Voyez encore ces lignes
Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes, (Un espoir qui n'élait peul-étre qu'un désir.)
2. L'Espagne, dit-il, c si je passais cette montagne, aurait un parrum trop puissant »; il goûte plutôt c le parfum léger > produit par < ce que la France y mélange > :
Superbe et bien assez vermeille Devant l'Espagne qui Test trop, La montagne est comme Corneille Adaptant Guilhem de Castro !
Il UOU4 avcrlitquc « l'Espagne qui le possède.. .Ce n'est pas .. la jeune espagnolerie Qui vous prend quand on lit Musset».
il est resté en deçà des frontières et c'est tout au plus au Midi de la France, ce pays si fécond en improvisateurs, qu'il doit la facilité merveilleuse de ses rythmes aux harmonies si diverses et les couleurs si brillantes de ses peintures. Lui-même il avoue que la « goutte de sang espagnol » qui coule dans ses veines est « unfurtif petit rossignol entre mille alouettes » françaises. Le chant de l'alouette, en effet, surtout de Falouette du Nord, l'emporte en lui sur les autres: c'est la littérature française dont il reste toujours l'élève comme poète lyrique aussi bien que comme auteur dramatique. Les Musardises résonnent des échos du Romantisme et des Parnassiens : les rémiaiscences abondent, modifiées par une individualité bien marquée, qui leur prête une originalité très personnelle et très savoureuse.
En voici quelques exemples.
La Fore^, si justement louée autrefois par M. Filon, contient ces vers :
La Nature est toujours la grande indifférente ; De tous les maux humains elle reste ignorante. Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyant Qu'elle les regardait en ne s'apitoyant Jamais...
C'est du Vigay. Mais ce poème n'est point inspiré par le désespoir sublime d'un philosophe pessimiste, exaspéré dans son amour de l'humanité par l'impassibilité de la Nature que l'homme s'obstine à adorer. Il ne s'agit ici que de l'impatience tragi-comique d'un poète furieux des difficultés qu'il éprouve à rendre dignement la nature, sujet de ses tableaux. v
Il revient souvent aux descriptions de la nature, il se fait surtout une spécialité du charme crépusculaire. « Au bord de l'horizon, les collines boisées ondulent... timidement une étoile s'allume dans l'azur pâle et délicat ; le jour traîne encore un moment d'agonie. » {Crépuscule.) Du « sommet de l'escarpement un doux crépuscule > de septembre « bleuissait vaguement les bois, sous un ciel de rose et d'ambre » : « le val fuyait en molles lignes avec le canal clair. » {Chanson dans le soir.) « Le doux crépuscule a jeté sa cendre. — Les lointains sont bleus et vont se noyant. » (Derniers petits chants.) En exaltant le silence dans « l'ombre muette et bleue >, cette douceur quand la raison « déserte »et les illusions « se retrouvent au complet >, — le repos, « bain où les rêves lassés laissent tremper leurs ailes », il cito Saint-
Amant qui entendait « nuitamment le bruit des ailes du silence » et il l'envie d'avoir pu écouter ce « divin battement des plumages muets ».Mais le poète qu'il aurait dû citer avant tout, c'est évidemment Lamartine *. Car les poèmes que nous venons de citer sont des méditations lamartiniennes pleines de demi-teintesdouces,de suaves mélodies mélancoliques. Naturellement la note personnelle ne manque pas ici non plus : motifs prosaïques et pointes d'ironie.
U Heure charmante est aussi une peinture : elle représente une fête dans un parc où s'entremêlent les splendeurs des arbres illuminés, des tables couvertes, des costumes, avec les bruits des conversations, les flirts tendres et galants, élégamment coquets et finement pervers. (Que la soirée deSchœnbrunn sera moins délicate dans r.4z^/o/z.') On a justement remarqué que c'est là une reprise de la Fête chez Thérèse, transposée des grâces rococo d'un bal masqué dans les réalités non travesties d'un milieu mondain. Faut-il dire que le
1. Dans Chuntecler les crapauds se moqueront du rossignol en l'appelant « ce pontife du gargarisme sensiblard » :
Ce vieux ténor fêtant par une cavatine Son éternel été de la Sainte- Lamartine.
célèbre poème des Contemplations reste toujours supérieur, surtout par les accords du finale où déborde le trop-plein des cœurs envahis par les désirs amoureux ? Mais c'est surtout chez Fauteur dramatique que nous pourrons étudier l'influence du lyrisme et de l'imagination du grand maître. De même pour l'influence de Musset *. Qu'on nous permette cependant de revenir encore un moment au Souvenir vague. Ces accents alternés où, aux élans d'une mélancolie rêveuse, succède l'ironie du désenchantement qui point % ce dandysme spirituel et cavalier rappellent l'enfant terrible du romantisme. Mais n'oublions pas non plus Charivari à
1. Ea dépit de la protestation citée plus haut à propos de 1 esprit espagnol de M. Rostand. — Dans Chantecler les crapauds appellent avec dédain le rossignol «Ce Prends-ton-lnlh qui Ole encore l'arioso > (Cf. la Nuit de mai : « Poète, prends ton luth et me donne un baiser... >) Le merle parodie ainsi les célèbres paroles de Musset : < Qu'importe le pot, pourvu qu'on ait l'ivresse?.., » Notons encore le culte d'André Chénier que M. Rostand partage avec Musset.
'-. Dans la Chanson dans le soir, M. Rostand fait parler un , ete qui est lui-même,
... de ce son triste et coquet,
Kmu, mais où du railleur passe.
De ce ton qui laisse inquiet,
Qui est son défaut, et qut est sa grâce.
la lune. G^est la fameuse Ballade à la lune orchestrée par un poète qui a beaucoup lu Théophile Gautier : c'est une véritable bravade qui, par ce déluge grotesque de métaphores et ce cliquetis de rimes fantaisistes, annonce que l'auteur écrira un jour les tirades de Cyrano.
En fait de rimes et de rythmes, on aperçoit tout de suite que l'auteur se complaît extrêmement, même trop, d'autant plus qu'il n'en coûte rien à sa virtuosité, dans les bravoures banvillesques ; il va même plus loin, et ce sont alors des bravades parfois choquantes. Mais n'insistons pas, puisque nous avons à parler d'un art bien supérieur dont les efforts sont d'une valeur autrement remarquable : j'entends cet art descriptif éminemment parnassien, voire impressionniste, qu'étalent les Musardises. Quel exemple d'écriture artiste que ce vers sur le bûcheron : « La hache bleue avait des promptitudes blanches! » M.Rostand se montre disciple surtout de Heredia à qui il n'est pas en vain apparenté par ses aïeux espagnols. 11 s'est heureusement approprié les ressources de l'art des Trophées : la chaleur des couleurs chatoyantes, les contours précis, le relief fortement accusé, l'intensité des accords
propres à évoquer irrésistiblement tel ou tel état d'âme, même le mouvement dramatique et la pointe finale à l'effet si sûr. Sans revenir ici aux magies des virtuosités de l'Heure charmante, contentons-nous de dire que c'est à cet art qu'il recourt lors même qu'il fait de la poésie symbolique. (Sonnets sur la Belle au bois dormant, sur les Nénuphars, etc.) Et s'il lui arrive quelquefois d'imiter le style de Sully-Prudhomme dans sa blancheur d'une pureté plutôt froide (cf. les Deux Cavaliers, transposition fantaisiste et allégorique des personnages du conte de Barbe-Bleue), il n'hésite pas, en revanche, à imiter même l'art de Verlaine si inquiétant, mais si irrésistible avec ses taches de couleurs crues et ses lambeaux de mélodies chiffonnées.
Cette liste des imitations ne doit pas se clore sans insister sur la part de Goppée. C'est probablement par lui que M. Rostand fut encouragé à mettre en vers certains détails prosaïques de la vie quotidienne, qu'il fit passer, grâce à la virtuosité de son art ou à son humeur enjouée : ainsi quand il chante les cochons roses ou < le derrière nu » du petit bébé lavé et poudré par la bonne. !>e même c'est en suivant Goppée qu'il s'est sou-
venu dans ses vers des conseils paternels et a chanté les malheureux, avec plus de sincérité dans la pitié que son maître dont le penchant pour la sensiblerie est remplacé ici par une émotion profonde que vient encore rehausser la saveur d'un humour un peu brusque, mais d'autant plus proche de la vérité. On a loué avec raison les vers où il plaint le jeune mari dont la tombe est de plus en plus rarement visitée, puis complètement abandonnée par la veuve. Mais on doit louer avant tout le poème sur le Vieux pion, ce « grand poète incompris, ivrogne de génie » qui fut le « maître vrai » de M. Rostand et à qui il adresse un adieu des plus tendres :
0 bohème déchu dont le sort fut si rude,
Es-tu du grand sommeil de la terre endormi,
Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste élude,
Et liras-tu ces vers de ton petit ami ?...
... Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être
Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant,
Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être,
Toi que j'ai tant aimé... doux pochard... Pif-Luisant.
Ce raté de la littérature a inspiré à M. Rostand une très vive sympathie pour tous ses semblables.
Si Cyrano et l'Aiglon sont représentés comme les ratés de l'amour et de la gloire, l'auteur des Miisardises dédie son premier volume à ces « pauvres Don Quichottes grotesques », poètes incompris raillés et hués, victimes d'un idéal trop haut placé, car à ce point hantés par « la chimère du définitif, du parfait » que « par vouloir trop bien faire » ils n'ont rien fait du tout. Lui, fils de la bourgeoisie opulente, déclare préférer leur misère à la vie aisée des « philistins », il veut devenir « des leurs », prendre place dans leurs rangs, parlager la misère de leur sort. Paroles dictées cependant plutôt par l'impatience intempérée de l'ambition juvénile que par un sentiment de pitié exagéré par les déshérités...
M. Rostand a fini par devenir le contraire d'un . -lé. Néanmoins, il ne faut pas s'imaginer que le commencement de sa carrière ait été semé de roses sans épines, même abstraction faite du Gant rouge qu'il renie aujourd'hui jusqu'à n'en parler jamais.
A vingt et un ans, à Luchon, où il passait ordinairement l'été avec sa famille, il écrit sa première pièce en vers, les Deux Pierrots, destinée
ire jouée par lui, Uoscmondo et un autre ama-
teur. Gomme il s'agit là de deux rivaux entre qui la belle finit par choisir celui qui ressemble le mieux à M. Rostand, on serait tenté de répéter ce qu'il dit dans son éloge de Tauteur de la Fille de Roland : « Et c'est ainsi qu'on commence avec une comédie de paravent, par faire battre le cœur d'une femme, et qu'on finit par faire battre, avec un drame épique [entendez cette fois : Cyrano] le cœur de la France... » Tant y a que les Deux Pierrots furent présentés par M. de Féraudy à M. Glaretic qui les trouva jolis : ils furent pourtant refusés* par le jury, déjà lassé des pierrots banvillesques qui menaçaient, comme disait Got, de rendre le premier théâtre de la France semblable à une boulangerie. M. Glaretie, très gêné, en exprima ses regrets à l'auteur et le pria de lui apporter une pièce nouvelle. Gelui-ci répondit avec une « assurance froide » dont il s'effraya ensuite le premier : « Ge n'est pas un acte que je vous rapporterai, mais trois. > 11 revint, uii mois après, avec les Romanesques (comédie en trois
1. M. Rostand ne fut pas plus heureux vers ce temps avec un scénario fait pour M""* Brada à qui il a été recommandé [lar M. Glaretic,
actes) qui furent acceptés, — écourtés cependant un peu, pour que le spectacle ne durât pas plus d'une heure — puis enfouis dans le silence pendant deux ans. Un jour, enfin, M. Rostand, de nouveau en villégiature à Luchon, reçut une lettre de M. Claretie lui enjoignant de venir aussitôt à Paris. 11 arriva trop tard : sa comédie était encore une fois ajournée en faveur d'une pièce nouvelle de M. de Curel. Les Romanesques eux-mêmes ne devaient que profiter de tous ces retards, on le voit bien à leur forme actuelle très remaniée : mais le jeune auteur, dont c'était le véritable début, devait être rongé d'ennui. Les difficultés allèrent grandissant avec le commencement des répétitions. A la veille même de la première, enfin fixée (mai 1894), tous les acteurs, sauf la seule Reichenberg, convaincus d'un échec inévitable, cherchaient à lui faire retirer sa pièce, et l'auteur luimême, « influencé par l'ambiance >, était préparé à V effondrement prédit par tout le monde. Néanmoins, le lever du rideau fut accueilli par une salve d'applaudissements. Les bravos reprirent de plus belle à propos de quelques vers < comme il y en avait en foule dans la pièce ». Sarccy put constater le lendemain un succès « des plus vifs » ;
toute la critique se montra très favorable. L'Académie Française elle-même s'empressa d'accorder sa couronne à l'heureux auteur. (Prix Toirac.)
Un an après (avril 1895), M. Rostand fait jouer la Princesse Lointaine (pièce en quatre actes), à la Renaissance, avec Sarah Bernhardt. M. Rostand résumera plus tard en ces mots l'histoire de cet ouvrage : « Grande chance cela. Mais la presse presque entière extermina l'œuvre et en fit un •quasi-four. » Il s'ensuivit une petite polémique entre Sarah et Sarcey. M. Rostand écrivit à Sarcey une lettre charmante que celui-ci trouva assez « jolie et spirituelle » pour la publier. On peut la lire dans le Quarante ans de théâtre. On y sent le parfum et le ciel serein du printemps et de l'âme d'un jeune auteur qui vient de remporter une seconde fois un succès remarquable, car la pièce plut d'abord beaucoup au public. En nous révélant sa manière de vivre très retirée à cette époque, M. Rostand y protestait contre ceux qui attribuaient les applaudissements à ses amis alors point nombreux.
L'année suivante (avril 1896) vit jouer, pendant la semaine sainte, la Samaritaine (« évangile en trois tableaux »), de nouveau avec Sarah
Bernhardt. Malgré quelques restrictions, la critique se montra cette fois plus bienveillante ; le public fut charmé de cette pièce religieuse. Elle a fait, dira M. Rostand, « ce qu'on appelle de l'argent, et pour la première fois j'eus la notion que je pourrais attirer la foule ». Mais huit jours après, une tournée appela Sarah Bernhardt à Bruxelles et les représentations furent suspendues.
A la fin de la même année (après Noël, 1897) parut enfin Cyrano (comédie héroïque en cinq actes) sur la scène de la Porte-Saint-Martin, avec Coquelin atné. Succès inouï, frénétique, faisant € battre le cœur de la France » et inspirant de véritables hymnes aux critiques les plus éminents. Pour en trouver le pareil, il faut remonter à Hernani, sinon à Timocrate. Des mois, voire des années passèrent et l'on s'estimait heureux de pouvoir se procurer une place. Naturellement les pièces antérieures ne laissèrent pas de profiter de la gloire de Cyrano qui, même après la mort Ide Coquelin, n'a disparu de la scène de Paris que ipour un temps.
Le collège Stanislas n'ayant pas manqué de célébrer « le succès prodigieux » de son ancien élève par une fête de famille sur la scène de la
Porte-Saint-Martin, M. Rostand répondit en veri à rhommage qui lui était rendu en vers. Sarcey ravi à l'extase, ne sait pas comment louer assei dans ce nouveau rôle le héros de cette apothéose A entendre Sarcey, M. Rostand a récité son poème avec une voix merveilleuse et sympathique « ei comédien consommé, en merveilleux cabotin » cependant « sans affectation », car « tous ces arti fîces de cabotin ne sentaient pas le cabotin », e trahissaient au contraire « la bonne grâce aisé( d'un homme du monde ». « C'était la perfection.. Je croyais sincèrement être un bon diseur, mais sarpejeu! celui-là est notre maître à tous... » C( n'était pas d'ailleurs la première occasion où l'or pouvait admirer son talent de diction sur les scè nés de Paris : déjà antérieurement à la Samarv taine^ il y avait récité son ode Pour la Grèce, i une représentation de gala donnée au profit des victimes grecques de la guerre gréco-turque \
Deux ans après, les étrennes de 1900 apporté' rent un nouveau grand succès, grâce à V Aiglon
1. Son Poème à S. M. l'Impératrice de Russie sev h. récité pai M"* Bartot en 1901 sur la scène du château de Compiègnc. — Sur le plus remarquable do ses poèmes de circonstance, Un soir à Ilernani (1902), nous aurons plus tard à revenir.
(drame en six actes), avec Sarah Bernhardt dans le rôle principal qu'elle joua en travesti. Ce fut Tun des clous de l'Exposition universelle, quoique la critique, tout en reconnaissant à l'ouvrage de grandes beautés, n'ait été point unanime dans les louanges.
M. Rostand, en vue de cette dernière pièce, avait visité Schœnbrunn, la cave des Capucins à Vienne, comme l'atteste un beau sonnet, et probablement le champ de Wagram. Peu après la première, il fut atteint d'une maladie qui l'obligea à retourner dans le Midi. Il y a habité depuis constamment avec M"" Rostand, modèle d'une épouse digne de son mari par le talent et par le cœur. Ils ont deux fils dont l'enfance a été plusieurs fois chantée par Rosemonde Gérard qui ne laisse pas de survivre dans M"' Rostand. L'aîné, Maurice est déjà connu comme poète; Jean, le cadet s'occupe surtout d'histoire naturelle : c'est pour cela que Chantecler lui est dédié. On sait que cette famille habite une villa magnifique au bas des Pyrénées, au milieu d'un parc féerique où se dressent les bustes de Virgile, Cervantes, Shakspcarc et V. Hugo.
En 11)02 M. Rostand, chevalier de la Légion
d'honneur dès le lendemain de Cyrano, puis officier après V Aiglon, eut l'honneur, très rare à l'âge de trente-quatre ans, d'être élu membre de V Académie Française. 11 prit possession de son siège en 1903 *. Son discours de réception, l'éloge de Henri de Bornier, est un chef-d'œuvre de causerie rostandesque. Il abonde en saillies spirituelles; une grâce enjouée, voire espiègle et même taquine, y alterne avec des émotions profondes, tantôt contenues, tantôt élancées en essors lyriques et nous enlevant dans les régions les plus hautes d'une sublime éloquence. Ajoutez-y les analyses délicates, les fleurs presque surabondantes d'une imagination enchanteresse ; ajoutez-y aussi quelques demi-confidences dont le goût piquant est un charme de plus, et vous comprendrez qu'avec le talent de diction de M. Rostand, tout cela devait provoquer dans l'assistance l'enthousiasme le plus exalté. Si quelques critiques reprochèrent, le lendemain, au dernier venu des Immortels d'avoir trop lâché les rênes à une
1. M. Thieme (Guide bibliographique, Paris, 1907) attribue à M. Edmond Rostand l'ouvrage suivant daté de la même année; < Les conséquences économiques des mesures légales contre les congrégations. > C'est évidemment l'ouvrage de M. Eugène Rostand.
fantaisie capricieuse et d'avoir été tantôt trop élogieux, tantôt irrespectueux dans ses moqueries, Paris et la France saluèrent avec admiration celui qu'on était habitué à regarder comme une gloire nationale et dont on pouvait naguère craindre la perte.
M. Rostand revint à Paris (octobre 1909) pour Chantecler (pièce en quatre actes), à peu près achevée déjà vers 1905, mais à laquelle l'auteur n'avait pu encore mettre la dernière main, empêché qu'il était par des indispositions et par un deuil de famille. Il voulait d'ailleurs surveiller les répétitions en personne. On sait l'accident douloureux qui, peu après son arrivée, sembla tout bouleverser : la mort subite de Constant Goquelin qui brûlait depuis longtemps du désir de jouer Chantecler. M. Rostand perdit en lui l'artiste sans pareil qui lui aurait gagné une victoire comparable à celle de Cyrano^ et à la fois un de ses amis les meilleurs et les plus chers. C'est en ce moment de désespoir qu'il pouvait répéter avec raison les vers autrefois composés et déclamés par lui en l'honneur de Sara h Bernhardt ;
En ce temps sana beauté seule encor tu nous restes...
Paroles involontairement prophétiques qui semblaient s'accomplir, puisque les artistes si distingués, M. Guitry et M"^ Simone à qui on finit par distribuer les deux rôles principaux, y étaient peu aptes. Le succès néanmoins ne manqua pas cette fois non plus, la réclame aidant, ou plutôt en dépit d'une réclame excessive et en ce cas toujours propre à provoquer la déception. 11 est superflu de dire qu'à ces manœuvres M. Rostand était resté étranger.
On a annoncé pour la fin de cette année-ci' un ' Faust. Car M. Rostand n'est pas homme à reculer devant des sujets auxquels jusqu'ici d'autres n'auraient osé toucher. On pouvait s'y attendre après ce qu'il avait dit dans son discours de réception : « Il y a des sujets trop beaux ? Il y a des sujets trop grands ? Qui a dit cela ? Ce n'est pas un poète... Quels que soient nos humbles travaux humains, n'admettons pas qu'en nous y donnant tout entier, nous n'en puissions pas tout attendre. »
Quelle mâle conviction dans son assurance et dans la force de l'effort honnête ! Celui-là doit
être un heureux, s'il en fut jadis sur cette terre... Il ne l'est pourtant pas, semble-t-il, autant qu'on le croirait. Chantecler, pièce subjective à.la. Gœthe, trahit déjà des inquiétudes et des luttes surprenantes. Et relisez ce portrait du peintre, fait à propos d'une interview où M. Rostand a protesté contre Topinion générale qui voit en lui un homme comblé de félicité.
« Voilà ce qu'il ne faut pas croire, a-t-il dit. On n'est jamais heureux. Je suis un inquiet. Mon malheur vient de mon inquiétude. Au repos, je doute de tout. Je me méfie du sort et des choses et des gens. Et mes joies en sont gâtées. Et puis encore je désire ce que je n'ai pas... Je voudrais avoir fait une infinité de choses qui sont passées dans mon cerveau et que j'ai admirées. J'envie certaines natures vigoureuses et abondantes ; j'envie la faculté de travail énorme qui me permettrait de donner la vie à tous les personnages qui me tentent, et dont il faudra bien que beaucoup meurent en moi, puisque je n'ai pas cette force physique qui permet les excès, les grands et enivrants excès de travail *. »
1. Dans cette même interview il prétend que « les censures le laissent indifTérent >. La vérité est qu'il est très sensible
M. Rostand avoue, dans ces confidences, n'être pas aussi fécond que beaucoup de ses confrères. En effet, six pièces, plus ou moins étendues pendant cette quinzaine d'années, qui est l'âge de la fraîcheur de la jeunesse et de l'énergie virile, de vingt-quatre à quarante ans : ce n'est pas trop. Mais, somme toute, une seule chose importe : ces six pièces en vers ont une valeur littéraire qui les fera durer. L'histoire de la littérature s'en occupera toujours. Une étude d'ensemble sur ces ouvrages a été déjà tentée par plusieurs, et si nous la recommençons à notre compte, ce sera une entreprise d'autant moins précoce qu'on peut dire que jM. Rostand, tout en possédant admirablement le secret de se renouveler à chacune de
aux censures, d'autant plus que les envieux ne manquent pas, comme l'a relevé Larroumet plus spécialement dans l'un de ses feuilletons au Temps. M. Rostand lui-même y a fait allusion dans son poème récité à la fête du collège Stanislas, le lendemain de la victoire qui devait cependant remplir de bonheur toute son âme. L'écho des chagrins que lui a causés la critique retentit aussi dans son discours de réception où il fait mention de ceux qui c n'aiment pas beaucoup ces œuvres qui, en une soirée, donnent à un homme la gloire et rendent l'espérance à un pays >. Ces plaintes semblent faire allusion à quelques articles de M, Lemaitrc et d'André Hallays,
ses pièces, a donné déjà à peu près la mesure de tout son talent *.
1. Aux ouvrages relatifs à M Rostand et énumérés par M. Thierae (op. cit.), il faut ajouter, outre les feuilletons de MM. Brisson, Douraic, etc., et une étude de M. Rémy de Goiirmont, etc. :
Erich Schmidt. Lilterarische Cha.rakteristiken, II, Berlin,
Catulle Mendès. Le mouvement poétique /rançais, Paris, 1903.
Scheid. Rostand's Enlwickelnngsga,ng nnd seine Beziehunçj zur deutschen Litteratur, 1903.
Elœsser. Littenrische Portràts aus dem modernen Frankreich Berlin, 1904.
Kicssmann. Bosland-Sludien.Sonderabdruck ans Romanische Forschungen. Erlangen, 1908.
Ernest-Charles. Le théâtre des poètes, 1850-1910. Paris, s.d.
Rabizzani. Edmond Rostand. Dai Romanesques a Chantecler. Pistoia, 1910. (Avec notice bibliographique.)
Haugmard. Edmond Rostand. {Célébrités d'aujourd'hui.) Paris, s. d. (avec notice bibliographique.)
Faguet. La vie et l'œuvre d'Edmond Rostand. (Avanl-propos des CEuvrcs complètes illustrées), 1911. Cf. du même auteur : L'œuvre d'Edmond Rostand. Annales politiques et littéraires,
Julius Schmidt Rostands Cyrano de Bergerac und das Vaudeville Roquelaure, Archiv. (Ilerrig) C.XXVII.
Kt tout récemment, G. iluszîr. L'Influence de l'Espagne sur le théâtre français des XVIII» et XIX' siècles. Paris, 191 J,
Les Maîtres de l'auteur dramatique
Les Musardises ne furent qu'un incident passager dans la carrière de M. Rostand, qui est avant tout auteur dramatique. C'est donc sur ce point qu'il importe le plus de connaître ses maîtres et de savoir ce qu'il a appris d'eux. Examiner ses rapports avec les princes du drame, tel est le premier pas à faire pour qui veut le mettre à sa place dans l'histoire de la littérature.
Ab Jove principium. Commençons par le Maître des maîtres, bien qu'il soit étranger. Shakspeare le ravit de bonne heure par ses élans lyriques, ses mélodies élégiaques, tous les enchantements de son imagination. Les Romanesques nous font assister dès les premiers vers à la lecture de Roméo et Juliette (duo de la nuit de noces), et le couple amoureux jouant aux amants de Vérone chante un hymne continuel au « grand Will »,
LES MAÎTRES DE l' AUTEUR DRAMATIQUE 43
sans que l'auteur prenne garde de ne point faire commettre d'anachronisme à ces figures à la Watteau. Je ne suis pas sûr que la scène du balcon dans Cyrano n'ait pas été elle-même tant soit peu inspirée par Roméo et Juliette. Dans l'Aiglon où le faux tailleur cite Falstaff et Hamlet, et où le duc de Reichstadt est plusieurs fois comparé au prince d'Elseneur, le duc lui-même trouve moyen d'appliquer très ingénieusement un passage célèbre de Macbeth : il n'est pas impossible non plus que la vision à Wagram ait été en partie inspirée par les passages surnaturels et mystérieux du drame du thane de Cawdor. Dans la forêt de Chantecler enfin on peut entendre de vagues échos du Songe d'une nuit d'été...
Mais hâtons-nous de revenir en France, aux grands classiques dont M. Rostand a fait la première connaissance à l'école et qui Tintéressaient beaucoup, car il ne s'est point borné aux lectures prescrites par le programme scolaire.
Aucun d'eux ne devait l'intéresser plus que Co^rjifiille * et non seulement par ses chefs-d'œu-
1. Corneille paraît au I*' acte de Cyrano parmi les spectateurs de l'Hôlel de Bourgogne comme personnage muet. (< Tiens,
vre, mais aussi par ses comédies de jeunesse remplies de l'esprit précieux du temps. Oserait-on chercher dans la Veuve la première idée de l'enlèvement de Sylvette, enlèvement devenu feinte et pur jeu dans les Romanesques ? On risque moins à soupçonner une réminiscence de la Place Royale dans la scène où Cyrano retient Guiche qui veut entrer chez Roxane et par conséquent troubler le tête-à-tête des amants à son insu, puisqu'il ne sait pas qu'ils y sont ensemble. (Le moyen dont se sert Cyrano diffère entièrement, il est vrai, de celui employé par la jeune fille de Corneille). La scène du balcon dans Cyrano fait penser à une scène analogue dans la Suite du Menteur ' où la dame dans l'obscurité de la nuit, parle à un jeune homme qui est en bas et qu'elle prend pour un autre : ici, comme là, le môme error in persona dans un duo d'amour. Cyrano
monsieur de Corneille est arrivé de Rouen », dit Linière.) On y parle du Cid comme d'une pièce jouée à ce même IIôlel.(\\ fut représenté au Marais,)
1. Le Menteur est cité dans les Romanesques, c Les gens que vous tuez se portent (assez bien) », dit Straforel. La banalité de cette citation est ici rachetée par la circonstance que c'est un ancien comédien qui l'emploie.
LES MAÎTRES DE l' AUTEUR DRAMATIQUE 45
rappelle encore deux autres pièces de Corneille. L'Illusion Comique offre dans le Matamore, par sa verve et son verbiage surabondants, une première esquisse de Straforel ou même de Cyrano, Don Sanche d'Aragon dont l'humeur plus élégamment exubérante devait enchanter M. Rostand, lui a fourni le titre de comédie héroïque. A-t-il lu aussi ces autres comédies héroïques de la vieillesse de Corneille, où les héros renoncent à leur amour prétendu, au prix de grands combats, comme l'avait fait, avant eux, et d'une manière supérieure à eux, Pohjeucte? La Princesse lointaine représente, en effet, des efforts du même genre réussissant à dompter victorieusement les passions les plus violentes. Chantecler y reviendra à son tour, et cette fois la scène principale entre homme et femme est visiblement inspirée par la scène entre Polyeucte qui marche à la mort et Pauline qui cherche à le retenir. La gradation et l'évolution des sentiments dans ces débats s'y retrouvent incontestablement, et même le moulo traditionnel des dialogues, la stychomythie.
L'influence de Racine est beaucoup moins sensible chez M. Rostand. Â Id vérité il est difficile
de la chercher ailleurs que dans la Princesse lointaine. Et encore! Cette pièce est la tragédie de l'amour-passion dont l'impétuosité la rapproche assez des tragédies raciniennes, quoique la tournure qu'elle prend ensuite et le dénouement soient tout cornéliens. Si pour le poète des Musardises ne semblaient exister chez « son Racine» que les princesses au « tendre désespoir », à la « fîère langueur » et à la « mortelle nonchalance » (cf. La Glycine), les Bérénice, Aricie et Esther, Tau leur de la Princesse loijitaine a selon toute probabilité beaucoup étudié, dans l'àme des Hermione et des Phèdre, Tart avec lequel le poète tragique fait évoluer les passions tantôt déchaînées, tantôt refoulées, à travers toute leur série de nuances et de degrés, et surtout la peinture de ces crises aiguës qui sont ensemble des luttes psychologiques et des attaques de nerfs. Il faut reconnaître cependant que chez Rostand les attaques de nerfs l'emportent, de sorte que cette pièce, la plus passionnée qu'ait écrite notre auteur, rappelle un peu trop les mélodrames de Sardou, en s'éloignant des profondeurs psychologiques de la tragédie raciuienne.
La part de Molière n'est pas grande non plus
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chez M. Rostand. Cela ne veut pas dire qu'il n'adore pas assez le plus grand génie comique qui ait jamais existé. S'il insiste dans Cyrano sur les emprunts faits par Molière à ses devanciers, ce n'est point pour le rabaisser : sa conception de la figure de Cyrano a exigé de lui ce petit manque de respect, qu'il s'est hâté de réparer, puisque Cyrano ne laisse pas de rendre hommage a Molière. Chose curieuse : abstraction faite d'allusions passagères dans les Romanesques ^ la seule réminiscence moliéresque se trouve justement dans la pièce en question ; voyez au deuxième acte le dialogue entre Cyrano et Lebret, calqué sur le dialogue entre Alceste et Philinte, à la première scène du Misanthrope. On peut dire qu'en général notre auteur n'ignore pas cette sorte d'humour où entre plus ou moins d'ironie douloureuse et qui lui seul suffit déjà à donner au chef-d'œuvre de Molière un si puissant intérêt. Quant à l'autre côté de l'art de Molière qui sent la farce et dont la gaieté bouiïonne provoque irrésistiblement le fou rire, on ne le retrouve pas chez M. Rostand, sauf peut-être dans les Romanesques : et môme ici les pères sont d'un comique plutôt vaudevillesque, le rôle de Slraforel se rapproche
plutôt de l'opérette, comme ailleurs aussi la voiture de Roxane, le déguisement de Gyraco et de Flambeau et d'autres plaisanteries d'un goût méridional...
Cependant on a cru pouvoir remonter même à des auteurs antérieurs à Molière et d'un comique « grotesque », plus grossier que le sien. Non contents de retrouver dans Cyrano la peinture ingénieuse de la préciosité du temps de Louis XIII,
1. M. Rostand a étudié la préciosité dans Livet, surtout dans son édition de Somaize. Pour Cyrano il s'est servi de Lacroix qui doit être contrôlé, et avant tout des ouvrages de Cyrano auxquels il fait souvent des allusions. (Les couplets sur les cadets sont imités d'un poème attribué à tort par Lacroix à Cyrano, comme l'a démontré M. Plato\v.)Les allusions sont d'ailleurs peu fréquentes à la littérature de la première moitié du xvii» siècle que M. Rostand connaît cependant plus qu'on ne le croirait. (Nous avons vu que les Musardises citent Saint-Amant.) Ragueneau mentionne (par anachronisme) l'Artabane, c'est-à-dire la Cléopâlre de La Calprenède, parue en 1648. La recette en vers de ce pâtissier est imitée à des «jeux poétiques » très répandus à celte époque. Cyrano « parodiant Pyrame en un sanglot» cite les paroles de Théophile de Viaud : « Il en rougit, lo traître. > (Paroles qui ne deviendront lieu commun que grâce à Boileau.) A l'Hôtel de Bourgogne on joue la Clorise (lisez : Cloreste) de Baro. — Sont nommés encore Dassoucy et Gassendi.
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les critiques ont l'habitude de renvoyer à Scarron. Mais le moyen de découvrir les bouffonneries burlesques de Jodelet dans Straforel, dans Cyrano et même dans ses compagnons gascons, ou dans Flambeau, en dépit de toutes les exubérances de leur tempérament ! Outre une ou deux métaphores peu délicates çà et là, je ne connais qu'un seul passage dans toute l'œuvre de M. Rostand qui me fasse directement souvenir des facétieè scarronnesques : là où, racontant ses aventures nocturnes et galantes, Percinet mentionne cette petite urne dont le contenu fut versé sur sa tête. Mais ce sont justement les Romanesques qui moatrent le plus clairement en M. Rostand le disciple des successeurs plutôt que des prédécesseurs de Molière. On y a retrouvé de prime abord l'esprit et la verve si amusante de Regnard. Sarcey en fut ravi jusqu'à se sentir désappointé quand dans la deuxième pièce de l'auteur nouveau il ne reconnut plus les traces du même modèle. « Ah ! dame, s'écriait-il, ce n'est plus du Regnard! oh, non, ce n'est plus du Regnard... » M. Glaretio a loué les Romanesques d'avoir mis en vers à la Regnard la prose de Marivaux. Nous verrons, si l'on peut prononcer aussi le nom de Marivaux à propos
de M. Rostand * ? Les délicatesses raffinées dans la peinture des sentiments subtils et dans le style, le marivaudage devait être cher à un poète si précieux. Néanmoins il lui a été certainement plus facile de marcher sur les traces de Beaumarchais, à qui il fait quelques allusions dans les Romanesques. Les mots et les coups de théâtre si abondants chez ce père de la comédie d'intrigue ne furent pas sans contribuer à la formation de celui qui écrira Cyr/mo, voire même l'Aiglon...
Mais toutes ces influences ne sont à peu près rien, comparées à celles qu'exercèrent les auteors- <iB,-.H51.^^^^-l^ ^ commencer par ceux dont Tenfant avait pu faire la connaissance sur la scène de sa ville natale, conservatrice comme tous les théâtres de province, ou du moins peu dévouée au culte du moderne et de Thypermoderne.
Finissons-en une fois pour toutes avec ce péché de jeunesse, le Gant Rouge, vaudeville à la Labiche. Llntrigue ne repose que sur la disparition de lettres d'amour et sur la chasse qu'on leur donne, — le tout compliqué d'un incident de
1. A M. Lemaîlre Cyrano rappelle le souvenir du Prince travesti par le style et par c la grâce romanesque des scntimcats ».
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moindre importance. Le souvenir de la Tête de linotte s'impose ici : mais la comparaison serait par trop écrasante. A en croire le compte rendu de Sarcey — la pièce ne fut pas imprimée — l'intrigue est obscure et ennuyeuse, grossière même, ce qui est doublement surprenant, à la veille des Musardises.Ye\àQdMy Bisson, etc., ont osé, depuis, des hardiesses bien pires, mais les deux auteurs du Gant Rouge ne possèdent pas l'art français de savoir tout dire et de faire passer les gravelures les plus indécentes. Jamais auteur n'a commencé sa carrière d'une manière aussi contraire à sa véritable individualité... Néanmoins Labiche ne fut pas sans profiter à l'auteur futur des Romanesques pour la peinture des deux pères bourgeois où se retrouve quelque chose de la manière excellente du maître, faite d'observation et de charge, d'humeur enjouée et d'ironie.
Peu après ce vaudeville, les Deux Pierrots m&Tquent déjà un détour qui mène tout près des MusardiseSy avec leurs gentillesses mignardes et raffinées, vêtues de vers banvillesques. Tranchons le mot : M. Rostand n'est ici encore qu'u^n imitateur de Baaville dont le dernier succès est justement de l'année du Gant rouge {Les Baisers y 1888), et
dont à cette époque il subit le charme presque sans réserve.
Les divinités de la mythologie antique, les divettes d'un Olympe à l'eau de rose que chérissait tant Fauteur mièvre de la Pomme, ne paraîtront point sur la scène de M. Rostand si ce n'est dans le Bois sacré, poème ou tout au plus livret de pantomime, genre cher aussi à Banville. Ce récit ' est un rêve poétique mêlé d'ironîe~dOuce, à égale distance de l'esprit frivole des opérettes satiriques de Meilhacet Halévy et des épopées burlesques de Scarron... Dans le répertoire banvil-
1. Comme livret de pantomime il a servi au Théâtre Sarah Bernhardt, après avoir servi au Théâtre des Arts de commentaire à une représentation cinématographique où il fut récité par M. Le Bargy. On y voit une auto en panne égarée parmi les divinités de l'Olympe, naturellement invisibles aux yeux humains. Les voyageurs, un sportsman parisien et sa dame de l'Opéra, descendent et se couchent sur l'iierbe. Embrassés ils s'endorment sous les pavots de Morphée. Dieux et déesses s'approchent de l'auto, l'examinent , Vénus s'intéresse aux objets de la belle et y laisse son parfum qui rendra notre couple encore plus amoureux. Enfin tout le monde se retire ; les voyageurs se réveillent, aperçoivent que pendant leur sommeil l'auto a été réparée comme par un miracle ; ils partent, plus épris l'un de l'autre que jamais et emportant avec eux, sans le savoir, Amour caché au milieu des malles.
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lesgue^ Tauteur des Deux Pierrots a choisi de préférence les types fixes de la vieille comédie italienne, les Pierrots et les Colombines. Les pièces de Banville où paraissent des Pierrots n'ont rien pour nous arrêter: par contre, le Beau Léandre avec sa Colombine mérite bien quelques mots.
Le sujet, pour ne pas dire Taction^n^est rien, comme presque toujours chez Banville, ses spectateurs ayant été habitués à se contenter du plaisir d'assister à des conversations galantes et précieuses, coquettement ornées de traits pittoresques et rococo, et affublées de tous les clinquants du rythme et de la rime funambulesques. Dans le lleau Léandre, dont le monde immoral ressemble à celui de Turcaret, il s'agit d'une coquette « encore sage ou peu s'en faut », à entendre son amant, et qui réussit à se faire épouser par celuici, un chevalier d'industrie digne de son beaupère, bourgeois madré et avare. De même dans [es Deux^ Pierrots le sujet se réduit à presque rien : Colombine, jeune veuve « sage >, aux allures de coquette ingénue, ayant invité ses deux prétendants à souper, feint de choisir d'abord celui qui affecte d'être toujours triste, puis se ravi-
int donne sa main à l'autre au caractère plus
gai, quand ce dernier, se croyant refusé, vient de lui révéler la profondeur de ses sentiments dans un accès de douleur. Le Beau Léandre et les Deux Pierrots finissent tous deux par un épilogue dit par Golombine. Celui du Beau Léandre contient ces mots : rimes, rires clairs, folie, gaîté, qui se retrouveront dans le gracieux rondel des Romanesques où l'épilogue fera chez M. Rostand sa deuxième et dernière apparition. Remarquons encore que les personnages dans les deux piécettes sont également habillés à la Watteau, ceux des Deux Pierrots sont même tous vêtus de blanc, y compris les laquais et les... meubles Waring, de sorte que l'on sent cette fois mieux chez Télève la prédilection de Firréel si dominante cependant chez le maître. Et si celui-ci aime tant? du moins ailleurs, les décors de ballets enjolivés : « le souper blanc » des Pierrots se donne sur la terrasse d'une villa située au bord d'un golfe, « dans une Italie exagérée... »
Gomme nous ne reviendrons plus aux Deux Pierrots, notons encore quelques germes qui seront développés, surtout dans les chefs-d'œuvre de Tâge mûr.
La satire littéraire, qui aura une part si large
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dajaB.JlàajUecIer *, y iait sa première apparition. Pierrot le. triste est rincarnation très chargée des mensonges poétiques à la mode: cet auteur de vers décadents a eu un succès bruyant, grâce à son roman publié en Belgique, roman « très profond, très psychologique », puisqu'il traite Tâme humaine de cloaque puant. Par contre son rival représente le bon sens français : il a écrit un roman qui passa aussi inaperçu que ses vers joyeux, parce qu'il n'y avait dans son récit que deux jeunes gens heureux de vivre (cf. les paroles de M. Filon à propos des M usardîses) et finissant leur aventure platement, c'est-à-dire par le mariage. Les parties sérieuses permettent aussi des rapprochements avec les ouvrages postérieurs. Si lagaieté un peu turbulente de Pierrot le gai, tout en étant sincère, sert le cas échéant à cacher une souffrance, comme ce sera l'habitude de Cyrano, la tirade où sa douleur éclate enfin n'est pas indigne de celles de l'amant malheureux de Roxane. L'exclamation de Colombine en lui voyant des larmes
1. La parodie elle-nnôme s'insinue discrèleraenl, témoin ce dialof^c: Colombine, prenant une grosse voix: Qui te rend si hardi de troubler mon veuvage ? Pierrot I, faisant l'»gneaa. Tes yeux, loup blanc.
aux yeux : « Vous savez donc pleurer ? ! » exclamation quatre fois répétée sur un ton différent, annonce l'exclamation de Roxane, quatre fois répétée : « Comme vous la lisez ! > — Voici encore quelques passages qui méritent d'être relevés. Le couplet où Pierrot énumère ses différentes manières de rire a déjà, eu raccourci, la tournure de la tirade sur le nez, ou du moins de la tirade de Straforel énumérant les procédés d'enlèvement dont il dispose. Quand Colombine décrit la beauté du crépuscule, et surtout quand Pierrot le gai proteste contre son rival qui accuse la nature de monotonie (« le décor ne change jamais »), tout cela fait pressentir les paroles que dira un jour Ghantecler à la faisane. Les vers où le paysage du soir est comparé à un décor de théâtre avec Amour pour souffleur, seront employés de nouveau et avec une modification légère dans les Romanesques, où Percinet comparera le mur à une scène avec Shakspeare pour souffleur.
11 y a déjà dans les Deux Pierrots une imagination plus franche et plus fraîche, une élégance plus fringante, il y a même plus de cœur que chez Banville. On y peut sentir que Tinfluence d'un