‹ Édouard MongeronChapitre 3 sur 7 · EDOUARD MO>T.EI\0>'. E · texte numérisé non relu

EDOUARD MO>T.EI\0>'. E

monsieur Mongeron, nous aurons souvent affaire ensemble.

Il me congédia sur ces mots. Décidément mon éloiie semblait quilter les régions nébuleuses pour sYIever dans une sphère où régnait plus de sérénité.

m. — Ine reine de lb('. (re.

Je devins le copiste ordinaire de Saint-Léoo, et il ne se passa guère de mois où il n'eût quelqiie enTant dramatique à confier auî soins de ma plume. Souvent même celle fonction s'ennobl'ssait el s'élevait jusqu'aux détails qui sont du ressort d'un collaboraieur. Combien de fois, sur une sii nation donnée, ai-je aiguisé un couplet que l'auteur intercalait dans sa pièce et qui ne déparait pas les siens. Jindiquais aussi des mouvements de scène, des combinaisons d'inirigue, des finesses de dialogue, el Saioi-l.éon qui availTàuie ouverte au.\ emnrunis, acceptait tout, amalgamait toui, de manière à en Taire sortir cette glande el majesiueuse uniié que Ton nomme un vaudevi'le.

Ainsi que je l'avais prévu, ces rapports me firent spi'-)e-champ une position tout autie. Tani que mes services n'avaient eu pour objet que les aQàires de l'Etat, les chances d'augmentation de traitement étaient demeurées pour moi iug'ates et nulles. Dès que je me fus rendu peisonaeilemenl utile à mon che'*, le ciel de l'avancement s'embellit et la rosée de la gratificat on descendit sur ma tête. Au bout de ran-

née, mon traitement fut porté à dix-huit cents francs, faveur à laquelle j'avais depuis longtemps des droits. Je restais, il est vrai, dans mon grade, mais il y avait cent écus de moins entre Mariette et moi, et, dans Fheureuse veine où je me trouvais, il était naturel de croire que la distance entière serait bientôt franchie.

J'apportais ces bonnes nouvelles à Verrières où elles étaient accueillies avec un enthousiasme général. Ce jour-là on dînait en famille, et le père Grandchamp immolait à notre bonheur prochain son plus beau cantalou et ses plus belles pêches. J'avais Mariette pour voisine, et, au dessert, quand les esprits étaient un peu montés, je rapprochais mon genou du sien et buvais furtivement dans son verre. Ma tante Brigitte prodtait de ces occasions pour réveiller chez le pépiniériste la fibre politique et l'amener à des protestations nouvelles contre l'impôt, puis elle se retournait de mon côté et m'accablait de questions à propos des affaires du jour.

— Qu'est-ce que j'ai entendu conter, mon fils, me disait-eile, que l'on recommence la guerre d'Espagne? Ils veulent donc paver lu terre de morts, comme à Saragosse!

— Je ne sais pas au juste, répondis-je, on assure pourtant que nos troupes sont entrées à Cadix.

— Oui, oui, dit la générale avec incrédulité : ils font glisser cela dans leurs papiers publics : histoire d'amuser le tapis. C'est comme leur Trois quarts d'Héros.,,

— ïrocadéro, ma tante.

— Soit, dit-elle; le mot n'y fait rien. Le fond de la chose, c'est une demi-lune d'cidevéc. Ceux-ci, enlever

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uneden)i-lune! Allons donc, autant croire qu'ils l'ont prise eniière avec les dents.

Cependant, à mesure que mon chef appréciait mieux mes services, je voyais s'accroître la confiance qu'il me témoignait. En tioinme plein de tact, il savait garder son rang, tout en restant avec moi dans :es termes d'une familiarité afl'eciueuse. Ses deux travers étaient la prétention au bel esprit ei l'égoïsme du petit-maître. Avant tout, il songeait à lui, s'écoutait parier et se regardait sourire. Cette part une (ois faite, et elle était grande, il ne se refusait pas à songer aux autres, à se montrer serviable et facile à ùvre. Ses collaborateurs en vaudevilles le nommaient un bon garçon, et il l'était en effet, mais à ses heures et sans qu'il en coûtât rien à raaiour qu'il se vouait.

Sur un point cependant, cet égoïsme s'était laisré entamer. Saint-Léon avait un faible pour les reines qui s'en'uminent de carmin et biillent le soir sur It^s planches. Les papillons émériies exposent volontiers leurs ailes à ces (eux trompeurs. Il y a, dans les succès de la scène, je ne sais quoi d'enivrant qui révei le les cœurs blasés, un prestige dont les sens s'inspirent. Quoi de plus flatteur, en effet! Voici une femme qui vient de tenir, pendant trois heures, tout un public enchaîné à sa \oix, captivé par sa grâce, et pendant que tous y songent, que tous la désirent. elle se dérobe à ces hommages pour n'en accepter qu'un seul, et arrive vers son heureux maîire encore émue du bruit qu'elle a soulevé, de l'enthousiasme qu'elle a fait éclore. C'est presque l'associer à cet enthousiasme et à ce bruit, ou plutôt c'est les mettre à ses pieds comme une faveur de plus et un dernier sacrifice.

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Saint-Léon, vivant au milieu du monde des coulisses, n'avait pu se préserver de ce danger, et celte partie de son histoire comptait maint chapitre glorieux parsemé de pages cruelles. Ainsi en est-il des hommes qui ne consentent pas à vieillir : jamais ils ne se retirent à temps d'un commerce où la jeunesse constitue la principale mise de fonds. L'âge a beau leur donner des avertissements signiûcatifs; ils y résistent de toute la force de leurs illusions. Rien n'éteint chez eux la soif des conquêtes; ils marchent au feu comme s'ils avaient vingt ans.

A diverses reprises, Saint-Léon m'avait fait, à ce sujet, des ouvertures assez délicates. Son dessein était de m'accréditer auprès des théâtres qu'il honorait de ses productions, comme un suppléant, comme un autre lui-même. Les heures des répétitions étaient précisément celles où son devoir l'enchaînait dans les bureaux; de sorte qu'il ne pouvait donner à ses pièces les soins minutieux qui seuls en assurent la réussite.

— Mongcron, me disait-il souvent, tout noire travail est là, près de la rampe. Qu'est-ce qu'un manugcrii? un squelette. Pour lui donner du corps et l'animer, il faui la vie des planches, et ce feu sacré que l'on ne trouve que sur le terrain. Une actrice livrée à elle-même n'est qu'une perruche récitant sa leçon. Si, au contraire, l'auteur est à ses côtés pour lui souffler le trait, la perruche devient un petit ange, et l'ouvrage s'en va aux nues. Oui, mon jeune ami, les pièces sont ce qu'on les fait. Devant nous, c'est enlevé; loin de nous, c'est froid comme glace. Alors viennent les débâcles de l\ussie, et j'en sais quelque chose. Faute d'avoir soigné mes répétitions, j'ai eu vingt-deux pièces tuées sous moi; oh! par exemple,

bien luées, du premier coup, sans souffrir; enOo, une belle mort, s'il est des morts qui soient belles.

Plus d'une fois, Saint-Léon revint à son thème favori en me livrant les secrets du métier, comme uq maître à son élève.

— Rien de petit dans notre art, me disait-il. Le plus beau succès que j'aie eu, je le dois à une porte fermée à propos. Où avais-je trouvé cet effet? sur les lieux mêmes, le dernier jour. Un cabaret mal placé m'a valu une chute. Imaginez un geste bouffon qui revienne dix fois dans un ouvrage, et vous pouvez presque vous passer de dialogue. Le public est ainsi fait : il faut le prendre par les yeux. Voyez la foule : comment l'altire-t-on? Par de grands coups de pied administrés aux queues rouges. C'est ce que j'appelle de la mise en scène : tout le secret du théâtre est là.

La conc usion naturelle de ces confldences fut de m'investir d'une besogne où un intérêt si direct se trouvait engagé. L'absence d'un chef de bureau, aux heures imposées par le règlement, eût été remarquée; le service en eût souffert; l'absence d'un expéditionnaire était une de ces dérogations insigniûantes que couvre suffisamment la tolérance d'un chef. Saint- Léon avait ainsi sous la main un instrument docile dont il pouvait disposer en toute sécurité. Peut-être aurais-je essayé de m'en défendre, si le besoin d'un protecteur n'eût pas dominé mes scrupu'es. Je songeais à Mariette et aux douze cents francs qui s'élevaient encore entre elle et moi. Ensuite, faut-il le dire, le rôle avait un côté qui m'attirait. J'allais voir de près le peuple des comédiens et ces manufactures d'esprit qui débitent chaque soir leurs produits à la foule désœuvrée. Ne fût-ce qu'à titre de curiosité, je devais

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trouver là matière à une étude piquante en môme temps qu'un spectacle plein crintérêt.

Pour m'accréditer auprès de son théâtre ordinaire, Saint-Léon attendit une occasion favorable. Il crut l'avoir trouvée dans une pièce sur 'aquelle il comptait et où j'avais fourni un contingent dont j'étais fier. Le comité devait être au grand complet : le directeur, l'actrice en vogue et quelques doublures dont l'opinion n'avait guère d'autre force que celle d'un écho.

Quand nous abordâmes le petit foyer où ces juges étaient réunis, il régnait dans les poses un abandon qui me prouva que nous étions reçus en famille. L'actrice en vogue formait, h l'un des angles de la salle, un groupe d'expression avec son directeur. Il était assis, elle debout, et pendant qu'il lui enlaçait la taille d'un bras amical, elle exécutait des gammes brillantes sur son crâtje, changé en clavier. Ces exercices ne semblaient guère du goût du paiicnt, et de temps à autre il s'y dérobait à l'aide de mouvements de tête; mais sitôt qu'i! se replaçât à portée, la virtuose reprenait le cours de ses variations et les relevait par un doigté sonore.

Cette femme se nommait Coralio; elle était blonde, grande, svelte et dans toute la fleur de sa beauté. Ses joues ollraient les tons mats que donnent l'usage du rouge et les fatigues d'une vie aidenie; mais l'éclat de ses yeux et la richesse de ses formes ne laissaient rien à désirer. Elle avait puisé dans l'habitude des planches certains airs de reine que tempéraient un abandon cavalier et un langage pittoresque, animé d'une grâce impérieuse. Il résultait de ce mélange un charme auquel on se dérobait ditTicileinent, et qui l'avait investie d'une influence sans bornes iiur tout ce

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qui l'approchait. Au moment où je la vis pour la première fois, elle exerçait sur le théâtre de la rue de Chartres une autorité souveraine et discrétionnaire. Rien ne s'y faisait que sous son bon plaisir; elle entendait disposer de tout, des grandes comme des petites choses, et ne souffrait pas que personne fît ombre à son pouvoir. Jamais dictature ne revêtit les formes les plus absolues et les plus séduisantes.

Il faut dire que cette position était justiflée. Coralie avait la vogue; elle tenait dans sa main la fortune de l'entreprise. Son nom suffisait pour remplir la salle et porter les recettes à leur chiffre le plus élevé. Ce n'est pas que son talent fût accompli; elle avait seulement le don de plaire au public, d'animer la scène de ses regards, et de distribuer si bien son sourire, que chacun, dans la salie, croyait en avoir et en emporter sa part. Sa voix, sans être fort juste, débitait le couplet avec un art inûni et avait ce timbre argentin qui s'empare infailliblement de l'oreille. Enfin telle était la souplesse de son jeu, qu'elle passait dans la même soirée des emplois de reine à ceux de villageoise^ alliant ainsi la majesté et le naturel, les grands airs et les manières naïves.

Comment un directeur aurait-il pu lutter contre une influence qui reposait sur de telles bases? Il l'essaya vainement ; Coralie était trop bien armée contre lui,. D'ailleurs, elle se montra bonne princesse» et tendit la main au vaincu. Il en résulta, pour le théâtre, un gouvernement qui ressemblait à celui de la couronne anglaise (juand elle échoit à des femmes. Ce n'eût point été un mauvais régime, si la souveraine n'avait eu quelques-uns de ces caprices et de ces accès d'humeur qui tiennent aux nerfs. Serait-on femme supé-

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rieare sans cela? Où est le talent qui n'ait point de faiblesses? Celle de Coralie était de ne rien souffrir autour d'elle qui lui portât ombrage, et de s'effaroucher de tout nom qui faisait du bruit à côté du sien. Elle voulait rester ce qu'elle était en effet, la colonne de l'entreprise, l'idole unique du public, le principe et la cause des receltes. Elle eût mieux aimé le vide que l'abdication.

Notre présence dans le foyer fut à peine remarquée des personnes qui s'y trouvaient. Chacun semblait être à son affaire et ne pas s'occuper du voisin; les paroles se croisaient, les lu et les toi voltigeaient de toutes parts. Sous ce rapport, rien n'égale la liberté qui règne sur les petites scènes et dans les théâtres secondaires. On ('irait une bande de joyeux compagnons qui se sont mis d'accord pour faire bon marché de l'étiquette. La reine du foyer n'y mettait pas pins de pruderie qu'une autre, et volontiers elle échangeait à droite et à gauche des propos lestes et vifs.

Saint-Léon me présenta, puis se mêla aux groupes en habitué. Il serra la main aux hommes, conta fleurette aux femmes et offrit du cachou à droite et à gauche, afin de séduire ses juges et de préparer le succès de sa lecture. Je le suivais pas à pas, comme un clerc suit Tofficiant, ne sachant guère quelle contenance garder sur un terrain si nouveau pour moi. Dans Tune de ces évolutions, le hasard me servit à souhaiL Le directeur et la souveraine du lieu s'étaient retirés à l'écart, el un entretien fort animé venait de s'engager entre eux. Je n'en perdis pas une syllabe.

— Albert, lui disait l'actrice, il n'y a qu'un mot qui sorve. Je vous déclare que c'est à clioisir entre elle et moi. Prenez-en votre parti.

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— Encore! répondit rinterloculeur d'un ton découragé; ce sera donc éternellement la même histoire!

— C'est comme cela, dit l'actrice avec une fermeté implacable.

— Alors il n'y a pas moyen d'en garder une, Coralie. Dites plutôt que vous voulez rester seule, ce serait de la franchise au moins. Voyez un peu, mon enfant, ajouta l'infortuné directeur, quelle position vous me faites! Combien en voiià-t-il que nous renvoyons depuis une semaine!

— Des pécores, dit la comédienne; oii est le mal?

— Il n'empêche que c'est un métier monotone. A peine entrées, il faut leur donner congé. Il y a cinq jours, c'était Pauline.

— Une pie-grièche, dit l'actrice. Est-ce que vous voudriez la défendre?

— Moi, Dieu m'en garde; je ne veux qu'en faire le compte. Nous disons donc, Pauline, il y a trois jours. Avant-hier, c'était Hortense.

— Une perruche, dit l'actrice, avec un geste d'un mépris souverain.

— J'en conviens; qui nie ses torts? N'avez-vous pas toujours raison? Mais cela n'en fait pas moins deux que je renvoie dans la semaine. Et vous exigez encore que je me défasse de Maria?

— Une impertinente, une sotte, une mijaurée, s'écria la princesse que ces observations commençaient à lasser. Vous ne voyez donc rien? Il n'y en avait bientôt plus que pour elle. Ça vous prend des airs, ça vous fait un volume.

— Une enfant! s'écria le directeur en essayant de défendre son sujet.

— C'est cela, dit l'actrice irritée. Il ne manque plus

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que de l'afficher. Un minois chiffonné et un peu de hanches, il ne leur en faut pas davantage, à ces messieurs. Et vous croyez que je resterai là comme un pis aller?

— Coralie, comme vous le prenez!

— Je le prends comme il faut le prendre. C'est à choisir : qu'elle parte aujourd'hui, ou c'est moi qui pars demain.

— A merveille! Et comment jouerons-nous ce soir?

— On jouera comme on pourra, monsieur, dit la souveraine d'un ton résolu; ma s je ne veux plus avoir celte guenuche à mes côtés. Je ne le veux plus, ajouta-t-elle en pesant sur chaque mot. J'en ai assez souffert; il faut qu'elle nous montre les talons. Ah! vous faites vos grâces, mademoiselle; vous visez à l'effet; eh bien! on vous donnera des leçons de tenue. A la porte, la sucrée! et qu'd n'en soit plus question.

— Si nous attendions quelques jours, dit humblement le directeur; j'aurais le temps de chercher un autre sujet.

— Attendre! dit impétueusement l'actrice; j'aimerais mieux aller faire un plongeon dans la Seine. Vous êtes bien tous les mè.nes! On dirait que vous ne sentez rien; que vous avez des écailîes sur le dos, comme les rhinocéros. Oh! h s hommes! les hommes!

Lorsque Coralie en arrivait à ces moyeiis lamentables, toute la force du directeur s'évanouissait; il s*exécuiait après avoir exhalé un long et dernier soupir. Cependant les choses, cette fois, avaient été poussées trop loin. Trois caprices dans l'espace de huit jours dépassaient la mesure ordinaire; c'était d'un mauvais exemple, il essaya de prolonger la lutte.

— Mon Dieu, ou:, nous sentons, Coralie, moins vi-

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?ement que vous, il e::t vrai, dit-il en cherchant à se dérober à l'aide d'une sentence.

— Mais si cela durait, Albert, je n'y tiendrais pas, poursuivit la comédienne. Elle me porte sur les nerfs, celte petite; elle m'enlève tous mes moyens; et puis des airs de princesse, et des procédés! Mais quand je disais que vous n'y voyez rien, vous autres, que vous laisseriez mourir les gens à petit feu sans seulement leur dire : Qu'as-iu donc? Un tas d'égoïstes que vous êtes!

— Ah! Coralie, Coralie.

— Non, mais c'est que j'ai l'air d'une fenMne déraisonnable, d'une créature exigeante, d'un despote qui ne peut rien souffrir à ses côtés, tandis que j'avale couleuvre sur couleuvre, et que je me mets un bâillon sur la bouche afin d'étouflér la douleur. Parions cinquante louis que vous n'avez rien vu, rien remarqué.

— Mais non, je vous assure, répliqua le directeur avec le calme d'une conscience pure.

— Eh bien! que disais-je? n'est-ce pas le comble? Comment, monsieur, vous n'avez rien vu dans la représentation d'hier soir?

— Rien vu, Coralie, sur mon honneur; et si j'avais vu quelque chose, où serait le motif de m'en cacher?

— Alors, monsieur, il ne vous reste plus qu'à faire une chose, c'est de demander une place aux Quinze- Vingts ou de relever le numéro de vos lunettes. Albert, Albert, prenez-y garde, votre infirmité vous fera du tort. Ah! vous n'avez rien vu! ajouta l'actrice avec ua regard écrasant.

— Ma foi non! répliqua le directeur.

— Rien, ajouta la comédienne, pas même ma robe

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pou -de -soie lilas? C'est bien flatteur pour moi.

— Comment donc! mais très-bien, au contraire; une robe charmante, qui vous habillait à ravir, s'écria le directeur, enchanté de trouver une issue.

— Charmante, monsieur, dit l'actrice; oui, elle l'eût été, si voire Maria ne s'était attifée de je ne sais quels odieux pompons jaunes! Du lilas et du jaune, jug€Z comme cela marchait. C'est-à-dire que j'en ai été écrasée. Et vous voulez que l'on supporte des impertinences pareilles! Voyons, répondez?

— Oh! à présent, je conçois vos griefs, répliqua le directeur en hom!r.e qui opère sa retraite.

— Un affront public! s'écria l'actrice. Un soufflet donné devant mille personnes! Voyez-vous d'ici cette toilette jonquille; la salle n'avait des yeux que pour cette horreur. Et la commère qui se pavanait làdessous, il fallait voir! On eût dit un loriot prenant ses ébats; et moi j'étais à ses côtés pour lui servir de repoussoir. Une toilette de cinq cents francs perdue, un effet mantiué! Est-ce que cela se pardonne?

— Je comprends que non, dit le respectueux direc* leur.

Coralie triomphait; c'était la conclusion habituelle de ces engagements. On a dit d'Annibal qu'il savait mieux vaincre que profiter de la victoire. La comédienne eût donné des leçons au héros carthaginois. Elle n'épargiiiiit pas l'ennemi, même à terre, et volontiers, elle abusait du succès. Malgré la résignation du directeur, elle continua :

— Albert, Albert, vous n'êtes pas pour moi ce que vous devriez. Non, monsieur, dit-elle en répondant à un de ses gestes, vous vous en défendriez en vain, je

n'obtiens pas de vous les satisfactions que j'en devrais

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attendre. Il faut vous forcer la main, vous indiquer les choses. Vous n'avez pas de ces prévenances qui vont au cœur. Point d'aiteniioiis, point de délicatesses, rien de ce qui touche les femmes. Mais les hommes sont tous ainsi. Oh! messieurs, que vous nous comprenez mal, et combien peu d'entre vous savent nous prendre!

L'accent de la comédienne en était graduellement arrivé aux notes de la plainte et de la mélancolie; il pénétrait la victimejusqu'au fond de Tàme. L'œil achevait cette défaite par des alternatives de menace et de fascination. Coralie jouait son rôle et y apportait des qualités d'artiste; sur les planches mêmes elle n'eût pas soigné davantage son geste et son débit. Le directeur paraissait afl'aissé sous le poids de ses paroles.

— Quel reproche! s'écria-t-il, et Dieu sait si je Tai mérité.

— Vous, dit vivement l'actrice; est-ce que voussongez seulement à moi? Voyez un peu ce qui se passe dans les plus petits détails, dans les moindres choses? Votre claque, par exemple.

— Ma claque, l'un de mes plus beaux titres! s'écria le directeur. On la cite partout.

— Vraiment, Albert? dit la princesse avec ironie; cela prouverait alors que la gloire s'acquiert à peu de frais. Ah! on la cite! Une pareille collection de brutes!

— Coralie, vous êtes bien sévère.

— On le serait à moins, monsieur. Oîj ces gens-là ont-ils l'esprit! Comment marchent-ils? Quel est leur mot d'ordre? Qui les dirige? Il y a des moments où je me demande s'ils ne sont pas là pour nous servir de poire d'angoisses!

— Toujours de l'exagération, ma chère ! Ne seraientils pas bien pour vous, par hasard?

— Moi, monsieur, s'écria la princesse d'un ton tragique; j'aimerais mieux les silïlets de vos manants que ce bruit ignoble avec lequel ils nous accueillent. Savent-ils seulement choisir leurs sujets et ménager les nuances? Du tout, c'est le même tapage pour tout le monde, un tapage sans discernement, odieux au public et blessant pour les artistes d'élite.

— Vraiment, Coralie, je ne vous reconnais plus; qui a pu vous monter ainsi?

— Qui? vos sottises, monsieur, et celles de vos salariés. Hier, quand Maria est entrée en scène, j'ai cru que la salie allait crouler. Est-ce que vous devriez souffrir de pareils scandales? Que signifie tout ce fracas pour une péronnelle? Serait-elle déjà si avant dans vos bonnes giâces?

— Encore cette absurde supposition!

— Alors, monsieur, soyez maître chez vous. Réglez les mouvements de vos gens à gages; ne nous laissez plus à leur merci. Il ne faut pas que, moyennant quelques écus, le dernier choriste de la troupe puisse les enrôler à son service, et se faire administrer une dose d'applaudissements qui écrase la nôtre. Mettez-y bon ordre; c'est insultant pour les premiers sujets.

— J'y veillerai, Coralie; ayez l'esprit en repos.

— Encore deux mots, monsieur, doux mots sans plus, et j'ai fini. Premièrement, j'exige une chose : c'est qu'on ne fasse que mon entrée,

— Allons, soit; j'y consens.

— El puis, j'exige, qu'avant deux mois, vous me procuriez un rôle d'homme, des couplets sur un air

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nouveau et une scène dansée. Mon pardon est à ce prix.

— J'adhère, mon Dieu! j'adhère, s'écria le directeur, désormais sans force pour résister.

— A la bonne heure, Albert; autrement je quitte la partie. Je sens que je n'y tiendrais pas. Et lâchez une autre fois de m'épargner ces explications; elles me tuent.

Cette conversation orageuse s'arrêta là; le moment était venu de commencer la lecture. Il se fit un peu de silence dans les groupes, et chacun s'arrangea aussi commodément que possible pour franchir sans trop d'ennui cette heure de corvée. Ainsi lues, les œuvres perdent beaucoup de leur intérêt, et le tact du comédien peut seul démêler la valeur qu'elles auront à la scène. Parfois même les Jugements qui se forment sur l'audition sont précisément l'inverse de ceux que le public prononce. Tel ouvrage aura été accueilli par les comédiens avec un éclat de rire universel qui rencontrera plus tard une explosion de sifflets non moins unanime. Cela tient au prestige du débit, au caractère de la pièce, enfin au hasard, ce dieu de toutes choses. Quoi qu'il en soit, bien lire son œuvre est un point essentiel pour l'auieur; il est bon de prévenir favorablement ceux qui doivent en être les interprètes.

Saint-Léon avait été jadis un excel'ent lecteur; personne ne faisait mieux valoir une pièce, n'en détaillait les agrémenis avec plus de finesse. Malheureusement l'âge avait aflaibli ce don. A mesure que l'art meublait sa bouche aux dépens de la nature, sa voix se chargeait de notes sifflantes et confuses, si bien qu'elle en devint presque inintelligible. Aussi m'avait-

il chargé celle fois de le suppléer, après m'avoir fait subir quelques épreuves et donné les indications nécessaires.

Je commençai, et aux visages épanouis de l'auditoire, je pus comprendre que, pour un novice, je ne m'en tirais pas trop mal. Coralie, surtout, tenait son œil atiaché sur le mien, et de temps en temps y ajoutait un sourire plein de grâce. Je réussissais. Il est vrai que j'avais pour moi les beaux relleis de santé et les airs florissants que donne la jeunesse. Quand j'eus fini, ce fut à qui me ferait compliment de mon débit et m'encouragerait à persister dans la carrière. On me prenait pour un collaborateur de Saint-Léon.

Coralie seule se tenait à l'écart et ne semblait pas joindre son suITrage à celui des autres membres du comité. Celte atiitude inquiétait mon chef; il savait que la moindre objection de la comédienne pouvait lui coûter la partie. Il s'approcha d'elle d'un air soumis en me faisant signe de venir joindre mes sollicitalions aux siennes.

— Saint-Léon, lui dit la princesse avec une familiarité qui datait de loin, la pièce marche, nous la jouerons; seulement il faut que tu te résignes à des retouches.

— Tout ce que tu voudras, Coralie, répondit mon chef; lu sais si je suis bon prince.

— Tu as deux rôles de femmes, moucher, continua l'actrice; l'un est trop marqué, Taiitre pas assez; voilà le tort de ton vaudeville. Il faudra ôter au premier et ajouter au second; pas plus malin que cela. Deux rôles de même force, ça ne marche jamais. Tu urentends?

— A merveille, dit Saint-Léon, j'irai demain le voir.

Tout en ayant Tair de ne traiter qu'avec mon chef, Coralie me poursuivait d'un œil si opiniâtre, que j en éprouvais quelque embarras. , . ^ „„

— Non, Saint-Léon, dit-elle en repondant a son offre; ne te dérange pas. Il suffit que tu m'envoies ton collaborateur; j'arrangerai la chose avec lui.

— Comme tu voudras, Coralie, répondit Saint-Leon,

Mongeron ira. -.. u „

Le directeur survint, et l'entretien s arrêta brusquement. Je quittai le foyer, mais ce ne fut pas sans avoir essuyé un nouveau regard, un regard de feu qui eût porté le trouble dans un cœur moins bien garde que le mien.

ÎV. — le boudoir.

Coralie occupait, sur l'un des boulevards de Paris, au centre même de la vie élégante, un entresol qu elle avait fait meubler avec un faste royal. Les arts qui concourent à Tembellissement de nos demeures, n avaient pas encore imaginé les merveilles dont nous sommes témoins; il avait fallu que Tactrice y suppléât à force de goût, et qu'elle marchât en avant de son siècle. L'ébénisterie en était aux lignes simples et calmes qui distinguent la décoration grecque; a peine s'élevait-on jusqu'aux têles de dauphin, aux chimères ailées et aux cous de cygne. Le bronze continuait a s'inspirer de la mythologie païenne; on ne voyait sur le marbre des cheminées que nymphes des bois ou Vénus accroupies.

L'ameub'ementde Coralie fut la première protesta-

lion sérieuse qui s'éleva contre ces sujets éternellement reproduits. Elle exigea du nouveau et força ainsi l'industrie à étudier l'histoire de l'art et à y chercher l'ébèneet le palissandre; on les assujettit à toutes les empreintes et àtouies les formes. Les pieds des tables des buflfets reproduisaient les dentelures des vieux dressoirs. On revint au bahut, au prie-Dieu, aux meubles à incrustation, à la tabletterie patiente et ingénieuse de nos pères. La rocaille eut aussi son tour; elle passa dans le bronze et mit les bergers du Lignon sur le socle d'où elle renversait le faune du palais Eorglièse.

Cette révolution ne pouvait se faire sans quelque désordre ni quelques atteintes au goût. A force de recourir à tous les génies, on finit par n'en plus avoir aucun, et donner le spectacle d'une confusion universelle. Le gothique et le byzantin, les trèfles et l'ogive se mêlèrent au hasard; on eut du Pompadour près du moresque, de l'étrusque à côté de Tindou, combinaisons adultères, rapprochements hétéroclites dont l'empire avait donné l'exemple en plaçant des sphinx au pied de colonnes toscanes ou ioniennes.

Il régnait chez Coralie un peu de ce mélange dans les ornements; mais un tel goût avait présidé au choix et à l'assortiment des objets, qu'on n'éprouvait, en entrant chez elle, d'autre sentiment que celui de l'admiration à la vue de tant de merveilles. Tout était soie, or et velours; des glaces sur tous les panneaux, des lapis dans toutes les p èces. Mille futilités, éparses çà et là, trahissaient la femme oisive qui cherche dans la dépense moins une jouissance qu'une distraction. Point de désordre d'ailleurs; rien de ce qui caractérise la vie du ihéiitre. Point de mère non plus, ce meuble

de rigueur dans toute maison d'actrice; mais une suivante simplement vêtue et décente dans son maintien. Coralie, on le voit, faisait à pins d'un titre, exception parmi les reines à qui appartient l'empire des planches.

Quand je me présentai chez la comédienne le jour suivant, elle me reçut dans un boudoir tendu d'étoffe de Perse, ce qui était alors un grand luxe et une grande nouveauté. Sur l'un des côtés de la pièce, régnait une estrade garnie de coussins et assez rapprochée du sol pour ressembler à un divan. Peu de meubles garnissaient celte bonbonnière; mais ils étaient d'un choix parfait : le goût le plus délicat n'eût rien trouvé à reprendre ni à l'élégance des modèles, ni à l'harmonie des couleurs. C'était nouveau sans bizarrerie et riche sans étalage, deux conditions rares et plus rarement réunies. Pour tempérer la lumière qui pénétrait à grands flots dans le boudoir, un double store, l'un intérieur, l'autre extérieur, descendait devantles croisées, et dans chaque embrasure, une jardinière chargée de magniOques fleurs, ajoutait un nouvel obstacle à l'éclat du jour et un charme de plus à la perspective. Tout concourait ainsi à faire de cette pièce un asile calme et doux, discret et voluptueux.

Quand j'y fus introduit, Coralie était accoudée sur son ottomane, tenant un rôle d'une main et supportant de l'autre sa belle tête, d'où s'épanchaient des ondes de cheveux blonds. Elle venait d'achever son déjeuner; on le voyait aux porcelaines qui chargeaient un guéridon de laque, placé à sa portée. A ma vue, elle ne fit d'autre mouvement que celui de relever vers moi ses beaux yeux d'un bleu azuré, etm'Iuvitant par un geste à m'asseoir auprès d'elle :

5â EDOUARD MONGEIION.

— Ah! c'est vous, monsieur Mongeron, dit-elle, soyez le bienvenu, je vous aiiendais.

La suivante avait profité de mon entrée pour enlever le cabaret de service et remettre le guéridon à sa place. Elle allait se retirer lorsque sa maîtresse la rappela :

— Ursule, lui dit-elle, de l'encre et des plumes, ce qu'il faut pour travailler : pousse près d'ici le petit bureau.

Coralie désignait un meuble portatif en ébène incrustée de nacre, dont elle se servait comme d'un secrétaire. La suivante le fit glisser jusqu'aux pieds de l'otiomane, et, pour me donner une contenance, j'y déployai les feuillets de mon manuscrit.

— Maintenant, petite, ajouta l'acirice, porte close, entends-tn? et veiles-y toi-même. Nous sommes en collaboration.

Ces derniers mots furent prononcés avec une certaine emphase. Ursule en connaissait sans doute la valeur; mais c'était une fille intelligente, et qui ne voyait jamais au delà de ce qu'elle devait voir.

— Soyez tranquille, madame, répondit-elle, je ne quitterai pas l'antichambre.

Et elle sortit.

Resté seul en présence de la divinité du lieu, je ne pus me défendre d'un moment de trouble. Elle n'avait pas quitté sa pose nonchalante et semblait m'éludier d'un œil caressant et curieux. Un peignoir de mousseline de couleur l'enveloppait d'un tissu transparent et çà et là indiscret. Toint d'ornement, point (le guimpe lîicine, rien qui ajoutât à ce négligé ToMibre d'un appjét, Coralie savait bien où était sa puissance; elle ne voulait pas l'alfaiblir en ladivibanl.

Mon rôle devenait de plus en plus diiBcile à soutenir; je ne savais ni que dire, ni que faire. A tout hasard, je feuilletais mon manuscrit comme un homme qui attend une impulsion et n'ose prendre !a moindre initiative. Celle scène muette ««emblait avoir pour Coralie un charme particulier; elle la prnionçreait à dessein. Sans doute elle n'était habituée ni à cette timidité, ni à celte réserve, et elle en jouissait comme d'un fruit nouveau. EnOu, elle s'empara de Tune de mes mains au moment où je cherchais un point d'appui sur roltoraane.

— Monsieur Mongeron, me dit-elle avec une voix dont i'haruionie me pénéiraif, quel est donc votre nom?

— Mais vous venez de le prononcer, madame, lui répondis-je : c'est Mongeron.

— Enfant, je le sais bien, poursuivit-elle, mais il nes'agit pas de celui-in; quel estl'autie? dites.

— Mon nom de baptême sans doute? répliquai-je en tournant vers elle des yeux étonnés.

Elle ne me (it d'autre réponse qu'un petit mouvement de tèle plein de giâce et d'expression.

— C'est Edouard, madame, ajouiai-je.

— Edouard, s'écria-t-elie avec une vivacité d'enfant, je m'en étais doutée; un nom dont je raffole.

— Rien ne pouvait me llattur davantage, madame, dis-je sans me départir de mon sérieux.

Coralie comi). il que je ne m'enhardissais pas fac lemeni et qu'il f.illait me venir en aide. Elle m'obligea à faire face de son côié en s'emparant de mes deux mains et ajouta :

— Ecoutez, monsieur Mongeron; notre fort n'est pas l'étiquette à nous autres comédiennes. Nos amis

56 EDOUARD MO.NGERON.

veulent que nous soyons bonnes filles et ils ont, ma foi, raison, car c'est tout plaisir de l'être. Voulez-vous que je vous avoue une chose? n'ailez pas me mal juger!

— Ah! madame, dis-je avec un redoublement de respect.

— Eh bien! poursuivit-elle, je ne puis pas dire, monsieur, trois fois de suite, sans qu'il me prenne des envies de bâiller. Ça m'écorche la langue; c'est tropsolennel! Monsieur! Monsieur! Au théâtre, passe, le public est là; ici c'est plus fort que moi. J'en mourrais d'ennui.

Tout cela était dit avec une verve adorable, une grâce qu'on ne peut imaginer; j'aurais passé ma vie à l'entendre.

— Eh bien! qu'on dites-vous, monsieur Mongeron? continua-t-elie en appuyant d'une manière grotesque sur ces deux mots. Tant il y a que si vous voulez que je m'habitue à vous, il faudra que je vous appelle Edouard tout court. Voyons, ça vous va-t-il? ça ne vous blesse-t-il pas, monsieur Mongeron? Répondez, Edouard.

Peu à peu ce caquet divin me mettait à l'aise et j'avais un air presque délibéié quand je lui répondis :

— Mais, madame, faites à votre guise; j'en serai vraiment trop flatté.

— A la bonne heure, dit l'actrice, c'est entendu; et honni soit qui mal y pense; n'est-ce pas, Edouard?

— Oui, madame, répliquaije avec chaleur. C'était une interprétation dont j'avais besoin; elle

mettait mon cœur en repos vis-à-vis de Mariette. Coralie remarqua l'intention et releva le mot :

— Comment dites-vous cela? s'écria-l-el!e.

EDOUARD MONGERO^î. 57

— Oui, madame, répétai-je.

— Madame, reprit-elle, tandis que je dirai : Edouard; comme ceiacadrerait! J'aurais Tair de vousavoir connu en nourrice, mon garçon. Si je dis : Edouard, il faut que vous disiez : Cora'ie : cela va comme de cire.

— Oui, madame, répétai-je machinalement.

— Encore, Edouard? Vous êtes donc incorrigible!

— Oui, Coridie, puisque vous l'exigez.

— EnOn, s'éciia 1 acirice, vous en êtes venu à bout. Il a fallu y meitre le temps.

C'était un chapitre d'éducation, et je ne l'achevai pas sans dommage pour mon sang-froid. L'aii- de ce boudoir éiait dangereux; il s'y exhalait comme un parfum de volupté qui énervait l'âme el la livrait au désir. Dans le cadre le plus gracieux du monde, un des plus beaux types de la beauté sensuele, des cheveux étincelants comme l'or, des yeux limpides comme l'azur du ciel, que fallait-il de plus pour inviter à un doux abandon et à une langoureuse ivresse? Je sus résister pourtant; le souvenir de Mariette prit le dessus. Il se fit alors une révolution dans ma physionomie et je m'appliquai à dégager doucement mes mains des mains de la comédienne qui semblait les retenir en otage.

Coralie avait trop d'expérience pour ne pas s'apercevoir de mes combats : elle lisait dans mon cœur comme dans un livre ouvert et prenait plaisir à en feuilleter les pages. Cette expérience avait pour elle l'attrait de la nouveauté; plus audacieux, je l'eu.^se moins intéressée. Il était peu de passions dont elle ne connût la marche, les phases et le dénoûment. Personne n'aurait pu mieux qu'elle écrire un traité complet d'attaque et de défense, une théorie des résislan-

ces et des capitulations. Elle avaU vu de près l'amour téméraire et raniourtimitle, l'amour méiancoiique et Tamour jovial, celui qui |)rocè<le par le seniimcntet celui qui pétille avec le Champagne; le seul amour qu'elle n'eût pas encore connu, c'était l'amour reculant devant le succès et en proie à des scrupules de conscience. Je lui en offrais îe spectacle.

Nous restâmes ainsi pendant plusieurs minutes à nous observer, moi par prudence, elle par calcul. Ces pausps lui donnaient le temps d'achever son examen, de m'analyser, de me détailler pour ainsi dire. Quand mes yeux, en se relevant, rencontraient les siens, ii s'ensuivait un moment de vertige. Je les surprenais tantôt noyés de langueur, tantôt chargés de vives étincelles. Celte situation ne pouvait se prolonger sans faire rejidllir sur moi un peu de ridicule. Je lis un effort pour en sortir et reporter mon attention vers le manuscrit trop délaissé.

— Madame, lui dis-je...

Elle m'arrêta sur ce mot et ne me laissa pas achever la phrase.

— A l'amende, Edouaid! vous voilà de nouveau en faute! s'écria-l-e!le. Qucile pauvre mémoire!

— Pardon, repris-je; c'est Coralie que je voulais dire; Thabiiude m'en viendra.

— A la bonne heure, Edouard; à cette condition vous êtes pardonné; mais pas de rechute, entendezvous?

— Eh bien! Coralie...

— Parfaitement; vous voyez qu'on s'y fait.

— Coralie, il Fne semble que nous n'avançons guère noire besogne. Si vous ni'indiquiez les changcmenis que vous dés'rez.

EDOUARD MONGEr,0?î. 59

Au lieu de me répondre, elle étendit la main vers le manuscrit, s'en empara et le fit voler à rexlrémité du boudoir, puis se rapprochant de moi et se plaçant de manière à ce que je ne pusse ni éviter son contact, ni fuir son regard :

— Edouard, me dit-elle, laissons ces niaiseries, Saint-Léon y songera. J'ai à vous entretenir de choses plus sérieuses. Mais regardez-moi donc en face, mou garçon! est-ce que je vous fais peur?

— Oh! non, mad... Coralie, veux-je dire.

— Dans ce cas, rapproctiez-vous de moi, poursuivit la sirène... plus près encore... c'est déjà mieux ainsi. Il s'agit d'une confession, Edouard, et vous savez que dans une confession on met aussi peu de distance que possible entre les lèvres et l'oreille. Allons, voilà qui est bien; maintenant, ne bougez pîus.

— Vous faites de moi ce que vous voulez, lui dis-je.

— Voyez le pauvre garçon, s'écria-t-elle gaiement; et n'est-ii pas vraiment bien à plaindre? Dans un instant, monsieur, vous porterez la peine de tout cela. Mais n'ai-je pas dit : Monsieur?

— Oui, madame.

— A l'amende tous les deuxetconcluons. Edouard, ajouta-t-elle, en donnant à sa voix des inflexions plus douces, voici une heure que je m'occupe à lire dans votre pensée; vous allez me dire si ma pénétration est en défaut. Mais, avant tout, me promettez-vous de répondre avec franchise?

Cette inteipellation directe m'embarrassa; cependant la comédienne m'avait dit cela d'un ton si séduisant et avec tant de bonté dans le regard, que je n'hésitai pas à répondre d'une manière aflirmalive :

— Coralie, je vous le promets, lui dis-je.

— Eh bien! mon pauvre Edouard, vous êies amoureux, voi!à ce que j'ai lu dans votre pensée. Ai-je deviné juste?

Au lieu d'accroître mon embarras, cette question me replaça sur un meilleur terrain. Depuis que l'entrevue avait pris un caractère familier, je me sentais en proie à un remords dont je ne pouvais m'affranchir. Il me semblait que je violais la foi jurée, que ma place n'était point là, que je n'aurais pas dû me laisser entraîner sur une pareille pente. Le terrain où je marchais me faisait l'effet de ces prairies mouvantes, parées de gazon et de fleurs et qui engloutissent sans retour ceux qui y posent le pied, ijui m'assurait que le souvenir de Mariette me donnerait toujours la force de résister? et, même avec ia certitude de vaincre, le rôle que je jouais était-il celui d'un homme animé d'un amour sincère?

Le hasard m'oflrait le moyen de prendre une revanche; je m'empressai de ie saisir. Au lieu de reculer devant un aveu, de chercher des faux-fuyants, je pris le parti d'être sincère. Déclarer mon amour, c'était venger Mariette de ce qui venait de se passer, et la placer sur une sorte de piédestal. Celte conduite avait des dangers; je pouvais blesser Coralie, et, parconirecoup, l'indisposer contre Saint-Léon. Cependant je n'hésitai pas :

— Oui, madame, lui dis-je d'une voix ferme, vous avez deviné juste. J'aime ma fiancée.

Soit que cet aveu ne blessât point la comédienne, soit que le théâtre lui eût donné le talent de se contenir, mes paroles ne parurent pas éveiller chez elle d'impression fâcheuse. Sa bonne humeur au contraire s'en accrut.

— Eh! mon garçon, que ne parliez-vous? me ditelle. Vous avez une fiancée, el vous me le cachiez! Fi! Edouard, que c'est donc mal d'avoir des secrets pour ses amies! Mais je l'aimerai aussi, votre fiancée! Comment est-elle! Racontez-moi cela. Est-elle blonde? est-elle brune? Où la cachez-vous, cette perle de beauté?

Ces phrases étaient prononcées rapidement, avec une volubilité étudiée, et peut-être, en pénétrant dans le cœur de la femme, y eût-on trouvé les colères d'un espoir déçu. Cependant ce ne fut qu'un éclair; elle en revint bientôt à ce débit harmonieux et enchanteur dont elle connaissait la puissance ;

— Vrai, Edouard, dit-elle, je m'intéresse auxamoureux, venez donc plus près pour médire cette histoire. Là, bien; et vous l'aimez de toute votre âme, n'est-ce pas?

. — Oh! oui, Coralie, de toute mon âme.

— Pauvre enfant, poursuivit l'actrice, voyez donc comme d'y penser seulement, cela l'émeut! Sa figure ressemble à un brasier; sa main est toute tre.ublante! Et son cœur, comme il bai! Mais, mon garçon, ne le prenez donc pas avec tant de feu. Et elle vous aime aussi sans doute?

— Si elle m'aime, Coralie! En doutez-vous?

— C'est juste, Edouard; la belle question que j'ai faite là! Qui vous voit, doit vous aimer. Un air si bon, et puis tant de fraîcheur! Je ne parle pas du caractère; le vôtre doit être excellent. Allons, c'est décidément une fille heureuse que voîre fiancée, ajouta-t-elle avec un accent plein de mélancolie.. Il est si dilUcile de bien s'assortir. Quelle loterie que l'amour! Eh bien! votre fiancée y a eu un bou

()2 EDOUARD MOKGERON.

lot; tant mieux pour elle. Et cornaient la noaimez-vous, Edouard?

— .Viarietie, répondls-je avec un certain orgueil.

— Mariette, reprit raclrice; encore un nom que j'aime! C'est singulier comme nous nous rencontrons, Edouard! Si j'étais homme, je chercherais une femme qui s'appelât Mariette; c'est un nom doux à prononcer. Et c'est une blonde sans doute que votre Mariette?

— Non, Coraiie, rép!iquai-je, elle est brune, mais avec une blancheur de blonde. Si vous la voyiez, vous en seriez émerveillée.

— Je n'en doute pas, mon garçon, dit la comédienne; il faut qu'elle soit bien, puisqu'elle vous a plu. Biune avec la blancheur des blondes, c'est la perleciion, ajouia-i-elle d'un ton où perçait quelque ironie. Coraîncnt auiiez-vous pu résister à cela, mon bel Edouard? Et sans doute vous la voyez chaque jour?

— Impossible, lui dis-je, elle est trop loin.

— Ah! répliqua t-elle, en laissant échapper un léger cri de joie ou de surprsc.'elle est loin? et où estcUe donc?

— A Verrières, répondis-je.

— Une (ille des champs, s'écria-t-elle, je conçois; une bergère de la banlieue. Eh bien! Edouard, j'en suis enchantée. Vous èies à la bonne souice. Rien n'est divin comme les passions pastorales. J'ai toujours envié les belles dames de l'autre siècle qui s'en allaient rêver dans leurs parcs, la houlette en main et suivies de deux moutons, ornés de faveurs roses. J'auiais été folle de ces plaisirs. J'aime tant les beigeries; il ne nicmauquequ'uu berger qui soit toutàfailà mongoûi.

EDOUARD MOXGERON. 6S

Ainsi, peu à peu, la comédienne m'amena à lui faire nne confidence complète. Quand je m'arrêtais dans mon récit, elîe savait m'imprimer un nouvel élan et parvint à ra'arracher de la sorte et di'tai! par détail, Thistoiie entière de nos amours. On eût dit que celte passion pleine de fraîcheur allait réveiller dans son cœur aride la sève qui y sommeillait. C'était pour elle comme le bois de palmiers au bout d'une course ardente, comme un vase rempli de lait après les fumées de l'orgie. Elle semblait se plaire à ces tableaux, s'y retremper, y rattacher un souhait ou un souvenir. Parfois, lorsque j'en arrivais aux plus vifs épisodes de noire Odyssée amoureuse, elle prêta t une attention si grande qu'on eût dit que son âme était suspendue à mes lèvres. Il y eut un instant oijelle se rapprocha de moi au point que nos soulllesse confondaient et que les anneaux de ses beaux cheveux venaient se jouer sur mon visage. Vainement aurais-je essayé de délivrer mes mains de la prison où elle les retenait captives. Elle paraissait en disposer comme d'un bien qui lui apparlenaiiet que j'aurais aliéné.

Tant que la chaleur du récit ui'eiiiporla, je remarquai à peine ces circonstances. J'étais tout à mon amour, et, en parlant de Mariette, je me croyais à Verrières, sous les futaies, cueillant des fleurs pour ma liancée ou l'aidant à replacer des oisillons dans leur nid. Ma pensée s'envolait bien loin de ce boudoir, Lien loin de cette femme, belle comme une Médéeet, comme elle enchante» esse. Je ne voyais rien de ce qui se passait autour de moi; mou imagination seule avait des jeux qui ne tenaient compte ni des obstacles, ni de la distance. Ainsi l'arsenal des séductionss'épuisait dans ic vide; aucun coup ne portait. J'étais trop

C)U ÉDOUA.RD MONGERON.

bien défendu quand je restais sur le terrain de mes amours. Leur souvenir était pour moi comme l'un de ces nuages secourables dont les dieux païens entourent, au moment du péril, leurs héros favoris. Derrière ma ûancée, j'étais invulnérable.

Coralie s'en aperçut, elle comprit qu'elle m'avait donné un point d'appui et une armure. Je ne sais quel plan nouveau traversa alors son esprit; mais ce ne fut plus la même femme. 11 se passa en elle une lutte évidente entre l'orgueil blessé et une fantaisie mal contenue. Je parlais encore et elle n'écoutait plus. Enfin, comme emportée par une pensée intérieure, elle me serra vivement les mains :

— Edouard, mon ami, comme vous savez aimer! s'écria-t-elle.

Je la legardai, ses yeux jetaient des flammes, son visage respirait la passion. On la voyait éclater surtout dans le fréinissemeni des lèvres. La position devenait critique, etje ne saiscoramentseserait terminée l'entrevue, si la j)orie ne se fût ouverte brusquement. Ursule entra :

— Madame, dit-elle d'un air mystérieux.

— Eh bien! qu'est-ce, petite? répondit la comédienne, retrouvant tout son calme en un clin d'oeil.

— Monsieur Albert, madame! Il monte l'escalier, dit la suivante. Coralie se leva; je l'imitai.

— Fais-le passer parle salon, Ursule, dit-elle. Puis, quand la suivante fut sortie, elle me conduisit

vers l'un dos angles du boudoir, où eilc pressa un ressort caché par la tapisserie. Le panneau joua, et il se fil une ouverture.

— Nous nous rc verrons, Edouard, ajouta-t-elle en m'accompagiianl d'un dernier regard.

Je m'engageai dans Tissue, elle panneau se referma juste au moment où la porte du boudoir s'ouvrait au nouveau visiteur. Je regardai autour de moi et reconnus un couloir sombre où je cherchai mon chemin à tâtons. Heureusement la suivante vint à mon secours et me conduisit vers la porte.

Je franchis l'escalier, et. une foisdebors, je respirai plus librement; jamais je n'avais éprouvé un pareil bonheur à fouler le pavé des rues.

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