‹ Éducation de prince; pièce en quatre actesChapitre 9 sur 11 · LA BONNE MAITRESSE · texte numérisé non relu

LA BONNE MAITRESSE

Oui, lu nous rouleras encor plus d'une fois, 0 clière, et près des tiens tous nos trucs sont infimes. Je me souviens toujours d'un diner que nous limes Dans un Auteuil quelconque, à la porte du Bois.

Et tu faisais de l'œil à ton voisin de face, Et tu faisais du pied à tes deux amoureux, A gauche, à droite, et ton amant était heureux, Car tu lui souriais tout de même avec grâce.

Ahl tu n'es pas la femme aux sentiments étroits

Qu'une fidélité trop excessive gêne :

Enlre tous, Pierre, Paul, Jean, Jacque, Alphonse, Euf onc,

LES nOIS 191

Tu partages Ion cœur comme un gâteau des Dois, Et si grand est Ion art, roublarde fille d'Eve, Que chacun se croit seul à posséder la Fèvei

— Voilà.

Applaudissements discrets. Les femmes n'ont pas très bien compris.

AnnaMichats. — C'est très joli... C'est pour une femme que tu as fait ça ?

Alhuey. — Non, c'est pour une cheminée.

Anna Michais. — Tais-toi donc, fourneau!

(A Transe.) y ajime tant les vers! C'est pour une femme, n'est-ce pas? Elle a de la chance.

D'AuvKRT. — Ça aurait pu aussi hicn être toi. On dirait que c'est fait sur mesure.

Anna Michais, ravie. — Vraiment?

Jacques Transe. — Mais oui... seulement, je ne te connaissais pas.

Ils recommencent à s'embrasser et à s'isoler.

Alprey. — Nom d'un chien, je n'ai pas de veine !

Sacha. — Qu'est-ce ([uil y a?

Albuey. — Ça allait très bien, moi aussi,

192 EDUCATION DE TRINCE

avec madame, et voilà que je découvre que c'est la maîtresse d'un de mes amis.

Suzanne Ortolan. — Si j'avais su, je ne vous aurais rien dit.

Albrey. — Et je me suis fait le serment de ne jamais marcher avec les maîtresses d'amis.

Hubert Cresson. — Tu en as de bonnes.

Lorsque j'étais avec Gilberte, ce n'est pas ça qui t'a gêné.

Gercleux. — Il a peut-être fait ce sermentlà depuis.

Albrey. — Ecoute, mon vieux, avec Gilberte, c'est pas vrai. Je n'ai même jamais essayé. Je te le jure sur... (// cherche.) Sur quoi veux-tu que je te le jure? Tiens, sur ta vie... C'est sérieux ça, hein! la vie d'un ami comme toi !

Hubert Cresson. — Parbleu, qu'ça peut te faire si je claque?

Albrey. — C'est vrai ; enfin, je te le dis, ça doit te suffire. D'abord, tu ne la quittais pas un seul instant. Quand l'aurais-je... parfaitement, ta Gilberte?

Hubert Cresson. — Quand tu aurais voulu...

avec Gilberte, ce n'était pas bien difficile.

Aldrey. — Justement... c'était trop facile.

HuBiiRT Cresson. — Tu peux bien me le dire, puisque ça m'est égal.

Albrly, — Ça t'est égal. Ta parole ?

Hubert Cresson. — Ma parole... tu peux y aller.

Albrey. — Eh bien, mon vieux, si ça t'est égal, je peux t'avouer (// prend un temps.) que jamais, tu entends, jamais il n'y a eu ça avec Gilberte... Elle a pourtant fait tout ce qu'il fallait... On peut te dire ça, puisque ça t'est égal.

IIuBi;uT Cresson, vexé. — Tu crois toujours que tu n'as qu'à te présenter pour que les femmes tombent comme folles. Justement Gilberte ne pouvait pas te sentir. Elle me disait toujours : «Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami ; » et moi, je passais mon temps à te défendre.

Albrey. — Tu es mille fois trop bon, mais quand une femme dit : Je n'aime [)as beaucoup ton ami... j'en appelle à toutes ces dames...

Jane Komchausson. — Oh ! ça, c'est très mauvais ; il faut se méfier.

Anna Michais. — Je ne sais pas ce que j'ai, mais je ne me sens pas très bien.

Marion Soulorme. — Il fait trop chaud ici.

Christiane Beauty. — C'est peut-être le Champagne... si Madame n'est pas habituée à l'extra-dry...

Marion Soulorme. — Elle est sans doute trop serrée.

Anna Michais. — Je ne me serre jamais... Non, ce n'est pas ça, c'est une mauvaise disposition... ça ne va pas bien du tout.

Raymonde. — Veux-tu aller dans la chambre de Sacha?

Anna Michais. — Oui, je vais y aller... ne te dérange pas... M. Transe voudra bien m'accompagner, n'esl-ce pas?

Jacques Transe. — Mais certainement. Je ne vous quitte pas... je ne souffrirais pas qu'un autre que moi fût auprès de vous dans un semblable moment.

Ils disparaissent. Petit silence comme il y en a toujours après ces sortes d'incidents.

Sacha. — Nous n'avons pas de chance... ils allaient si Lien tous les deux, et il faut qu'Anna se trouve mal! Nous n'aurons pas de roi ce soir.

Albrey. — C'est comme en Styrie.

Cercli:ux. — Il est charmant, l'enfant... il a le mot pour rire.

Raymonde. — II a le doigté.

Conversations particulières.

Marion Soulorme, à Hubert Cresson. — Non, non, je vous permets de me reconduire, mais de me reconduire seulement, vous ne monterez pas. Je vous assure que c'est impossible... //m'attend. Vous comprenez que je ne tiens pas à comprometlie ma situation pour un caprice.

Aliuœy, à Suzanne Ortolan. — Si encore vous étiez avec un autre que Paquais, ça irait tout seul... mais, c'est mon ami; il ne peut déjà pas me sentir, et, s'il venait à le savoir, il est très fort à l'éjiéo, vous savez : quinze ans de salle, il ne me raierait pas.

196 ÉDUCATION DE TRINCE

Suzanne Ortolan. — Et je ne vaux pas un coup d'épée.

Albuey. — D'épée ? Non.

D'AuvERT, à Jane Komchaiisson. — Tout ce que vous me dites là est très gentil et je vous en suis très reconnaissant, raais je ne peux pas profiter de votre hospitalité. Si je rentrais après quatre heures du matin, j'aurais une scène pendant huit jours.

Jane Komchausson. — Tant pis, parce que, moi, dans la journée, je ne peux pas non plus.

Christiane Beacty, à Vaufroy. — Mon amant est très jaloux. C'est lui qui m'a donné mon septième rang.

DoLLY SwEED, à Cercleux. — Mon cher, j'ai passé une très bonne soirée à côté de vous... Vous avez eu le bon goût de ne pas me faire la cour.

Cercleux. — Oh! miss DoUy, je savais bien que nous étions entre hommes.

Raymonde. — Anna ne revient pas. Je vais aller voir si elle n'a pas besoin de moi.

LES HOIS l'J7

Elle se lève, va jus(iu'ii la chambre de Sacha, soulève la portière et revient à la hâte.

Sacha. — Eh LiiMi, va-t-ellc mieux?

Raymonde. — Je te crois ; ils en ont une santé! Elle est avec le poète, mon chéri, sur notre lit, ils ne m'ont mOme pas vue ! C'était un truc, elle n'était pas plus malade que moi.

Cekclel'x. — Il faut le proclamer roi ; il n'y a pas à hésiter.

Raymo>de. — Pour sûr qu'il l'a, la fève !

Tous se lèvent et, sur la pointe des pieds, vont jus<|u'à la chambre de Sacha, sans soulever la portière toulelois, et crient :

Tous. — Le roi boit ! Le roi boit !

Suzanne Ortolan. — C'est égal, je n'aimerais pasqu'on me crie ça dans ces momenls-là, à moi.

Cependant, ce petit incident a fort échauITé les cerveaux- La fùle continue...

LA LOGE LMERNALE

An bal de l'Opéra; dans une lopelouéeà frais communs, le l'rincc de Slyrie, Ihiherl Cresson, d'Auvcrt, Albrey el Sam, le Petit Moutardier, (le dernier, couché dans le fond de la loge, dort du sommeil du juste el des cocktails. Les autres crient, lancent des serpentins el lâchent de s'amuser, sans y réussir cependant.

Crksson, hurlant. — A nous les femmes du monde!

Albuky, hurlant. — Ohé! ohé! les autres!

D'Alvf.ut. — Nous avons beau crier, nous ne nous amusons pas beaucoup.

Cresson. — Oui, nous ne sommes pas fixais. Il aurait fallu dîner tous ensemble, avec des femmes étincclantcs d'esprit.

Albrey. — Il faut encore en trouver.

Cresson. — Au lieu de ça, nous arrivons chacun de notre cAté, après avoir dîné dans

200 ÉDUCATION DE TRIXCE

nos familles pour acheter des gants, c'est absurde. Il faut arriver ici un peu gris, ou alors, pour la rigolade, c'est gelé.

Sacha, répétant dune voix sombre. — Tout à fait gelé pour la rigolade.

D'AuvERT. — Sam est arrivé pochard ; il n'est pas plus drôle pour ça. (// désigne le Petit Moutardier, qui dort dans le fond de laloge.)

Albrey. — Il ne sera pas frais pour son match en bicyclette demain... "Vous savez qu'il court avec une femme : il lui rend dix tours de piste.

Cresson. — Faut-il qu'il soit saoul, pour rendre dix tours de piste !

On rit à se tordre.

Albrey. — Secouons notre torpeur.

Cresson. — Moi, je veux faire mille folies.

Il enlève son habit et parait au bord de la loge en bras de chemise.

D'AuvERT. — En voilà déjà une.

Cresson, dun air accablé. — Il m'en reste encore neuf cent quatre-vingt-dix-neuf à faire... Je n'y arriverai jamais.

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