LE PRINTEMPS
qui l'enthousiasmaient. Il voulait composer une toilette pour Jeanne, qui est devenue depuis au théâtre Mlle Demarsy et d’après laquelle il a peint cette toile exquise, le Printemps (PI. 28). En entrant chez Mme Virot, qui était accoudée à la cheminée avec un fichu à la Marie-Antoinette et un arrangement de dentelles faisant valoir la blancheur de ses cheveux: « Sapristi, madame, s’écriat-il, vous avez une belle tête pour monter à l’échafaud. »
Il eut toutefois, ce jour-là, chez Mme Virot un mouvement de contrariété. Sur l’offre d’une chaise qu elle lui lit, en le voyant s’appuyer sur sa canne :
« Je n’ai que faire d’une chaise, dit-il, je ne suis pas impotent. »
A vrai dire, il souffrait, mais sa fierté se refusait à confesser sa souffrance.
En revenant à la rue d’Amsterdam, il ne tarissait pas sur la splendeur des choses qu’il avait vues chez Mmc Virot. Puis gaiement :
« Vouloir me faire passer pour un cul-de-jatte devant toutes les femmes qui étaient là! Ah! les femmes. Hier, j’en ai rencontré une sur le pont de l’Europe. Elle marchait comme savent marcher les Parisiennes, mais avec quelque chose de plus enlevé. Je la ferais de souvenir, car il y a des choses qui me restent gravées dans la cervelle.
Tiens, je tracerais une planche de la fête qu’a donnée Gambetta au Palais Bourbon. »
Tout en disant cela, il esquissait sur une toile préparée pour le pastel une silhouette de femme. Puis tout à coup il effaça : ce Ce n’est pas cela, dit-il. On ne fait décidément rien sans la nature. »
— Ce que tu me dis de la persistance des impressions est cependant si vrai, lui fis-je observer, que lorsque Corot vint pour faire une étude du port à La Rochelle, où il logeait chez son ami, le banquier Théophile Bahut, après avoir travaillé en plein air, il peignait au retour sur les panneaux de la salle à manger ce qu’il avait observé, et cela sans recourir à ses études.
— Oui, bon pour le paysage, mais une figure de souvenir, jamais de la vie. Ah! une figure, je vais en faire une après le Printemps . Je ferai Y Automne, d’après Méry Laurent. Je suis allé lui parler de cela hier. Elle s’est fait faire une pelisse. Quelle pelisse, mon ami, d’un brun fauve avec une doublure vieil or. J’étais médusé. J ai quitté Méry Laurent en lui disant : « Quand cette pelisse sera usée, vous me la laisserez. » Elle me l’a promis, cela me fera un rude fond pour des choses que je rêve.
A la fin de Tannée 1881, le cabinet Gambetta fut formé. J’y entrai comme ministre des Arts. Le ministère des Arts avait été établi sur cette base
que l'état ne devait être que l’arbitre en matière d’art, qu’il avait pour mission d’aider toutes les initiatives à se produire, mais en n'attribuant exclusivement sa protection à personne. C'était là un régime de liberté peu conforme à nos habitudes despotiques. Il sembla à ce moment au plus grand nombre que si la France avait eu dans le monde l influence artistique que l'on sait, elle la devait à son système uniforme d’enseignement, que par suite l'Ecole des Beaux-Arts, loin d'être ouverte à tous ceux qui y seraient venus puiser lesseulsprincipes de l’art, était tenue de n’admettre que les seuls élèves ou professeurs que l’Etat choisirait pour enseigner ou pour apprendre et que là on apprendrait tout, depuis la manière de dessiner jusqu’à celle dépeindre, de sculpter, de graver et de dresser des plans d’architecture.
Peu de temps après que le Conseil supérieur de l'Ecole des Beaux-Arts eût émis un vote par lequel il reconnaissait que l’existence des ateliers gratuits de l'Ecole constituait une concurrence préjudiciable aux efforts qui pourraient être faits en dehors d’elle, il revint surcevote, le ministère des Arts ayant disparu, et les choses marchèrent comme auparavant, règlements, jurys, médailles, distributions de commandes. Tous les artistes, à de rares exceptions près, se remirent au travail, les yeux toujours fixés, selon l’expression de Cas-
tagnary, sur le pouvoir central, cherchant à attirer sur eux un regard bienveillant de l un des fonctionnaires préposés à un degré quelconque à la direction des Arts.
La discipline républicaine a fait place à la discipline monarchique. 11 est permis de croire que sous un prince intelligent, ce qui s’était rencontré jadis dans les petits Etats italiens, l’opinion éclairée d’un seul avait pu rendre à l’art des services qu'il est malaisé d’attendre d’un groupement de personnes toutes assurément disposées à bien faire, mais n’ayant souvent pas les connaissances nécessaires pour discerner le mérite, ou mues, en dépit de l’opinion du fabuliste, par le désir de contenter tout le monde.
Le ministère des Arts n’eut qu’une existence très brève. Je pus cependant soumettre à la signature du Président de la République un décret qui nommait chevaliers de la Légion d’honneur Manet, Luc-Olivier Merson, Philippe Gille, Faure, Ferdinand Poise, Albert Lefeuvre, Bracquemond, l’architecte Soty et le forgeron d’art Boulanger. Emile Augier recevait la plaque de grand-officier et Gustave Moreau devenait officier.
Manet, dont le mal s’aggravait et qui commençait à s’inquiéter, vint me voir, accompagné de son beau-frère Léon Leenhoff. Il était heureux comme un enfant d’avoir enfin cette croix de la
Légion d’honneur qu’il avait tant désirée, et il confessait naïvement sa joie. Il n’avait que des paroles aimables pour ceux de ses confrères qui lui avaient donné une médaille, et en particulier pour Alphonse de Neuville. Celui-ci lui avait écrit : « Ma motion de faire des propositions pour la croix n’a pas été adoptée par nos camarades. Ils craignent que les propositions fassent plus de tort que de bien aux artistes proposés. Aussi allons-nous essayer de tourner la difficulté en vous mettant hors concours tout de suite par une médaille de 2e classe ; il n’y en a pas de première sur nos listes de cette année. Vous pourrez ainsi être décoré tout de suite, ce qui pourra esbrouffer beaucoup de bourgeois, mais ce que nous reconnaîtrons, nous, comme une justice rendue à la sincérité et à la personnalité de votre talent. Votre ami dévoué, Alphonse de Neuville. »
Malgré sa souffrance, Manet était allé rendre visite à ceux qui avaient voté pour lui. 11 ne savait comment m’exprimer sa reconnaissance pour cette croix qui le rendait si heureux. Je lui disais : « Tes confrères ont fait leur devoir. Le gouvernement a fait le sien. A vrai dire, il a failli ne pas faire son devoir, M. Grévy n’était pas très chaud pour toi, mais Gambetta a tranché la question en conseil, en disant : « Il est bien entendu, monsieur le Président, que chaque ministre
demeure maître de ses croix dans son département. » Mais les médailles, la croix, qu’est-ce que cela signifie ? Dans cent ans, on ne se demandera pas si Manet a été médaillé et décoré. On ne verra que l’œuvre de celui qui dans notre temps a été le seul à n’avoir pas l’ambition de colorer la couleur et de dessiner le dessin, et qui a voulu s’en tenir à ce qui est. Et ce qui est bigrement difficile à rendre. Mais, pour employer une expression de ton ancien métier de marin, tu as toujours navigué au plus près. Il ne faut d’ailleurs pas calomnier la nature humaine. Quand le temps aura dissipé les passions, quand il aura fait justice des engouements, le jugement des hommes reprendra son équilibre.
— L’heure de la justice, me dit-il tristement, cette heure qui fait que nous ne commençons à vivre que quand nous sommes morts, je la connais, celle-là. »
Au cours de l’année 1882, pendant laquelle il exposa au Salon — et ce fut son dernier envoi — un Bat ’ aux Folies-Bergères (PI. 29) et le Printemps, nos entretiens étaient plus fréquents. Dès que j’avais un instant de liberté je montais à la rue d’Amsterdam. Là, dans batelier, nous revivions les jours du passé.
Manet parlait — c’était son sujet favori de conversation — de ses voyages à la mer, de la Hol-