LES MAÎTRES DE L AUTEUR DRAMATIQUE / O
Cyrano dira à son tour à Roxane, et — il faut l'avouer — moins simplement :
Car vous tremblez comme une feuille entre les feuilles, Car tu trembles, car j'ai senti, que tu le veuilles Ou non, le tremblement adoré de ta main Descendre tout le long des branches du jasmin !
Somme toute on peut dire que grâce à l'intrigue ^ j largement brossée et facile à entendre, sinon toujours irréprochable au point de vue de la logique, — grâce au mouvement dramatique des situations riches en coups de théâtre frappants, et aussi en états d'âme débordant du trop plein des sentimeats, — grâce à Fatmosphère générale de l'œuvre qui est d'un effet aussi irrésistible qu'une symphonie, — grâce au pittoresque et au lyrisme du style: les pièces de M. Rostand sont destinées à servir un jour de livrets excellents pour les futurs compositeurs d'opéra, comme avaient servi autrefois les pièces de Hugo...
Il ne faut pas d'ailleurs oublier que M. Rostand a hérité encore de Hugo quelque chose de très important, valant à peu près tout ce que nous venons d'exposer et qui a très heureusement con-
trebalancé et contiaue de contrebalancer chez lui Théritage presque néfaste de Banville. Quoique les jeux de mots et les jeux de rimes agaçants de celui-ci continuent de régner jusque dans Chantecler^ M. Rostand a appris de Hugo à regarder la poésie en général comme une chose sérieuse, même sacrée. Tout en sachant se préserver de cette croyance en une mission par trop prophétique, qui allait chez le maître jusqu'à la folie des grandeurs, il a appris de lui à mettre une foi profonde dans la vocation du poète. Et c'était le plus utile qu'il eût pu apprendre, car sans la foi il n'est point de poésie véritable comme il n'est point de véritable morale S..
1. Pour être plus complet, voici encore les réminiscences relevées par M. Rabizzani. « Ayez pitié de mon fourreau... il va rendre sa lame », dit Cyrano. Hornani : «Ma dague aussi n'est pas à Taise et veut sortir. » « Le canon des Gascons ne recule jamais. » Roland dit de son cheval: « Il a l'habitude de ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule. » — M. Rabizzani aurait pu ajouter à ces bribes ces rimes de V Aiglon (II, 10): « G Latude — habitude. » Cf. Margarila (3): « ô Latude — solitude.» — A noter encore : « Mais cet homme est le diable ! » (Marion de Lorme, I.) Straforel: « C'est le diable que cet enfant ! » — L'instruction de la scène du duel {ihid.) est mise en vers dans la ballade de Cyrano. — Les vers des Feuilles d'Automne sur l'amour maternel (« Chacun en a sa part et tous l'ont
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... Mais la littérature dramatique de la seconde moitié, voire de la fin du xix* siècle, n^a-t-elle pas puissamment contribué, elle aussi, à la formation du talent de notre auteur ? Dumas fils, Augier et Sardou ? Puis Henry Becque et toute la comédie rosse ? Le Théâtre Libre et le théâtre de l'Œuvre ?... A la vérité tout cela semble n'avoir guère existé pour M. Rostand.
La Princesse lointaine, cette sorte de sphynx, est la parente, ô très lointaine, de l'Étrangère ou de quelques héroïnes de Sardou, névrosées à la Sarah Bernhardt : la pièce elle-même évoque, comme nous l'avons dit, le souvenir des mélos historiques de Sardou, avec cette difTérence, énorme sans doute, qu'elle est écrite par quelqu'un qui est non seulement un habile dramaturge, maih en même temps un vrai poète. — Chantecler est, tant soit peu, comédie de mœurs ; c'est une pièce à thèse : la Princesse lointaine l'était d'ailleurs elle aussi, mais la thèse de Chantecler est prise dans la vie actuelle, vie des animaux, c'est vrai,
itier >) contiennent déjà cette comparaison do l'ode au soleil: < O toi dont la lumièro se divisa et demeure entière ainsi que 1 amuiir maternel. > Les Romanesques rappellent quelque peu le parfum des scènes d'amour de Torquenutd».
mais ces animaux sont des hommes. M ême la figure du raisonneur, ce type fixe de la comédie hérité de Molière, n'y manque pas, comme il n'avait pas manqué déjà dans la Princesse lointaine. La faisane rappelle un peu les Filles de marbre et la Sapho d'Alphonse Daudet: peut-être aussi Séverine dans la Princesse Georges quand elle pousse un cri désespéré, à la fin de la pièce, en entendant le coup de fusil qui menace la vie de l'homme aimé. La partie de la satire littéraire rappelle Pailleron. Mais c'est tout. Et quand M. Rostand s'approche ainsi, avec Chantecler, plus près que jamais du drame moderne, c'est justement alors qu'il se montre plus que jamais hardi fantaisiste et s'aventure sur le terrain d'Aristophane, ou plutôt de La Fontaine et même presque sur celui des contes de fées...
Et quant aux auteurs de nos jours... ? Sarcey affirmait dans un accès de mauvaise humeur que la Priîicesse lointaine n'était au fond autre chose que YAtnour brode mis en vers. En dépit de notre profond respect pour les chefs-d'œuvre et pour le grand talent de M. Gurel, il nous faut protester, contre cette identification, car, somme toute, le cas de Mélissinde est loin d'être ce cas d'hystérie
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bizarre, qui est traitée dans la pièce la plus faible de M. Curel... Les Romanesques furent précédés, à la soirée de la première, par une pièce plus que sombre de Rodenbach et c'est probablement par allusion à cette circonstance que l'épilogue les qualifie d' « un repos naïf des pièces amères ». Toutes les œuvres de M. Rostand sont de tels repos. On verra qu'étant l'expression loyale et intègre de l'esprit national, elles représentent la réaction la plus forte et la plus heureuse contre la corné-' die rosse, contre l'ibsénisme et tous les ismesye-] nus de l'étranger ; ils sont la mise en œuvre dej l'esprit qui avait dicté déjà la satire littéraire des Deux Pierrots et dernièrement celle de Chantecler. L'enthousiasme qui accueillit Cyrano s'explique en grande partie par cette réaction qui était depuis longtemps dans l'air et qui attendait pour son incarnation l'arrivée d'un grand talent.
« Enfin Rostand vint », prenant place aux rangs des auteurs dramatiques nombreux qui, depuis Bornier et Goppée, Jean Richepin et Haraucourt, Samain et tant d'autres, essayaient de créer ce qu'on a nommé le théAtre des poètes, théâtre déjà enrichi par des ouvrages remarquables, mais auquel il manquait cependant encore des succès
francs et capables d^ébranler toute la France en éveillant en même temps la curiosité chaleureuse de tout le monde civilisé *.
1. Pour la part du vaudeville chez M. Rostand, relevons une pièce de 1836 reprise en 1872 par le Clnny : Roquelaure ou l'homme le plus laid de la France, vaudeville en 4 actes, par De Leuven, De Livry et Lhérie. Le duc de Roquelaure, généreux, spirituel, à l'épéa redoutable, adore Hélène de Solanges à qui il n'ose pas cependant révéler son amour, à cause de son nez trop long. Son ami Candal, un Cadet de Gascogne (nous sommes au xvii* siècle), officier aussi beau que sot, s'éprend de la même belle et prie Roquelaure d'écrire un poulet en son nom: quand il rencontre la belle il ne sait comment l'aborder, il regrette que R. ne soit pas là pour lui souffler quelque compliment spirituel, La nuit du rendez-vous R. se substitue dans l'ombre à Candal et enivré par ses paroles enflammées il est cruellement rappelé à la réalité par une parole de la belle qui aime l'autre et croit parler avec cet autre. Le reste, comme l'a démontré récemment M. J. Schmidt, diffère entièrement, d'autant plus que Candal est un brutal lâche et que la pièce, dont la valeur littéraire est insignifiante, finit heureusement.
Les premiers grands essais