‹ Edouard IIChapitre 3 sur 5 · LA GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

LA GUERRE CIVILE

Devant le château de Tynmouth.

[Entrent le ROI EDOUARD, la REINE, KENT, Lancastre, MORTIMER, le jeune, Warwick, Pembroke, et des Suivants.)

Le Roi. — Le vent est favorable. Où reste-t-il si longtemps? Je crains qu'il ne lui soit arrivé malheur sur les flots.

La Reine. — Voyez, Lancastre, dans quel état d'exaltation se trouve le roi. Sa pensée ne se détache pas de son mignon.

Lancastre. — Mylordl

Le Roi. — Eh bien! Quelles nouvelles. Gaveston est-il arrivé?

MORTIMER, le jeune. — Toujours ce Gaveston ! Rien que Gaveston. A quoi Votre Grâce veut-elle en venir ? Vous avez à songer à des matières d'une bien autre importance. Le roi de France vient d'envahir la Normandie...

Le Roi. — Une bagatelle I Nous l'en expulserons quand il nous plaira. Mais dis-moi, Mortimer, quelle devise as-tu adoptée à l'occasion de l'entrée triomphale qui se prépare ?

MORTIMER, le jeune, — Peuh! Une devise tout intime, Mylord, qui ne vaut pas la peine d'en parler.

Le Roi. — Dis-la moi tout de même, je t'en prie.

MORTIMER, le jeune. — Puisque vous le désirez, la voici : Un cèdre majestueux et luxuriant dont les branches faîtières servent de perchoir aux aigles. Mais le long de l'écorce grimpe en se traînant un scorpion qui finit par se jucher sur la plus haute branche de toutes. La devise : ^que tandem.

Le Roi. — Et la vôtre, mylord de Lancastre?

Lancastre. — Mylord, la mienne est plus obscure que celle de Mortimer. Pline rapporte l'existence d'un poisson volant que détestent mortellement tous les autres poissons. Poursuivi par leur banc, et sur le point d'être saisi, il s'enlève dans les airs. Mais à peine émerge-t-il des vagues, qu'un

oiseau de mer le happe. C'est ce poisson que porte mon écu, avec cette légende : Undique mors est.

Le Roi. — Orgueilleux Mortimer, discourtois Lancastre. Est-ce là l'amour que vous portez à votre souverain? Sont-ce là les fruits que devaient produire les fleurs si radieusess de notre réconciliation? Comment pouvez-vous vous livrer à des démonstrations d'amitié en paroles, et distiller sournoisement dans vos armoiries la fielleuse rancune de vos âmes ? Comment qualifierez-vous ceci, sinon de libelle à l'adresse de mon frère le comte de Cornouailles I

La Reine. — Cher époux, ne vous irritez pas; tous ici vous respectent et vous aiment.

Le Roi. — Ils ne m'aiment pas ceux qui haïssent mon Gaveston. Je suis ce cèdre, sur votre écusson, Mortimer. Ne me secouez pas trop fortement ! Et vous, les aigles, il n'est point d'altitude si vertigineuse dans l'éther où mes faucons ne puissent vous rejoindre pour vous ramener captifs sur le sol. Et ce scorpion criera : jEque tandem î à la barbe du plus superbe pair de la Bretagne. Et bien que vous le compariez encore à un poisson volant et le menaciez de mort quoi qu'il fasse, s'il s'avise de descendre, tout comme s'il aspire à monter, ce n'est pas le plus redoutable monstre de l'océan ni la plus féroce harpie des airs qui parviendra à l'avaler, je vous le jure !

Mortimer, le jeune. — S'il se passionne tellement pour lui en son

absence, à quelles extravagances se livrera-t-il lorsque le favori sera présent?

Lancastre. — Attendons-nous à tout. Voici déjà Sa Seigneurie.

(Entre Gaveston.)

Le Roi. — Mon Gaveston! sois le bienvenu à Tynmouth ! Dans les bras de ton ami ! Ton absence me consumait comme une fièvre maligne. Pendant que la désirable Danaé était enfermée dans la tour d'airain, ses soupirants haletaient encore plus éperdument après elle ; tel fut mon sort durant ton exil. Mais te voilà ! Et ta vue m'est plus balsamique que me fut cruel le supplice de ton départ...

Gaveston. — Doux seigneur et roi, vos paroles me navrent si délicieusement qu'il me reste à peine la force de vous répondre. L'humble berger exposé aux persécutions et aux tortures du vieil hiver ne voit pas s'avancer avec plus de félicité le jeune printemps radieux et cordial, que je n'exulte à l'apparition de Votre Majesté.

Le Roi. — Aucun de vous ne saluera-t-il mon Gaveston!

Lancastre. — Le saluer! Volontiers. — La bienvenue, Lord chambellan.

MORTIMER, le jeune. — La bienvenue au bon comte de Cornouailles.

Warwick. — La bienvenue au Lord gouverneur de l'île de Man.

Pembroke. — La bienvenue au Secrétaire général !

Kent. — Frère, vous les entendez?

Le Roi. — Ces comtes et barons me braveront-ils toujours ainsi !

Gaveston. — Mylord, je ne supporterai pas ces sarcasmes.

La Reine {à part.) — Ah ! pauvre moi ! C'en est fait de mon rêve de félicité, si ceux-ci recommencent leurs querelles.

Le Roi. — Gaveston! Fais-leur rentrer leurs injures dans la gorge! Je serai ta caution !

Gaveston. — O vous, seigneurs balourds et grossiers, qui vous enorgueillissez de votre naissance; hâtez-vous de quitter cette cour trop délicate pour vos instincts sauvages. Retournez dans vos tanières enfumées et disputez à des rustres à peine plus vulgaires que leurs maîtres, les lourdes viandes, régal des carnassiers. Là-bas vous serez mieux à votre place et dans votre rôle qu'ici où vous vous épuisez en rages impuissantes contre Gaveston, dont les pensées altières dédaignent s'abaisser jusqu'à vous.

Lancastre. — Mais tes dédains ne m^empêchent pas de t'atteindre. (//

tire Vépée et menace de frapper GAVESTON.)

Le Roi. — Trahison ! Trahison ! Où est le traître?

Pembroke. —Ici! Ici! {Désignant GAVESTON.)

Le Roi. — De grâce, qui m'aime entraîne Gaveston; ils me le tueront!

Gaveston (Vépée à la main, attaque Lancastre.) ~ Ta vie pour expier cette infâme trahison !

MORTIMER {le fer au poing). — Ta vie plutôt, vilain, à moins que je ne manque mon but. (// blesse GAVESTON.)

La Reine. — Ah, trop irascible Mortimer, qu'as-tu fait?

MORTIMER. — Rien dont je ne suis prêt à répondre. Que ne l'ai-je pas expédié !

[Exit Gaveston avec des Suivants.)

Le Roi. — C'en est trop. Ah tous, tous vous expierez rudement cet attentat régicide. Hors de ma vue! N'approchez plus de la cour !

Mortimer. — Je ne tolérerai pas qu'on me chasse de la cour pour un Gaveston.

Lancastre. — Nous le traînerons par les oreilles jusqu'au billot.

Le Roi. — Gardez bien vos propres têtes ; je réponds de la sienne.

Warwick. — Gardez bien votre propre couronne, si vous le patronnez ainsi.

Kent. — Warwick, ces paroles sont indignes de vos années 1

Le Roi. — Tous conspirent donc contre moi ! Mais, sur ma vie, je foulerai à mes pieds ces têtes rebelles qui se flattaient de me faire courber

la mienne. Viens, Edmond, et gagnons la campagne pour y lever des troupes. La guerre seule abattra l'orgueil de ces barons.

(Exeunt le Roi, la REINE et KENT.)

Warwick. — Courons nous retrancher dans nos châteaux, à l'abri de la colère royale.

MORTIMER. — Puisse-t-il crever de fureur!

Lancastre. — Cousin, ce serait peine perdue que de débattre quoi que ce soit avec lui en ce moment. Il se flatte de nous soumettre par la force des armes. Prenons les devants et unissons-nous pour faire condamner ce Gayeston à mort.

MORTIMER. — Par le ciel, cet abject coquin ne verra pas un jour de plus.

Warwick. — Je boirai son sang ou je mourrai de soif.

Pembroke. — Et Pembroke fait le même serment.

Lancastre. — Et Lancastre aussi. Envoyons sur le champ nos hérauts pour défier le roi et engageons le peuple à le déposer.

[Entre un MESSAGER.)

MORTIMER. — Des lettres! D'où cela?

Le Messager. — D'Ecosse, Mylord.

(// tend les lettres à MORTIMER )

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