‹ Édouard Schuré, biographie-critique; illustrée d'un portrait-frontispice et d'un autographe, suivie d'opinions et d'une bibliographieChapitre 5 sur 11 · IV. — Théâtre · texte numérisé non relu

IV. — Théâtre

On peut présumer que ce furent les belles journées de Bayreuth, suivies plus tard des représentations ibséniennes, qui poussèrent Schuré à s'exprimer par la scène. L'apôtre qui, en lui, fermente sous le poète, trouvait ainsi le plus sûr moyen d'enseigner aux foules son noble évangile d'idéalisme. Dans des cadres comme le siècle de Constantin ou notre Révolution de 89, les tragédies de l'âme et leurs acteurs prenaient un relief passionnant, faisaient ressortir aux yeux des

(1) Revue Encyclopédique, 15 mai 1897.

moins « initiés » tout ce qu'est capable de créer un homme sincère, une femme qui aime.

Quoique foncièrement individualiste, le héros du drame schuréen n'est point un égoïste. Sa soif d'indépendance s'étend à ses frères captifs, et une grande pitié pour l'humanité souffrante tempère l'excès de la personnalité.

Voilà pourquoi Henry Bérenger a raison quand il nous dit qu'il ne faut le comparer ni à l'anarchiste d'Ibsen, ni au surhomme de Nietzsche. « Il a deux ailes qui leur manquent : l'enthousiasme et l'amour, » et c'est cela qui en fait un être socialement utile, capable de faire avancer cette race dont il est réellement le chef, parce que prêt à donner sa vie pour elle.

Trop beau concept pour être vrai, dira-t-on, et utopies dignes d'un âge où tous les hommes seraient des anges. N'empêche que, selon nous, l'homme qui veut atteindre cinq doit viser dix, et qu'aux faibles de la vallée il faut, quoi qu'il arrive et coûte que coûte, monter la cime.

Si dans les Enfants de Lucifer la figure de Lucifer déjoue l'idée farouche que s'en font les profanes et nous jette dans la déroute en personnifiant « le génie de la science, de la liberté et de l'indice vidualité humaines », — en revanche, la Sœur Gardienne nous paraît le chef-d'œuvre du genre.

L'on y trouve un inceste d'âmes qui, ajouté aux enchevêtrements de la double action, visible et invisible, laisse traîner dans la pièce un superbe mélange d'humanité et de surnaturel. Ce prométhéen Maurice est la rançon de la fatalité, comme

la douce Lucile est la rançon du bonheur de son frère. Le drame est pénétré d'une tension d'âme si continue, qu'elle compose une unité scénique mille fois plus grande que toutes les « actions » résultant des faits. Enfin il y a des formules très hautes, très fortifiantes. « L'homme libre a-t-il « un autre but que de vivre son rêve et d'accom- « plir son œuvre dans la plénitude de son être ? »

— « Chaque âme est une pensée de Dieu qui a « pour flambeau son amour. »

Dans Léonard de Vinci a été retracée en contours lumineux la forte image de celui qui fut comme la perfection de l'Italie Renaissante.

Si Edouard Schuré se pencha avec une telle avidité sur le père le La Joconde, c'est que son intuition avait discerné en cette âme une arène de sublime bataille. C'est qu'il en avait vu les secrètes fibres ravagées, tordues, disloquées par les plus atroces des luttes humaines, par le conflit dans un même cœur de la Science et de la Foi.

« Aimer le ciel et la terre d'un égal amour » et aimer, de cette terre, son plus radieux trésor, la Femme, complète et idéale, tandis que l'ambition et la gloire, eux aussi, réclament leurs droits

— quel plus beau champ d'enthousiasme pour un Schuré ! Et quand cet homme s'appelle Léonard et que cette femme est la Joconde, et qu'il s'agit de deviner avec la seule intuition de son cœur et la clairvoyance de son initiation, ce qui a jailli de passions et d'émois entre ces deux êtres au-dessus des êtres, — nous sentons bien que ce qui bouillonne en l'esprit du dramaturge, c'est comme une

lièvre dionysiaque, comme cette fureur sacrée qui poussait les daïmones et les prêtres vers le trépied fumant, dans une anxiété inouïe de déchiffrer l'indéchiffrable, de livrer enfin aux hommes le Secret redoutable qui, depuis les origines, menace et horrifie leurs têtes.

On ne saurait quitter le théâtre d'Edouard Schuré sans faire remarquer que là comme dans le reste de son œuvre, règne une absolue, une étonnante chasteté.

C'est quand tous les ressorts de l'être sont déclanchés, quand la chair parle, comme dans la Lucile de La Sœur Gardienne, que s'aperçoit ce souci persistant de rester pur. Souci ? Peut-être pas. Mais la tendance naturelle d'un écrivain chez lequel le cerveau a tout accaparé, qui ne s'embrase que pour les tâches augustes de la Pensée et ne souligne, des troubles charnels, que leur répercussion animique.

Et pourtant, je le répète, il se trouve des situations (voir la ^Prêtresse d'Isis, la T(pussalka) où le déchaînement des sens découle, très intense, de la trame elle-même, où l'on sent que le corps du héros ou de l'héroïne demeure, autant que son âme, la proie totale de la passion. Et bien, même alors, fond et forme restent limpides et sains. Il y a des nuances très fines, des mots exceptionnels pour traduire ces grands désordres que la plupart ne pourraient voiler. Et c'est bien là un des traits les plus symptomatiques du

talent schuréen que, s'approchant sans cesse de l'incandescente flamme de la plus folle passion, il réussit toujours à ne s'y point brûler les ailes.

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