‹ Éducation de prince; pièce en quatre actesChapitre 4 sur 11 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

avoir l'air d'être entièrement dans leur neuf, la cravate est du nombre. C'est pourquoi lorsqu'elle arrive de chez le chemisier, il faut en cravater un mannequin pour fatiguer un peu, assouplir l'étoffe et ensuite l'exposer au soleil et à l'air, pour atténuer, anémier pour ainsi dire les couleurs. De même la jaquette, la redingote, rhahitnedoivent jamais avoir l'air d'être portés pour la première fois. Il faut les entraîner chez soi, leur faire faire un petit travail dans l'intimité, en les portant pendant quelques jours une heure ou deux, en marchant, s'asseyant, s'étendant avec... vous saisissez bien?

Alexandre. — Parfaitement.

Ceucleux. — D'autres choses, au contraire, doivent toujours sembler neuves : tels sont les pantalons, les gants, le chapeau, le chapeau de soie surtout, qui doit être poli et brillant comme un sabre, selon la belle expression de Paul Bourget !

Avec du lyrisme presque :

Ah ! Monseigneur, si vous sortez avec une femme et qu'elle ne puisse pas, ayant oublié

sa petite glace, arranger ses cheveux ou se mettre de la poudre de riz devant votre chapeau, si vous n'avez pas les huit reflets, alors autant valait rester chez vous... car vous n'aurez quim chapeau, mais vous n'aurez pas le chapeau !

Alexandre. — Mais comment arriver à un tel résultat?

Cercleux. — On y arrive pourtant. [Il prend son chapeau et le passe au prince.) Tenez, Monseigneur, regardez-vous là dedans !

Alexandre, 5e mirant. — Parfaitement...

c'est admirable.

Cercleux. — N'est-ce pas ? Quelquefois je m'amuse à me raser devant mon chapeau.

Alexandre. — C'est incroyable! Comment faites-vous ?

Cercleux. — Ah! voilà... c'est un secret, un tour de main. C'est en le frottant moimême avec une certaine étoffe que je vous dirai et que j'ai trouvée après en avoir essayé une centaine.

Alexandre. — Quelle patience!

Cercleux, illuminé. — C'est en essayant une

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centaine de fibres de divers végétaux qu'Edison a trouvé pour sa lampe la meilleure incandescence. Oui, ce sont ces détails-là qui font le véritable chic. « Brummcll, raconte le « g-rand IJarbcy d'Aurevilly, portait des gants « qui moulaient ses mains comme une mous- « seline mouillée. Mais le dandysme n'était « pas la perfection de ces gants qui prenaient a le contour des ongles, comme la chair le a prend, c'était qu'ils eussent été faits par « quatre artistes spéciaux, trois pour la main a et un pour le pouce. »

Alexandre. — C'est insensé !

Cercleux. — Tout le monde peut payer un chapeau deux louis chez un chapelier anglais, mais chercher l'élofl'e qui donnera le maximum de brillant, la chercher jusqu'à ce qu'on l'ait trouvée, voilà ce que tout le monde ne peut pas faire.

Alexandre. — Il faut du temps I

Cercleux. — Et de l'observation. Tenez' Monseigneur, c'est comme le pli.

Alexandre. — Quel pli?

Cercleux. — Le pli du pantalon. Vous avez

dû remarquer que j'ai un pli à mon pantalon. (// se lève.) Voyez-vous?

Alexa>'dre. — En effet ; à quoi ça sert-il ?

Cercleux. — A rien... seulement c'est chic, c'est le dernier pli; on dit de moi que « j'ai le pli » et si on le remarque, c'est que je l'obtiens d'une certaine façon.

Alexandre. — J'aurais cru qu'il n'y en avait qu'une... en le pliant.

Cercleux. — Vous avez raison, il y a d'abord celle-là, mais alors le pli est froid comme celui d'un serpent. Il y a aussi les extenseurs, mais alors le pli est raide et cassant... et puis c'est mécanique, cela n'a pas d'âme. Cet hiver, à Cannes, à l'hôtel Victoria où j'étais descendu, il y avait un Anglais avec sa mère qui était percluse de rhumatismes. Nous l'avions surnommée la Mère des Sept Douleurs. Tous les matins cet Anglais demandait à la femme de chambre un fer à repasser et qu'il fût très chaud ; je croyais que c'était pour repasser sa mère et je trouvais cela très bien; mais un jour je sus que c'était pour repasser le pli de son pantalon et j'ai trouvé

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