‹ Edmond RostandChapitre 7 sur 17 · Expression de M. Rostand. (Sonnet à M"* Reichenberg · texte numérisé non relu

Expression de M. Rostand. (Sonnet à M"* Reichenberg

des plus grands charmes de la jeunesse à ses yeux. M. Rostand choisit déjà dans ce premier acte Percinet pour son porte-voix et, comme il le fait poète, il lui fait exprimer toute la poésie de l'idéalisme, en une extase noblement sentimentale. Voyez ses couplets sur les yeux et les baisers, sur le réveil du printemps et de l'amour, surtout les stances aux étoiles, ces « nouvelles méditations » inspirées par un amour heureux, mêlant aux douces tendresses quelques accents d'une humeur plus ou moins cavalière, à la manière de Musset ou des Musardises.

M. Rostand ne s'est pas cependant contenté d'un simple badinage ; il a donné à sa pièce deux autres actes pour y introduire un certain fonds d'idée d'ordre plus élevé, en se haussant à d'ambitieux projets de peinture psychologique.

Dans cette suite, le caractère des deux vieux pères prend du relief. Ces bonshommes si plaisants par leur esprit terre à terre qui se permettait de railler l'idéalisme des enfants, se révèlent au deuxième acte comme ayant perdu, eux aussi, le sens réel de la vie, au contact de ces jeunes écervelés. Ils n'ont pas joué impunément la comédie de la haine. Contrariés l'un par l'autre

dans leurs habitudes, depuis qu'ils vivent ensemble, le mur étant démoli, les voilà sur le chemin qui les mènera à la brouille et plus vite que n'y seront entraînés leurs enfants par la désillusion. Car irrités par les démarches des jeunes, ils n'hésitent pas (du moins l'un deux, le père de Percinet), dans un accès de mauvaise humeur, de leur révéler (à Sylvette) la vérité : sottise qu'ils ont aussitôt lieu de regretter. Ils sont tellement aigris que si, au premier acte, ils faisaient semblant de se battre, maintenant la feinte devient une réalité : du moins dans les coulisses d'où ils arriveront « décoiffés, déchirés ». Tournure dont la mise en scène défigure en charges grossières ces bourgeois qui étaient peints jusqu'ici avec une ironie digne de la meilleure manière de Labiche. Une métamorphose plus hardie et plus subtile est subie par les amants. Quoique ces sortes de transformation appartiennent plutôt au roman, leur évolution consistant en une longue série d'étapes, M. Rostand réussit avec un art remarquable à nous en représenter les moments les plus essentiels avec autant de finesse que de force dramatique. Rien n'est plus piquant que la scène où nos romanesques, abandonnés pins que jamais

aux suggestions d'une imagination orgueilleuse, apprennent tout à coup (nais chacun séparément et sans rien savoir de la découverte de l'autre) qu'ils étaient dupes, et, tout en se sentant mortellement blessés dans leurs illusions, cherchent à se cacher mutuellement la vérité. Qu'elle est excellente, la peinture de Syivette si injustement qualifiée d'oie par M. Rabizzani! Cette jeune fille à peine sortie du couvent, possède déjà toutes les qualités féminines : vanité, art de feindre, mépris de Thomme. Elle sait dissimuler aussitôt sa surprise sous une indifférence affectée, en dépit de son petit cœur envahi par une douleur où entre de la colère sourde contre tout le monde, y compris elle-même. Elle garde assez de bon sens pour ne pas oublier qu'il importe avant tout de cacher les choses à Percinet : « Ne dites rien à Percinet, s'écrie-t-elle ; les hommes c'est si bête /... > M. Rostand excelle d'une manière surprenante à peindre le procédé de fermentation acide qui se produit dans les sentiments de nos jeunes gens désenchantés, en proie à une honte de plus en plus aigrie, qu'exaspère encore la blessure de l'amour-propre. Et qu'elle est ingénieuse la scène si vive où, n'ayant plus rien à se cacher.

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ils laissent enfin librement éclater leur mauvaise humeur et sont presque heureux de pouvoir se dire des sottises. C'est dommage que la fin de ce deuxième acte soit si inférieure. Percinet s'enfuit au moment de signer le contrat de mariage. (De nouveau finale d'opéra-comique, mais cette fois banal : entrée du notaire et des témoins endimanchés que Ton envoie au diable.) ^ Straforel vient de le désarmer le plus facilement du monde en se moquant de lui : néanmoins il part brandissant son épée. Où va-t-il ? Chercher « du roman et du vrai » et « scandaliser » l'ombre de Don Juan par l'enlèvement « des filles d'opéra». Cette figure aimable se gâte donc beaucoup.

Elle se gâte encore davantage pendant l'entr'acteoù Percinet passe par une série d'aventures dignes des Jodelets bernés chez Scarron : il n'y manque pas même cette petite urne que vous savez. La figure de Sylvette est près de se gâter, elle aussi, au dernier acte. Si nous n'assistons ici qu'au récit des aventures qui amènent la guéri-

l.De même que les violons qui, si leur présence est ici plus justifiée qu'à la fin du 1" acte, sont des fantoches de farce tout à fait bouffons ; ils persistent à jouer leur menuet en dépit de tout tohu-bohu et même restés seuls sur la scène.

son de Percinet, par contre, nous assistons, hélas ! à l'aventure un peu trop naïve de Sylvette autour de qui rôde un suborneur et qui est en train de se laisser enlever, cette fois pour tout de bon. Qui en croira M. Rostaad ? D'ailleurs, rassuronsnous, ce suborueur n'est que Straforel déguisé en Almaviva et n'ayant d'autre but qu'unir les amants... afin d'être payé par les pères qui n'ont pas encore réglé les comptes de l'enlèvement première classe avec des suppléments. Cet ancien cabot se révèle ici comme l'homme le plus sensé de toute la compagnie : il conseillera aux pères de faire élever le mur, et il redresse la tête à la petite en lui exposant, à l'aide des moyens à la fois excentriques et na'ifs, les misères qui l'attendent si, à l'instar de Percinet, elle quitte, elle aussi, la maison paternelle. Quel dommage que M. Rostand n'ait pas trouvé mieux l

Mais enfin, après avoir voyagé tous deux (Sylvette par intention) et après y avoir laissé quelques plumes, voilà nos deux pigeons réunis, dans un état d'âme propre à mieux comprendre le vrai bonheur et à ressentir l'amour plus profondément qu'auparavant. Les < brouilles toutes passagères » dont l'épilogue fera mention, s'étanl

ainsi dissipées, les amants apprennent que, tout en s'étant trompés aux apparences des choses qui les entouraient, ils ne s'étaient point mépris sur la vérité de leurs sentiments, donc ce n'est pas la réalité ou l'illusion des événements qui importe, mais bien les sentiments éprouvés par nous en les traversant. De sorte que la morale finale de cette pièce qui avait commencé par se moquer des rêves de la jeunesse, finit par en prendre la défense, avec toute la tendresse chaleureuse dont un jeune cœur doit être capable.

Cette défense s'élève jusqu'à éclater en un hymne de l'idéalisme et de l'enthousiasme. Ainsi, M. Rostand nous fait entendre déjà dans cette comédie les mêmes accords qu'il développera peu après en une symphonie sublime. A la rigueur, ce n'est plus Percinet qui parle ici, mais bien Tauteur lui-même, ...qu'importe? L'essentiel c'est que Percinet trouve, pour convaincre Sylvette, des accents aussi éloquents et passionnés que pleins d'une pureté suave et mélodieuse. Et à ces douces harmonies inspirées par une adoration à la fois ardente et presque séraphique, s'ajoutent tous les charmes des couleurs et des contours effacés d'une nuit claire-obscure. Cette

poésie lyrique digne des comédies de Musset, ne sera pas surpassée dans tout le théâtre de M. Rostand, si ce n'est par une ou deux exceptions rares. Ici la poésie amoureuse de M.Rostand se montre élevée à la hauteur de la Chanson éternelle que les Musar dises ne pouvaient encore atteindre.

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