V. — L? ^éîe de Sceaux
Quand je revis Mariette, le souvenir de cette aventure me poursuivait encoie, et cependant je gardai là-dessus le silence le plus complet. Il suffisait que je m'en fusse tiré à mon honneur pour avoir le droit de vivre en paix avec ma conscience. A quoi bon d'ailleurs troubler une ame virginale par des confldences de celte nature? Ne valait-il pas mieux laisser à ce lis des champs toute sa blancheur et toute sa pureté? Je me tus; le hasard se chargea de me prouver que c'était une faute.
Jamais nous n'éprouvâmes une joie plus douce, plus tranquille que ce jour-là. L'aprèsdînée s'écoula dans le jardin où le pèreGrandchamp nous suivaitde l'œil, tout en ayant Ta r de soigner ses cobéas et ses géraniums. Le rusé villageois nous laissait une liberté complète, mais à portée de son regard. Lorsqu'une charmille élevait enire nous et lui un rideau trop sombre, il ne manquait jamais de tourner l'obstacle et de se remettre à un meilleur point d'optique. Puis, quand
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nous passions à ses côiés, il nous disait avec la bonhomie dont il couvrait ses malices :
— Ne prenez pas garde à moi, mes petits loups, je surveille mes boutures.
Ou bien il se donnât le plaisir de nous intimider avec un peu de science, empruntée à ses étiquettes:
— Venez donc, enfanis, s'écriait-i! de loin, venez voir ce i-ibes iivacrispa! Comme il est chargé cette année!
C'était tout simplement un groseillier à maquereau; et Dieu sait quelle figure fais<iii son nom latin en passant par la bouclie de Grandchamp!
N'iniporie, nous étions heureux; la liberté n'eût rien ajouté à notre bonheur. Je marchais près de Mariette et tenais sa main dans la mienne; je lui racontais ce que j'avais vu chez Bernard, et les plasirs de cet intérieur si calme, si doux, si retiré. Les heures s'envolèrent ainsi, et la nuit allait me forcer à laretraite, quand elle me dit :
— Edouard, vous viendrez dimanche, n'est-ce pas? N'a'lez pas y marjquer!
— Vous savL'zbien, Mariette, répondis-je, que c'est mon habitude la plus chère; pourquoi cette demande?
— Vous n'en devinez pas le motif, Edouard? Voyons, cherchez.
— Non, I\lariette, répondis-jc après avoir réfléchi penrlant quelques instants; j'ai beau chercher, je ne devine pas,
— Vrai, vous auriez oublié notre bal de Sceaux? Qui lanraii cru, monsieur?
— C'est juste! .i;'écriai-je avec le geste d'un homme qui a manqué de mémoire; où avais-je donc la tète?
ÉDOL'ARD ÀÎO>'GEI\0>'. 67
Il faut dire que cet anniversaire était pour tout le bourg robjei d'un culte très-assidu. On se préparait de longue main à la fête de Sceaux; on en causait un mois avant, un mois après. La société parisienne y affluait, et Verrières profilait de l'occasion pour voir le beau monde sans trop de déplacement. Chatenay, Bièvre, Antony, Bourg-la-Reino, faisaient le même calcul, et i! en résultait un double concours, l'un citadin, l'autre champêtre, qui contribuait beaucoup à l'originalité de la fête.
Mariette n'en dormait pas depuis huit jours; elle aimait la danse comme l'aime toute jeune liile, et il était naturel qu'elle cherchât à s'assurer de l'exaclitude de ses danseurs.
— Surtout ne vous faites point 'attendre, me ditelle, au moment des adieux; ce sera charmant, Edouard. Allons-nous sauter! Allons-nous rire! La famille y vient, nous sommes une maisonnée. Votre mère, non; elle ases offices; mais votre tante en sera. Bah! la carriole est grande : soyez exact.
— Mariette, lui répondis-je, quand il s'agit devenir à Verrières, c'est mon cœur qui me donne l'heure, et il n'est jamais en relard.
— Et vous me ferez monter sur les chevaux du jeu de bagues, n'osi-ce pas, Edouard?
— Oui, Mariette.
— Et nous nous ferons dire la bonne aventure, ajouta-l-elle tout bas et presque dans mon oreille.
— Nous ferons tout ce que vous voudrez, Mariette, lui répondis-je.
Je la quittai sur ces mots, et vécus comme elle pendant toute la seiuaine sur le plaisir que nous allions goûter. J'avais complètement oublié Coralie. Mon chef
insistait, il est vrai, pour que je la revisse, et ces instances n'étaient probablement qu'un contre-coup, mais je trouvai des prétextes pour éluder cette seconde épreuve. Saint-Léon se vit obligé de se passer de tiers et de traiter iui-inéme avec la reine du Vaudeville.
Il avait plu dans le courant de la semaine, et je craignais que le mauvais temps ne se prolongeât de manière à déranger la fête. Il n'en fut rien; le soleil se leva radieux comme s'il eût voulu entrer pour quelque chose dans nos plaisirs, et fournir sa part à notre joie. Je partis de très-grand matin, gai, dispos, le cœur plein d'enchantements. A la rigueur, j'aurais pu m'arréter à Sceaux et y attendre la famille. C'était m'épargner un double trajet , et tout autre qu'un amoureux eût fait ce calcul. Moi, je ne vis que le bonheur de rouler en carriole avec Mariette, de la voir plus tôt, de rester plus longtemps à ses côtés et de sentir dans les cahots du chemin son corps charmant rencontrer le mien, sa tête elileurer la mienne.
A Verrières, quand j'y entrai, une efl'ervcscence générale régnait dans les esprits. Les jeunes filles étaient sur leurs portes, vêtues de blanc, quoiqu'il ne fût que huit heures du matin. Elles ne pouvaient tenir en place, tant leur impatience était vive, piétinaient comme si elles eussent entendu l'archet du ménétrier et remplissaient les rues du bourg de leur babil. Plus calmes, les grands parents veillaient aux apprêts du déjeuner, ou portaient l'avoine au cheval aOn de le mettre en état de fournir une course brillante. Chez ma mère, je retrouvai les mêmes émotions. Non pas qu'elle y fût pour riiMi; la pieuse femme avait déjà pris le chemin de l'églisp, et le seul avantage qu'elle se promît de la fêle, c'était d'avoir
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plus de temps libre pour ses exercices religieux. Mais ma tante Brigitte ne voyait pas les choses au même point de vue. Daas ces jours solennels, il lui prenait des retours de jeunesse, et elle exhumait de son armoire un de ses plus brillants costumes de cour. C'était une robe de velours grenat avec la taille près des aisselles et une fraise à la Marie-Louise, qui ressemblait à un écran autour du visage. Si l'on y ajoute une toque à plumes et des souliers de satin blanc, on aura la veuve du général Pétermaun au grand complet ei sous les armes.
Je la trouvai dans cet attirail, roide, gourmée, mal à Taise, comme on l'est dans des habits d'emprunt; elle allait et venait d'une pièce à l'autre, et paraissait eu proie à des accès d'impatience :
— Ah! te Noilà, mon fils, dii-elle en me voyant. A la bonne heure, c'est de l'exactitude, lu n'es pas comme ce Grandchamp qui n'en finit plus.
— Voulez-vous, ma tante, que j'aille voir où il en est, lui dis-je, heureux de trouver un prétexte pour rejoindre sur-le-champ Mariette.
— Oui, mon garçon, dit la générale, va les pousser un peu; autreihent nous ne quittons pas d'ici avant le soleil couché.
Mariette était prêle; en b'anc delà têle aux pieds comme une vestale : une simple robe de percale, mais qui rhabillait à ravir, un bonnet à nœuds roses et des souliers de prunelle; tout cela porté avec une grâce et une candeur célestes. Les vierges qui conduisent les chœurs divins ne sonl pas plus belles qu'el e ne l'était. Je lui tendis la maiu, elle avança la sienne en rougissant, et, eidiardi, j'allais approcher mes lèvres de ses joues veloutées, lorsque nous entendîmes le pas lourd
KDOtARU flOXr.KIlO?!. T. «1. ^
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et cadencé du père Grandchamp qui revenait des écuries. Ce bruit nous frappa d'immobilité.
— Tiens, c'esi toi? me dit le pépiniériste en entrant; déjà arrivé de la ville? peste, que d'ardeur! Et va t-il longtemps que tu es ici, mon gars? ajouiat-il en nous enveloppant de son regard soupçonneux et fin.
— Mais non, peii-t père, dit Mariette, Edouard est entré quasiment comme vous, il y a cinq minutes à peine.
— Bah! quand il y serait depuis plus longtemps, s'écria le faux bonliomme, voyez où serait !e mal. Mon garçon, ajouta-t-il, va dire à ta tante que la grise est sur son avoine et que nous partirons dans une demiheure d'ici.
En effet, la carriole fut bientôt devant nôtre porte, et la générale y monta dans les atours de l'empire. Tant bien que mai elle arrangea sur les banquettes les flots de son velours grenat et défendit sa toque à plumes contre les cerceaux d'osier qui formaient le ciel de la carriole. Elle n'osait bouger de peur de compromettre cet édifice majestueux, et portait sa tète comme un saint sacrement. Grâce à ce luxe de précautions, la toilette im|jériale put arriver à Sceaux sans trop de dommage. Grandchamp avait la conscience de ce qu'il conduisaii; il ne voulut pas entrer dans la ville sans un peu de fanfare, et se mit à ébranler l'air à coups de fouet. C'était bien le moins que l'on pût faire pour une générale en grand costume.
A peine eûmes-nous mis pied à terre, que nous nous dirigeâmes \ers le ihéâire de la fcle. Grandchamp donnait le bras à matante Brigitte et semblait glorieux de |)i oiiicner tant de falbalas; moi, je me chargeai de
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Mariette, heureux de me sentir si près de ma blanche colombe.
C'est dans les avenues du vieux château de Sceaux, que se groupait alors le mouvement forai(î,et les promeneurs pouvaient fouler les pelouses de ce beau parc, lémoiu de tant de magnificences. Que de gloires ont passé sous ces voûtes de verdure! Que d'ombres aimables on pourrait retrouver dans ces labyrinthes, le long de ces étangs, sur ces décombres même, monument des vengeances populaires. Voici Colbert qui eut un château comme Fouquei et ne Texpia pas comme lui. Voici la duchesse du Maine, la fée de Sceaux, qui avait rêvé un trône et une cour, et ne pul avoir qu'une académie de gens cVélite. Heureux mécompte dont elle sut mal se consoler! Autour d'elle et sous ces beaux ombrages, accouraient Voltaire, Lamotie, l'abbé Genest, Fontenelle, Malezieu, et elle ne se trouvait pas suffisa.umeni indemnisée de la perle d'une couronne par le commerce de ces beaux esprits. Plus près de nous, voici le duc de Penthièvre, nature douce et touchante, etdans l'ombre, Florian, le prince de l'idylle qui essaya de jeter la France du côté des bergeries, à la veille d'une révolui.on.
Avant de nous mêler aux jeux forains, nous fîmes une longue couise sous les grands arbres du parc. Mariette eût mieux aimé se porter du côté du bruit; moi, je préférai un plaisir plus recueilli. Ma tante Brigitte nous laissait libres en matière de direction; l'important pour elle était d'avoir sous la main une victime qui écoulât ses récits et prît goût aux bullelins de la grande armée. Elle avait entamé le pépiniériste sur l'aflfaire dEyIau et ne lui faisait pas grâce d'un obus. Par une complication fâchtuse, Péiermann
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avait reçu dans raction une légère blessure; ce détail entraîna de nouveaux développements. L'auteur dut assister au pansement et allei* jusqu'aux limites de la cure. Graiidcliamp s'y prêtait; à part s?s ruses, il avait du bon; c'était d'ailleurs un ctrand honneur pour un rustre comme lui que d'avoir sous le bras une générale en robe de velours, et il savait acheter cela par un peu de co'itplaisance.
Mariette insista si bien, que nous revînmes enfin du côié de la foule. Déjà le préau était rempli de curieux et les bateleurs avaient commencé leurs parades. C'était, enti e eux, à qui njènerait le plus de vacarme et se livrerait à une concurrence plus bruyante. La troujpeite à clé répondait aux délis de la grosse caisse, la cloche à ceux du cornet à piston. La voix humaine cherchait de loin en loin h dominer ce tumulte, et n'y parvenait qu'à l'aide de ces sons rauques dont l'alcool dote les poitrines vouées à l'éloquence en plein a r. Des Ilots de peuple allaient et venaient d'une exhibition à l'autre, se croisant, se heurtant en sens contraire. Impossible de se parler, de se maintenir en groupe au milieu de ces chocs eî de celte confusion. Vingt fois nous peidîmes de vue Grandchamp et ma tante, et vingt fois il fallut faire des ellorts inouïs pour les retrouver. Il y eut même un instant où nous les crûmes coini)létement égarés. Ma tante Brigitte avait aperçu au fond d'un cabinet de personnages en cire un tableau où figurait Poniatowski se précipitant dans les Ilots de l'E ster, et elle li'avait pas voulu passer outre sans revoir ce bravo qu'elle avait, disait-elle, beaucoup connu. Or, à l'intérieur (!e la baraque, il y eut, pour ainsi dire, siibstiiuiioii de héros: au lieu d'un Poniatowski ,
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ma tante reconnut postivement un duc d'Abraniès.
Depuis quelques instants, Mariette était revenue sur une idée qiii la poursuivait; elle voulait se faire dire la bonne aveuturo. Quand les grands parents nous eurent rejoints, je présentai la requête et elle fut accueillie. Justement nous passions devant un magicien qui sedisa t hrevetéde la société de médecine, et successeur du grand Estella. C'était vingt sous pour le petit jeu; nous entrâmes. Rien ne manquait à Til- Insion : l'intérieur éiait tendu en noir et constellé de signes cabalistiques d'un rouge ardent; dans des Goles pleines d'une eau-dc-vie colorée nageait une belle collection de reptiles; des réchauds, dos aîambics complétaient le mobilier. C'étaient les outils du grand jeu, auquel nous n'avions aucune espèce de droit. Il nous fallait conformer nos préientions à noire forlune. Du reste, le pilre chargé du céiémonial nous avait introduits avec beaucoup d'égards et comme s'il se fût agi de millionnaires. I suffisait que nous fussions des clients; ce titre nous ahritait, ei il avait du pri^» puisqu'du dire de l'affiche, le roi de Prusse l'avait porté.
A notre entrée, le magicien se leva; il était vêtu d'une longue robe bariolée comme sa tenture, et coitTé d'un chapeau pointu, symbole ordinaire de son art. Son premier soin fut de nous envisager a\qc attention, afin de s'assurer de son terrain et de voir à qui il avait affaire. Il s'aidait évidemment de Gall et de Lavater, et plus encore de quelques indications extérieures pour conduire celte étude à un bo!i résultat. L'essentiel était qu'il ne prît pas des gens de Paulin pour des colons d'Amérique; le reste était laissé à la liberté de l'interprétation. Quand sou inspection fut
Ik EDOUARD MONGEUON.
passée, il prit des cartes; c'était le petit jeu, la limite (le notre droit. Mariette se présenta la première pour connaître ce que l'avenir lui réservait. Le sorcier exécuta quelques pa^^scs avec la baguette de coudrier, puis il étala ses cartes une à une avec la gravité d'un homme qui se rend l'organe du destin. Me voyant auprès de ^îarieite, il parla naturellement d'un blond qui était en voie de réussite et de qui elle n'aurait à attendre que de bons procédés. C'était la part du client, ei tout ce que nous devions attendre dupeiit jeu; mais il restait à faire la part de la magie :
— Attention, dit le sorcier jetant sur la table un valet de pique; voici un brun qui est animé des pUis mauvaises intentions. Il arrive, je îe vois; il se déclarera aujourd'hui même. Que le blond s'en méfle!
Là-dessus Toi acle appliqua sur la table un nouveau coup de baguette et nous en eûmes pour notre argert.
— C'est égal, disait ma tante Brigitte en sortant, Je le tiens pour un pauvre homme; il ne va pas au talon de mademoiselle Lenormand. En voilà une qui savait le fin du fin! Pour preuve, elle a i>ré(lil que Napoléon mourrait sur un rocher, si toutefois il y est mort. On saura cela dans cinquante ans d'ici. Enfin n'importe, mêlions (ju'il y soit mort, puisque c'est le bruit généraleiiio!it reçu. Alors mademoiselle Lenoruiand aurait bien deviné. Eh bien! moi je l'ai connue, la Lonorinand, et très-intimement connue. F igurez-vous, Gr.indrhamp, que j'y vais un jour en cachette; Pétermann n'aimait pas ces simagrées. J'y vais donc en cachette (t je dépose en entrant cinq napoléons sur la table. Ile, sensible à c«' procédé : —Madame, me ditelle, à ce prix vous aurez le jeu de l'impératrice José-
phir>e, lout ce que nous avons de mieux, !e marc da café. Bien! J'attends. Elle met sa marmite sur le feu et je lui laisse faire sa cuisine. De temps en temps elle manonnait quelques mots et jetait dans son potau-feu de la sauge, du romarin, des feuilles de lalTrier, enfin quesais-je, moi? un tas d'herbages. J'attendais toujours. Elle remunit la sauce avec un balon rouge, et continuait à réciter des salamalecs : c'était curieux au possible. Enfin, quand le bouillon est complet, elle me fait signe d'approcher et d'y lire mon sort : — Voyez, me dit-elle. — Quoi? lui dis-je, c'est noir comme de l'encre. — Vous ne voyez pas les lignes de vie? ajouta-t-elle d'un air enflammé. — Je ne vois rien du tout, lui répondis-je en m'obstinant, — Eh bien! me dit-elle,c'esttoujoursaiusique cela se passe; les personnes que la chose touche n'y voient rien. N'empêche qu'il y a là dedans cent sept ans pour votre époux et pour vous cent vingt-deux ans, l'âge du plus vieux corbeau que la terre ait connu. Vous avez dixhuit mille SX cents lignes de vie, et votre époux dixsept mille quatre cents. Total: trente-six- mille lignes de vie à vous deux, couple fortuné! Elle me renvoya là-dessus; elle avait du monde dans l'anilchambre et cinq maires de café à faire. Voilà ce que j'appelle opérer, et non ce que nous a fait ce pleutre. Péiermann est mort, cela est vrai, mais le boulet n'était pas compris dans les dix-sept m Ile lignes de vie. La Lenormand me l'avait dit : Quand U y a un boulet, c'est à refaire; notre art n'y peut rien.
Tout en causant ainsi, et prenant des distractions à droite et à gauche, la journée s'avançait, Mariette avait encore une fantaisie et il fallut absolument la satisfaire; elle voulait mouler dans l'une de ces balan-
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çoires qui pivotent sur elles-mêmes et ressemblent à la roue crixion. C'est un singulier pliénomène que ie goût prononcé de presque toutes les femmes pour cet exercice circulaire. Il ne se trouvait sur le champ de foire que deux établissements pourvus d'un mécanisme dont le jeu oIFiît quelque garantie. INous nous en rapprochâmes, et il fallut attendre qu'il y eût quelques vacances. Enfin, Mariette parvint à se placer dans un char, et j'alla s m'installer à ses côiés, quand je fus prévenu par un beau cavalier, et jeune encore plus que beau. C'était un garçon qui ne devait pas toucher à ses vingt ans; mais son visage avait celte expression caractérisée, apanage des types réguliers et des grandes races. Tl était brun avec des tons mats et des cheveux d'un noir bleu, encadrant l'ovale le plus noble et le plus pur. Sa lèvre supérieure portait un petit duvet noir qui semblait mis là tout exprès pour faire ressortir les dents les plus blanches du monde. Doué d'une taille riche et svelte, il semblait avoir pour lui la souplesse et la force, et son œil fier et doux annonçait rinieliigence et la bonté.
Qu'on 'juge de mon étonnement lorsque je vis Mariette livrée à de telles mains. Je voulus réclamer, la faire descendre, invoquer l'autorité paternelle. Il était trop tard, la machine venait de s'ébranler, et Mariette fut enlevée dans l'espace. Pour me rassurer, je me dis qu'il n'y avait là qu'une rencontre fortuite, un dos mille incidenis d'une fêle publique. Une fois le jeu fini, le beau cavalier tirerait de son côté, Mariette du sien, et tout serait dit. Cependant je ne perdais pas de vue le véhicule aérien où le couple s'était assis. Celle surveillance de jaloux me réservait
une nouve'Ie surprise. Etait-ce bien Mariette que j'avais sous les yeux, et que signifiait cette attitude? Le jeune homme lui avait passé la main sous la taille afin de la rassurer contre les frayeurs que lui causait le balancement, et en même temps il causai t avec el'e de la manière la plus amicale, la plus intime. Loin de s'en défendre, Mariette lui répondait, et, par intervalles, se livrait à de longs éclats de rire. J'étais anéanti; pour la première fois, le démon delà jalousie vint me mordre le cœur et y causer une blessure profonde.
— Le sorcier avait raison, m'écriai-je avec amertume; voici que le valet de pique est venu. Un brun, les cartes disaient vrai.
Ce jeu se prolongea pendant un temps infini au milieu d'une angoisse déplus en plus vivo. On eût dit que le jeune homme s'était entendu avec l'entrepreneur pour pousser la partie bien au delà des limites ordinaires. Enûn, la balançoire s'ari éta, et Mariette toucha le sol.
— Merci, monsieur Ernest, dit-elle au jeune homme, qui s'éloigrrait après nous avoir salués avec une grâce tout aristocratique.
— Vous le connaissez donc? dis-je à Mariette sur un ton presque brutal.
— Si je le connais! me répondit-elle en riant; si je connais le comte Ernest! Tout enfants nous nous sommes vu . Demandez à mon père.
Grandchamp était intervenu pour compléter spontanément l'explication.
— C'est un fi!s d'Hautefeuille, disait-il à ma tante; un garçon charmant. J'ai vu ça au maillot. Voici vingt ans que j'ai des terres à bail de la famille. Lesp'usri-
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ches propriéi aires de Vauhallan; des gens cousus d'or, et bons, et honnêtes, et pas flers!
La nuit se faisait, nous prîmes !e chemin de la salle du bal. Déjà la grande société était arrivée; les châteaux des environs en avaient fourni une part, Paris le reste. On sait quelle fut alors la réputation du bal de Sceaux. C'est là que se réglaient les modes d'été, et que se passait la grande exhibition des toilettes champêtres. Un vrai congrès d'élégance et de goût, auquel on se rendait de toutes parts. La réunion était magnifique ce jour-là; la beauté du temps y avait attiré une foule charmante et nombreuse. Aussi avait-on de la peine à trouver place dans l'enceinte où se formaient -les quadrilles. Il fallait cependant se procurer quelques sièges, afin que ma tante pût étaler tout à l'aise lespoir.pesde sa toilette impériale. Je confiai les deux femmes au père Grandchamp, et me mis à la recherche. C'était une lâche dillicile, au milieu de la cohue et dos nouveaux arrivants qui débordaient de toutes parts.
Enfin, je finis par découvrir dans un coin trois chaises vides, et m'y précipitai comme sur une pioie. Il ne s'agissait plus que d'y faire an iver les personnes auxquelles je les destinais, opération aussi difficile que celle dont j'étais venu à bout. Je m'adressai aux voisins, et employai toutes les ressources de mon éloquence pour qu'ils empêchassent u)a propriété de tomber d.ins liî domaine public. Cette précaution prise, je ni'élançai de nouveau dans la foule en m'orienianl, à l'aide de (luclques indications, comme un pilote sur des Ilots Inconnus.
L'archet de l'orchestre venait de donner le signal d'un (piadriilc, cotjui ajoutait encore aux dilUcullés de
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la circulation. Enfin, à force de jouer des coudes et des épaules, je parvins de nouveau à Tendroit où^j'avais laissé matante et Mariette. Elles ne s'y trouvaient plus; c'était à se désespérer. Je ne savais que faire, lorsqu'en jetant les yeux veis la ligne des banquettes qu'occupaient les dames, j'aperçus, sur un siège élevé, ma tante Brigitte qui attirait sur elle tous les regards de l'assemblée par sa robe en velours grenat et sa fraise à la Marie-Louise. Cette toilette faisait événement. Elle m'avait aperçu, et me faisait un geste dont je suivis la direct on. C'était un dernier défi que me jetait le sort. Mariette dansait la 'première contredanse avec le comte Ernest d'Hautefeuille.
J'éprouvais une co'ère furieuse et concentrée; volontiers j'eusse cherché querelle au jeune homme ou rompu ouvertement avec la coquette. Je me mis à les suivre de l'œil; c'étiiit toujours la mêuie familiarité, la même aisance; on ne pouvait pas m'insulter plus ouvertement et en face de plus de témoins. J'avais peine à me contenir, et peut-être me serais-je laissé aller à un éclat, lorsqu'une voix que je crus reconnaître prononça mon nom presque à mon oreille. Je me retournai vivement et ne pus contenir un geste de surprise.
— Cora'ie! m'écriaije. Eh bien! tant mieux.