‹ Edouard Manet, souvenirsChapitre 16 sur 20 · JI · texte numérisé non relu

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lande, del Italie, de l'Espagne. Du café Guerbois il ne disait presque rien.

Par instant, il s’emportait contre Aristide. 11 en voulait à celui-ci de sa robuste santé. « Cet être-là, disait-il, a épousé sa mère nourricière. C'est un étalon. Je sais qu il m’est très dévoué. Léon lui dirait d’aller à la Butte-Montmartre sur les mains qu'il le ferait pour m’être agréable, mais il a trop de santé. Il m’exaspère. »

Les journées se passaient, pénibles pour ses amis. Il travaillait cependant, tandis que chacun s’efforcait de le distraire. Un jour, Mallarmé entra avec son chien Saladin. « Pas de bêtises, Mallarmé, votre chien va me crever pour trente mille francs de toiles. » Le chien fut mis dehors.

Un après-midi, nous étions réunis en assez grand nombre dans l’atelier de la rue d’Amsterdam. Le Dr Siredey vint donner une consultation à Manet. Quand il prit congé, je l’accompagnai et nous demeurâmes assez longtemps dans la cour. A mon retour, Manet me tira à part et me demanda ce que m’avait dit Siredey sur l’état de sa santé.

« Il m’a engagé, mon cher ami, à te tenir en garde contre l’abus des drogues.

— C'est tout ?

— Non, il ma parlé de sa santé à lui. « Moi, m’at-il dit, qui soigne les autres, j'ai une vilaine pierre dans mon sac. »

— Il ne t’a rien dit de plus?

— Si, il m’a reproché de ne pas m’être employé pour faire acquérir une de tes toiles par l’Etat.

— Il a flatté ta marotte. »

Pendant que Manet faisait mon portrait, je l’avais en effet entretenu de ce projet de faire entrer un de ses tableaux au musée du Luxembourg.

« Je ne veux pas, m’avait-il répondu, pénétrer dans les musées par morceaux. Je veux y arriver tout entier ou pas. »

Je lui avais fait observer qu’il fallait bien commencer par le commencement.

« D’accord, avait-il répliqué, mais la vérité est d’avoir dans les musées un panneau pour chaque artiste, avec du jour entre les cadres et dans le milieu qui convient. L’accrochage est inepte, la disposition absurde, la décoration des salles idiote. On tue ceci avec cela. Si on ne peut me donner un panneau, j’aime mieux rien.

— Cependant X Enfant à l'épée , à lui tout seul, a fait sa petite révolution aux Etats-Unis.

— C’est possible, mais j’aime mieux rien. »

Quand j'étais au ministère des Arts, j’avais fait

une nouvelle tentative. Je venais d’acheter les Courbet qui sont au Louvre, le Combat de cerfs , X Homme à la ceinture de cuir , X Homme blessé. Le crédit inscrit au budget en vue des acquisitions d’œuvres d’art étant épuisé pour l’exercice 1 88 1

Phot. Durand-Kuel.

PI. 3o.

LE CHRIST AUX ANGES (Aquarelle) (Collection de Mm0 Émile Zola.)

et le même crédit étant engagé en partie pour l’exercice 1882, le gouvernement aurait dû régulièrement, à la veille de la vente Courbet, demander aux Chambres un crédit supplémentaire. Je ne crus pas devoir le faire, dans la crainte de surexciter les enchères, mais je donnai pour instructions au représentant de l'Etat de ne pas dépasser dans ces enchères le total delà somme demeurée libre sur le budget de 1882. Prévoyant cependant le cas où le prix dépasserait cette disponibilité, j'eus recours aux bons offices d’un ami, Henri Hecht, qui se mit à ma disposition pour acquérir les œuvres que l’Etat souhaitait se voir attribuer et les lui abandonner ultérieurement dans le cas où le Parlement approuverait les acquisitions faites.

Je proposai à Manet d’agir à son égard comme j'avais agi pour Courbet.

Il s'y refusa.

« Gela ferait pousser des cris de paon à tes collègues. Songe que, à côté de moi, Courbet est un classique et vois comment ce classique a été reçu à la Chambre. Elle s’est amendée, je le veux bien. Mais les conservateurs du Louvre, se sont-ils amendés, eux ? Ils ont fourré les Courbet dans des salles noires, à des hauteurs regrettables. Il s’en est fallu de peu que vous ne fussiez forcés, comme Gambetta le disait plaisamment, de promener vos Courbet dans une roulotte afin de rentrer dans vos fonds, ainsi qu’Emilie Ambre a promené mon Maximilien à travers les Amériques.

a Puis je ne suis pas pressé. Il y a eu un moment où j’étais pressé : je ne le suis plus. Je suis devenu patient, philosophe; j’attendrai, ou du moins mon œuvre attendra, car les attaques dont j’ai été l’objet ont brisé en moi le ressort de la vie. On ne sait pas ce que c’est que d’être constamment injurié. Cela vous écœure et vous anéantit.

« Ah ! Si redey vient de te reprocher de ne pas

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avoir fait acheter un de mes tableaux par l'État. Ne parlons plus de cela, veux-tu? Cependant promets-moi une chose, c’est de ne jamais me laisser entrer dans un musée par morceaux, du moins sans protester. Me vois-tu au Luxembourg avec une seule toile, Olympia ou le Père Lathuille ? Je ne serais pas entier et je veux rester entier.

« Tiens, un exemple. Prends un des crayons du père Heim et fiche-moi ça tout seul entre des cadres de toute provenance. Quel effet ! ou plutôt quel pas d'effet ! Réunis au contraire la série sous un bon jour et tu m’en diras des nouvelles. Je ne veux pas figurer sur une carte d'échantillons. »

Il rangea lentement les pinceaux qui lui avaient servi la veille à faire une miniature, l'unique, puis il me dit : « Il est une chose que j’ai toujours eu l’ambition de faire. Je voudrais peindre un Christ en croix. Le Christ en croix, quel symbole ! On pourra se fouiller jusqu’à la fin des siècles, on ne trouvera rien de semblable. La Minerve, c’est bien, la Vénus, c’est bien. Mais l’image héroïque, l'image amoureuse ne vaudront jamais l'image de la douleur. Elle est le fond de l’humanité, elle en est le poème (PL 3o).

« Mais, fit-il en se levant, non sans peine, voilà que je deviens lugubre. C’est la faute de Siredey. Les médecins, quand je les vois, me font toujours

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l’effet des maréchaux des logis de la mort. Et cependant ce soir je me sens mieux.

— Eh bien, veux-tu que nous prenions une voiture? Nous irons dîner chez Durand. »

Chez Durand, Cabanel dînait à côté de nous. Il avait au jury été bien pour Manet. Devant le portrait de Pertuiset qui soulevait les protestations de quelques-uns de ses collègues, il avait dit : « Il n’y en a peut-être pas quatre ici qui seraient capables de peindre un morceau pareil. » Manet, qui avait eu connaissance du propos par Gervex, l’en remercia. Les deux tables furent rapprochées On parla de renseignement donné à l’Ecole des Beaux-Arts.

« Oh ! fit Manet, je ne mets pas en doute la bonne foi de ceux qui ont prôné des méthodes que je trouve mauvaises. Quand on a introduit des ateliers à l’Ecole, on a cru bien faire. On s’est trompé, on ne s’est pas aperçu qu’en mettant là des opticiens patentés, non seulement on tuait la concurrence, mais que ces opticiens, habitués à se servir d’un certain numéro, mettraient sur le nez de leurs élèves des lunettes de ce même numéro. 11 en est résulté des successions de myopes et de presbytes, suivant que les professeurs y voyaient de plus ou moins loin. Dans le nombre des élèves il s’en trouve qui, une fois dehors, regardent avec leurs propres yeux et sont très étonnés de voir autre

chose que ce qui leur a été montré. Ceux-là, on les excommunie aussi longtemps qu'ils ne réussissent pas, mais s'ils réussissent, on les revendique comme ayant appartenu à la maison mère. Avouez, monsieur Cabanel, que je ne fais qu'exprimer la vérité.

— Et une vérité tellement vraie, ajoutai-je, que Bastien-Lepage m'a conté qu'ayant concouru pour le prix de Rome, il attendait, anxieux, sur le quai Malaquais le résultat de la délibération du jury. Vous êtes venu le trouver, monsieur Cabanel, et vous lui avez dit : « Mon pauvre ami, vous n’avez pas été choisi. On a pris le second grand-prix de l’année dernière. »

— A l'ancienneté alors, fit Manet.

— Et Bastien-Lepage ajoutait : « Je m'en suis « allécomme unfou. J’ai traversé le pontdes Saints- « Pères, j’ai monté la rue Richelieu et sur le bou- « levard je suis entré dans une exposition orga- « nisée par Martinet. Le premier tableau que j’ai « vu était le Balcon de Manet. Ce fut une révé- « lation et, de retour à Damvilliers, je me suis mis « à faire ce que je voyais, tâchant d’oublier ce « que I on m’avait appris. »

— Le fait est très exact, dit Cabanel. Bastien me l’a rappelé souvent, mais très heureusement pour lui il n’a pas oublié renseignement de l’Ecole, d’ailleurs très libéral, du moins dans mon atelier.

Car vous pouvez demander à mes élèves, je leur ai toujours laissé la plus grande liberté. Il ne faut rien exagérer, je vous assure, monsieur Manet. Pour moi, je suis le premier à désirer qu’il s’institue des ateliers libres et en très grand nombre. Mais je suis trop juste pour ne pas reconnaître que la gratuité de l’Ecole leur rend la tâche malaisée.

— Et puis, ajouta Manet, nous ne sommes pas au bout. L’Ecole des Beaux-Arts a et aura des succursales en province. Le courant est là. On veut vulgariser l’art, comme on dit, sans s’apercevoir que l’art perd toujours en hauteur ce qu’il gagne en largeur.

— Sur ce point, dit Cabanel, en se levant, je suis de votre avis. »

Quand Cabanel fut parti : « lia raison, me dit Manet, Bastien-Lepage n’a pas assez oublié. Mais nous sommes dans une fichue voie. Qui donc a dit que le dessin est l’écriture de la forme ? La vérité est que l’art doit être l’écriture de la vie. Enfin à l’Ecole des Beaux-Arts on fait de la belle ouvrage, mais de la sale besogne. »

A propos de cette Ecole, je n’avais pas, étant ministre des Arts, l’intention de fermer les ateliers, en employant les procédés auxquels on avait eu recours pour les ouvrir. Je voulais laisser aux professeurs le temps nécessaire pour se pourvoir d’ateliers en dehors de l’Ecole et aux élèves entrés

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dans cette dernière avec l'assurance qu’ils y recevraient un enseignement gratuit la ressource de poursuivre dans les ateliers libres leurs études commencées, en répartissant entre ces ateliers la somme inscrite au budget pour l’entretien des ateliers de l'Ecole.

On objecta que si nous voulions, tout en fortifiant, en développant l’enseignement des principes généraux de l'art, renoncer à imprimer une direction dans un sens déterminé aux artistes parvenus à un certain degré d'instruction, il n’était vraiment pas la peine de créer un ministère des Arts. On fit observer que ce ministère impliquait un gouvernement absolu de la pensée, prétention que l’on s'empressa d'ailleurs de signalercomme tout à fait outrecuidante. Il faudrait pourtant s’entendre sur la valeur des mots et sur la portée des critiques.

Sans vouloir examiner la question, non pas du droit de l’Etat en matière d'enseignement, mais des limites de ce droit, on peut penser que le seul soin de l’enseignement de l’art dans ce qu’il a de certain justifierait l'institution d’une administration spéciale. Et si l'on doutait cependant de l'importance de cette administration au point de vue de l’enseignement, il faudrait songer encore que l’Etat ne peut pas se désintéresser de ce qui contribue à la décoration de nos monuments et de nos places publiques.

Or sur ce terrain nous rencontrons un art que le gouvernement a le devoir’ de surveiller rigoureusement, et cela dans l’intérêt général. Je veux parler de cet art qui est le metteur en scène de tous les arts, de l’architetcure. On fait bon marché de l'architecture, quand elle étale à chacune de nos expositions ses plans dans des salles désertes, des salles que les visiteurs traversent à la hâte, si d’aventure ils s’y égarent. Mais l’architecture se venge cruellement de ce dédain. Elle ne recule devant aucune extrémité, elle descend dans la rue et elle s’y impose. On peut acheter de la peinture ou n’en acheter point. On peut, à la rigueur, bien que cela soit plus malaisé, entendre de la musique ou n’en pas entendre. Mais, bon gré mal gré, il faut subir l’architecture. Et je le demande en toute vérité, que dirait-on de l’Etat s’il se désintéressait de la surveillance des architectes, s’il ne cherchait pas par des encouragements intelligents à faire appel aux artistes pour donner à nos monuments une physionomie qui fasse honneur à notre temps ?

C’était là une de nos grandes préoccupations. Et dans les cours que le ministère des Arts se proposait de créer à l’Ecole des Beaux-Arts, nous voulions, rééditant les bonnes mœurs des grands artistes de la Renaissance, donner un enseignement qui permît à chacun d’avoir, sinon une con-

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