŒUVRE · texte numérisé non relu

LES CHEFS-D ŒUVRE

pleures? » il s'empresse de protester fièrement : A (^ 4c Ahl non, cela, jamais! » Une autre fois, quand il est accablé de souffrances au milieu de la foule qui vient le fêter pour ses bravoures, il suffit que Le ^ Bret lui murmure : < Tu parais souffrir ! » pour qu*il secoue sa torpeur et se redresse vivement, avec un mépris cavalier : « Devant ce monde?...

Moi souffrir?... Tu vas voir! » Et il se montre plus

fougueux, plus hardi que jamais. .. Son çaeigLe-Se décharge en boutades, parfois en actes d'un héroïsme foUjCQ paroles d'un humour sarcastique rappelant Alceste ou Don Quichotte et qui avec celte verve surabondante, est une nouveauté dans l'œuvre de M. Rostand. Le même humour permet à ce « grand riposteur du tac au tac » de se moquer de tout le monde, y compris lui-même, sans souffrir toutefois qu'on en fasse autant. Et il lui inspire le culte de la pointe à un si haut degré qu'il désire mourir, et qu'il meurt en effet, le mot sur les lèvres... C'est aussi grâce à cet esprit que ce héros de comédie héroïque répand autour de lui le comique le plus joyeux, aussi abondamment que les personnages de Molière, de Rei^nard et surtout de Beaumarchais...

Cyrano n'est lellemonl énergique et spirituel que

pour être un vrai méridional. Il a le tempérament du Midi t tantôt bon eufant,tantôt querelleur redoutable, plein d'une fierté empanachée et d'une fan- ^ laisie à l'imagination capricieuse, assez vain d'ailleurs pour aimer à la folie les attitudes théâtrales, le geste. S'il sait montrer parfois une modestie réelle,digne de sa haute valeur, il fait encore plus souvent le matamore, et si ses actes ou ses paroles n'ont de la gasconnade que l'apparence, ils l'ont du moins. A tout prendre, Cyrano est l'apothéose ' du méridional, comme Numa Roumestan en était la satire et Tartarin la caricature.;.

; y^ On voit donc que le conventionnel n'est pas ^v tout Cyrano. Son cas semble même tellement exceptionnel que, pour sympathique qu'il soit, il n'est pas d'un intérêt assez profondément et assez généralement humain pour nous secouer au fond de nos entrailles, pas même aussi fortement que l'avait fait Bertrand et que le fera le duc de Reichstadt. (Ne disons encore rien de Ghantccler.) C'est le plus grand défaut de ce chef-d'œuvre. Hélas ! ce n'en est pas le seul.

Là composition révèle toujours des faiblesses qu'il faut bien croire innées au talent du dramaturge.

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Les deux premiers actes, qui contiennent Texposition,le premier, trop prolongé, demeure assez i vide au fond et, au deuxième, le semblant de nœud qui commentait à se serrer, se défait tout aussitôt. Tandis que la Princesse lointaine nous a montré surtout les luttes qui précèdent le renoncement à l'amour, de sorte qu'on y suivait une action vraiment dramatique, développée du commencement à la fia : ici toute lutte est trop subitement \ refoulée et la résignation de Cyrano se prend en I une minute. Ce qui a captivé, cette fois, l'intérêt / et l'imagination de xM. Rostand, ce n'est plus — comme dans la Princesse lointaine — la suite des étapes qui font aboutir à Pabnégation {sur laquelle

i/rano renchérit même aussitôt de sa propre ,• colonie)^ mais bien la manière (raffinée) dont sera ; exercé le sacrifice, la résolution une fois prise. \ C'est ce qui fera donc la matière du centre de la j pièce, les III* et IV* actes. Surtout celle du 111% / ijui est à tous les égards la partie la plus bril-'^^ l.inte et où Cyrano nous fait voir comment il rem- \ plit, dans les circonstances les plus difficiles, le devoir qu'il s'est imposé. Mais comme il n'y a ptus d'intrigue et comme il en faut toujours à un drame, l'auteur en suscite une tout extérieure, la

vengeance de Guiche. Au IV* nous voilà enfin arrivés, quoique sur un chemin tortueux, à la scène à faire et nous espérons pouvoir assistera la lutte la plus intéressante et la plus dramatique, où devait aboutif la rivalité des deux amis : mais cela ne dure qu'un moment. Ce nœud, lui aussi se défait aussitôt, est aussitôt tranché par le hasard ou du moins par quelque chose qui lui ressemble fort, le quasi-suicide de Christian. Cette mort, d'ailleurs, restant sans effet, l'intrigue est engagée dans une impasse. Le V" acte n'est qu'un épilogue ou plutôt une apothéose qui rappelle la fin de Ip, Princesse lointaine ^hien que dans un rapport plus lâche avec tout ce qui précède. M. Erich Schmidt, le célèbre professeur allemand, a noté que l'actjion dans cette pièce évolue suivant une courbe descendante : il faut admettre qu'on n'y trouve pas, comme on le souhaiterait, une ascension continue vers un point culminant où l'intérêt arriverait à son comble...

Cependant, toutes ces réflexions, nous ne pouvons les faire qu'après coup, après la représentation ou la lecture achevée, quand nous cherchons à nous rendre compte des impressions qui nous ont empêchés de sentir ici Tharmonie parfaite

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d'un chef-d'œuvre. Tant que nous lisons ou écoutons, nous sommes sous le charme, ^râce au mou- . vement dramatique de la pièce et à l'agrément du style très riche enbeautésjjqétiqu^s et artistiquÊS. Cyrano est en effet des plus mouvementés. Les scènes très habilement conduites se succèdent tumultueusement ; l'auteur, du reste, ne se soucie pas beaucoup qu'elles soient souvent de véritables hors-d'œuvre qui détournent trop longtemps l'attention du point essentiel. Les tableaux de mœurs contemporaines, soutenus par une érudition plus ^ ou moins soigneuse, abondent et excitent notre curiosité ; quoique très bruyants (c'est une foule turbulente qui s'y agite, mise en scène de main de maître), ils laissent la sensation après eux d'un vide : tels la salle de l'Hôtel de Bourgogne, la rôtisserie et le camp. Au III* acte, déjà relative- / ment plus tranquille, l'auteur, s'il ne nous introduit pas dans les ruelles des précieuses, nous laisse voir du moins la porte au heurtoir « emmailloté du linge comme un pouce malade », la porte le la maison où se fait une causerie sur le tendre ^ c'est-à-dire sur l'amour. Grâce à Roxane et à\ Cyrano, nous assistons même à une longue con- i versation amoureuse empreinte de la plus pure ;

préciosité. Au dernier acte, dans le jardin du couvent, les « mœurs contemporaines », si elles ne se bornent pas uniquement à la. gazette en vers de Cyrano, s'efTacent bien un peu, en vérité : mais la tranquillité mélancolique de l'automne et de la mort forme un contraste d'autant plus heureux avec le tumulte guerrier du tableau précédent... Les scènes à effet forçant les coups de théâtre font parfois la nique à la vraisemblance. Est-il probable que Roxane, dans la scène du balcon, écoute parler Cyrano aussi longtemps sans s'apercevoir de la substitution '[)ou que Guiche, n'ayant plus que quelques moments pour son rendez-vous amoureux, se laisse arrêterpar le récit d'un voyage à la lune et qu'il ne reconnaisse pas lui non plus Cyrano même en dépit de l'accent de Bergerac, du feutre rabaissé ^t de la cape ?... Que dire des antithèses outrées ou trop prévues ? Quand Cyrano écrit à Roxane : « Et je m'évanouis de peur quand je vous vois >, tandis qu'on parle autour de lui de ses exploits récents comme de ceux d'un « terrible géant ». Quand les cadets entr'ouvrent la

1. Sans doute l'auteur, comme pour s'excuser, lui fera dire au IV* acte les paroles déjà citées : € D'une voix que je t'ignorais... »

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porte croyant y trouver Christian mis « en hachis » par Cyrano, et les voient embrassés, etc., etc. Combien plus délicats et d'un art plus pur, les ah/ et les oui, oui que Cyrano répond à Roxane aux H et IV* actes ! Mais le parterre préfère naturellement à ces modèles du pathétique concentré les grands éclats de Cyrano s'abandonnant à sa fougue effréuée, ainsi lors du duel, ou quand il prodigue les giroflées pendant les deux premiers \' actes, etc. Le public aime surtout lô.^urlesquej les charges telles que Ragueneau, le mousquetaire, le capucin, les cadets qui « font des culbutes *, la voiture de Roxane. On a prononcé le mot opérette à propos de Cyrano • : on ne peut nier que celte pièce qui s'élève si souvent aux régions sublimes, ne retombe souvent à ce goût trop méridionalqui donne auxcharges d'un Alphonse Daudet leur allure naïve, puérile, quelquefois vulgaire... Le style est plus vif, plus dramatique que celui des pièces antérieures cependant bien remarquables à cet égard, en dépit des jeux banvillesques qui subsistent toujours, et surtout des tirades

i. Sans avoir fait cependant allusion à la Sinelte do Clairville et Lecocq, où Cyrano a été mis en scène déjà avant M. Kos- ^ land, mais comnae rôle tr»v€tli.

très abondantes et très longues. Les morceaux lyriques ne manquent pas ici non plus : ballade du duel, stances sur les cadets ; ils ne sont d'ailleurs lyriques que de forme, pour le fond ils fè sont presque aussi peu que la recette culinaire de i Ragueneau. Partout c'est le règne de Tesprit précieux, quoique Cyrano finisse par protester contre la préciosité au nom de la vérité. Et c'est surtout la rhétorique qui prédomine, souvent très éloquente, souvent artificielle. Même dans les vers où l'on s'attendrait le plus justement à une expansion franche du cœur, il y a au moins autant de rhétorique et d'art que d'émotion. Si Roxane dit dans la scène du balcon : « Oui, je tremble et je pleure, et je t'aime et je suis tienne, et tu m'as enivrée », ce succès de Cyrano est dû au moins autant à son éloquence rehaussée d'imagination poétique qu'à la profondeur et à l'intensité de ses sentiments. D'ailleurs, cette tirade est encore plutôt exceptionnelle. Car les passages les plus typiques de la pièce sont ailleurs. C'est ce couplet sur le baiser où s'entremêlent deux âmes, — avec ses images, ses métaphores et ses comparaisons brillantes et gracieuses, — préciosité fine et subtile teintée d'une nuance de sentiment. Et

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surtout c'est la trop fameuse tirade sur le nez, avalanche de saillies et de paroles, d'une fantaisie burlesque exubérante, inspirée par les fioritures de Théophile Gautier sur le nez de Cyrano. Que je donnerais volontiers tout cela, y compris même la tirade finale de Cyrano mourant, où déjà M. Faguet trouvait « trop de phrases, trop d'emphase », pour cet intermède idyllique de la vie de camp où, voulant faire oublier aux cadets les tourments de la faim, Cyrano fait jouer à un ancien berger devenu soldat les « vieux airs du pays » et, en soulignant leurs mélodies par ses paroles, évoque avec une rêverie tendrement mélancolique et chaleureuse le souvenir de la campagne natale. C'est l'une des plus belles et des plus sincères élégiesjde la littérature française, si riche cependant en chefs-d'œuvre de ce genre. Notez-y en même temps le pittoresque d'une sobriété surprenante après les abus de la Samafaine^ et qui atteste que l'auteur sait déjà, du moins cette fois-ci, se modérer. Même mesure dans la description admirable de Paris nocturne au I" acte, dont la répétition au !!• acte est transposée dans le ton burlesque ', pour marquer le

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