‹ Édouard Richardet son œuvre "Acadia" [microforme]Chapitre 3 sur 6 · CU NN · texte numérisé non relu

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sur quoi le Dr Ganong s'appuie pour prouver sa ‘ nécessité militaire.” C’est un véritable comble que de prêter le sentiment de la peur à des maîtres du calibre de Lawrence ou À ses acolytes roués. Non, les Anglais n'avaient à craindre la révolte de personne à la Nouvelle-Écosse, lors des conflits mêmes qui devaient aboutir à la Cession du Canada, ni des Acadiens dont on connaissait d'expérience le caractère inoffensif et qu'on avait d’ailleurs pris la peine de désarmer, ni des Indiens, leurs alliés ordinaires. Quant à ces derniers, c'était les Micmace qui eussent pu être À redouter ; Mais le gouve neur avait eu l'habileté de conclure un traité de paix avec le chef de la tribu habitant la côte orientale de la Nouvelle-Ecosse, en 1753, deux ans avant de chasser les Acadiens de la Péninsule, (Areh. Can. de 1905, vol. 1, P. 4). Les Anglais gouvernaient le pays depuis plus de 40 ans, ils s'étaient accrus en nombre, ils avaient eu le temps de se fortifier, les Français étaient occupés au Canada, aue pouvaient, que devaient raisonnablement craindre les Angus ? Le thème du Dr Ganong ne tient pas debout. C'est ce qui ressort, du reste, abondamment de l'ouvrage de Richard que le nouveau philosophe anglais affecte d'ignorer, besogne plus commode infiniment que celle de lui répondre.

Tout comme il a fait dans son introduction, R., en arrivant au chapitre où il va parler de Lawrence, l’auteur immédiat de la déportation, écrit ces singulières paroles : “ Parmi les faits que m'a revêlés le volume des archives, j'ai choisi ceux qui évaiert plutôt défavorables aux Acadiens.” J'ai déjà fait observer combien ce procédé est peu rigoureux en matière historique. “ans le vouloir, pourtant, l'écrivain fait acte de diplonatie, L’exposé clair des événements, par un effet qu’on pourrait tout d’abord redouter, n’établit que plus fortement la futilité des torts qu’on reproche aux Acadiens. Toute la partie de l'ouvrage qui se rapporte à Lawrence est supérieurement traitée,

Un an avant le premier acte du drame finai, le ler août 1754, Lawrence écrit aux lords du commerce que des Acadiens possèdent les plus belles terres de la Province et que s'ils persistent à refuser de prêter serment d'allégeance, il vaut mieux jes chasser du pays, quoiqu'il ne veuille pas entreprendre une pareille tâche, dit-il, sans le consentement des autorités. En répondant à "Tawrence, les lords du commerce feignant d'ignorer les obstacles

Qu'on a suscités aux Acadiens, pour les empêcher de partir, dès la première année de la Paix d’Utrecht, rappellent, néanmoins, la disposition du traité. Ils regrettent leur manque de loyalisme ; ils désirent en référer à Sa Majesté, Cette lettre est à lire.

Un trait décèle les dispositions du gouverneur Lawrence. Cinq jours après cette lettre des lords qui ne décident rien, ou dont le silence décide tout, il écrit au commandant du fort Pigiguit : “ Vous n'avez pas à barguigner avec les Acadiens pour le paiement de ce qu’ils vous apportent et dont vous avez besoin. Délivrez-leur des certificats qui leur permettent de venir à Halifax où ils seront payés ce qui sera jugé bon. S'ils s’obstinent, informez-les que la contrainte militaire les attend.” Partout ailleurs des ordres semblables sont expédiés. Unautre message un peu plus tard porte que nulle excuse ne doit être acceptée et que si l’on n'apporte du bois de chauffage, les soldats peuvent s'emparer des habitations pour s’en faire.” Naturellement ces pièces intéressantes sont indignes de figurer au volume des archives.

Partout les ordres donnés sont obéis. Les habitants de Pigiguit ayant le malheur de tarder un peu, le Conseil de Lawrence envoie un ordre à l'Abbé Daudin, missionnaire, et à cinq autres habitants de venir sur-le-champ expliquer leur conduite. Un détachement de soldats les accompagne. L'on se croirait en temps de guerre où les réquisitions sont forcées. Détenus pendant huit jours, les malheureux toutefois sont relâchés, sauf l'Abbé Daudin que l'on médite de chasser de la Province : Ïl a osé présenter des excuses ! Richard n’en trouve rien dans le volume Akins, mais une lettre de Murray, l’un des Officiers dévoués de Lawrence, nous révèle que l’Abbé Daudin ignorait les instructions du &ouverneur envoyées à Pigiguit et que s’il les eut connues, il y eut obéi. Qui le dirait ? L'affaire de Pigiguit est l’un des actes d’insubordination sur lesquels on va s'appuyer pour justifier la déportation générale. R. excelle dans toutes ces recherches. Il ne laisse rien échapper. Pas de raisonnement dont ia trame ne soit mieux ourdie.

En dépit du mal que s’est donné le prévaricateur des archives d'Halifax, les deux seuls reproches imputés aux Acadiens et qu'on rencontre dans son volume, se réduisent aux suivants : En premier lieu le retard des habitants de Pigiguit à obéir aux

l'invitation. Richard ajoutera à ces griefs celui tiré de la conduite de certain missionnaire du noin de Le Loutre dont le rôle actif a été diversement apprécié.

D'abord l'acte d’insubordinatio

1ison invoquée

Quant à la conduite de l'abbé Le Loutre, R., avec un laisser aller et une candeur qui ne cadrent guère avec les règles de la critique, prétend que cet abbé a fourni le prétexte à la déportation, mais ses propres allégués le contredisent si absolument et les autorités qu'il invoque sur ce point, après en avoir fait le procès sur d’autres, sont si discutables que le missionnaire célèbre, loin d’apparaître comme un fauteur de troubles, semble plutôt devoir être considéré comme un patriote et un voyant, Plût au ciel que les Acadiens eussent eu plus de Le Loutre pour les gouverner !

Il serait trop long de raconter les mauvais traitercents auxquels, d’ailleurs, les Acadiens avec leurs admirables missionnaires, furent soumis. I] existe dans les archives canadiennes, aujourd’hui, des instructions qui en disent long sur le prosélytisme protestant des autorités anglaises. L’on peut assez bien se figurer la douce paix, le bonheur dunt ils pouvaient jouir sous un homme tel que Lawrence, par exemple, dont les Anglais eux-mêmes ont tracé les touchantes vertus. ‘“ Lawrence, dit un document, est dédaigneux, hautain, sourd à tous les conseils et se conduit en tyran. Il n’a pas d'amis, il est méprisé par ses officiers, excepté ceux qui servent ses instincts d’oppresseur, Il est plein de bassesse, si la bassesse peut servir ses fins politiques ; il est flatteur consommé, servile envers les étrangers qui peuvent lui être utiles. C’est ainsi qu’il a fait son chemin. Cet individu est toujours prêt à détruire avec acharnement tous ceux qui pourraient lui faire obstacle. Toujours prêt à traiter avec mépris et À maltraiter ses inférieurs. Enfin, il a publiquement qualifié le Conseil de repaire de vilains et de banqueroutiers.” Pour achever une peinture si flatteuse, l'écrit ajoute que “ Lawrence a fait passer en Angleterre le peuple pour rebelle...”

Or, ce document, écrit presque aussitôt après la déportation, et qui a été trouvé, si je ne me trompe, par R. lui-même, dans

les papiers du Rév. Andrew Brown, auteur d’un manuscrit historique sur les Acadiens, ce document n’est ni plus ni moins qu'une requête signée par les citoyens de la ville d'Halifax, en 1759, et adressée à Londres. Il n’est pas dit sans doute à quel personnage elle est adressée, et, à cause de cela, peut-être doit-on l’apprécier avec réserve. Un point essentiel pourtant c'est qu’elle est signée par les citoyens de la ville de Halifax, et le malheur pour Lawrence c’est qu'elle concorde avec ce que l'histoire nous apprend de son caractère, Si les cor patriotes de ce singulier chef d'Etat avaient à se plaindre à ce point de celui qui les gouvernait, que devaient souffrir les pauvres Acadiens ? Lawrence, tel est l’auteur immédiat de la déportation. Richard raconte très simplement mais avec précision le drame si navrant qui se déroule en 1755 et les années suivantes. Il y met une exactitude, une précision et un relief dignes de son grand talent.

in sa qualité de critique, l'écrivain devait en toute justice faire la part des temps pour établir les responsabilités. Je ne sache pas toutefois qu’il ait réussi à diminuer la gravité des fautes de l'Angleterre en nous montrant les cupidités énormes qui s'étalaient alors dans les Indes ou ailleurs. Sans doute la fièvre des découvertes, le spectacle des trésors apportés de Madras, de Calcutta et d’ailleurs, les exploits de Clives et de Hastings étaient bien propres à exciter la convoitise. Un grand orgueil de domination s'était emparé des esprits en Angleterre depuis les jours de l’Armada. Mais voilà qu: est expliquer plutôt qu'excuser. Décidément, tout n’est pas mauvais : mais à côté d'actions dont on ne saurait méconnaître la grandeur héroïque, que d’iniquités, que de complots tragiques rehplhssent l'histoire des premières colonisations en Amérique ! Four certains acteurs puissants, ces choses qu’on appelle la vertu simple, la bonne foi et les traités que valent-elles ? Les Acadiens eurent la naïveté de croire qu'il leur suffisait d'être fidèles à 'a foi des ancêtr s, à leurs affections si légitimes ; ils crureut jusqu’à la fin dans ces retours que parfcis la justice humain: apporte à l'opprimé. Combien leur soumission et leur patience devaient être cruellement déçues !

Shirley, on l'a vu, avait clairement exprimé l'avis que ces gens devaient être protestantisés ou dépouillés de leurs biens. L'affaire du serment était bien un motif ! Dans une citation, à Halifax, les Acadiens ont une idée ingénieuse. Sentant « qu'ils sont menacés des plus grands maux et devinant fort bien les intentions du Conseil, ils font mine de se rendre à ses exigences

en offrant de prêter le serment demandé. “Il est trop tard, à présent, dit le gouverneur...” Cette réponse, prévue, a été consignée par Parkman lui-même.

R. démontre avec force que les motifs, à peine déguisés, les seuls, c’est d’abord la peur et l'intérêt. C’est le mépris que l'on ressent pour cette paysannerie humble ; c’est ensuite la cupidité, ce sont des biens que l’on convoite. “ Cette convoitise, dit Rameau, datait depuis cinquante ans.” Le reste n’est qu’un voile pour masquer la conduite. Il est temps, du reste, les colons de la Nouvelle-Angleterre ou d’ailleurs sont prêts à venir prendre les terres. La France est de plus en plus lointaine comme de moins en moins soucieuse des dénouements qui se préparent. Le; dernières mesures sont prises. Personne ne doit échapper et le gouverneur recommande en particulier grand soin du bétail. L’habileté de Lawrence égale sa perversité et ses officiers le secondent. (C’est un accord touchant. A les entendre, jamais les Anglais n’auront accompli plus glorieux exploits en Amérique que celui de chasser les Acadiens de leur pays. C’est en toutes lettres dans la correspondance. Malheureusement, il faut le répéter : jamais la ruse et l'audace n'avaient trouvé champ plus favorable ; jamais gens n'avaient éte mieux préparés à subir l'oppression, Quand on lit le récit circonstancié de la conspiration, l’on est choqué de la simplicité, de l’aveuglement de ce peuple. Les ennemis ne sont qu’une poignée, A la veille d’être déportés, ies Acadiens sont 18,000 âmes, En un tour de main, les persécuteurs peuvent être jetés à la mer. Mais non, quand il est évident que le cordon se resserre pour les étouffer, ils livrent leurs armes à deux reprises pour les redemander ensuite naïvement. Lawrence fait saisir leurs prêtres, il s'empare des archives. Nulle résistance. Les malheureux courbent l’échine au moindre signe, ils tendent leurs mains vers les chaînes. Lawrence reçoit des pétitions dont le ton soumis n’est propre qu’à exciter son mépris. Le spectacle de leur embarquement à Grand-Pré et à Beauséjour est véritablement lugubre. Où donc cette fierté que rien n’entame et qui défie les tyrans ? Chez l’Acadien, habitué à la vie paisible, entouré des siens, sans autre ambition que celle qui noue l’idylle des champs à celle ‘iu foyer, l'horizon se borne aux vertus familiales. Du reste, ce qu’on entend par patriotisme ou vertu civique, nulle part encore n'a pénétré dans les masses. Le courant vers la liberté telle qu’on l'entend aujourd’hui a été pendant longtemps ignoré ou refoulé.” A l’époque des érnigrations, les nmaximes césarie: nes

sont en honneur. ‘“ L'Etat, c’est moi,” dit Louis XIV. “Je suis de droit divin,” dit le roi George, ce qui est vrai, non toutefois dans le sens où le monarque l’entend. Mais, après tout, ne serait-ce pas là vues trop humaines ? La Providence qui mène les événements et les hommes, n’aurait-elle pas voulu ménager dans les vertus privées de cet admirable petit peuple une leçon et un exemple ? “Ils furent le sel de la terre,” a dit quelqu'un avec peut-être beaucoup de philosophie. En retrouvant, aujourd’hui, disséminés sur tous les chemins de l'exil, les descendants de ceux qui furent persécutés pour leur foi en Dieu et ces sentiments qui honorèrent leur cœur, le spectacle de leur progrès, les espérances d'avenir qu'ils font concevoir, ont quelque chose de consolant. Nous assistons certainement à une rénovation du peuple acadien au cœur même de la vieille Acadie. Puisque nul ne sait l'heure, sachons donc attendre !

Les Acadiens, R, l'a observé, ont eu—cela ne pouvait manquer—des écrivains peu sympathiques. Goldwin Smith, chez nous, en est un. L'un des plus brillants et, naguère au moins, le plus à la mode, aux Ecats-Unis, Parkman, en est un autre. R. a consacré plusieurs pages à réfuter ce dernier, Mais en passant des erreurs historiques à la manière d'écrire, à la probité de l’auteur, il semble avoir dépassé la mesure. Il a vu la méthode de Parkman sous un jour irritant et l’a dit, voilà qui est bien, mais ce qui l’est moins ou ne l’est pas du tout, c’est d’avoir traité l'écrivain avec autant de mépris. J'ai peur même que R. n'ait eu—je ne le sais pas bien— prudence de le convenablement lire. Plusieurs critiques américains ont vertement repris notre historien de ce qu’ils considèrent plus qu’une impertinence,

Au fait, Parkman n'avait guère d’excuse pour écrire ainsi qu'il l’a fait, sachant ce qu’il savait, Mais au moment ou “Acadia ”’ était sur le métier, il avait déjà retracté quelques erreurs importantes contenues dans “ Montcalm et Wolfe,” et il est regrettable que R. n'ait pas usé de plus de réserve à son égard.

Une question soulevée par l'écrivain canadien et qui a beaucoup préoccupé son esprit, c’est celle de la responsabilité du &ouvernement anglais dans l’œuvre de la déportation.

“The Government, dit R., had nothing to do with the Deporta-

tion.” Voilà qui est bien catégorique. Je ne sais si je me trompe, mais à venir jusqu’à ces dernières années, l’on s'était peu avisé de distinguer aussi nettement entre la métropole et ses colonies, ces dernières étant considérées comme de pures dépendances adriinistratives. Nos historiens’classiques, si j'ai bonne mémoire, n’en ont rien fait.

Une pareille distinction a lieu de surprendre de la part d’un critique avisé comme Richard. Voici deux puissances qui luttent pour la suprématie coloniale pendant cent cinquante ans. Les deux cabinets de Londres et de Paris suivent jour par jour—on le voit maintenant par la publication des archives, de la correspondance, des mémoires—le détail des événements qui se passent aux colonies. En Acadie, les gouverneurs se succèdent en moyenne tous les trois ans. Ils reçoivent des instruc{: ns, envoient des rapports ; un bureau spécial suit pas à pas ies choses d'outre-mer. Supposé que l’on veuille un moment cacher aux autorités certains projets importants, est-il possible que cela dure longtemps sans qu’on le découvre ? Quand on lit l’histoire de ces temps qui nous paraissent trop reculés, l’on est étonné de voir avec quelle rapidité, quelle exactitude les nouvelles sont connues malgré la lenteur apparente des communications. Les documents analysés par R., les questions soumises à Londres ou à Paris, tous ces faits, petits ou grands qui se touchent, se déroulent et s’enchaînent, les expéditions nombreuses, les voyages, l’espionnage des pouvoirs rivaux qui fait que rien n'échappe à l'attention, produisent une conviction morale telle qu’il est impossible à l'esprit d'y échapper. Les surprises, si surprises il y a, ne sauraient être jamais que temporaires ou momentanées. I] y à une’suite dans les faits qui atteste une prudence, presque jamais en défaut. Voyons maintenant comment s'opère la déportation générale. Est-ce d’un seul coup, en un seul moment ? Loin de là si l’on considère que l’on a dû prendre et qu’en effet l’on a pris des mesures nécessaires pour en assurer le succès. Si c'était l’exil d’un individu, d’une famille, d’un groupe de familles, s’il s’agissait de dépeupler un port ou même une ville —0n & vu ces choses, si rarement que ce soit, en temps d’invasions par exemple, mais non, c’est 18,000 habitants dont bon nombre disséminés sur un vaste territoire qu’il s’agit de faire disparaître et de disperser sur tous les rivages ; il faut des mois pour préparer la flotte des transports où l’on va les embarquer. De 1755 à 1758--les ’-1x ‘-tes comprises—c’::t une véritable chasse à l’Acadier 28 pre -ors chargements n’ayant pas

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