‹ Edmond RostandChapitre 2 sur 17 · En · texte numérisé non relu

En

pièce, M. Edmond Rostand prendra parti pour la mouche du coche, en dépit de la Fontaine, et fera en quelques mots, aussi spirituels qu'éloquents, toute une petite apologie de la musique :

... elle a plus fait que le gros fouet claqueur, La petite musique où bourdonnait un cœur *.

1. M. E. Rostand, très probablement musicien lui aussi, comme son Cyrano qui s'en vante plusieurs fois, se montre dès les Masardises mélomane délicat. Relevons chez lui le motif si fréquent de l'air ennobli par l'éloignement :

D'un orchestre arrivait un andante.

(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon.)

Souvenir v»gae.

C<;t air divinement vola.. .

C'était d'ailleurs un Ion Ion la

Quelconque.

Mais dans le lointain de pastel

Ce chant naïf, lent comme un psalmc,

Était irrésistible...

Cfunson d^ns le soir.

Qu'on se rappelle surloulles parolcsdu duc de Reichsladt ((, 13) :

Écoutez ! une valse ! et banale, on dirait ! Mais elle s'ennoblit en voyageant .

Dans TA i^r^n, l'esprit riennois est caractérisé par les valses (do Schubert, Lanner, Strauss) jouées cà la viennoise, avec la plus énervante grâce >. — N'oublions pas non plus ce dithyrambe sur les TzigtLnet, qui tout comple fait est un hommage rendu & la musique hongroise.

La poésie n'était pas moins chère à cette famille. On a découvert une Victorine Rostand qui a publié en 1844 un volume de vers. Ces Violettes rappellent la manière de Lamartine qui, selon son habitude, a écrit lui-même de jolis vers sur Talbum de cette jeune fille. Elle aura été une tante de notre poète. L'année précédente vit naître Eugène Rostand qui devint par la suite directeur de journal et, en sa qualité d'économiste très distingué, membre de l'Institut. Il publia, de 1866 à 1876, plusieurs volumes de vers dont la série s'achève en 1880 par la belle traduction de Catulle. Il s'y montra poète sinon original, du moins remarquable par la sincérité des sentiments et la pureté du goût. Mais la création poétique la plus mémorable de M. Eugène Rostand date de sa vingquatrième année, quand naquit son fils, Edmond.

Le dernier recueil des poésies de ce jeune père, les Sentiers unis (1876), consacre plusieurs poèmes à l'enfant, sous l'influence probable de Victor Hugo, dont le pathétique est ici remplacé par une note de tendresse plus intime rappelant Coppée. On nous montre le berceau dont personne ne doit s'approcher qu'en toute pureté de cœur : car c'est un ange blond qui y dort en souriant. Puis nous

voyons le petit Eddy jouant déjà autour de la table de son papa, s'abandonnant à des rêveries muettes, suivies tout à coup de gazouillements d'oiseau sans fin. Le père admire cette « petite langue exquise, un vrai jargon de paradis », plein « d'inimitables tours de phrases, de mots qu'il façonne à sa guise, de diminutifs inédits ». Admiration commune à tous les parents, mais qui a cette fois son importance, puisque cet enfant sera quelque jour un grand artiste de la langue française. Et ce poète qui, comme sociologue, cherchera avec tant de succès à remédier à la situation des ouvriers, s'empresse déjà d'inspirer à son enfant des sentiments d'humanité envers les misérables. « Quand tu seras homme, quand tu liras ces vers... pense à ceux dont le destin » ne fut pas aussi heureux que le tien : « souviens-toi que ce sont tes frères », ces « pauvres déshérités », Edmond oubliera si peu ces conseils qu'il dédiera aux ratés son premier volume.

« Ta vie eut un rose matin », rappelle M. Eugène Rostand à son fils. Dans la suite, la vie d'Edmond ne mentira point à ce beau début. Malgré quelques rares nuages fugitifs, le ciel bleu de la Méditerranée ne cessera de briller avec toute sa

splendeur au-dessus de cet enfant gâté de la fortune. N'eut-il pas en partage tout d'abord le plus grand bonheur possible, celui d'avoir pu bien choisir son père ? Il a hérité de lui un extérieur des plus avenants et des manières d'une élégance aristocratique ; la richesse de la famille lui a épargné les peines de la lutte pour la vie ; enfin, il a reçu de son père, dans son enfance, les soins d'une intelligence fine et délicate autant que d'une bonté chaleureuse et d'un amour tendre. Aussi sera-ce l'hommage d'une reconnaissance filiale profonde, sous sa tournure spirituelle de compliment, qui échappera à M. Edmond Rostand le jour de son discours de réception devant l' Académie Française ^ en présence de ce membre de l'Académie des sciences morales et politiques dont il se vantera tout haut d'être le fils. Après avoir mentionné comment le père do son prédécesseur, Henri de Bornier, cherchait en alexandrins à détourner son fils de la Muse, en faveur des études juridiques, il s'interrompt ému : « Je voulais sourire, je ne peux pas. Vous me pardonnerez de m'être tout d'un coup souvenu avec émotion du bonheur de certains fils qui n'ont pas inspiré de doutes à leurs pères, et qui ont vu ceux-ci, loin de les détourner

de l'Institut, prendre la peine de leur en montrer, eux-mêmes, le chemin. »

Comme on voit, c'est de son père que M. Edmond Rostand hérita ses penchants pour la poésie. (De sa mère nous ne savons rien.) Cependant en fait de vers son enfance eut un mentor tout spécial, celui dont il chantera : « C'est toi le premier rimeup que j'ai connu. » C'était « le vieux pion » du lycée de Marseille, le pauvre Pif-Lui' santj « bohème déchu », chauve et louche, représentant plus que débraillé < de cette race qui déjeune d'un bock et dîne d'un bretzel », victime des moqueries de l'âge « sans pitié ». Il trouvait deux sortes de consolations contre les rigueurs de son destin. L'une se trahissait cruellement par la rougeur de son nez, mais l'autre pouvait se cacher soigneusement au fond des tiroirs. Un jour il découvrit dans le pupitre de l'élève Rostand des vers écrits par celui-ci : « pris d'une joie attendrie», il lui avoua sous le sceau du secret que lui aussi il faisait sa cour à la Muse. Une intimité s'établit entre le pion et le lycéen devenus amis. € Et tandis que les autres jouaient en criaillant aux barres >, ils se retiraient tous deux sous les marronniers dans la cour de l'école. Pif-Luisant,

qui prédisait « un bel avenir » à son ami, y commentait les grands poètes de l'antiquité sans manquer en même temps de « maudire Testhétisme et les Muses absconses » des modernes. C'est là que faisait « vraiment » sa rhétorique le futur poète des Musardises, qui devait plus tard adresser ces saluts touchants à la tombe de son vieil ami :

Merci, vieux, qui plus jeune encor malgré ton asthme, Que le gandin pédant dont nous suivions les cours, Fus Véveilleur de mon premier enthousiasme, Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours 1

Tandis que M. le professeur n'avait cure que de pâlir des « audaces épouvantables » de son style, des « insultes à Boileau »,le pion lui mettait « de beaux rêves en tête » ; d'autant plus qu'il lui glissait au dortoir « les livres défendus de plus d'un grand poète ». C'est ainsi qu'il lui faisait lire en cachette Musset dont l'influence se trahit bien dans les poésies de jeunesse, et dominera même chez l'auteur dramatique.

Les deux dernières années de l'enseignement secondaire se passèrent à Paris. Elle fut abandonnée, en 1885,1a maison paternelle où Edmond,

à en croire la légende, pouvait contempler chaque jour dans sa chambre, accrochés au mm*, les portraits de Cyrano et de TAiglon, présages symboliques de sa gloire à venir. A Paris, au collège Stanislas « où des universitaires donnaient renseignement sous une direction ecclésiastique », il eut pour professeur M. Doumic qui, depuis 1883, y peignait la pelouse verbale de ses élèves avec un élégant râteau, et qui accueillera avec tant de bienveillance les débuts de son ancien élève. On nous dit que M. Doumic se plaît à répéter que le jeune Rostand, quoique très fantaisiste, était son meilleur élève qui réussissait remarquablement dans toutes les compositions françaises: ainsi il a écrit une dissertation « tout à fait supérieure » sur le .\fisanthrope. (Ed. Beaufils, René Doumic, Les célébrités d'aujourd'hui. Paris, 1909.) C'est grâce à un cours de M. Doumic sur les poètes de 1600 à 1630 que se dressa la première fois devant l'imagination de Rostand la silhouette de Cyrano. Comme M. Doumic parlera avec beaucoup de bienveillance du Gant Rouge dans le Moniteur Universel^ le débutant le remerciera en ces termes : « Je n'oublierai jamais que c'est à vous que je dois l'éveil de mon goût pour la littérature. »

Edmond se lia cependant surtout avec son professeur d'allemand : Est-ce à lui que l'auteur des Romanesques doit la connaissance de la comédie deLudwigdont nous aurons à dire quelques mots?

11 lui dédiera une nouvelle intitulée Mon Labruyère . Quelles étaient les impressions exercées sur l'adolescent par ce grand critique de mœurs si hardi et si pessimiste? Personne ne nous Ta dit encore. Nous en savons plus long sur un autre travail de jeunesse qui a valu à son auteur, âgé de dix-huit ans, le prix de Téloquence à l'Académie de Marseille. C'est l'éloge de D'Urfé, natif de Marseille. On sait que tandis que Roxane sera éprise de Christian, parce qu' « il a les cheveux d'un héros de D'Urfé », Cyrano ne se comparera à Céladon que par ironie (« élégant comme Céladon ») et il protestera contre les adeptes de la préciosité mise à la mode par D'Urfé, lesquels boivent « goutte à goutte, en un mignon dé à coudre d'or fin, l'eau lade du Lignon ». Omettons ici la raison qui rend ce prétendu méridional si irrespectueux pour la rivière du Forez. Le lauréat de l'Académie de Marseille subit encore naturellement tout le charme du vieux romancier qui a inauguré le premier en France le roman sentimental et idéaliste, et dont

l'éloge sert au jeune Rostand à attaquer le /?<2/?/ra/i^me, attaque qui équivaut à tout un programme pour l'avenir.

Une influence d'une autre nature et assez importante qu'il subissait à la même époque, était celle d'un soldat héroïque qui s'appelait le colonel Yillebois-Mareuil. Tandis que les autres amis de la maison le sortaient de l'école pour le fatiguer, en le menant aux musées et aux monuments, voire au ronron des conférences instructives : «il m'enlevait gaiement, raconte M. E. Rostand, me transportait dans des paysages bien choisis, et me contait de belles histoires de guerre et d'amour. Parfois un de ses mots avait l'amertune saine d'une feuille de laurier qu'on mâche ; il était jusqu'au soir él incelant sans y tâcher, ou profond comme par mégarde; ii me ramenait ébloui et reposé; il m'avait appris de tout, sans avoir l'air do rien. » Cet excellent pédagogue a exercé un charme puissant pour le développement du rostandisme chez notre auteur : ce n'est pas en vain qu'il a tenu à en parler dans son discours de réception.

Après le baccalauréat, M. E. Rostand se fit étudiant en droit, toujours à Paris. Il futemployé dans

une banque pour un certain temps, oh 1 très court, puisqu^ilnourrissaitdes ambitions littéraires. Dans ses vers de jeunesse il se représente dévoré par un désir trop impatient de se faire un nom comme poète ^ A rbôtel de la rue de Bourgogne étroite et bruyante, « tout là-haut, sous le toit », dans une chambre sans soleil et donnant sur une « cour affreuse », où il a «toujours décembreetpas encor d'amour »,il se représente au milieu des meubles usés, lisant auprès de la vieille lampe quantité de bouquins et écrivant quantité de vers. Le matin, réveillé « au son d'un vieux Pleyel qu'un voisin pauvre oblige à moudre des galops», il pense avec regret au marché de fleurs de Marseille d'où il s'est banni « pour être ce poète que nul ne demandait », risquant « d'être à Paris un Daniel Eyssette sans Alphonse Daudet... » Hélas, dès 1888, ayant à peine vingt ans, il réussit à faire représenter au Gluny un vaudeville écrit en collaboration et qui échoua comme il le méritait. Mais, deux ans après, parurent les Musar dises. L'auteur qui a par là trouvé sa voie véritable, est alors

1. Plus tard il affirmera le contraire devant les interviewera: « Je vous répète qu'à vingt ans je ne songeais même pas à me faire un nom littéraire. »

licencié en droit, de plus il est parvenu « à ce qu'il y a de plus difficile au monde : se marier d'amour », pour répéter les mots dont il caractérisera un jour le mariage de Bornier.

La jeune fille qu'il a épousée et à qui seront bientôt dédiés les Romanesques avec un laconisme éloquent (« A Rosemonde »), s'appelle Rosemonde Gérard. Elle est fille du comte Gérard et petitefille de ce maréchal de Napoléon qui avait pris jadis glorieusement part aux combats de Wagram, Moscou et Waterloo. (Le premier enfant né de leur mariage recevra en baptême le nom de cet aïeul, et c'est à ces deux Maurice que sera dédié P Aiglon où se trouve ressuscité le champ de bataille de Wagram.) Rosemonde avait trois ans de moins que son jeune mari, c'est-à-dire dix-huit ans ; elle venait de sortir du couvent, comme la Sylvette des Romanesques, (^ëidiii unobeauté digne de Watteau : cheveux d'or clair ; yeux bleus et rêveurs ; figure en ovale, rose et délicate ; taille svelte et souple, — la grâce incarnée dans toute la fraîcheur et avec une élégance aussi distinguée que naturelle. Klle prenait des leçons de diction do M. de Féraudy et avait l'habitude de jouer la comédie en société ; son futur fiancé lui donnait

la réplique : à la répétition générale de Cyrano, elle aura le courage et le talent de remplacer au dernier moment l'actrice souffrante dans le rôle de Roxane, sachant par cœur ce rôle. Peu avant son mariage, elle eut l'honneur de déclamer et de faire applaudir plusieurs de ses vers au salon de Leconte de Lisle qui aimait cependant très peu les jeunes filles poètes. Un recueil en parut en 1891 sous le titre de Pipeaux et fut couronné par l'Académie Française.

Les poésies de Rosemonde Gérard sont pleines d'un charme délicieux, sans parler de Fart exquis de la forme. Nous y sommes enchantés à la fois par une ingénuité douce et un raffinement discret de l'imagination, surtout par une tendresse mélancolique sincèrement émue et teintée de quelques nuances sentimentales. Je me borne à renvoyer ici à la petite élégie oii Rosemonde souffrante, dans un moment de désespoir ou peut-être plutôt de coquetterie gracieuse avec la mort, lègue à Edmond sa mèche de cheveux, son manchon et ses souliers de satin, son ombrelle et ses rubans, toutes ces jolies bagatelles chères à une jeune fille comme à son fiancé, et dont l'énumération dresse devant nous dans toute sa gentillesse l'image de

Rosemonde. Cette énumération finit par cette pointe touchante : « Et ma tombe, ami cher, avec toutes ses fleurs... > Tout le monde connaît la Chanson éternelle, cet hymne à l'éternité de l'amour. Bien des poètes avaient déjà parlé à leur belle de leur future vieillesse ! Mais ce n'était qu'une manière d'exhorter la bien-aimée à ne pas différer les plaisirs qui les attend : cette fois-ci c'est une jeune fille qui parle à son fiancé de l'âge où ils seront vieux, et pour lui assurer que son amour ne diminuera pas avec le temps *. Quoique le poème ne manque pas de quelques longueurs pardonnables à un jeune cœur de femme débordant de bonheur, il fait l'effet d'une symphonie lamartinienne, exécutée par des instruments à cordes en sourdine, aux harmonies mélodieuses, suaves et chaleureuses, inspirant à l'âme les élans les plus purs. Leconte de Lisle ne se trompait pas en reconnaissant dans ces Pipeaux l'écho de la Flûte enchantée. Et ce n'était pas un vain compliment quand M. Jules Claretie décla-

1. c Car vois-tu, chaque jour je t'aime davantage. Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain. > On dirait l'écho des paroles qu'avait trouvées autrefois Mimien parlant à Rodolphe, dans la Vte de Bohémt.

rait qu'il avait Thabitude d'ouvrir ce volume toutes les fois qu'il désirait goûter un parfum de lilas en hiver...

L'auteur des Musardises fut moins heureux : son volume de vers passa inaperçu, sauf une seule critique, élogieuse d'ailleurs, parue dans la Revue Bleue.

M. Jules Claretie ne devait qu'en 1900 se procurer ce volume devenu depuis rareté bibliographique. La même année il raconta aux lecteurs du Temps qu'il venait d'apprendre que quelqu'un dont on n'a pas su lui dire le nom, avait salué l'auteur dans la Revue Bleue coTaraQ un vrai poète, peut-être un futur grand poète. 11 est curieux que M. Jules Claretie, lors de la chronique en question, ait oublié déjà d'avoir lu ces lignes deux ans auparavant chez M. Filon, dans le volume inti" tulé De Dumas à Rostand : « J'étais alors critique à la Revue Bleue. J'osai imprimer que c'était le plus brillant début poétique * auquel le public

1, M. Filon était même plus élogieux : « C'est une véritable explosion de talent poétique, disait-il , avec ccJa un accent nouveau, cette hardiesse, ce je ne sais quoi d'enlevé et de vibrant qui dut faire tressaillir, il y a près de soixante-dix ans,

ait assisté depuis le jour lointain où Alfred de Musset publia les Contes d'Espagne. On se moqua de moi alors ; aujourd'hui [après le Cyran6\ l'éloge paraît à peine suffisant. > A la vérité, le critique de la Revue Bleue avait forcé un peu la note en comparant ainsi les Musardises aux Contes d Espagne et d'Italie^ capables jadis de remporter un succès bruyant fait de révolution et de scandale. Néanmoins, il a très finement entrevu toutes les qualités du nouveau venu : la spontanéité d'un talent remarquable possédant au plus haut degré toutes les facilités d'un art improvisateur et qui pousse labravoure jusqu'à la bravade ; et surtout la santé vigoureuse de l'esprit en dépit de ces moments de mélancolie, « où les âmes passionnées se reposent sans s'énerver » ; « pas de névrose, rien de la décadence» : véritable symbole de l'àme française non dépravée. Il est impossible de mieux résumer le caractère de cette poésie que ne l'a fait M. Filon, surtout en y revenant en 1898, et à l'aide des aveux épars dans les Musardises : « A la fois précieux et négligé, iniper-

i^- i»rcmiers Iccleurs des Contes d'Espagne el d'ilalw. Des audaces ctounantcs... >

tinent et câlin, le livre exprimait, surtout, la joie de vivre et d'aimer : il apportait avec lui un souffle du Midi qui fondait les glaces du pessimisme '. »

M. Edmond Rostand qui se nomme dans le volume miisard et qui donnera ce nom, toujours dans le sens de poète, à Rudel et à Bornier, explique dans la préface musarder par « perdre son temps à des riens » (entendez ; riens poétiques), et nous apprend qu^il entend par musardise « rêvasserie douce, chère flânerie, paresseuse délectation à contempler un objet ou une idée ». Il s'agit donc ici d'un état d'âme propre surtout à l'amour. Néanmoins, comme chantre d'amour, l'auteur des Musardises ^ reste inférieur à celui des Pipeaux. Tout délicats qu'ils sont, les sentiments de Rosemonde Gérard ont plus d'intensité ; dans ce volume, au contraire, il y a infiniment plus d'art que de cœur, et cet art préfère surtout

1. Cf. « Lyrique galant et précieux, impertinent et généreux, gracieux et câlin, mélancolique et mignard [< Musardises. . . mignardises » : dira De Vogué], enthousiaste et fier, joyeux d'aimer, de rêver et de vivre. » (Ernest-Charles : Le théâtre des poètes. Paris, s. d.)

2. Les poésies amoureuses (le Livre de IWimée) ont été supprimées de la nouvelle édition, augmentée par ailleurs.

les gentillesses subtiles et raffinées qui convenaient mieux à la poésie féminine des Pipeaux où elles se montrent cependant avec plus de réserve.

Pour exprimer son amour à la fois précieux et naïf, comme il l'analyse lui-même, le chantre de l'Aimée remonte aux sonnets français de la Renaissance : c'est là qu'il cherche des mots câlins^ mièvres, d'une exquise et rare mignardise. La trouvaille à laquelle il aboutit, la pointe finale (« Mon amie ! ») termine ce jeu d'esprit par un accord plus profondément vibrant, sans en altérer cependant le caractère essentiel. Dans ses poésies intimes, aussi peu intimes d'ailleurs et plus rococo que celles de son maître, Coppée, il va jusqu'à chanter les souliers et les flacons de Rosemonde, même sa houppe pour laquelle il emploie des circonlocutions sentant la tradition de Delille. Une autre fois, suivant de nouveau les traces de la Renaissance, sinon celles du xvni" siècle, il se fait un moment l'élève de la poésie anacréontique,en remplaçant toutefois l'esprit épicurien par un idéalisme plus éthéré. L'amour, dit-il à sa bien-aimée, passe richesse et gloire ; « il n'est rien que de bien s'aimer » ; et il désire qu'ils puissent

servir, tous deux, de modèle aux couples amoureux dans l'avenir. Ce sera Tambition de Percinet: mais faut-il dire que les Musardises n'égalent point encore Textase langoureuse des soupirs harmonieux de la romance sur le linoa de Sylvette,sans parler de Tardeur brûlante de Cyrano dans la scène du balcon ?...

Ce poète, qui sur la scène se fera une spécialité de la glorification des enivrements de l'enthousiasme, ne réussit encore à écrire des vers amoureux dignes de mémoire qu'en jouant sur une corde entièrement différente de celle que nous venons d'entendre. Je pense au Souvenir vague ou les parenthèses qui est comme le Lac ou la Tristesse dOlympio ou le Souvenir de M. Rostand. Il s'y rappelle les rêveries passées auprès de sa bien-aimée, dans un jardin, vers le soir : l'extase de ces souvenirs est do temps à autre entrecoupée par la discordance d'un demi-désenchantement sceptique. Cependant, chose curieuse, c'est dans cette élégie ironique qu'apparaît un soupçon de passion fougueuse, un petit goût de volupté âpre, éléments si rares dans cette poésie lyrique et dans toute l'œuvre de M. Rostand. Rappelonsnous la strophe finale ;

L'ombre nous fit glisser aux pires confidences, Et dans voire grand œil plus tendre et plus hagard, J'apercevais une âme aux profondes nuances. {Une âme qui n'était peut-être qu'un regard '.)

... L'auteur des Musardisesnourni d'ailleurs des ambitions plus hautes: Une veut pas rester poète amoureux. Il insiste sur ce qu'il est « un peu » Espagnol ; il attribue à cette origine d'avoir à sa lyre « quelques cordes de guitare» et c'est par cet atavisme sarrasin qu'il explique les tendances de son art vers « un pittoresque plus ardent > et « ce besoin moral de sentir un fond d'héroïsme au tableau le plus pastoral >. Néanmoins, les Pyrénées qu'il adore et chante sont celles de la France * ;

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