‹ Édouard Schuré, biographie-critique; illustrée d'un portrait-frontispice et d'un autographe, suivie d'opinions et d'une bibliographieChapitre 3 sur 11 · I. Philosophie (Religion. — Légende. — Histoire · texte numérisé non relu

I. Philosophie (Religion. — Légende. — Histoire

Nous avons marqué déjà qu'Edouard Schuré était avant tout et par-dessus tout, idéaliste.

Il l'est par tempérament et par conviction, car son hérédité, elle, devait logiquement lui fournir un spiritualisme littéral et rituel plutôt que cet élan spontané vers l'Idéal, qui le caractérise. Il est idéaliste à sa manière, qui est faite d'un respect de la tradition combattu par le désir fougueux de rester soi. Il croit de toutes ses forces à la prédominance de l'esprit sur la matière, mais il maintient néanmoins son contact avec la vie réelle. Si son imagination tendait a l'oublier, son cœur vient l'y ramener par les transes et les affres que lui cause l'imperfection des hommes.

C'est à coup sûr dans Les Grands Initiés qu'apparaît le mieux sa doctrine.

Ecrites sur les conseils de Marguerite Albana, ces pages frémissantes devaient expliquer et prouver le bien-fondé d'une thèse aussi vaste que le monde. Car la philosophie de Schuré avait résolu de n'être point égoïste. Se confiner dans la tour d'ivoire d'un Nietzsche, s'assurer un système commode pour apaiser sa propre conscience et ignorer systématiquement celle des autres, voilà qui eût été peut-être d'un cerveau fort, mais d'un cœur étroit. Le cœur de Schuré, égal à son âme, conçut le dessein de réconcilier les hommes qu'a divisés depuis toujours la multiplicité des autels.

Cest alors qu'il décida d'aller au cœur même des races pour surprendre le mécanisme de leur foi. Par les larges routes de la tradition, il s'insinua auprès de Rama, Krishna, Hermès, Moïse, Orphée, et connut peu à peu de quels éléments se composaient leurs rêves. Plus aisément, il s'assimila, en la clarifiant, la curieuse migration animique élue par Pythagore. Il se délecta du divin Platon et aboutit enfin au Jésus-Messie dont « la morale a pour dernier mot l'amour fraternel « sans limite et l'alliance humaine universelle, » qui, de plus, a réalisé dans sa vie publique toutes les phases de l'initiation et donné à l'humanité entière la preuve de la résurrection spirituelle par l'Amour.

Ce travail fait, il s'aperçut qu'au delà des cérémonies et des bréviaires, il y avait un fonds commun que Rama avait connu et que Jésus avait consacré. D'un bout à l'autre des siècles s'étendait une colossale guirlande, nouée d'une part au

Sphynx des Pharaons, de l'autre à l'étable de Bethléem, qui offrait une trame absolument homogène et reflétait ces deux croyances immuables au cœur de l'homme : l'âme distincte du corps, l'immortalité de cette âme après la ruine de ce corps et de son évolution ascendante dans l'univers par le principe de la réincarnation.

Voilà toute la métaphysique de Schuré. Il en complète l'essence par une seconde pensée maîtresse qui est la fusion de la Science et de la Religion. Pensée issue d'ailleurs des grands théosophes et que ratifie l'histoire. « Deux choses, nous dit- « il, sont nécessaires à la poursuite du grand « œuvre : d'une part, l'ouverture progressive de « la science expérimentale et de la philosophie « intuitive aux faits de l'ordre psychique, aux « principes intellectuels et aux vérités spirituelles; « de l'autre, l'élargissement du dogme chrétien « dans le sens de la tradition et de la science éso- « térique, par suite, une réorganisation de l'Eglise « selon une initiation graduée et cela par un « mouvement libre de toutes les églises chré- » tiennes qui sont toutes également et au même « titre les filles du Christ. Il faut que la science' « devienne religieuse et que la religion devienne scien- « tifique. »

On voit toutes les conséquences que peut engendrer une telle synthèse. Les autorités ecclésiastiques ne s'y sont point trompé, et il y eut notamment dans le journal Le Monde (i) un violent article de M. Marius Sépet qui, prenant en (i) Numéro du 6 janvier 1890.

mains la cause du dogmatisme catholique, reprochait à « l'esprit élevé » qu'est l'auteur des Initiés de « se perdre dans une vraie nuit des Walpurgis « intellectuelle, alors que le grand jour de la phi- « losophie catholique est là ».

C'est qu'aux yeux des pontifes, Schuré avait encore aggravé sa faute en faisant sienne la théorie des existences progressives par la Réincarnation, que Krichna, puis Pythagore ont établie et commentée. Autant de schismes impardonnables qui devaient mettre irrévocablement le grand penseur au banc de l'orthodoxie, et lui amener par contre tous les esprits libres qui, aspirant au perfectionnement de leur être et à son immortalité, se refusent à respirer davantage l'air affadi des cathédrales, tandis que le ciel immense est sur leurs têtes...

Les nombreux critiques qui ont parlé de l'œuvre capitale d'Edouard Schuré, en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne et en Russie, ont été frappés surtout de la synthèse philosophique et religieuse des Grands Initiés. La valeur artistique de ce livre n'est pas moins remarquable. Il se présente à nous comme une grande fresque à huit tableaux, où le relief des détails ne nuit pas à l'unité de l'ensemble. De chapitre en chapitre, de prophète en prophète, l'image vivante de l'univers, tel qu'il se reflète dans la doctrine ésotérique, grandit et s'illumine par de nouveaux côtés. Elle atteint avec Pythagore l'ampleur de l'évolution cosmique et, avec le Christ, l'importance d'un événement planétaire.

Parmi les scènes impressionnantes du livre, citons la peinture des druidresses inspirées qui inventent le culte des ancêtres dans le délire de l'extase, sous les chênes de l'antique Celtide. Rappelons aussi, dans le chapitre d'Hennés, le récit de l'initiation égyptienne où le myste traverse les frissons de la mort léthargique et l'ivresse de la résurrection dans la lumière astrale. Notons l'orgie des Bacchantes et la fête dyonisiaque dans la vallée de Tempe, au chapitre d'Orphée; la jeunesse de Pythagore et la description de son école à Crotone ; enfin cette « Genèse du Messie », cette préparation de Jésus à sa mission chez les Esséniens, où la vision mystique de la croix le consacre à son œuvre de Sauveur.

On ne peut prétendre que ces scènes soient historiquement documentées, mais elles s'impriment dans l'âme par une émotion mystérieuse et profonde qui a la vibration pénétrante de la vérité.

« L'Ame est la Clef de l'Univers », — cette épigraphe des Initiés pourrait servir aux Sanctuaires d'Orient qui n'en sont que la poétique paraphrase.

Là encore, le philosophe combat pour la science, au nom du principe que loin de contrecarrer l'idée religieuse, elle l'éclairé de son jour véritable et en renforce les conclusions. Cela ne nous semble plus paradoxal quand nous réfléchissons que pour juger ces choses, Edouard Schuré remonte à l'origine même des prophéties, à ces âges bibliques, à la fois puérils et tragiques, où l'âme de l'homme,

plus élémentaire et plus pure, s'entretenait sans intermédiaire avec les forces cachées de la nature, baignait directement dans l'éther translucide du Grand Tout, communiait étroitement avec le Maître des forêts, des ruisseaux et des plaines, jusqu'à devenir pour ainsi dire l'âme du Monde • et à participer à son évolution.

C'est dans l'étude sur l'Egypte (i) que nous trouvons cette profession de foi du précurseur alsacien : « On recommence à se douter que le « monde moral ne serait pas possible sans un « principe intellectuel et ordonnateur, formant à « la fois le sommet et la balance, l'origine et la « fin de l'Univers ; que le monde naturel et « visible qui sert de base évolutive à ce monde « moral, n'est lui-même pas concevable sans le h double principe de l'intelligence créatrice et de « l'âme sensible à tous les degrés, dans toutes les « sphères de l'être ».

L'Egypte, la Grèce, la Palestine sont les terres d'élection où le bel optimisme d'Edouard Schuré promène son flambeau réconfortant.

C'est dans le chapitre où défile Corfou que notre sensibilité palpitera davantage à l'évocation délicieuse — et si mélancolique ! — de la chère ombre languissante de Marguerite Albana. Quelle fièvre, jaillie des cèdres de cette Villa Reale qui reçut les chants d'adieu de la jeune Corfiote, pareils à des élégies déclinantes ! La Grèce libre, la beauté de vivre, l'Amour, voilà ce qui alors

(i) Sanctuaires d'Orient.

passait aux yeux d'une femme qui. à peine née, avait déjà tant souffert, voilà ce qui, de son cœur, devait glisser au cœur d'Edouard Schuré et lui donner la force de se réaliser tout entier, merveilleusement.

C'est à propos des Sanctuaires qu'on a comparé Schuré à M. Renan.

Une même forme poétique les rapproche. Ils ont l'un et l'autre une clarté de style, une chasteté dans l'image et une sérénité descriptive qui rappellent le Cantique des Cantiques. Mais le doux sourire si las, si sceptique du rêveur de Tréguier se transforme, chez celui de Strasbourg, en une expression de conviction, de certitude robuste, d'allégresse communicative.

L'un murmure : « Qui sait ? » L'autre affirme : « Je sais ».

Peut-être Renan eût-il, lui aussi, scruté les Initiés sous l'angle ésotérique, mais il n'eût point conclu par cette confiance indestructible en la régénération du monde par le culte de l'Ame. Il n'eût point jeté à ses disciples ce beau cri de combat : « Affirmons la vérité de l'Idéal sans « crainte et aussi haut que possible. Jetons-nous « pour elle et avec elle dans l'arène de l'action, « et par dessus cette mêlée confuse, essayons de « pénétrer dans le temple des Idées immuables ». C'est que Renan ne fut qu'un poète, et qu'en Schuré vit un apôtre.

En revanche, l'auteur des Drames Philosophiques

aurait sans doute conté avec bonheur ces Grandes Légendes de France, où Edouard Schuré nous raconte — avec quelle grâce sensible ! — les songes de l'antique Alsace, les austères ravins de la Grande-Chartreuse, le Mont-Saint-Michel battu des vagues, le génie celtique de la Bretagne pétrie de fées.

En ces pages de résurrection, s'affirment une science historique très sûre, le sens des superstitions populaires, la notation du merveilleux opérant sur les cerveaux incultes et tous ces rudes frissons de l'âme des masses qui, à travers les âges et malgré le changement des institutions, sont demeurés presque immuables.

C'est un exposé des traits saillants de l'ancienne France, dans la région qui surplombe la Loire, où s'entrechoquèrent Germains et Celtes, Normands et Ripuaires. Et certaines histoires de jadis sont touchantes.

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