II. — Poésie
Dans les trois recueils de poèmes où le rêve ailé d'Edouard Schuré ne pouvait manquer de chercher un mode verbal, — Les Chants de la Montagne, La Légende de l'Alsace, La Vie mystique — nous retrouvons ce tourment de l'infini qui est la pierre de touche des grandes âmes.
« L'aspiration à la vie spirituelle à travers la « vie passionnelle », telle est la synthèse de cette étrange Vie mystique où des poèmes comme Le Voile de V Ombre font servir le rythme et la rime à un drame de métaphysique. C'est d'ailleurs là
le reproche qu'on pourrait faire à ce didactisme qui se défend d'en être, mais porte malgré tout l'inconsciente gêne et la lourdeur inhérentes aux exposés de doctrines.
III, — Romans
L'idée qu'Edouard Schuré se fait du roman déjoue si totalement la conception habituelle, qu'il convient d'en préciser l'essence.
Certes l'on y trouve une intrigue d'amour, mais engagée sur des voies si hautes, conduite avec de si rudes élans du cerveau et du cœur, ramenée aux idées générales avec un tel accent de gravité et d'angoisse — qu'il n'y a guère ici du roman que le nom, et qu'on oublie vite la trame des faits pour les principes de morale ou de théosophie, pour une expérience d'occultisme comme dans Le Double ou une façon d'envoûtement, comme dans La Prêtresse cCIsis.
C'est que dans cette branche soi-disant légère de la littérature, Schuré reste soi-même, c'est-àdire un homme qui prend au sérieux tout ce qu'il voit, et interprète les heurts du cœur et de la chair en les ramifiant à la vie de l'âme et à ses destinées surnaturelles qui, seules, retiennent son attention.
« Roman-poème, c'est-à-dire un roman qui « n'est pas seulement le roman de la vie inté- « rieure, mais encore et surtout le roman de la « vie supérieure ; roman qui évoque en chaque « être humain le héros ; qui n'est pas une planche « d'anatomie morale, mais une statue de l'éner-
« gie intime » — telle est l'excellente définition que donnait Henry Bérenger à propos de l'Ange et la Sphynge (i).
Dans ce livre comme dans la Prêtresse d'Isis, c'est l'éternelle bataille entre la bête et l'ange, entre la chair et l'esprit. On devine d'avance auquel des deux l'idéalisme de Schuré donne la victoire finale.
Ce qui nous frappe dans ces œuvres et ce qui en constitue la moralité, c'est le rôle omnipotent qu'y jouent l'Amour et la Volonté, ces deux armes de l'âme qui est bien décidément « la clef de l'univers » et le seul moyen de le comprendre. Il y a donc là plus qu'une rénovation littéraire. Il y a des prolongements poignants lancés dans le monde de l'invisible, comme des arches de granit jetées de l'autre côté du grand abîme et qui nous relient, nous les hommes, à la Terre Promise.