‹ Edouard Manet, souvenirsChapitre 13 sur 20 · LE BON BOCK · texte numérisé non relu

LE BON BOCK

Phot. Durand-Ruel.

la vraie croix, ce qui plaît à ce critique. Dans dix ans on n’en voudra pas pour deux sous.

« Si au lieu de peindre Jeanne Lorgnon nettoyant ses hardes, j’avais fait l'impératrice Joséphine lavant son linge sale, quel succès, mes enfants! Il n’y aurait pas eu assez de graveurs pour répandre cette œuvre magistrale, pas assez de critiques pour la louer. Mais voilà, moi, je n’ai pas connu l’impératrice Joséphine. Meissonier, lui, l’a connue; il a connu aussi Napoléon Ier. A défaut de Napoléon Ier, j’ai voulu connaître Napoléon III, mais la malechance m'a poursuivi.

« Un jour, Pertuiset avait demandé une audience à l'empereur pour lui offrir la peau d’un lion qu'il avait tué. Il m’avait emmené. Nous avons drogué pendant trois heures et on est venu nous dire que nous ne pouvions être reçus, qu’il fallait revenir. Ce que Pertuiset a ragé ! Il fallait le voir rouler sa peau. Evidemment Napoléon III avait compris que cette peau ne pouvait lui convenir. Ah ! si cela avait été une peau de biche ! Enfin, je n’ai pas vu Napoléon III et il ne m’a pas vu. »

Parmi les amis de Mme Méry Laurent, il en était un certain nombre qui ne comprenaient pas Manet et quelques autres qui ne voulaient pas le comprendre. Si Manet y rencontrait des défenseurs passionnés comme Verlaine, Mallarmé, Villiers de

l’Isle-Adam, il en était qui ne pouvaient admettre sa peinture.

Adrien Marx, du Figaro, qui était un des intimes de la maison, l’avait mis en rapports avec Albert Wolff, à qui Manet ne pardonnait pas ses articles.

« Cet animal m’horripile, s’écriait-il souvent, en parlant de Wolff. Il a de l’esprit, dit-on. Je te crois, c’est la boutique à treize sous. Quand il n'y en a plus, il y en a encore. De l’esprit? Eh bien, ce serait du propre s’il n’en avait pas, puisqu’il en vend. »

Grâce à l’intervention d’Adrien Marx, Wolff promit de n’être plus agressif et Manet commença son portrait, mais ces deux hommes étaient trop dissemblables pour pouvoir rester en relations, et c’est en vain qu’Adrien Marx essaya de renouer les rapports entre l’artiste et Albert Wolff dont le premier disait : « Lui ai-je donc demandé l’impossible? Je l’ai prié de garder la neutralité. »

Manet dont le moindre geste, la moindre parole révélaient un esprit d'une distinction rare et un cœur d'une délicatesse exquise, était désolé quand il avait involontairement froissé un ami par un mot que lui avaient dicté ses convictions.

Alfred Stevens avait peint un tableau représentant une femme qui écartait un rideau. Au pied de ce rideau était un plumeau qui jouait là le rôle de l’adjectif inutile dans une belle phrase de prose ou de la cheville dans un vers bien venu.

« Tout s’explique, avait dit Manet, celte femme attend le valet de chambre. »

Alfred Stevens se montra fort irrité de ce propos. Manet regretta de l’avoir peiné et, s’il n'alla pas le lui dire, c’est que les commentaires de Stevens arrêtèrent sa démarche.

Manet aimait particulièrement Gervex et Jean Béraud. Les débuts de Gervex avaient fait grand bruit. Manet avait été l un des premiers à s’en réjouir et à le lui dire avec cette simplicité qui était la marque de son caractère.

Jean Béraud était un beau cavalier qui était entré dans la vie avec l’aisance que donnent les succès. Il les avait eu tous. Mais loin de s’en faire accroire, il était demeuré essentiellement bon et, si on le savait très charmant compagnon déplaisir, on le savait aussi capable de tous les dévouements. Ce que Manet appréciait surtout en lui, c’était la fidélité à ses amis et la sûreté de ses relations.

L’attachement que Jean Béraud avait pour Goquelin dont il admirait le talent le touchait beaucoup. Il lui cherchait cependant parfois querelle sur le goût de Goquelin en matière d’art. « Je ne parle pas de moi, disait-il, mais Coquelin, qui a l’œil juste, verra un jour ce que vaut Claude Monet. Il n’y en a pas un dans toute l’Ecole de i83o qui plante un paysage comme lui. Et puis l’eau ! Il est le Raphaël de l’eau. Il la connaît dans ses mouvements, dans toutes ses profondeurs, à toutes ses heures. Courbet a eu un cri admirable, en répondant à Daubigny qui le complimentait sur une étude de mer : « Gela, ce n’est pas une étude de mer, c’est une heure. » Voilà ce que l’on ne comprend pas encore assez, c'est que l’on ne fait pas un paysage, une marine, une figure; on fait l'impression d'une heure de la journée dans un paysage, dans une marine, sur une figure.

En 1875, Manet était allé à Venise. En revenant il avait cédé à James Tissot une de ses deux vues

de Venise. L’année précédente, il avait ouvert un concours entre poètes pour des vers à mettre sous sa lithographie du Polichinelle exposé au Salon (PI. 23). Charles Cros envoya ceci :

11 est laid, doublement bossu, canaille, ivrogne,

Il se moque pas mal de l’ordre social,

Des sergents, de la mort au baiser glacial

Et du diable. Pourtant nous l’aimons, car il co^ne.

Bossu du nez, bossu du dos, bossu du torse,

Recevant la police à grands coups de bâton,

Il est très immoral. Pourquoi l’adore-t-on?

C est qu'au fond l’homme pur préfère au droit la force.

Sur qui va-t-il taper, monsieur Polichinelle ?

Le guet est étranglé ; tous les diables ont fui ;

Il a même tué la camarde éternelle...

Mais il reste là-bas ce grand louche, l’Ennui.

Théodore de Banville fit ce distique qui figura au bas de la lithographie :

Féroce et rose, avec du feu dans la prunelle,

Effronté, saoiil, divin, c'est lui, Polichinelle.

Bien ne fut plus comique que l'embarras de Manet pour reconnaître la gracieuseté de Banville.

« Je lui donnerais bien de la peinture, disait-il, si j'étais sûr qu’il aime ça. Mais voilà, on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec les poètes. »

Après bien des hésitations il se décida pour un

porte-cigarettes ou plutôt pour une de ces boites en argent, fort à la mode en ce temps-là, dans lesquelles on enfermait le tabac et le papier à cigarettes et qui s'ouvraient sous une pression de la main.

Il porta son présent à Banville avec des terreurs d enfant, ne sachant comment lui offrir, sans le froisser, ce témoignage, trop modeste à son gré, de sa reconnaissance. Banville se montra très affable, tout en lui confessant qu’il ne fumait plus. Manet revint, malgré cet aveu, enthousiasmé de l’accueil qu’il avait reçu. « J’aurais fait un piètre souverain, disait-il ; à chaque tabatière j’aurais bégayé, mais avec Banville je m’en suis tiré. »

En 1877, Manet, exposa au Salon le portrait de Faure dans le rôle d'Hamlet. Faure avait été l’un des premiers à comprendre Manet, l’un des premiers à s’entourer de ses œuvres. Le caricaturiste Cham avait publié un dessin avec cette légende : « Hamlet, devenu fou, se fait peindre par Manet. » Ft Faure avait si vivement relevé un de ses camarades de l’Opéra qui avait fait allusion à ce dessin que Manet lui avait envoyé une lettre pleine de bonne humeur où il raillait Cham.

Mais Faure n’aimait pas son portrait. La pose ne lui en plaisait pas. Il se fit peindre par Boldini et montra la toile à Manet, en louant l'attitude que lui avait donnée le peintre italien. « Mon cher

Faure, lui fit observer Manet, c'est très bien, très bien, mais laissez-moi vous dire qu’hier j’étais devant Tortoni, et quelques personnes soutenaient que Berthelier, qui fait tout ce qu’il veut avec son nez et avec sa bouche a plus de talent que vous. — Vous avez infiniment d’esprit, mon cher Manet, répondit Faure. »

Ils se serrèrent la main. Cependant chacun demeura, comme on dit dans la langue stratégique, sur ses positions. Manet se refusa à modifier la pose du portrait de Faure, celui-ci se refusa à prendre son portrait, ce qui ne les empêcha pas de demeurer les meilleurs amis du monde.

En 1878. Manet faillit renouveler au moment de l'Exposition Universelle sa manifestation de 1867, mais il ne trouva pas un terrain propice.

Nous faisions de fréquentes visites au Champde-Mars, dans la section des Beaux-Arts.

« Ah ! fit-il un jour en sortant, ils sont là quelques-uns ! Vrai, venir tourner en ridicule les Degas, les Monet, les Pissarro, blaguer Berthe Morizot et Mary Cassatt, se tordre de rire devant les Caillebotte, les Renoir, les Gauguin et les Cézanne, quand on pond de la peinture pareille ! Je fais cependant tout mon possible pour trouver cela bien, je ne peux pas. Puis il y a des choses qui m’affligent. Ainsi voilà Gustave Moreau. J'ai une vive sympathie pour lui, mais il marche dans

une voie mauvaise. Les gens du monde se pâment devant Jacob et l'Ange , mais Gustave Moreau, qui est un convaincu, aura une influence déplorable sur notre temps. Il nous ramène à l’incompréhensible, nous qui voulons que tout se comprenne. 11 n’y a pas à dire, c’est lui qui tient le bon bout à l’heure actuelle, si bien que ce que l’on admire aujourd'hui dans Corot, ce n’est plus la certitude de l’étude faite sur nature, mais l’incertain du tableau fait dans l’atelier. »

Nous étions à la hauteur du pont des Invalides. Nous rencontrâmes Arsène Houssaye qui remonta avec nous vers les Champs-Elysées, ajournant sa visite à l'Exposition. La conversation vint sur les femmes et les femmes de l’Empire. On aime toujours à parler de sa jeunesse. Arsène Houssaye énuméra les beautés de ce temps. « Oui, dit Manet, la femme du second Empire a été le type d’une époque, comme le père Bertin a été le type de la bourgeoisie de i83o. Quel chef-d’œuvre que ce portrait du père Bertin !

— Oui, fit Houssaye, mais sec.

— Sec, sec, allons donc ! M. Ingres a choisi le père Bertin pour styliser une époque; il en a fait le bouddah de la bourgeoisie cossue, repue, triomphante. Les gens qui détruiront cela seront des Vandales. Vous parliez de femmes, Moi, je fi ai pas fait la femme du second Empire, mais celle de

LE COlilSEAU

(Pour l'illustration du conle d'Edgar Poe.)

PI. a -2

PORTRAIT DE L AVOCAT DE J O E Y (Collection du M. Maugras.)

depuis. Il y a d’ailleurs une étude, pas de femme, celle-là, qui m’a rudement intéressé, c’est l’étude d’après Desboutin. Je n’ai pas eu la prétention de résumer une époque, mais j’ai eu celle de peindre un type extraordinaire. Celui que je voudrais fixer sur la toile, c’est Victor Hugo. Je me contenterais même d’une seule séance pour une esquisse au pastel. Vous devriez, vous autres, arranger cela.

— Mais allez-y, fit Arsène Houssaye, Victor Hugo sera charmé de vous recevoir. »

On arriva, en devisant ainsi, à l’atelier.

« Qui est venu ? dit Manet à Aristide, le concierge.

— M. Leighton.

— Ah ! sir Frederick Leighton, le président de l’Académie Royale de Londres. Hier, il est déjà venu avec Henri Hecht qui me l'avait présenté quelques jours auparavant. J étais occupé à peindre d'après Mm0 Guillemet. Léon était sorti: cet illustre peintre me dérangeait. Il tournailla dans mon atelier, puis, s’arrêtant devant le Skating (PL 24), il me dit : « C’est très bien, mais ne pensez-vous « pas, monsieur Manet, que cela danse et que les « contours des figures ne sont pas assez arrêtés ? » Je lui répondis : « Cela ne danse pas, cela patine ; « mais vous avez raison, cela remue, et quand les « gens remuent, je ne peux pas faire qu'ils soient « figés sur la toile. On m’a dit d’ailleurs, monsieur,

« que les contours de Y Olympia étaient trop arrête tés. Gela se compense. » Il comprit qu’il m’agacait, il partit. Pourquoi est-il revenu aujourd’hui ? Il n’a rien dit? »

Aristide, avec un parfait sang-froid :

« Il n'était pas seul, monsieur, il était avec un sculpteur, je crois, parce que cette personne a demandé s’il y avait des sculpteurs dans la maison. Je lui ai dit que non, qu’il n’y avait que des peintres, vous, M. Dupray, M. Neymark, M. Yarz. Ils seraient bien allés chez ces messieurs, mais ceux-ci étaient sortis. »

Bien qu’Aristide eût dit que ces membres étrangers des jurys de l’Exposition Universelle étaient venus pour voir indifféremment les artistes qui habitaient la maison, Manet eut un mouvement de contentement en pensant que s’il n’était pas au Champ de Mars, où on n’avait point voulu l’admettre, on venait du Champ de Mars pour le voir.

Arsène Houssaye était entré dans l’atelier.

« Tiens, fit-il, quel est ce grand portrait à l’huile ?

— C’est le portrait de Mlle Lemonnier.

— Eh bien, à votre place, Manet, je n’y donnerais pas une touche de plus.

— A ce propos, dit Manet, cela a toujours été ma grande préoccupation, obtenir des séances régulières. Quand je commence quelque chose,

je tremble en pensant que le modèle me fera défaut, que je ne le reverrai plus aussi souvent que je voudrais le revoir et dans les conditions où je voudrais le revoir. On vient, on pose, puis 011 s’en va, se disant : « Il finira bien tout seul. » Eh bien, non, on ne finit rien tout seul, d autant qu’on ne finit que le jour même où on commence, mais qu il faut recommencer souvent et qu’alors il faut beaucoup de jours.

« Ah ! il y en a, en revanche, qui reviennent quand je ne les appelle pas, me demandant de retoucher, ce à quoi je ne consens pas. Gabaner, le compositeur, a été, lui, le modèle des modèles.

« C’était l’être le plus imprévu, le plus bizarre que j’aie rencontré, et plein de talent d’ailleurs. Sa symphonie du Pâté , c'était aussi beau qu’une toile de primitif. Il l avait composée pendant le siège de Paris, demeurant enfermé dans un petit entresol, où il avait réussi à faire entrer un piano à queue, acheté par lui à l’aide des modestes ressources que lui avait values l’héritage de son père, son père qui était, disait-il, un petit homme comme Napoléon Ier, mais moins lune. Quand il eut fini le Pâté , il sortit et, entendant le bruit que faisait le bombardement de Paris, il s’écria : « Mais qu est-ce que c’est que ce vacarme? — Ce sont les Allemands qui bombardent Paris, lui dit quelqu’un. — Ah ! je croyais que c’étaient d’autres peuples. »

« Oui, fît Arsène Houssaye, c’était un fou.

— Fou, soit, mais je ne médis pas des fous, moi, j’aime les fous. J’ai connu à l’atelier un brave garçon qui s’appelait Boyer. Il était doué plus que pas un de nous. Un matin, il se réveilla à côté de sa maîtresse morte pendant la nuit de la rupture d’un anévrisme. Durant deux jours, il demeura comme hébété. En sortant du cimetière, il monta dans une voiture de deuil et dit au cocher : « Aux « Tuileries. » Puis il se mit à saluer les passants à la portière, affirmant qu’il était le vice-roi du Népaul. Quand j’allais le voir à Bicêtre, il était d’une gaîté inépuisable. Le jour de sa mort, ses dernières paroles ont été des paroles de reconnaissance pour le gouvernement qui lui avait assigné une aussi magnifique résidence. Pauvre garçon 1

— Folie des grandeurs dit Arsène Houssaye.

— Soit, répliqua Manet, mais il y aurait un beau livre à écrire sur les grandeurs de la folie, car il n'y a pas à dire, un siècle qui a produit des fous comme Gérard de Nerval, Villiers de l’Isle-Adam, Verlaine et d'autres, est un siècle assez chic. »

Manet exposa au Salon de 1879 Dans la serre (PI. 25) et En bateau. Le soir du 14 juillet, je l'emmenai à la fête que Gambetta donnait au Palais Bourbon et qui fut un événement considérable. Le concert réunissait les noms de Mrae Miolan-Carvalho dans la romance de Chérubin, de Faure dans Pair du Siège de Corinthe , de Talazac dans Joseph et de Mme Bilbaut-Vauchelet dans le Pré aux Clercs. Un très beau ballet de l'époque du Directoire fut également très applaudi. « Tous les chefs de l’armée étaient là, et au premier rang les généraux Clinchamp, Campenon, Faire, de Galliffet, Saussier, Gresley, Davout, Billot, deLassalle, Sée, de Colomb, Schneegans, de Langourian, Bouillé, Pittié, etc. Toutes les Académies, toutes les Facultés, toutes les Ecoles, les sciences, les arts, les lettres étaient représentés par leurs plus brillantes personnalités. Et quant à la politique, elle était là au grand complet, groupant en cette unique et rayonnante soirée toutes les forces républicaines autour du grand tribun qui semblait vraiment porter la Répu-

blique sur ses épaules Gambetta était radieux.

Le succès de cette fête splendide lui allait au cœur. Sur le perron du jardin, il contemplait avec ravissement cette foule enthousiaste, cordiale, affectueuse, qui pour un peu l’aurait acclamé. Son vieil ami Spuller s’approcha et lui dit : « C'est un triomphe. — Oui, répondit Gambetta, c’est le triomphe de la République. »

Manet revint charmé. Peu auparavant, il avait adressé au Préfet de la Seine la lettre suivante :

Monsieur le Préfet,

J'ai l’honneur de soumettre à votre haute approbation le projet suivant pour la décoration de la salle des séances du Conseil municipal du nouvel Hôtel de Ville de Paris : Peindre une série de compositions représentant, pour me servir d’une expression aujourd’hui consacrée et qui peint bien ma pensée « le Ventre de Paris », avec les diverses corporations se mouvant dans leur milieu, la vie publique et commerciale de nos jours. J’aurais Paris- Halles, Paris-Chemins de fer, Paris-Pont, Paris-Souterrain, Paris-Courses et Jardins.

Pour le plafond, une galerie autour de la laquelle circuleraient dans des mouvements appropriés tous les hommes vivants qui, dans l’élément civil, ont contribué ou contribuent à la grandeur et à la richesse de Paris.

Veuillez agréer, etc.

Édouard Mainet,

Artiste peintre, né à Paris,

77, rue d Amsterdam.

Manet avait toute sa vie caressé le projet de faire une grande œuvre décorative moderne. On ne le lui permit pas. « Peindre la vie de Paris dans la maison de Paris, disait-il, allons donc ! L'allégorie, tout d’abord. Les vins de France, par exemple. Le vin de Bourgogne représenté par une femme brune, le vin de Bordeaux par une femme châtain, le vin de Champagne par une femme blonde. Ou bien encore Mercure et son caducée et autres balivernes. Puis l’histoire de Paris, l'histoire du passé, bien entendu, comme qui dirait l’Ancien Testament. Quant au Nouveau, bernique! Et cependant quel intérêt n’auraient pas plus tard les portraits des hommes qui gèrent actuellement les affaires de la ville ! Lorsque nous allons à Amsterdam, le tableau des Syndics nous empoigne. Pourquoi ? parce que c’est l’impression vraie d’une chose vue. Mais aujourd’hui on fait, paraît-il, des monuments pour y reconstituer l'histoire antédiluvienne. Cuvier est le dieu.

« On devrait cependant avoir des yeux pour voir. Est-il, je te le demande, rien de plus vivant que le groupe de la Danse de Carpeaux sur la façade de 1 Opéra ? Comme cette admirable modernité détonne au milieu de ce qui l’entoure et comme on voudrait pouvoir enlever tout ce qui est derrière !

— Y compris les peintures de Baudry ? fis-je en souriant.

— Surtout les peintures de Baudry. Baudry est malheureux parce que le foyer de l’Opéra est sombre et que l’on ne voit pas ses peintures. Il serait bien plus malheureux encore, si on les voyait. Il a trop d’esprit pour ne pas comprendre qu elles ne sont pas là à leur place. Mais quand je dis enlever les choses déplaisantes, c’est une manière de parler ; je suis au contraire d’avis de tout respecter, mais de mettre les choses dans leur cadre véritable.

« Tiens, c’est Degas qui aurait dû peindre le foyer de l’Opéra, Degas après Sémiramis s’entend. Il aurait fait là une série de chefs-d’œuvre impérissables, à une condition toutefois, c’est que M. Charles Garnier eût consenti à laisser entrer la lumière dans le foyer de l’Opéra. Ah ! les architectes de notre temps, merveilleux par certains côtés de leur talent, mais trop défiants du grand air. »

Puisque l’occasion m’en est offerte par cette conversation avec Manet, je voudrais dire ici quelques mots de Paul Baudry qu’il faut louer d’avoir remis en honneur ce grand art de la peinture décorative, très injustement sacrifié par le commencement du xixe siècle. Je ne sais pour ma part rien, même dans les grands metteurs en scène cluxviiie, qui séduise davantage que cette délicieuse improvisation sur les Heures du Jour, rien qui soit

PI. li

POLICHINELLE (Lithographie en couleurs.)

Phot. Durand-Ruel.

LE SKATIXL

d’une expression plus puissante que le beau carton où il nous a décrit le jeu des Saisons. Ce qui caractérise d’ailleurs l’œuvre tout entière deBaudry, ce qui la fait bien complètement française, c’est sa parfaite sincérité. Il était par excellence un homme de bonne foi. Cette sincérité, cette bonne foi, il les portait écrites sur son visage. Il possédait une de ces physionomies qu'on lit du premier coup et qui dessinait en des traits nettement accusés et d’une réelle beauté la fierté, l'indépendance, le courage. A cet égard, il avait de qui tenir, car il était de ce petit coin de Vendée dont César appelait les habitants la mala gens , parce qu’il n’avait pu réussir à les soumettre.

En 1882, pendant ma présidence de l’Union centrale des Arts décoratifs, celle-ci organisa une exposition d’œuvres de Baudry. L’artiste m'adressa la lettre suivante :

Monsieur le Président,

Voudriez-vous être l’obligeant interprète de mes sentiments de sincère gratitude auprès du Comité de l'Union centrale des Arts décoratifs.

C’est grâce à cette association si chaleureusement dévouée aux choses de l’art que j’ai pu offrir au public certaines de mes œuvres réunies en un même lieu ; c’est encore grâce à elle que j’ai recueilli le précieux honneur de cette exposition sans avoir ma part des peines et des sacrifices qu elle a entraînés.

Je garderai du sympathique appui que l’Union centrale m’a donné et de mes affectueux rapports avec les membres du Comité un souvenir durable et reconnaissant. Et je vous prie, Monsieur le Président, d’agréer pour vous-même l'assurance de mon profond dévouement.

Paul Bauduy.

Paris, 18 décembre 188a.

Pour en revenir à l Hôtel de Ville, il est certain que les conseillers municipaux qui ont procédé à la répartition de la décoration entre des artistes hiérarchisés se sont montrés attardés en matière d’art. Leurs commandes de peinture et de sculpture pour l’intérieur et l'extérieur du monument constituent la plus étrange bouillabaisse qui se puisse rêver. Les réalités y coudoient les rêveries et les allégories. Au milieu de ce débordement de productions de toutes sortes, on se sentirait affolé si, de temps en temps, un morceau de sculpture bien venu ou une toile supérieure ne permettait à votre œil de se reposer, à votre cerveau de retrouver le calme.

En cette même année 1879 le bruit courut que Manet et Zola étaient brouillés. Le second écrivit au premier la lettre suivante : « Mon cher ami, j’ai lu avec stupéfaction la note du Figaro , annonçant que j’ai rompu avec vous et je tiens à vous envoyer une bonne poignée de mains. La traduction du

passage cité n’est pas exacte ; on force d’ailleurs le sens du morceau. J’ai parlé de vous en Russie comme j’en parle en France depuis treize ans, avec une solide sympathie pour votre talent et votre personne. Votre bien dévoué, Emile Zola. »

« J’ai connu, a écrit ce dernier, Manet en 186G. Il avait alors trente-trois ans et habitait un grand atelier délabré, dans la plaine Monceau. Il était déjà en pleine lutte. Des tableaux exposés chez Martinet et surtout son envoi au Salon des refusés de i863 avaient ameuté contre lui toute la critique. On criait sans comprendre. C’est, à coup sûr, l’époque où le peintre a entassé les toiles avec le plus de conviction et de force. Je le revois rayonnant de confiance, raillant les railleurs, toujours au travail, décidé à conquérir Paris. 11 avait eu une jeunesse tourmentée, des brouilles avec son père, un magistrat que la peinture inquiétait, puis le coup de tête d’un voyage en Amérique, puis des années perdues à Paris, un stage dans l’atelier de Couture, une lente et pénible recherche de sa personnalité. Il semblait n’avoir commencé à voir clair qu’après avoir rompu toute discipline. Dès lors il s’était mis franchement en face de la nature, il n'avait plus eu d’autre maître. Au demeurant, un Parisien adorant le monde, d’une élégance fine et spirituelle, qui riait beaucoup lorsque les chroniqueurs le représentaient en rapin débraillé. »

Ces lignes sont empruntées à la préface du catalogue de l’Exposition des œuvres de Manet en 1 884 - Dans cette préface, Emile Zola parle du Bon Bock qui « fut loué par tout le monde » et « où la note originale de l’artiste se tempérait d’une habileté qui désarmait le public ». J aurais dû, quand, plus haut, j’ai mentionné cette œuvre, dire qu’elle valut à Manet une lettre qui l’amusa fort. Voici cette lettre :

Monsieur,

Je me permets de vous écrire, bien que n’ayant pas l’honneur d’être connu de vous. Voici à quel sujet.

Je ne sais si vous avez appris que dans la Revue intitulée : Forte en gueule, jouée actuellement au théâtre du Château d’Eau, votre tableau du Bon Bock est représenté d'une manière vivante, et comme je suis l’interprète de cette charmante toile, je viens vous prier, monsieur, de vouloir bien, après que vous aurez vu la pièce, avoir l’obligeance de me faire connaître vos observations, car je serais très désireux de représenter avec la plus scrupuleuse exactitude la pose du personnage de votre joli tableau. J’ai tout lieu de croire que je m’en rendrais digne.

Veuillez agréer, monsieur, l’expression de ma considération distinguée.

M. Francisque.

Choriste au théâtre du Château d'Eau.

Pendant le cours de cette année 1879, Manet était hanté par deux idées fixes, faire une œuvre de plein air, mais de complet plein air, où les

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traits des personnages se fondraient, selon son expression, dans les vibrations de l’atmosphère, quelque chose de plus vibrant encore que le Skating ou la barque d ' Argenteuil, et enlever mon portrait sur une toile blanche non préparée, en une seule séance. Il entreprenait donc en même temps le Père Lathuille , qui est peut-être l’œuvre la plus étonnante qu’il ait faite, et mon portrait. Après avoir usé sept ou huit toiles, le portrait venait d’un seul coup (PI. 26) . Les mains et certaines parties du fond étaient seules réservées. Le soir où il termina ce portrait, il le retourna, ne voulant le montrer à personne avant qu’il fût encadré.

« Il faut le cadre, répétait-il, en se promenant gaiement dans son atelier. Sans le cadre, la peinture perd cent pour cent. Voici, ça y est, cette fois, et comme cela tourne dans le fond ! Je terminerai demain. La main dans le gant n’est qu'indiquée. Avec trois coups, pique, pique, pique, on la sentira. »

Nous allâmes dîner chez le père Lathuille. « Hein ! fit-il, je vais en avoir un Salon pour l’année prochaine ! J avais rêvé Ellen André pour la femme du tableau du père Lathuille : nous avions même commencé. Et puis elle n’est plus venue. Pourvu que ces nombrilisés ne me jettent pas à la porte ou que, après m’avoir reçu, ils ne me perchent pas sous les combles ! »

Manet eut un grand succès au Salon de 1880. Le jury hésita à lui donner une seconde médaille : il ne la lui donna pas.

Manet m’écrivit :

Voici, mon cher ami, trois semaines que ton portrait est au Salon, mal exposé sur un pan coupé près d’une porte et encore plus mal jugé. Mais c’est mon lot d’être vilipendé et je prends la chose avec philosophie. On ne saurait cependant croire, mon cher ami, combien il est malaisé de camper une figure seule sur une toile et de concentrer sur cette seule et unique figure tout l’intérêt, sans qu’elle cesse d’être vivante et pleine. Faire deux figures qui puisent leur attraction dans la dualité des personnages est à côté de cela un jeu d’enfant. Ah ! le portrait au chapeau, où tout, disait-on, était bleu ! Eh bien, je les attends. Je ne verrai pas cela, moi. Mais après moi on reconnaîtra que j’ai vu juste et pensé juste. Ton portrait est une oeuvre sincère par excellence. Je me souviens comme si c’était hier de la façon rapide et sommaire dont j’ai traité le gant de la main dégantée. Et quand tu m’as dit à ce moment : « Je t’en prie, pas un trait de plus », je sentais que nous étions si parfaitement d’accord que je n’ai pu résister au désir de t’embrasser.

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Ah! pourvu que plus tard on n’ait pas la fantaisie de coller ce portrait dans une collection publique ! 1 J’ai toujours eu en horreur cette manie d’entasser les œuvres d art sans laisser de jour entre les cadres, comme on met les dernières nouveautés sur les rayons des magasins «à la mode. Enfin, qui vivra verra. A la fortune du destin.

A toi,

Ed. Manet.

Guillemet lui avait écrit : « Vos deux tableaux ont été vus du jury. Le portrait de Proust est vraiment très beau. Quant au tableau, il est d'une lumière étonnante. » De Théodore Duret il avait reçu cette lettre : « Mon cher Manet, je sors du Salon et ne veux pas perdre un instant pour vous envoyer mon compliment. Votre portrait de Proust est une des meilleures choses que vous ayez peintes, ferme et en même temps souple et enlevé. La pose est excellente ; elle était difficile à attraper. » Mais le Salon lui avait été une déception. Un matin qu’il nous faisait part chez Gambetta de sa contrariété, nous décidâmes pourle distraire, d’aller voir dans son cabinet Louis de Ronchaud, qui était directeur du Louvre. De Ronchaud avait un album de dessins des maîtres italiens que Manet désirait voir depuis longtemps. Manet feuilleta

1 Le portrait d’Antonin Proust est actuellement dans la collection du baron Vitta, homme de grand cœur et amateur du goût le plus sûr et le plus (in.

silencieusement cet album qui renfermait des dessins de Filippo JLippi , de Botticelli, du Perugin, de Mantegna et de Carpaccio.

« Je vous dois, dit-il à Gambetta en sortant, d’avoir passé une des plus délicieuses matinées de ma vie. Il me semblait que j’étais avec eux tout en étant avec vous.

— Ma joie à moi, répliqua Gambetta, a surtout été de vous donner une joie, mon cher ami. »

Nous quittâmes Manet sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois. « Il serait impossible d’imaginer, me dit Gambetta, quelque chose de plus éloquent que Manet feuilletant les dessins de cet album du Louvre. Il n’a rien dit et j’ai tout entendu. »

C’est la dernière fois, je crois, que Gambetta et Manet passèrent un assez long temps ensemble. Ils se sont rencontrés depuis, à la fin de 1881 et au commencement de 1882, mais ils n’eurent à ces moments-là que des entrevues très courtes. Peutêtre convient-il de dire ici quelques mots du goût très vif qu’avait Gambetta pour les arts. « J’ai toujours regretté, disait-il un jour à Jules Claretie, de n’avoir pas fait un Salon. » L’expression de ce regret permet de ne pas ajouter foi à ce qu'on a dit d’un Salon publié par Gambetta dans le journal de Gregory Ganesco. Mais si l’illustre homme d’Etat n’a pas fait un Salon, il a parlé tous ceux

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