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PORTRAIT D ANTON I N PROUST (Collection du Biron Villa.)
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qui se sont succédé pendant vingt ans. Voici, d'ailleurs, quelles étaient en matière d’art ses opinions.
Il avait une préférence marquée pour l'expression artistique vierge et sincère. Il était bien plus attiré par les Egyptiens et par les Assyriens que par les Grecs et les Romains. Et nos primitifs l'enthousiasmaient. Il ne se lassait pas d'admirer les Rembrandt, les Velasquez, les Hais. Dans les modernes, il mettait en première ligne Chardin, Houdon, Géricault, Rude, Courbet. Si le génie inventif de Delacroix le séduisait, il tenait Corot pour le chef des voyants.
Il avait une sympathie particulière pour Meissonier et cette sympathie était venue à la suite d’une démarche très patriotique que Meissonier avait faite auprès de lui pour lui demander d'obtenir de M. Thiers que l'on envoyât à l’Exposition de Vienne au lendemain de nos désastres une partie des tableaux de nos musées. Et Gambetta répétait volontiers que Manet s’était montré sévère pour Meissonier en disant devant le tableau des Cuirassiers : « Tout est en fer, excepté les cuirasses. » Mais cela n’avait aucunement troublé ses bons rapports avec Manet.
On me permettra de parler de Meissonier, puisque son nom vient encore dans mon récit. Meissonier s’est peint en patricien de Venise. Il
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aimait Venise où il s’installait chaque année pendant plusieurs mois dans une petite maison du quai des Esclavons. Il avait en outre le goût des accoutrements du temps passé. Ce portrait a été visiblement fait par l’artiste avec la volonté de mettre en valeur les deux auxiliaires principaux de son génie, l’œil et la main : l’œil avec son large développement, sa limpidité, son éclat, la main fine, délicate, aux doigts souples et déliés.
Le portrait dissimule la taille de Meissonier, dont l'exiguïté a fait le chagrin de toute sa vie. Le peintre de I8ià était tellement affligé d’être petit qu'il avait coutume de se redresser, de se cambrer et de marcher avec des déhanchements espagnols dans l’espoir de paraître un peu plus grand. S’il cherchait à dissimuler sa petite taille, il avait la coquetterie de sa longue barbe qu'il a dessinée dans ce portrait en imprimant à chacun des mouvements de celle-ci une recherche de style quelque peu exagérée. Ce culte pour sa barbe était d’ailleurs tel que, pour la mettre à l’abri de la poussière, il l’enfermait en voyage dans un gilet boutonné jusqu’au menton, ce qui en de pareils moments gênait quelque peu la facilité de son élocution. Personne n’a oublié Meissonier s’avançant, en 1878, du fond du Palais de l’Industrie, à la tête de la section des Beaux-Arts, et gravissant l’estrade au haut de laquelle le Président de la Répu-
blique distribuait les récompenses de l’Exposition Universelle. Il était vraiment superbe, mais on lui pardonnait l'affectation de sa démarche en songeant à la bonté excessive de l’homme, à tout ce qu’il y avait de cœur et d'amour profond de son pays dans ce petit corps.
Il est un mot qui est souvent revenu à la bouche de ceux qui ont parlé sur sa tombe. Ce mot est probité. Tout Meissonier est dans ce mot. Il n’y a point eu d’homme meilleur, plus prompt à se réjouir des succès des autres artistes, plus accessible à l’affliction de ceux qu’il avait connus, plus pénétré dans tous ses actes du sentiment rigoureux de l’honnêteté. On écrirait des pages si l’on voulait rapporter les faits qui signalent ces rares vertus. Et avec quelle bonne humeur il parlait de lui ! « Au début de ma vie, je m’étais juré trois choses, me disait-il : de ne jamais me marier, de ne jamais construire et de me confiner dans la pratique de mon art. Je me suis marié deux fois, je n'ai jamais cessé de construire, et il m’est impossible de me distraire de ce qui intéresse mon pays. Et croyez bien que la politique m’a toujours laissé froid. Mais le moyen d'oublier, dans les temps où nous vivons, que l'on est citoyen français et que, à ce titre, on a des devoirs ? »
Je viens de dire qu’il était prompt à se réjouir des succès des autres artistes. Malgré toute sa
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sévérité, qui allait jusqu’à l'exclusivisme quand il parlait de certains peintres dont il ne voulait pas admettre la valeur parce qu'il ne les comprenait pas, nul n'était plus joyeux que lui quand il reconnaissait chez un artiste jeune les gages que donnait son talent présent et les promesses que ce talent réservait pour l’avenir. Je l’ai vu demeurer devant un dessin de Dagnan, en analyser toutes les qualités et parler à ce propos avec joie et même avec enthousiasme de cette glorieuse école française qui s’est montrée si constamment éprise de la vérité et qui poursuit sa tâche avec une si noble persistance. S’il ne rectifia pas complètement ses premiers jugements sur l’école dont Manet a été l’initiateur, il adoucit sensiblement la violence de ses appréciations. Le tableau de Besnard, le Soir cle la vie , l’avait même tellement impressionnéqu’il confessait cette impression à tout venant avec la loyauté qu’il apportait en toutes choses.
Au sujet de sa sensibilité devant les malheurs de ceux qu’il avait connus, je ne citerai qu’un fait qui l'honore beaucoup. Il avait peint une étude d’après le prince impérial. Le prince impérial mourut, et spontanément il envoya cette étude à la mère affligée. Le remercia-t-elle? Je l’ignore.
Quant au sentiment rigoureux de l'honnêteté, je le répète, la vie tout entière de Meissonier reflète ce sentiment. Voici une anecdote qui marque en
même temps l ardent patriotisme dont il a donné tant de preuves. Un de mes amis, qui habitait Hambourg, un Danois, avait acquis un panneau de Meissonier représentant un jardinier tenant au bras un panier de fruits. Mon ami avait des doutes, parfaitement injustifiables d’ailleurs, sur l’authenticité du tableau. Il me pria daller avec lui demander à Meissonier d’attester cette authenticité. « Voyons, me dit Meissonier, quand je l’eus informé du but de notre visite, voyons si vous vous êtes trompé en affirmant que ce tableau est une de mes meilleures choses. » Il développa le journal qui entourait le panneau et s’exclama, rappelant que c'était une étude qu'il avait faite en 1869 à Antibes, d'après son jardinier, et qu’il tenait cette étude pour un des morceaux qu’il avait peints avec le plus d’amour. « Vous me demandez, ajouta-t-il, si cela est bien de moi », et, prenant alors une plume, il mit au dos et dans toute la largeur du panneau une note qui relatait les circonstances dans lesquelles il avait peint son jardinier d'Antibes. Quelques jours après, je le rencontrai et il me dit avec un accent de tristesse : « Votre ami est charmant, mais, hélas ! Hambourg est en Allemagne. »
Je garde une profonde admiration pour le caractère de Meissonier. En dépit de certaines vivacités, fort excusables le plus souventetqui n’affectaient
en rien le fond de sa pensée, l’homme était d une bonté inépuisable. A combien de familles d’artistes malheureux le don fait par Meissonier d'une étude ou d’un croquis a évité la misère ! Et avec quel empressement il répondait à tous les appels de la charité, d’où qu’ils vinssent, pourvu qu’il y eût un Français à secourir! On peut étudier la peinture de Meissonier à la loupe pour en signaler les défauts. Il suffit de regarder l’homme à l’œil nu pour le trouver irréprochable.
Mais n’est-il pas temps de revenir à Manet? Il exposa au Salon de 1881 le Portrait de Pertuiset (PI. 27) et celui de Rochefort. Duez lui écrivit : « Mon cher Manet, je voulais vous écrire aussitôt votre tour passé au jury. Mais Gervex m’ayant dit qu’il allait passer chez vous, je n’en ai rien fait. J’arrive donc bien tard pour vous féliciter non pas de votre réception, mais des discussions auxquelles votre nom a donné lieu. Je vous assure que les jeunes ont bien donné. Votre Rochefort a passé avec un n° 2, ce qui est excellent, et le Pertuiset n’a pas été trop dur à décrocher, à part quelques grincements de dents. La morale de tout ceci est consolante pour vous. Elle prouve que vous êtes vivant et bien vivant. Je suis heureux de cette occasion, mon cher Manet, pour vous témoigner de nouveau toute ma sympathie. »
Manet obtint une seconde médaille. Ceux qui
votèrent pour lui furent Lavieille, Vollon, Duez, Cazin, Gervex, Garolus Duran, Bin, Roll, Feyen- Perrin, Vuillefroy, Guillemet, Emile Lévy, Lansyer, Lalanne, llcnner, de Neuville, Guillaumet. Manet était hors concours.
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Portrait of a Young Girl. By Edouard Manet.
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Dès ce moment, il commençait à ressentir les atteintes du mal qui devait remporter. La souffrance physique influait souvent sur son caractère et paralysait son travail. Il se montrait sévère pour ceux de ses camarades qu’il aimait le plus. Sans se croire malade, il suivait consciencieusement un traitement de douches que lui avait prescrit le Dr Siredey à l’établissement Beni-Barde. « Quand les Beni-Bardeuses, disait-il en souriant, me verront descendre les marches de la piscine en rigolant, je serai hors d’affaire, et cela ne tardera pas. »
Cependant dès qu’il se sentait moins libre en ses mouvements, il se laissait aller à des réflexions amères, mais ces réflexions étaient de courte durée. Il suffisait de la vue d’une fleur pour lui rendre toute sa gaieté. « Je voudrais les peindre toutes », s’écriait-il.
Il passa une journée en extase devant des étoffes que déroulait Mme Derot. Le lendemain, c’étaient les chapeaux d’une modiste célèbre, Mme Virot,
POItTliAIT DE PEUT CI SET
Phot. Durand-Ruel.