SCÈNE V
Edouard, Alfred.
Alfred.— Pourquoi n'êtes- vous pas parti? Votre présence aurait soulevé le peuple ; le peuple, comme un torrent irrésistible, aurait renversé tous les obstacles et enfoncé les portes de notre prison,
Edouard. — Godwin nous aurait fait égorger, avant que le château tombât entre nos mains.
Alfred. — Mourir pour mourir, nous n'avons rien à risquer dans une tentative de salut.
Edouard.— Alfred, si j'eusse été à votre place, blesse, malade, et que vous eussiez été à la mienne, qu'auriez-vous fait ?
Alfred. — Je serais resté !
Edouard.— C'est bien ! l'affaire est terminée. N'en parlons plus.
Alfred. — Quel beau caractère que cet Oswiu !
P]douard. — C'est bien là le fidèle et généreux Breton. L'Angleterre est le pays du courage ferme, froid, inflexible, inébranlable.
Alfred. — Oh I si jamais je revenais à la santé ; si jamais il nous était donné de revoir nos jours de prospérité, je voudrais l'appeler près de moi et en faire mon meilleur ami. Mais, mon frère, vous auriez toujours dans mon cœur la première place.
Edouard. — Toujours aimable, Alfred.
Alfred. — Mon frère, j'ai soif.. .Cette blessure m'a donné une fièvre ])rûlante, dévorante. (// boit.) Cette eau a un mauvais goût !
Edouard. — Alfred, je donnerais i)eaucoup pour avoir une boisson plus convenable à vous offrir.
Alfred. — Encore, si on nous servait une eau fraîche et limpide.
Edouard. — Je crois qu'elle est fraîche, Alfred. C'est votre palais malade qui vous fait trouver tout ce que vous prenez, fade et insipide.
Alfred. — Peut-être... J'ai hâte que Thomme au trousseau de clefs revienne.
Edouard. — Sweyn ?
Alfred. — Oui !
Edouard. —Y pensez-vous? C'est notre geôlier, mon frère !
Alfred. — C'est vrai, mais il n'a pas l'air tout à fait méchant. J*ai plusieurs demandes à lui poser.
Kdouard. — Et lesquelles?
Aj.fred. — Je lui demanderai si notre mère doit revenir bientôt, si elle a eu connaissance de notre arrivée à Winchester, si nous devons encore long- ^empi laiiguir entre ces quatre murs.
Edouard. — Sweyn n'est qu'un ett] ployé subalterne; il doit ignorer tous ces détails. Et les connaîtrait-il, vous pouvez supposer qu'il a reçu l'ordre ex[)rés de se taire.
Alfred. — N'importe ! Il est difficile que nous ne découvrions pas quelque chose dans l'air de son visage, et dans l'embarras de ses paroles... Mon frère, je deviens plus malade, aïe, aïe!
Edouard. — Cette eau vous a-t-elle fait mal?
Alfkkd. — Aïe, aïe! je ressens de grandes douleurs intérieures ; des coliques atroces. ' ïe dcvs points qui m'étouffent ; aïe î aïe! mes ineux^ie^ s'engourdissent. ..Quelle faiblesse s'empave de moi ?
Edouard. — Alfred, voulez -vous vous reposer quelque peu sur votre lit? Vous y seriez mieux que dans ce fauteuil. Venez, prenez mon bras, je vnis vous aider à regagner votre chambre.
Alfred. — Inutile, Edouard, je m'affaisse.. .Je vais mourir. ..Quelque chose d'étrange s'insinue dans tout mon être, circule dans toutes mes veines. Edouard, je suis enjpoisonné.
Edouard. — Empoisonné !
Alfred. — Oui, je le sens, le poison fait en moi son travail, travail IcaiI, trnvnil sur. ..Je suis empoisonne !
Edouard. — Hélas ! hélas ! comment ai-je pu vous donner cette boisson! Hélas ! j'aurais dû m'en douter.
Alfred. — Et qui aurait pu soupçonner tant de scélératesse ?
Edouard. — O malheur ! malheur ! mon frère empoisonné ! empoisonné de ma main !
Alfred. — Ne vous affligez pas, Edouard, il n'y a pas de votre faute.
F iuL'ARD. — Oh î puj -iii: »* n'ai-je pas goûté le premier à ce breuvage ui leureux ? J'ai empoisonné mon frère !
Alfred. — Du calme, Edouard; de grâce, soyez calme.
Edouard. — Oh ! pourquoi, cette nuit, l'assassin a-t-il manqué son coup? Pourquoi ne m'a-t-il pas rappé à mort? ^e n'aurais p>as empoisonné mon rère...Mon Dieu, mon Dieu!
Alfred. — Voyons, Edouard, montrez- vous raisonnable. Est-ce à moi, maintenant, à vous prêcher la résignation? Souvenez- vous que vous avez toujours été plus sage que moi.
Edouard. — Mon irère, le mal est-il sans ressources ? N'y aurait-ii pas moyen, avec des etTorts, de reieter de votre poitrine cette boisson et ces germes mortels ?
Alfred. — C'est trop tard ! Je sens que déjà la vie m'abandonne, les sombres voiles de L. mort s'épaississent rur mes yeux : je ne vous vois plus... Adieu, Edouard, adieu !
Edouard.— 0 mon fr?re, la joie de mes jours, Vamo-^^ de ma vie, la j^ onde parti ■■ -^e mon âme.
ne me quittez pas encore, ne me laissez pas seul ici-bas. Je veux vous suivre dans la tombe. Mon Dieu, mon Dieu, soutenez-moi !
Alfred.— Edouard, donnez-moi votre main. Je vous remercie de vos bons conseils, de vos saints exemples, de votre charité... Je pardonne à Godwin...Je pardonne au briis qui m'a frappé, à la main qui a préparé le poison... Je pardonne à tous mes ennemis. ..Vous porterez mes dernières paroles et mes dernières pensées à mon oncle Richard, à cette seconde mère si dévouée, à nos cousins de Normandie...Dites-leur comme j'aurais désiré, avant de mourir, les voir encore une fois. ..Adieu, Edouard, ne m'oublie pas !
Edouard. — Mon frère... (// sanglote, un genou en terre ^ la tête apfjiiyée sur le fauteuil.)
Alfred. — Que je voudrais avoir auprès de moi un prêtre, et recevoir les derniers sacrements...! Mon Dieu, je vous confesse toutes les fautes de ma vie; je les confesse à la Vierge Marie, à tous les anges, et à tous les saints du paradis. Donnez -moi votre bénédiction, Edouard, qu'elle me serve d'absolution sacramentelle... Mon frère, s'il vous plaît, votre bénédiction !
Edouard (se levant.) — Que Dieu vous bénisse ! Que le Seigneur tout- puissant vous accorde le ()ardon et hi rémission de vos offenses! (Il s'agenouille.)
Alfred.— Ainsi soit-il.— Mon frère, vous devez régner un jour. Au nom du ciel, je vous ordonne de soutenir et de poursuivie vos droits au trône d'Angleterre. .. Jésus !... Jésus !... Jésus !...(// expire.)