CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
cela beaucoup plus touchant... Qu'en ditesvous, Monseigneur?
Alexandre. — Je ne saurais vous dire... je ne vois pas du tout...
Gercleux. — Voulez-vous que je vous raconte un autre trait ?
Alexandre. — Je vous en prie.
Cekcleux. — L'autre jour je suis entré chez un de mes amis, un jeune humoriste aussi subtil en fait d'esprit que de vêtement... et j'ai vu dans son cabinet de travail, étendu par terre, sur des journaux, le pantalon qu'il devait mettre le soir et sur lequel il avait posé le dictionnaire de Larousse. Il m'expliqua alors que selon le degré de fatigue du vêlement, selon la plus ou moins grande souplesse du drap, il variait le nombre des volumes de cette admirable encyclopédie, de façon à avoir toujours le môme pli, en un mot, son pli à lui.
Alexandre. — Vous ne vous moquez pas un peu de moi ?
Gercleux. — Je vous dis l'absolue vérité, Monseigneur, et si je vous raconte tout cela, ce n'est pas pour faire étalage d'une vaine science,
c'est pour vous montrer quelle part immense de raisonnement, d'initiative et de sollicitude doit entrer dans l'exercice de votre toilette. Il ne suffît pas d'aller chez les bons faiseurs et de suivre panurgement la mode... A propos, c'est un nœud tout fait que vous avez là?
Alexandre. — Oui.
Cercleux. — Vous ne savez donc pas faire votre nœud vous-même?
Alexandre. — Non.
Cercleux. — En ce cas, il n'y a pas une minute à perdre. (// enlève sa jaquette et son gilet.) Je vais avant de partir vous donner une leçon de nœuds. Il y en a deux essentiels qu'il faut savoir faire, la régate et le plastron. (Résolu.) Je ne sortirai pas d'ici avant que vous ne les possédiez complètement.
Ils passent tous deux dans le cabinet de toilette du prince et devant la glace, Cercleux fait, défait et refait des plastrons et des régales jusqu'à ce que son élève ait saisi le mouvement.
Alexandre, essayant de faire lui-même ce qiCil a vu faire à Cercleux. — Je crois que l'y arriverai.
CO.NSIDKHATIONS GKN'fiRALES 37
Ckrcleux. — Ça ne peut pas se faire du premier coup... vous n'avez qu'à vous exercer. Aujourd'hui, je ne vous donnerai pas de tliùme anglais... vous travaillerez la cravate. La prochaine fois, vous devrez parfaitement savoir faire le nœud
Alexandre. — Je lâcherai.
Cercleux. — Il le faut. Au revoir, Monsei-
j,nieur.
Alexandre. — Au revoir. Monsieur.
Salul, poignées de mains. Exil Cercleux.
Ail mois do juin fie celle annoe 1891. Six heures; les Acacias. Dans une poussière dur, inleiminableinent, lenlcincnl, sur deux, trois, quatre files, avec de brusques arrêts, des reparls brusques, vont quelques centaines de voilures, parmi lesquelles des sapins en bien grand nombre, et de voitures de cercle ou dites « de grande remise », quelques-unes aussi. Une noce également met sa note joyeuse.
Dans la coiilrc-alle'e réservée aux piétons, le jeune prince Alexandre de Styric et son professeur iîen»! Orcleux déambulent. Très correct, le prince est aujourd'hui cravaté de subtile et suggestive façon : cravate un peu haute, ne laissant à, découvert qu'un centimètre de col ; cravate d'un foulard souple, couleur de violet sombre avec un semis de fleurettes blanches, fleurs de cresson sauvage, et très csjiacées. A la boutonnière un monstrueux œillet lie de vin, car, à présent, un jardinier cultive à Vaux, spécialement poiu' le prince, un véritable champ d'œillels cl, par des mariages, des adultères ou même de simples nirls entre ses élèves, s'ingénie à obtenir des nuances extraordinaires, afin que Monseigneur ait des boutonnières « personnelles ».
Cr.ncLi:i:x. — C'est vraimciil lirs ■ Acacias »,
40 ÉDUCATIOxN DE PRINCE
aujourd'hui... beaucoup de monde, beaucoup de très jolies femmes surtout.
Alexandre. — Pour sûr... par exemple, il y a trop de sales voitures.
Cercleux. — C'est aussi mon avis... Qu'estce que vous voulez? tous ces gens-là ne comprennent pas qu'il faut venir ici dans une jolie voiture suffisamment attelée, ou bien alors rester chez soi.
Alexandre. — Vous avez joliment raison.
Ainsi, tenez, lorsque mon pauvre père vivait encore, on allait quelquefois au Bois dans un grand huit-ressorts avec un siège haut comme la tour Machin, des lanternes grosses comme des phares et un cocher galonné avec un chapeau à cocarde ; on nous regardait beaucoup ; nous avions l'air d'être dans une baignoire... j'étais très gêné... et maman n'aimait pas beaucoup ça non plus... Aussi quand papa est mort, ce qu'on l'a lavée, la bagnole paternelle !
Cercleux. — Vous voulez sans doute dire que Ton a vendu le carrosse du Roy?
Alexandue. — Oui, c'est vilain de parler comme ça, n'est-ce pas?
Cercleux. — Entre nous, ça n'a pas d'inconvénient... l'argot est une langue comme une autre, après tout... on apprend bien les langues vivantes, or l'argot est une langue vivante, c'est une langue grouillante môme. Et puis, vous savez, le langage des cours, on en est bien revenu. Il ne faudrait pas non plus le parler tout le temps. Je vous raconterai à ce propos l'histoire de cette comédienne du cirque Molière, Ernesline Sanglier, qui avait eu l'honneur de donner l'hospitalité la plus intime à un monarque. A un moment elle s'inquiéta si son royal amant était heureux, et elle lui dit en vibrant : « Sirrre, éprrrouvez-vous ? »
Alexandre, qui ne comprend pas très bien. Alors ?
Cercleux. — Alors, le monarque a éprouvé l'envie de s'en aller, naturellement... c'est ce qu'il a fait d'ailleurs et c'est ce qui prouve qu'il y a des circonstances dans la vie où la pose et l'éliquette doivent être mises de côté
42 ÉDUCATION DE PUINCK
pour faire place à un aimable enjouement, un mol abandon, une plaisante familiarité. Qu'est-ce que nous disions donc?
Alexandre. — Qull valait mieux rester chez soi que de venir ici tristement véhiculé.
Cercleux. — Parfaitement.,, à moins de faire comme nous, de venir à pied. Quand on ne peut pas les justifier, il ne faut pas avoir de prétentions : voilà un principe avec lequel lequel vous éviterez souvent le ridicule dans la vie. De la sorte nous voyons tout le monde, nous faisons une promenade hygiénique.
Alexandre. — Et nous passons inaperçus.
[Cependant le prince s' est approché de la c/tauss sée pour voir de plus près une entrebâillée très b?nme nonchalamment et end,ue dans sa voiture, lorsque le cheval fait un écart formidable du côté de l'allée.)
Cercleux, vivement., le tirant par le bras. — Prenez srarde. Monseigneur !
A ce nom de Monseigneur, des promeneurs se retournent; un petit rassemblement se forme, quelques personnes regardent avec curiosité, d'autres avec ironie ; une famille
Israélite se courbe instinctivement; on commence à. les suivre.
Cercleux, très embêté^ désignant une petite allée transversale. — Semons-les, ces braves gens... prenons par là, nous rejoindrons après le tir aux pigeons; mais dérobons-nous à cette fâcheuse manifestation. {Us cheminejit ; petit silence.) Tenez, voyez-vous, Monseigneur, nous avons été un peu ridicules. C'est une chose qu'il faut éviter à tout prix.
Alexandre. — Go n'est pas ma faute...
comment faire?
Cekcleux. — Comment faire? comment faire? je ne sais pas, moi... et notez que chaque fois que je vous appellerai « Monseigneur » en public, dans certains milieux enlin, nous serons exposés à ce désagrément.
Alexandre. — C'est fort ennuyeux.
Cekcleux. — C'est aussi mou avis.
Alexandre. — Eh bien, c'est très simple, ne m'appelez plus Monseigneur.
Cerclelx. — J'allais justement vous le proposer. Puisque vous le permettez et puisque je suis moins votre professeur que votre cama-
44 ÉDUCATION DE l'IUNCE
rade, votre ami, un ami plus âgé que vous et qui peut vous donner quelques conseils, je supprimerai en m'adressant à vous ce titre purement honorifique... de votre côté ne me donnez pas du « Monsieur », appelez-moi Gercleux tout court. Il faut en prendre dès aujourd'hui l'habitude, car je vous assure que dans différentes maisons où votre mère m'a prié de vous emmener, ces appellations cérémonieuses sembleraient tout à fait étranges et même prêteraient à rire.
Alexandre, bon enfant. — Encore une fois, je ne demande pas mieux... si vous croyez que je tiens aux honneurs... oh! là là!
Gercleux. — Vous êtes absolument dans le vrai... et même dans le monde, sauf pour les officielles occasions, souffrez le moins possible qu'on vous appelle prince de Styrie... c'est raplapla... c'est Alexandre Dumas...
Alexandre. — Père?
Gercleux. — Non, vous exagérez... Dumas fils.
Alexandre. — Déjà !
Gercleux. — Ah oui, ça va vite... Prince
de Slyrie, princesse de Bagdad, sentez-vous comme c'est le même jeu, le même bateau.
Alexandre. — Oui, mais alors comment va-t-on m'appeler?
Cercleux. — Il faudrait un surnom qui devienne facilement populaire, comme Kiki ou Toutoum, par exemple... on est plus vite connu à Paris en s'appelant comme ça que par mille exploits d'une race ancienne. Oui, Kiki, ïoutoum, maliieureusement c'est déjà pris ! Pourtant si votre petit nom se prêtait à une abréviation heureuse... (// cherche.) Alexandre, Alex, Alelex, Xandre, Xander... non, il n'y a rien à faire.
Alexandre. — Lorsque j'étais petit, on m'appelait Sacha... jiarce qu'en Russie c'est le diminutif d'Alexandre.
Cercleux. — Mais oui, je n'y pensais pas : Sacha, Sacha... c'est très gentil... on pourrait essayer. Pourquoi n'a-t-on pas continué de vous appeler ainsi ?
Alexandre. — C'est moi qui n'ai pas voulu, parce qu'un jour... c'est toute une histoire.
Cercleux. — Allez-y.
46 ÉDUCATION DE PlUNCR
Alexandre. — Eli bien, un dimanche, j'étais alors en troisième au lycée Gambelta, j'avais emmené Lestimondoit...
Cercleux. — Qui ça, Lestimondoit...
Alexandre. — C'était mon meilleur ami... je l'avais emmené déjeuner à la maison... alors mes parents, naturellement, m'appelaient Sacha, et le lendemain mon ami l'a répété, en se moquant de moi, à toute la classe, et depuis ce moment-là ils ne m'appelaient plus que Crachat.
Cercleux. — C'était votre meilleur ami, ce Lestimondoit?
Alexandre. — Oui, mais nous nous sommes fâchés.
Cercleux. — Je l'espère bien... Alors votre situation de prince héritier ne leur en imposait pas, à vos petits camarades.
Alex.\ndre. — Pas le moins du monde, au contraire ils me taquinaient tout le temps sous l'œil bienveillant de la police, je veux dire des pions. 11 y avait surtout un nommé Crétin ; c'était le fils d'un député radical... un roufre...
AUX ACACIAS il
Cerclel'X. — Naturellement.
i^LEXANDRE. — Vous nc me comprenez pas... rouge de cheveux.
Ceucleux. — Très mauvais; il faut se méfier (le ces gens-là.
Alexandiu:. — C'est vrai, il n'y avait pas de vexations qu'il ne me fît subir... avec ça il était beaucoup plus fort que moi physiquement.
Ceucleux. — Vous n'aviez pas besoin de me le dire, puisqu'il vous attaquait.
Alexandre. — Ah! oui, j'en ai vu de dures. Une fois j'étais à riufirmerie et vous savez, au lycée Gambetta, pour aller à l'infirmerie, il faut traverser la seconde cour... mon père, le roi Nicolas I", est venu me voir, pendant une récréation, et sitôt qu'ils l'ont aperçu, tous les élèves se sont mis à crier : « Le voilà, Nicolas, ah ! ah! ah ! »
Cerclelx. — Nul respect pour l'exil, nul souci de la royauté. Hélas, cette réunion de jeunes gens vous ofTrait une image parfaite de la société au milieu de laquelle vous vivrez ; seulement comme c'était des enfants,
ils étaient avec de la férocité ce que des gens plus âgés seront avec de l'hypocrisie.
Cependant ils sont revenus aux Acacias où le défilé des voitures continue et les milliers de roues font sur le macadam un bruit monotone, comme d'une mer qui déferle. Dans une Victoria à très haute capote avec, sur le siège très bas, un tout jeune cocher, un enfant presque, passe une femme en blanc, très jolie, à qui Gercleux tire un grand coup de chapeau.
Alexat^dre. — Elle est jolie cette dame... par exemple elle a l'air d'une cocotte...
Gercleux. — C'en est.
Alexandre. — Mais je croyais que l'on ne devait jamais saluer ces femmes-là en public.
Gercleux. — Mon cher Sacha, j'estime qu'il faut toujours être poli avec toutes les femmes... au surplus, moi, j'ai toujours traité les grues comme des femmes du monde et les femmes du monde comme des grues, et je dois avouer que la plupart du temps cela m'a réussi. (// salue encore une femme.) Je réponds aussi poliment à une pierreuse qui m'offre ses services sur le boulevard Rochechouart, que je répondrais à cette merveil-
Icuse créature qui vient de passer, si elle m'adressait la parole.
Alexandre. — En y réfléchissant, loin d'être ridicule, c'est très joli ce que vous faites là, et, parmi les pécheresses, il est juste de ne pas faire de distinction entre les humbles ou les éclatantes.
Cercleux. — Ainsi faisait Christ. J'ai donc raison d'agir ainsi, c'est très chic...
Alexandre. — C'est le dernier Christ.
Cercleux, souriant. — Absolument. Ainsi, tenez, l'autre jour, au Jardin de Paris, une femme pas mal, ma foi, est venue me demander de l'accompagner chez elle. Au lieu de la repousser avec dégoût ou de plaisanter grossièrement avec elle, comme eût fait un autre promeneur, je lui ai répondu : Madame, c'est avec le plus vif plaisir que j'accepterais une ofi're si gracieusement faite, car vous êtes infiniment jolie et l'ensemble de vos traits exprime une grande bonté ; toutefois si cela devait m'occasionner les moindres frais, j'aimerais mieux y renoncer.
Alkxandrk. — Et vous l'avez reconduite
chez elle dans les conditions indiquées.
Cercleux, — Oh! que non, il ne faut jamais posséder une femme dont on a pitié, car alors on a l'air de profiter d'elle... seulement la personne dont je vous parle fut étonnée et charmée par mon extrême courtoisie et ce soir-là elle m'a un peu aimé, non par métier, mais avec la jolie sincérité d'un bref caprice... et depuis ce temps nous sommes les meilleurs amis du monde.
Alexandre. — Oui, parce qu'elle a bien pris la chose ; mais si elle avait cru que vous vous moquiez d'elle, si elle s'était fâchée.
Cercleux. — C'est alors qu'elle eût été mal disposée ou d'esprit borné, et je l'aurais laissée avec son courroux. Mais c'est en abordant ces femmes-là d'une façon pas banale et avec des phrases qui diffèrent de celles qu'elles ont coutume d'entendre que l'on peut juger, d'après la manière dont elles vous répondent, si elles-mêmes sont banales ou non, amusantes ou bêtes à pleurer. Ainsi, avec la femme du Jardin de Paris, nous avons été tout de suite « en confiance » et j'ai passé une nuit
exquise, moins sous le rapport des sens que sous le rapport de l'esprit.
Alexandre. — Que voulez-vous dire?
Ceucleux. — Eh Lien, j'ai découvert que Fernande, elle s'appelait Fernande, était très intéressante. Je l'ai fait causer ; elle m'a raconté ses petites alTaires, elle m'a donné des tuyaux sur un tas de gens que nous connaissions tous les deux, notamment sur le gros Kamé.
Alexandre. — Le banquier?
Cercledx. — Lui-mcine.
Alexandre. — Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
Cercleux. — Je ne peux pas vous le répéter... d'abord vous no comprendriez pas... enfin c'est un de ses clients... il la connaît depuis deux ans, mais en deux ans elle ne lui vT pas dit la dixième partie de ce qu'elle m'a raconté en quelques heures. Il la paye, voilà tout, et elle le méprise, lui et ses manies. Voyoz-vous, mon cher Sacha, lorsqu'une cinquantaine de ces femmes-là, prises du haut en bas de l'échelle de la galanterie, vous auront raconté leurs histoires d'alcôve, vous
connaîlrez non seulement les femmes que vous plaindrez un peu, mais vous connaîtrez surtout les hommes que vous mépriserez beaucoup parce que c'est là qu'ils se montrent le mieux dans toute leur animalité ancestrale et dans leur muflerie de civilisés... tout en restant parfois d'une naïveté ridicule et touchante... arrangez cela ! Mais pour provoquer ces confidences, il faut leur plaire, leur inspirer un caprice, une curiosité tout au moins, jamais une passion, car alors vous ne sauriez plus rien du tout ; elles voudraient vous faire croire que vous êtes sinon leur premier amant, du moins leur premier amour.
Alexandre. — Mais le moyen de leur plaire!
Cercledx. — C'est d'avoir des manières douces et une parfaite urbanité... du moins auprès de celles qui en valent la peine... elles sont habituées à tant de brutalité, les pauvres ! Enfin c'est ma méthode, je vous la donne pour ce qu'elle vaut.
Alexandre. — Mais vous disiez tout à l'heure qu'il fallait être grossier avec les femmes du monde... pourquoi?
Cercleux. — Grossier, oh non ! mais audacieux. Les femmes du monde ressemblent à certains monuuionls : elles ont écrit sur la porte que vous savez : Le public n entre pas ici. Alors les bonnes gens passent leur chemin et sur la foi de l'inscription n'ont môme pas l'idée d'entrer ou, s'ils l'ont, n'osent pas. Mais les malins entrent tout de mOme... ils tournent le bouton et ouvrent la porte comme s'ils n'avaient fait que ça toute leur vie. La plupart du temps on ne leur fait pas la moindre observation, mais si on réclame, si on leur dit : — Vous n'avez donc pas lu l'inscription ? — ils répondent: — Si, parfaitemont, je l'ai lue; mais moi je ne suis pas le public, — et pour peu qu'ils le disent avec une certaine crànerie, on les croit sur parole et on les laisse passer,
Alexandre. — Oui, mais si on leur demande leurs titres, leurs papiers, combien ils doivent être penauds !
Cercleux. — Naturellement il y a des exceptions, et ce que je vous dis des femmes du monde peut vous sembler paradoxal ; mais
peu importe, il est bon de s'en convaincre : cela vous donne de l'aplomb.
11 salue une femme qui passe.
Alexandre. — C'est une cocotte?
Ceuclelx. — Non, cette fois c'est une femme du monde. Vous ne la connaissez pas? c'est jM™° Premier, la belle M"= Premier... C'est la femme du grand marchand de légumes secs. Son mari est tout petit, chétif, horrible, et vous avez vu la gaillarde que c'est. Il est trompé comme dans un bois. Elle a été la maîtresse du docteur Safran, un spécialiste pour certaines maladies ; c'est de lui qu'on a dit qu'il avait la méthode de traiter les femmes comme elles le méritent.
Alexandre, avec 'pidc. — Oh !
Cerclelx. — Oui, n'est-ce pas? Elle était donc la maîtresse de ce docteur San-an, et un iour à l'amphithéâtre, car pour plus de commodité elle s'était mise à étudier la médecine, ils se sont juré l'éternel amour sur le cadavre d'un pauvre homme que le docteur disséquait.
Alexandue. — C'est fin de globe, ça !
Cercleux. — Le fait est que c'est d'une putréfaction assez avancée; mais tout cela eût été encore plus joli, si le macchabée avait été précisémenl ce bon M. Premier.
Autre femme; autre salut.
Alexandiœ. — Qui est celle-là?
Cercleux. — C'est une petite acteuse des Folics-Bérenger... je l'ai toujours connue dans la dcche.
Alexandre. — Elle est jolie, pourtant.
Cercleux. — Mais oui, elle est gentille, cette petite femme-là et admirablement faite... ça ne s'explique pas; elle n'a pas de chance. Et puis c'est une iemme à toquades; elle n'a jamais su garder un amant sérieux plus de trois semaines... Quelqu'un lui plaît, elle lâche tout. Elle a une petite fille adorable qui doit bien avoir maintenant trois ans... comme ça pousse ! Je me rappelle que les deux premiers mots qu'elle a su dire, ce n'était pas papa el maman comme les autres enfants, mais lapin et uiunion. Voilà du bon symbolisme.
56 ÉDUCATION DE PlîLNCE
Alexandre. — Elle a été votre maîtresse ? Cercleux, évasivement. — Un peu.
Autre lemme : autre salut.
Celle-là, c'est la fameuse comtesse Coucheloilawa... vous avez dû lire souvent son nom dans les teuilles.
Alexandre. — C'est une Russe ?
Cercleux. — Je ne pense pas, attendu que je l'ai connue il y a sept ans à Montmartre, elle s'appelait Sidonie Rabot.
Alexandre. — Ça ne se ressemble guère.
Cercleux. — Oui... à cette époque-là elle demeurait rue Lepic chez ses parents, et elle allait chercher du vinaigre pour faire la salade avec son litre à la main, des savates aux pieds et une robe de quatre sous. Mais jolie, par exemple, une vraie tête de vierge. Ah ! elle ne les a pas tramées longtemps, ses savates!... elle a été bien vite lancée. C'est pour elle que le comte de la Rochepurée vient de quitter sa femme... c'était un ménage très uni avant, ils s'adoraient et puis, Sidonie Rabot est survenue ! Que voulez-vous, c'est
la vie... La mère Rabot faisait des ménages, sa fille les déiait... C'est le 'ustc retour des choses d'ici-bas. [Peut silence... le prince est très troub'.e.) Et celle-là qui vient de passer.
Alexandre. — Où donc?
Cercleux. — Là-bas, avec des manches vertes... voyez-vous?
Alexandre. — Oui, oui, je vois.
Cercleux. — C'est Blanche Printemps, la fille d'un ministre de la République, s'il vous plaît. A-t-elle l'air assez sentimental et assez rêveur avec ses graads yeux étonnés. On lui donnerait le bon Dieu sans confession et elle est détraquée comme une vieille pendule. Elle a aimé tous ses cochers, et des cabots, et des clowns, et des femmes... et la morphine, et l'éthcr... tout ça marche, faut voir! Très désagréables, entre parenthèses, les femmes qui boivent de l'éther. Quand on les embrasse, on a l'ail de tromper un photographe.
Alexandre, avec un peu dcffroi. — Vous les connaissez donc toutes?
Cercleux. — Hélas, toutes et tous 1 II n'y a pas une de ces figures-là sur laquelle je ne puisse
mettre une particularité amusante ou un scandale ou quelque anecdote intime. Quand nous nous serons promenés ici une dizaine de fois, je suis persuadé que vous aurez de bonnes notions sur ces gens que vous verrez plus tard dans leurs cercles, dans leurs salons ou dans leurs chambres à coucher. Mais vous serez prévenu et par conséquent bien armé. Moi je viens ici de temps en temps... je regarde, ça me fait repasser mon Tout-Paris. C'est comme un livre dont les pages se tourneraient d'ellesmêmes devant mes yeux... et par des journées comme celle-ci, avec la verdure jeune des arbres, Fodeur de Fherbe et la poussière d'or du soleil couchant, c'est exquis. Au fait, quelle heure peut-il bien être?
Alexandre, tirant sa montre. — Sept heures.
Cercleux. — Il est temps de rentrer ; tout le monde s'en va d'ailleurs.
Et en effet, presque toul à coup, les Acacias se trouvent déserts : les voiture?, à des allures rapides, rentrent dans Paris, ou s'éparpillent vers des Madrid, des Armenonville ou des Chinois.
Alix Grandes-Poses, une plage tout récemment lancée : deux cents mètres de galels où piétine un singulier mélange de bourgeois, d'artistes, d'israélites et de sudaméricains.
Il est onze heures, et par une de ces dernières plutôt chaudes matinées du mois d'août, dans la mer verte et calme et transparente s'ébattent les baigneurs pour la plus grande joie de la galerie. Et si graml est le nombre des jolies nageuses avec, sur la tête, des foulards roses, bleus, jaunes, mauves, rouges, coquetlement disposés, que la mer verte semble une prairie émaillée de ces tétesfleurs.
Assis au bord des flols : Alexandre de Styrie; suit de flanelle blanche, chapeau de paille très plat à bords très larges, avec autour, au lieu de l'ordinaire ruban, une cravate noire à, pois roses négligemment nouée.
René Cercleux; culotte courte en velours à grosses côtes, dites côtes de la .Manche (dernier cri) ; casquette de yachtman très plate, visière exagérée.
Raymonde Percy, la première maîtresse du prince; brune avec des yeux bleus admirables et des dents éblouissantes, fausse maigre, pas bête du tout, l'àme d'une grisette qui coulerait horriblement cher : jupe cloche de drap pros bleu avec trois rangs de lacets en V, corsage
et ombrelle rose Liberty, chapeau Greenaway ridicule et charmant, rose également, avec un ruban de velours noir.
Gercleux. — Il est vraiment très animé, le bain aux Grandes-Poses.
.Raymonde. — Trop, beaucoup trop ! ça n'a rien de drôle de voir tous ces idiots se tremper dans l'eau. {Riant.) Ah! ah! regardez donc ce grand garçon qui fait la mouillette comme une vieille dame.
Gercleux. — Pourquoi ne vous baignezvons pas? "Vous n'aimez pas ça?
Raymonde. — J'adore, au contraire.
Gercleux. — Alors vous êtes mal faite .
Raymonde. — Vous savez bien que non.
Seulement ça m'ennuie de me baigner devant ce tas d'imbéciles.
Alexandre, ironique. — Tu as peur de montrer tes jambes...
Raymonde. — Non, mon coco, je n'ai pas peur de montrer mes jambes... mais comme je les déploie toute l'année, ainsi que mes bras et ma gorge, enfin tout ce qu'on peut montrer au théâtre...
Gercleux. — Et le reste à la ville.
ESTIŒTKJUI-: 61
Raymonde. — Faut bien vivre... pendant les vacances, je me repose, je n'exhibe plus... je me garde tout entière pour mon fol amant. C'est comme si vous croyez que ça m'amuse de passer mes deux mois de congé à être traînée de plage en plage, de Snob-les-Bains à Vlansur-Mer et aux Grandes-Poses ! Dire qu'en Ijretagne, mes enl'ants, il y a des plages qui ont une lieue de long et pas un chat, et où je me suis baignée toute nue dans une eau si claire qu'on voyait les crabes courir au fond.
Ah oui, ça c'était des bains... on sentait l'eau qui vous caressait partout, partout; c'était comme des lèvres fraîches qui vous auraient frôlée sur tout le corps, tandis qu'ici...
Cercleux. — Ah! ici, il faut un costume, il n'y a pas, il en faut un.
Haymonde. — Un costume et des gants, et des bas... il y a môme des femmes qui mettent un corset... c'est absurde... ce n'est pas un bain, ça... on n'est même pas mouillé... tenez, c'est comme si on faisait l'amour avec une... vou^ savez ce (|ue je veux dire.
Cercleux. — Parfaitement.
Raymonde. — Enfin, qu'est-ce que nous faisons là ?
Cercleux. — Nous regardons... Sacha prend une leçon d'esthétique, il faut qu'il se fasse une idée de ce que doit être une femme.
Alexandre. — Mais il me semble que...
Cercleux. — Non, vous ne pouvez pas en avoir la moindre idée... ce n'est qu'à force d'en avoir vu, d'avoir comparé que vous pourrez vous faire une opinion personnelle.
Raymonde. — Sacha sait très bien ce qu'il lui faut, et je lui suffis... pas mon trésor?
Alexandre, faiblement. — Mais oui, ma chérie.
Raymonde. — Ne te force pas... je sais très bien que je ne suis pas la dernière; mais en tous cas je suis la première... c'est moi qui t'ai fait connaître l'amour. D'ailleurs ce que tu vas me plaquer à la rentrée, ce n'est rien que de le dire... Oh! je le sais bien, va, Cercleux m'a prévenue, lorsqu'il m'a dit : Ma chère Raymonde, je vous présente le prince Alexandre de Stvrie; nous allons faire le lit-
estiiétjqul: a?.
toral, et nous cherchons une femme d'été. Ce qui veut dire : à la chute des feuilles, on se borde. Sois tranquille, je ne ferai pas de tableaux. Ainsi, va, ne te gène pas... je te permets de regarder les femmes et de choisir celle qui me succédera... je t'aiderai môme de mes conseils.
Alexandre. — Tiens, voilà ]M"° Painchaud qui entre dans l'eau... elle est jolie cette CUc-là.
Gerclelx. — Oui, mais mal faite.
Alexandre. — Je ne vous dis pas, mais la tête est ravissante... moi, pourvu que la tùlo me plaise...
Cercleux. — C'est la jeunesse... vous ne direz pas toujours ça; vous verrez qu'une jolie tC'te ne sulfit pas, et que le reste a une rude importance.
^AYJHOUBE, j)iodcsfcment. — Parbleu... alors ça ne serait pas la peine d'avoir un corps de statue.
Cercleux. — Et encore ça dépend de quelle statue.
Raymonde. — Naturellement, pas la statue de la République.
M ÉUUCATIO:< DE PRINCE
Ceuclecx. — Xon, mais tenez, j'ai chez moi la Vénus de 3ïilo et la Diane de Falguière...
Ratmonde. — Ce nest pas banal.
Cercleux. — Si, c'est banal, mais ça ne fait rien... j ai toujours rêvé un dialogue entre ces deux bonnes femmes-là, chacune vantant sa beauté particulière... vous comprenez, une sorte de discussion...
Alexandre. — Elles n'en viendraient toujours pas aux mains.
Raymonde, jouant la bêlise. — Ah 1 j'ai compris... tu dis ça, chéri, parce qu'il y en a une qui n"a plus de bras... c'est joliment drôle.
Alexandre. — On fait ce qu'on peut.
Cerclecx. — Eh bien, moi, je crois que la Vénus de Milo, à Paris, en 1894, n'aurait pas le moindre succès... comme femme. D'abord on ne pourrait pas l'emmener dans tous les théâtres; à l'Opéra, au Trocadéro, je ne dis pas; mais voyez-vous cette gaillarde-là entrant à la Bodinière.
Ratmoxde. — Elle prendrait tout l'air... on étoufferait.
Cerclel'x. — Elle n'aurait pas son emploi.
ESTHETIQUE 65
Ray3io>"de. — Si. dans une revue, elle pourrait faire TOseille ou l'Alliance russe. D'ailleurs les femmes qui ont inspiré de grandes passions n'ont jamais été de ces créatures splendidcs; tandis que des petites personnes troublantes et perverses, maigrichonnes ou rondelettes, des petits fils de fer ou des petits tapons ont fait tourner toutes les têtes el semé des désastres autour d'elles.
Cercleux. — Pourtant il y a des femmes très allurales el très sculpturales qui ont été adorées, je vous prie de le croire. Très souvent les belles femmes ont l'air bête; elles sont froides, indolentes, passives, difficiles à remuer... elles haïssent le mouvement qui déplace les lignes. Il y a la série des marbres et des belles « Madame Fromage », je vous l'accorde ; mais à côté de ça, il y a les déesses,les héroïnes, celles qui passent dans la vie avec des airs d'impératrices ou de princesses lointaines, celles qui sont des poèmes de chair ou de grandes fauves avec des tètes de lionnes, et celles-là, quand elles s'ymoltenf. el 11- s cassent tout.
Alexandre. — Vous ne me paraissez pas très fixés ni l'un ni l'autre.
Raymonde. — C'est comme les grasses et les maigres. Moi j'ai connu des femmes trop minces avec la figure en lame de couteau, des yeux enfoncés et cerclés, une taille de roseau et une démarche onduleuse... vous voyez ça d'ici... Il y a des hommes qui se sont tués pour des femmes comme ça.
Cercleux. — La passion s'accroche aux angles et l'électricité sort par les pointes.
Raymonde. — Les maigres, on les idolâtre... tandis que les rondes, on les pelote, voilà la différence.
Cercleux. — Avec ça... j'ai connu des petites femmes rondes qui ont été rudement aimées, qui ont provoqué des drames tout comme les maigres, et pour lesquelles on s'est tué.
Alexandre. — Vous voyez bien que vous ne serez jamais d'accord.
Cercleux. — Evidemment, on ne peut pas établir de règles générales... sans ça, ce serait trop commodo.
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lÎAYMONUE. — Ce n'est pas une question d'esthétique, c'est une question de peau.
Cercleux. — Yoilà.
Raymonde, — Et l'important pour une femme, ce n'est pas d'être belle, c'est d'être aimée et, pour ça, il faut qu'elle fasse naître la volupté, tout est là.
Cercleux. — Et encore, elle peut la faire naître chez mon voisin et ne rien m'inspirer à moi.
Ravmonde. — Pourtant l'idée qu'elle la fait naître chez votre voisin vous est déjà un stimulant.
Cercleux. — Gela excite ma curiosité tout au plus. J'ai connu des femmes follement aimées... J'ai voulu savoir pourquoi...
Alexandre. — E!i bien?
Cercleux. — La plupart du temps, j'ai eu toutes les peines du monde à être poli.
Ravmonde. — Parbleu, si vous êtes ramolli... s'il vous faut des choses extraordinaires.
Cercleux. — Môme sans être ramolli...
D'ailleurs, Raymonde, je vous défends de me parler ainsi.
Alexandre. — Mais y a-t-il des signes extérieurs auxquels on puisse reconnaître qu'une femme vous plaira physiquement?
Cercleux. — Sans doute... il faut d'abord savoir à peu près ce que vous voulez et, pour cela, avoir fait un assez grand nombre d'expériences. Pour moi, j'estime qu'un homme qui a vécu, qui a observé, qui a été commencé à votre âge, c'est-à-dire pas trop jeune, et, j'ajouterai admirablement commencé...
11 se tourne vers Raymonde.
Raymonde. — Merci mille fois.
Cercleux. — J'estime qu'un tel homme, quand il arrive à trente ans, peut choisir la femme définitive, la femme qu'il épousera, sans trop risquer d'avoir des déceptions physiques.
Raymonde. — C'est pour cela que le mariage est une chose monstrueuse pour nous autres femmes qui ne pouvons pas nous faire une expérience.
Cercleux. — Mais, comme vous n'êtes pas expérimentées, vous êtes moins difficiles, et
tout VOUS va OU à peu près... c'est pour cela que vous voyez d'exquises jeunes filles épouser le plus naturellement du monde de vieux messieurs lourdauds et podagres...
Raymonde. — Et les tromper au bout de six mois.
Cependant il se fait un grand mouvement sur la plage. Tout le monde se retourne car, en haut, près des cabines, drapée dans un peignoir de grosse laine mauve, coilléc d'un foulard mauve, semé d'œillets jonquille, apparaît la sensationnelle M™" Aupoint. Les petits jeunes gens se bousculent aux bords des flots et mouillent même leurs souliers jaunes pour être plus prés, toujours plus près; quelques marchands tirent leurs lorgnettes.
Alexandre. — Voilà la belle madame Aupoint. Celle-là trouve-t-elle grâce devant vous ?
Cercleux. — Penh !
Raymonde. — Vous êtes difficile. En tout cas, je crois que vous lui plaisez beaucoup... elle a une façon de vous regarder... à votre place, moi, je prendrais le contact.
Gehclecx. — Vraiment, vous croyez qu'elle marcherait?
Raymonde. — Comme une pomme !
Cercleux. — Entre nous, je ne la crois pas très ferme.
Alexandre. — Comment le savez-vous?
Cercleux. — Regardez-la descendre sur les planches... vous voyez comme ses joues remuent.
Alexandre. — C'est vrai, elles tremblent un peu.
Raymonde. — Qu'est-ce que ça prouve?
Cercleux. — Ça prouve que la pente est assez raide, qu'il y a, par conséquent, une réaction au contact du pied sur la planche, d'autant plus forte que le poids de la personne est plus grand, réaction dont tout le corps est ébranlé... Or, les joues ne résistent pas, elles remuent et si les joues remuent...
Rayjionde. — C'est comme quand le bâtiment va, tout va.
Cercleux. — C'est une expérience que je vous recommande. Ainsi, Sacha, quand vous vous marierez, faites descendre à votre fiancée la rue des Martyrs. Si ses joues remuent, n'épousez pas, parce qu'alors, s'il y a des enfants plus tard, c'est la déformation, l'écroulement...
Raymonde. — Le dégoût et la mort.
Gef'.cleux. — Oui, mon cher Sacha, à trente ans, si vous n'êtes pas usé ni blasé, si vous êtes un homme bien équilibré, vous trouverez votre compagne normale et je la connais.
Alexandre. — Comment qu'elle est, dites, ma normale ?
Cercleux. — Mon cher ami, c'est bien simple. Il faut d'abord admettre qu'en amour les amants doivent former à eux deux une couleur ou une musique parfaites. Je m'explique...
Raymonde. — J'allais vous le demander.
' Cercleux. — Prenons un exemple : si l'amant est jaune...
Raymonde. — C'est un Chinois.
• Cercleux. — Et si la femme est verte.
Raymonde. — C'est une noyée.
Cercleux. — Je vous en prie, Raymonde, je parle très sérieusement, je vous assure.
Raymonde. — Je crois bien, vous piontifiez.
Alexandre. — Voyons, Cocotte, laisse parler Monsieur,
Cercleux. — Si l'homme est jaune et la
femme verte (je parle aufig'uré, bien entendu, je dis ça, pour Raymonde), ils seront complémentalresl'un de l'autre, comme deuxcouleurs, et leur amour, lui sera aussi, d'une couleur bien déterminée.
Alexandre. — Il sera bleu.
Gercleux. — Précisément. Au point de vue musique, si l'homme est un do.
Raymonde. — Ça arrive.
Gercleux. — Si l'homme réprésente la note do^ la femme devra représenter la note mi, par exemple, pour que l'ensemble ne soit pas dissonant.
Raymonde. — Puis do et mi étant mariés, arrive l'amant qui représente la note sol; do, mi, sol, accord parfait, ménage à trois.
Gercleux. — Vous blaguez, Raymonde, vous avez tort... c'est beaucoup plus vrai que vous ne le croyez, tout cela.
Alexandre. — Laissez-la donc, c'est une femme... moi je vous comprends très bien, mon cher Gercleux.
Gercleux. — Maintenant, il peut arriver que les deux couleurs ou les deux notes, au
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lieu d'être complémentaires, soicntàrunisson... dans ce cas, l'amour sera une superposition.
Raymonde. — C'est encore ce qu'il y a de meilleur.
Gekcleux , que rien ne trouble plus. — C'est-à-dire que si l'homme est jaune et si la femme est jaune aussi, leur amour sera jaune.
Raymonde. — Jolie couleur ! Place aux jaunes !
Cercleux, impassible. — De même si l'homme représente la note mi et la femme également...
Raymonde. — Ça fera ini, mi.
Cercleux. — Non, mademoiselle, ça ne fera que mi.
Raymonde. — C'est dommage.
Cercleux. — D'après cela , comme vous êtes déjà brun, avec des cheveux lisses, des lèvres un peu fortes, grand et mince, il esl plus que probable que le type auquel vous vous arrêterez sera celui d'une femme qui vous arrivera au menton, blonde, potelée, avec des cheveux fous, une peau éclatante, ou bien alors une femme mince, souple, au leinl
mat comme le vôtre, avec des yeux bruns et des bandeaux noirs et lisses comme les héroïnes de 1830.
Raymonde. — En somme, vous lui prédisez qu'ilépousera une blonde, àmoinsque cène soit une brune. J'en aurais bien fait autant... il n'y avait pas besoin de toutes ces théories pour arriver à ce résultat de la Palice... c'est comme à la roulette, on peut toujours prédire que ça sera rouge ou noir qui sortira... c'est la même chose, blonde ou brune.
Alexandre. — Il y a encore la rousse.
Raymonde. — Il y a aussi le zéro à la roulette.
Alexandre. — Tu n'as rien compris.
Raymonde. — Toi non plus.
Cercleux. — .levons demande pardon...
Raymonde. — Vous non plus. Et s'il épouse la petite blonde qui est son complément, il la trompera le jour où il rencontrera la grande brune qui est son unisson... Ce n'est pas gai pour le complément. Voilà une jolie théorie: je ne vous en fais pas mes compléments.
Cercleux , continuant de causer avec
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Alexandre et rC écoulant même plus liat/monde. — Oui, il y a un tas de moyens de deviner, de se renseigner.
Alexandre. — La rue des Martyrs.
Cekcleux. — C'en est un. La démarche, le balancement des hanches donnent des indications presque infaillibles sur la structure du bassin et la composition des jambes.
Raymonde. — Dites donc, Ccrcleux, dans la théorie complémentaire, un homme qui n'a qu'une jambe doit épouser uue femme qui en a trois...
Mouvement de foule. Bousculade aux bords des flots. C'est M™* IManclie Ardan, dite la Vierge, qui va prendre son bain; elle marche en albe peignoir, yeux baissés.
Alexandre. — En voilà encore une qui est jolie, mais elle ne me dirait rien du tout.
Cercledx. — Pourquoi ?
Alexandre. — Parce que d'abord il ne doit y avoir rien à faire... Elle a l'air d'un froid !
Cercleux. — Quelle erreur ! Elle a de grands yeux limpides, c'est vrai, et on ne lui connaît pas d'aventures ; mais je suis sur que celle l'eiuiue-là doit avoir un tempérament
extraordinaire. Avez-vous vu le mari ?. . . il est venu passer trois ou quatre jours, vers le 15 août. Il est reparti tout pâle.
Raymonde. — Oui, il est allé se reposer à Paris des fatigues de la mer I
Cercleux. — Regardez-la... Voyez-vous, les femmes qui ont le cheveu abondant et un peu tourmenté, ce qu'on appelle le cheveu rétu, et puis qui ont les mâchoires larges, des mâchoires de petites brutes, je vous assure que celles-là... Pas de tempérament, M"'^Ardan ! C'est la femme idéale , au contraire, sentimentale et passionnée.
Raymonde. — Oh ! oui, ça c'est le rêve, une brute douce, un taureau rêveur! Quand je suis allée à Maubeuge...
Alexandre, — C'est une anecdote ?
Raymonde. — Oui, c'est une anecdote... On m'a menée voir des forges... les forges du bon Dieu, je crois.
Cercleux. — C'est peut-être les forges de la Providence, que vous voulez dire.
Raymonde. — Oui, c'est ça, les forges de la Providence... Eh lien, j'ai vu là une grosse
machine, ça s'appelle un marteau-pilon, et après avoir martelé des masses de fer de cent kilos, l'ouvrier a écrasé une noisette avec... C'est comme ça queje comprends un amant. Je veux le sentir assez fort pour me broyer et assez doux pour jamais ne me faire du mal.
Alexandre. — Tu as connu des hommes comme ça ?
Raymonde, rêveuse. — J'en ai connu un.
Cercleux. — C'était un poète ?
Raymonde. — Non... c'était un homme canon !
Cependant la baignade continue. Le vent soufflant de terre apporte les douze coups de midi cueillis un par un à la vieille église des Grandes-Poses. l'eu à peu les nageuses se font plus rares, comme dans l'Enéide, et bientôt la plage se vide comme une salle de spectacle.
Cercleux, philosophiquement , après avoir examiné avec Alexandre quelques échantillons (le l'espèce féminine. — Et puis, voyez-vous, la meilleure manière de savoir si une femme vous plaira, c'est de commencer par la prendre. Toutes les expériences ne valent pas celle-là...
Avec toute son habitude, toute son observation et toute sa science, le plus malin peut se tromper. C'est comme la chiromancie et la graphologie... Ce ne sont pas des sciences inutiles, je ne dis pas ça... mais pour bien connaître un homme, je n'ai pas besoin de pâlir sur les lignes de sa main ou de son écriture. Je n'ai qu'à lui demander cinquante louis et à le laisser tout seul quelques heures avec ma maîtresse... et selon la façon dont il se sera comporté dans ces deux sérieuses épreuves, je saurai à quoi m'en tenir sur son compte. Et sur ce, allons déjeuner.
Us se lèvent et parlent les derniers. Midi et demi. Plage déserte.
Le nouvel appartement du prince ; un atelier, rue Aiphonsede-Neuville. Vieux meubles, tapisseries anciennes, panoplies d'armes indiennes, chinoises, serbes, espagnoles, de tous les pays. Quelques toiles indiquant les tendances modernistes d'Alexandre de Styrie : un Pardon breton, d'Henry Rivière; une Dame des Parcs, d'Armand Point; des éventails de George Auriol; un Inlérieur, de Lobre; des Anquetin, des Iker, et tout ce qu'il y a de plus tachiste. Table immense comme il convient à un jeune homme qui a rarement l'occasion d'écrire, mais littéralement couverte de ce que ïonnel fait de plus anglais : écritoires massifs, coupe-papier énormes, porte-plumes, portecrayons d'argent mat et chilTré. Bibliothèque considérable comme il convient à un jeune homme qui ne lit jamais : encyclopédies, romans français, anglais, russes, théâtres, voyages, etc. Dans le fond, au-dessous d'une élolTe à rayures bruyantes et tendue comme une tente, un large et bas et profond divan avec une trentaine de coussins recouverts d'étoffes japonaises, persanes, arabes.
Deux heures de l'après-midi. Le prince n'est pas encore rentré. Cercleux l'attend patiemment en prenant son café sur une petite table en bois incrusté de nacre. Café turc que Cercleux fait lui-même, petite lamt)e à esprit de vin, petit moulin algérien en cuivre, petite tasse, eau bouillante, boue noire au fond de la tasse, pas de sucre. Cigarettes russes.
80 ÉDUCATION DE PRLNCE
La porte s'ouvre... ce n'est pas le prince, mais sa mère, la reine Sargine de Styrie; petite capote, grand manteau sombre, malgré la saison qui est d'été.
La reine, apercevant Cei'cleux qui s'est levé quand elle est entrée. — Tiens, vous êtes là, Cercleux... Enchantée de vous voir. Gomment va? {Shake hand.)
Cercleux. — Je remercie Votre Majesté, je vais très bien... La santé de Sa Majesté...?
La reine. — Comme ça... je suis agitée, beaucoup agitée : ce sont les nerfs, il faut le dire. Vraiment je ne veux pas me remettre à la morphine; alors je vais, je viens, pour m'étourdir. Je suis venue prendre des nouvelles de Sacha : c'est moi qui suis obligée de me déranger, puisque mon gigolo de fils ne vient pas voir sa mère. Voilà huit jours, mon cher, qu'il n'a pas mis ses pieds à la maison.
Tout en parlant avec un lointain accent roumain, rauque et liquide à la fois, la reine ôte sa capote, son manteau qu'elle pose sur une chaise, et se laisse tomber sur le divan, en s'entourant de coussins. Elle est vêtue d'une sorte de peignoir de faille loutre, grand col et hautes manches de vieil alençon, s'ouvrant sur une jupe vieux rose. Coiffure à la Sarah, mains longues et blanches, aux doigts chargés de bagues; le peignoir entr'ouvert laisse
voir l'agrafe rubis et turquoises d'une large ceinture Cléopâlre.
Cercleux. — Sou Altesse n'est pas encore rentrée.
La reine. — Dites-moi quoi? Sacha n'a pas déjeuné chez lui ce matin? Et a-t-il couché ici au moins?
Cercleux. — Pour cela je ne saurais renseigner Votre Majesté.
La reine. — Dites-moi, je vous en prie.
Cercleux. — Mais j'affirme à Sa Majesté que je n'en sais absolument rien. Monseigneur ne me dit pas toujours ce qu'il fait et je ne lui demande jamais.
La reine. — Vous ne voulez pas le dire... parce que vous êtes son professeur. Je comprends... c'est forcé que vous gardez le secret professionnel.
Cercleux. — Mais pas du tout.
La reine. — C'est bon, c'est bon. Voulezvous être assez intrépide que vous sonniez le domestique... Mohammed, je crois.
Cercleux, souriant. — Oui... oui... Mohammed.
La reine. — Pourquoi riez-vous?
Gercleux. — Je ne ris pas.
La reine. — Si, si, vous vous moquez de moi... il faut le dire. Parce que je ne parle pas bien le français ; mais vous devez me reprendre si je fais des fautes.
Gercleux. — Sous aucun prétexte... c'est bien plus joli comme ça, surtout avec l'accent.
Cependant, il s'est levé et s'est dirigé vers un gong suspendu auprès de la cheminée; il le frappe avec un gros tampon; un épouvantable bruit métallique emplit l'atelier.
La reine. — Ah! mon cher, ce bruit! c'est une horreur. Vous savez que vous pouvez me faire tomber en attaque... Charcot me défendait réellement la musique avec des cuivres.
Gercleux. — Sa Majesté m'excusera... je ne savais pas. [A part.) G'est la grande hystérie.
A l'appel du gong, le petit domestique égyptien est entré. Costume national en drap bleu gansé de noir; ceinture de soie cerise et verte; fez.
La reine. — Mohammed, approche ici. Ton maître a-t-il couché à la maison, cette nuit?
LA RFJNE DE STYIUE 83
MonAx.MKD. — Non... pas coucher .. rester chez M""^ Diane.
La reine. — On ne te demande pas ça.
Quel insupportable bavard tu fais! Eh bien, lu ne t'ennuies plus, tu ne pleures plus, tu ne regrettes plus ton pays?
Mohammed — 3Iieux manger ici, tu sais, mais plus travailler. Et puis froid, beaucoup froid.
Cercleux. — Pauvre gosse !
La reine. — Viens donc un pou ici, tout près. {Mohainmed s approche.) Et ta boucle d'oreille? {En effets Mohamined n'a plus ^ en haut de son oreille droite, l'anneau d'argent, signe de servitude dans les pays égyptiaques.) Où est-elle?
Mohammed, avec aplomb. — Perdue.
La reine. — Non, tu ne l'as pas perdue, tu mens. Tu ne veux donc pas la mettre, ent('lé?
CEiirLKix, venant au secours de Mohammed. — Les autres domestiques, dans le quartier, se moquent de lui quand il la met.
La reine, à Mohammed. — lu ne veux pas
avoir l'air d'un esclave ; tu es déjà un socialiste. Va-t'en ! Chaque fois que je te verrai sans ta boucle d'oreille, tu seras à l'amende de dix sous.
Mohammed, marchandant. — Beaucoup trop, dix sous... un sou.
La reine. — Entendez comme il me répond : voilà un scandale! Veux-tu t'en aller oii je te donne le fouet.
Mohammed se sauve en grognant. — Jamais montrer derrière... défendu, mauvais, en prison.
La reine. — Ces nègres, on ne peut en venir à bout que par l'intérêt ou les coups.
Cercleux. — Ça dépend.
La reine. — Oh oui, je sais, vous êtes aussi un socialiste. Quelle épouvante ! Enfin Sacha n'est pas rentré cette nuit et ça doit être la même chose tous les soirs. Cette femme lui a jeté un sort, — à ainsi dire.
Cercleux. — Oh !
La reine. — C'est toujours cette Diane de Bougy.
Cercleux. — Toujours.
La reine. — Il est amoureux fou décidément. Elle est très jolie, d'ailleurs, cette demoiselle.
Gercleux , qui allait répondre : « ftV'coute », se souvient qu il parle à la reine de Stijrie. — J'écoute Votre Majesté.
La reine. — Mais cette Bougy-là est extraordinaire, il faut le dire. C'est mon fils qui éclaire.
Elle ril beaucoup plus longtemps que celle plaisanlerie facile n'en vaul la peine.
Cercleux, courtisan^ avec une pointe d'ironie. — Le mot est joli.
La reine. — C'est une bonne plaisanterie, n'est-ce pas ? bien parisienne.
Cercleux. — C'est tout à fait du joli mot parisien.
La reine. — Dieu soit loué! J'fii si peur que Sacha va abîmer sa santé avec cette mauvaise femme.
Ckrcleux. — Mais non, ça ne durera pas. C'est tout nouveau; il y a huit jours que cela a commencé; alors c'est la lune de miel ou
86 ÉDLXATION DE PRINCE
plutôt la lune de poivre. Le prince peut se fatiguer, avant une semaine il aura le temps de se reposer. Les béguins de Diane ne durent pas.
La reine. — Qu'est-ce que béguin?... petit bonnet?
Cercleux. — Non, petite passion.
La reine. — Mais alors, mon cher, si Sacha aime cette femme, il va souffrir. Comment le Seigneur permet-il des choses semblables?
Cercleux. — Il les permet cependant.
La reine. — Mais alors, pourquoi lui avezvous présenté cette Bougy... c'est réellement un péché.
Cercleux. — Parce qu'elle lui fera voir du pays, et, comme les voyages forment la jeunesse, une pareille liaison est excellente pour Son Altesse.
La reine. — Oij vont-ils aller?
Cercleux. — Comment, oii ils vont aller?
La reine. — Vous dites qu'il verront du pays.
Cercleux. — C'est au figuré... je veux dire qu'elle le dressera, qu'elle lui en fera voir de toutes les couleurs.
La HEINE. — Dieu me bénisse, je comprends. Mais si elle le pousse jusqu'au désespoir, s'il veut se tuer!...
Gercleux. — Je serai là; c'est alors que mon rôle devient admirable.
La reine, rêveiise. — Diane de Bougy!
Elle a une bicyclette en aluminium. C'est une honte.
Gercleux. — Pourquoi?
La reine. — Parce que moi, la reine de Styrie, j'en ai une en fer comme tout le monde.
Gercleux. — Sa Majesté fait toujours de la bicyclette.
La reine. — Tant que je peux! Je suis devenue très forte, c'est un exercice admirable. Je n'ai plus besoin de morphine et, si je suis nerveuse aujourd'hui, c'est que ma machine est en réparation et que je n'ai pas monté au Bois ce matin. Ma bicyclette, je l'aime comme une personne : je l'ai appelée Nicoletle, à cause du pauvre roi qui s'appelait Nicolas. {Ingénument.) Elle me rappelle mon mari, je suis tout le temps dessus. Oh oui, je meporte bien mieux
depuis que j'en fais; ainsi j'ai des jambes admirables. [Elle relève sa jupe et montre à Cercleux, jnoulée en un bas de soie mauve, une jambe tout à fait remarquable.) N'est-ce pas?
Gercleux, un peu troublé., allait répondre : « Tu parles! » mais il traduit sa pensée en langage des cours. — Sa Majesté parle,,, c'est merveilleux,
La reine. — Et j'ai des chairs extraordinaires. On ne peut pas me pincer. Tenez, tàtez plutôt.
Gercleux. — Je m'en rapporte.
La reine. — Si, si, tâtez je vous en prie. [Elle lui prend la main et fait courir Vindex tout le long de la partie supérieure de sa cuisse.) — Sentez-vous? Dites-moi, comment pensezvous ça?...
Clerceux. — Je pense ça très dur.
La reine. — Très dur, n'est-ce pas? il faut le dire.
Gercleux. — Je le dis.
La reine. — G'est le muscle de la bicyclette; c'est celui-là qui travaille. Tàtez encore, ça m'est agréable. {Gercleux obéit, mais tout à
coup la reine pousse un cri aigu, comme folle.) Ah! mon cher enfant, ne me touchez jamais là, au nom du Père ! vous me feriez tomber en attaque. Quand Charcot voulait faire une expérience avec moi, il n'avait qu'à appuyer son doigt à cet endroit, et à la seconde, je perdais la connaissance.
Cercleux, à part. — C'est le point hystérique. [Haut.) Il suffit d'être prévenu.
La reine. — Comprenez, je suis une nature, et j'ai besoin d'activité, de mouvement, de dérivatif. Je ne suis pas encore une vieille dame et pas moins, je suis veuve à quarante ans. Il y a là absolument de quoi pleurer. Ah, là-bas, en Styrie, j'aurais pu être veuve même à cinquante ans, et les meilleurs du pays auraient été à mes pieds... même des jeunes hommes, oui. Tandis qu'à Paris tous mes amoureux sont anciens : je n'aime pas les vieux, je les déteste. Pourtant il arrive toujours un moment dans la vie d'un homme qu'il a besoin de l'affection d'une femme plus âgée que lui. C'est ce que je souhaite à mon pauvre Sacha, qui est rempli d illusions. Si je
n'étais pas sa mère , vraiment , c'est une femme comme moi qu'il lui faudrait, une maîtresse maternelle qui lui apprendrait un peu la vie et qui lui enlèverait ses illusions, mais sans le faire souffrir, doucement, avec son expérience. C'est un beau rôle à jouer, vraiment... on appelle ça uneEgérie, je crois.
Gercleux. — Oui, c'est quelquefois une Mégérie.
La reine. — Ah, c'est Mégérie qu'il faut dire. Excusez-moi... Je ne parle pas encore tout à fait bien le français, alors vous devez me reprendre.
Gercleux. — Mais non, du tout, vous disiez très bien.
La reine. — En Roumanie, il y a une chanson du peuple... une doïna, ça s'appelle... je veux vous la chanter.
Gercleux. — Ça me fera plaisir... je n'ai jamais entendu de doïna.
La reine. Elle se lève, va décrocher une guzla l^endue à la muraille, et se rassied tout près de CercleuXf presque sur ses genoux. Elle chante en s' accompagnant.
Cercleux, cepejidant giielle chante, pense des choses comme celles-ci :
Voilà du bon 1830. fillle aurait dû me chanter :
Viens dans ma tartane
Jeune fille à l'œil noir.
Tu seras ma sultane,
Mon amour, mon espoir.
Nous irons, tous les deux, écumer le rivage, Du pêcheur négligent écumer le corail, Ou bien encor ravir quelque vierge au passage Que nous irons porter au sultan du sérail!
La reine, quand elle a fini sa romance. — C'est joli, n'est-ce pas?
Cercleux. — Ravissant.
La reine. — Ravissant, il faut le dire.
Cercleux. — Je le dis.
La reine. — Vous avez compris?
Cercleux. — Pas un mot, mais la musique est vraiment originale, d'une exquise mélancolie.
La reine. — Ça veut dire... je traduis à peu près :
tt Je n'aime pas le sourire du printemps, — a il est trop gai et trompeur. — Combien je
« lui préfère le sourire triste et doux de l'au- « tomne. — L'automne est une saison pleine ■■i d'expérience. — Il sait que Thiver vient « après lui. — La fleur est fragile et n'a qu'un « parfum passager; — mais le fruit est gros: « il remplit les. mains — et avec un parfum tt plus sain il a un goût excellent. »
Vous comprenez?
Cercleux. — Parfaitement.
La rei>'e. — Quand nous étions en Styrie, il y avait un aide de camp du roi Nicolas qui vous ressemblait ; il avait une bleue tunique qui faisait ressortir la blancheur de son cou.
Cercleux, pour rompre les chiens. — Elle est bien jolie, cette doïna. Ça ennuierait-il Votre Majesté de la redire une fois?
La reine. — M'ennuyer? Ça ne m'ennuie pas si ça vous cause du plaisir.
Guzla. — Doïna. — Cependant
Pensées de Cercleux. — C'est vrai pourtant... elle est très bien encore, la mère de mon élève. {Regard de côté sur le corsage de la reine.) Le fruit est gros : il remplit les mains
— et avec un parfum plus sain — il a un goût excellent. — Jolie la voix, étrange surtout... et troublante, oui, troublante. Ah mais! eh mais! c'est bien gênant cette situation-là. Je voudrais bien m'en aller. Et tout ça parce que la bicyclette royale est en réparation. Elle aurait dû choisir une meilleure marque. A quoi tient la vertu d'une souveraine pourtant!
La reine, quand elle a fini. — Yous avez compris cette fois. {Elle se rapproche.)
Cekcleux. — Mieux que la première... parce que je pouvais suivre à peu près, connaissant le sens des paroles.
La reine, avec explosion. — Non, non, tu n'as pas compris, tn n'as rien compris. [Petit sileîice.) Pardonnez-moi, mon ami, c'est la musique, cette chanson qui m'a énervée... ma patrie, l'aide de camp. Ah ! que je suis malheureuse. Voilà une insulte ! [Crise de larmes.)
Cercleux. — Mais pas du tout, voyons... je vous en supplie... ne croyez pas... au contraire le plus grand respect. {UafouilUujc de Cercleux.) Cciclcu.\, lies gùné, console la reine du sou uiieu.\, par
des paroles et des gestes pluiôt affectueux que tendres, el respectueux que hardis, mais dans la consolation il conserve les distances. Tout à coup, sans qu'ils l'aient entendu entrer, le prince de Styrie est devant eux.
La reine. — Si, si, ce respect, c'est justement... comment dites-vous ?... un camouflet. [Enchantée d'avoir trouvé le mot, elle le répète.) C'est ça, un camouflet, un camouflet. Vous me jugez dame Poutiphar.
Cercleux. — En aucune façon... Si je vous jugeais dame Putiphar, je serais obligé de me juger Joseph... c'est moi qui serais ridicule, au lieu que rien ne m'autorise à croire que... {Il continue de bafouiller.)
La reine, continuant de pleurer. — Si, si, une dame Poutiphar.
Sacha, très pâle. — Qu'est-ce qu'il y a donc, vous pleurez, ma mère ?
La reine. — Oui, parce que voilà plus de huit jours que tu n'as mis tes pieds à la maison. Je suis venue voir si tu étais malade.
Récriminations. Explications. La reine s'en va en prononçant en russe des
paroles véhémentes à l'adresse de Cercleux. Lorsqu'elle est partie :
Sacha. — Qu'est-ce que vous avez donc fait à ma mère?
Cercleux. — Mais je ne lui ai rien fait.
Sacha. — Elle a l'air de ne pas vous avoir à la bonne.
Cercleux. — Je ne sais pas... je ne sais pas... je ne comprends pas le russe... traduisez-moi au moins ce que disait Sa Majesté.
Sacha. — Vous le voulez... vous ne vous fâcherez pas ?
Cercleux. — Puisque je vous le demande.
Sacha. — Eli bien, elle vous disait... je traduis, n'est-ce pas?
Cercleux. — Je vous en prie.
Sacha. — Elle vous disait textuellement : « Tu es issu de requins, anathème sur toi, et que ta mère soit couverte par un bélier », ce sont des imprécations russes.
Cercleux. — Je m'en serais douté. [A luimême.) Eh bien, elle en a du venin !
Vî CHAGRINS D'AMOUR
Ferai-je liion ou mal de me marier?.
Je vous demande si je serai cocu ?
UOLIÈBE.
Clipz Raymonde Percy, en son petit hôtel de la rue de \a l'umpe, à Passy.
Cercleux et le prince de Slyrie ont déjeuné chez Raymonde et, après le déjeuner, la gracieuse hôtesse les a emmenés dans son cabinet de toilette, parce que ce sont des amis « sans cérémonie ».
Cabinet de toilette vert d'eau et vieil or, très anglais comme confort, très wiii» comme arrangement. Aux murs des gravures du siècle dernier, malheureusement connues, mais authentiques et avec de telles marges 1 L'Escarpolette, Honni soit qui mal y pense, l'Amant indiscret, la Comparaison, le Verrou. Fauteuils, cliaise longue Louis XV, fenêtre à petits carreaux; aux rideaux, comme embrasses, des vieilles étoles.
Café. — Alcools. — Cigarettes,
Dehors il fait un temps triste automnal. Dans le ciel bas, tels de fantastiques chevaux de course, glissent vertigineusement les nuages tant désolés, tant frigides que l'on sent à les regarder que c'est tout là-bas, dans les Septentrions brumeux, qu'un hamlétique starter leur a du donner le départ.
En robe japonaise blanche où sont brodés des fleurs et des oiseaux de rêve, Raymonde Percy est à • croppc-
tons » sur une peau de fauve devant la cheminée où flambe un gros feu de bois.
Le prince de Styrie bat l'air national styrien sur les carreaux de la fenêtre et regarde, mélancolique, dans la rue tomber la pluie... qui tombe... ah ! ! 1
Cercleux fume et boit.
Raymonde. — Eh bien, Sacha 1 ça ne va pas mieux? {A Cercleux.) Il pense toujours à sa Diane... Il ne m'entend même pas, il est absorbé.
Cercleux. — Laissez-le donc tranquille.
Raymonde. — U faut mieux lui en parler... ce n'est pas le premier que je soigne. Allons Sacha!... Sacha. {Le prince se retourne.) Il ne faut pas penser à ça, mon coco.
Sacha. —J'y pense tout le temps. . .je ne peux pas m'en empêcher.
Raymonde. — Tu n'y pensais pas pendant le déjeuner... tu as ri comme un fou.
Sacha. — Je ne te dis pas le contraire ; mais qu'est-ce que tu veux? Avec ce sale temps-là !
Raymonde. — Ah ! oui, c'est bien mauvais pour les chagrins d'amour, ce temps humide.
Cercleux. — Il faut mieux du sec.
Raymonde. — Voyons, il faut réagir, mon garçon. Veux-tu boire un coup? II y a de la fine (le 18i3... ce n'est pas du guignolet ça, hein mon vieux? Et deTanisetteàla branche, la seule que boive le sénateur Bérenger. [Vorjant que personne na compris.) L'anisette du sénateur Bérenger.,. riez donc!
Cercleux. — Ah ! c'est un trait d'esprit.
Raymonde. — J'en suis sûre. Trait d'esprit, anecdote, plaisanterie, facétie, bon mot, quiproquo, coq-à-l'âne...
Sacha. — Tu es gaie, toi : tu as de la veine.
Raymonde. — Je suis gaie, certainement, pour t'égayer. Vous faites tous les deux une tête de l'autre monde, comme si la France était sous le coup d'un deuil public, comme si le pays avait perdu... je ne sais pas, moi... Monsieur Floquet ! Et tout ça parce que Diane a trompé Sacha. Eh bien quoi ? Elle l'a trompé... c'est très banal.
Sacha. — H y a tromper et tromper. (/>//risme, amertume, influence de Bourget.)\\ y a des créatures qui dans leurs mensonges et les pires trahisons conservent encore un certain
quant à soi ; mais elle, elle, c'était avec tout le monde, avec la rue, le ruisseau, la boue, des gens inavouables... Enfin, quand je pense avec Symrock! !!... ce banquier répugnant, et ce n'était même pas pour son argent ! C'est ce qui m'en rage.
Raymonde. — Tais-toi donc : si elle t'avait trompé avec des gens avouables, avec un grand-duc par exemple, et pour cent mille roubles, tu enragerais de n'avoir été qu'un petit prince de Slyrie sans royaume et sans galette et tu aimerais mieux qu'elle t'ait trompé avec Symrock, avec Kamé ou le commissionnaire du coin... sous prétexte qiion n'est pas jaloux de ces gens-ià! Ah! non, écoutez : il faut se mettre à la place des femmes ; ce n'est pas commode... on ne sait vraiment pas avec qui vous tromper : vous n'êtes jamais contents !
Cercleux. — Le fait est que nous sommes bien difficiles.
Sacha. — Enfin, si tu étais homme, ça t'amuserait de savoir que tu as eu pour rivaux des bookmakers.
Raymonde. — Tu avais des tuyaux, ça console de bien des choses.
Sacha, — Et des lutteurs, et des souteneurs !
Raymonde. — Ce n'est plus Diane chasseresse, c'est Diane pêcheuse : elle est connue pour ça, la bonne femme. Ce n'est pas un lit qu'elle a, c'est un vivier. D'ailleurs, je vous le prédis, elle finira comme la baronne Chérubin. Vous vous rappelez, Cercleux, la Chérubin ? qui s'était mariée avec « un fils de famille » trois mois avant de mourir. Nous avons vu passer l'enterrement, je demeurais alors rue Saint-Georges. Ah ! c'était une bien belle cérémonie de seconde classe! Des chevaux housses, étoiles, et des plumes partout, sur la voiture, sur les canards, oh ! que de plumes ! Un maître de cérémonies majestueux... enfin, c'était tout à fait du bel enterrement. Seulement, ça manquait de clients : il y a eu tout juste une personne pour accompagner la baronne à sa dernière demeure, et c'était le mari qui nageait derrière le corbillard.
Sacha, poursuivant son idée. — Et avec tous mes amis... tous sans exception. Sitôt que je lui présentais quelqu'un, c'était comme si c'était fait.
Raymonde. — Et, naturellement, tu avais beaucoup d'amis.
Sacha. — Tant que j'en voulais. Et puis alors Symrock, cet ignoble gros pustuleux.
Raymonde. — Elle n'était vraiment pas dégoûtée. Après tout, il est si riche.
Sacha. — Mais il ne lui donnaitpas un sou !
Raymonde. — Allons donc 1
Cercleux. — C'est très possible : c'est une sorte de perversité, pour une femme comme Diane, de pouvoir se dire : Je me donne à un homme dont aucune femme ne voudrait, sinon pour la forte somme, et moi je me donne pour rien, de mon plein gré. Elle a choisi justement Symrock non pas malgré que, mais parce que monstrueux. Vous savez bien, dans le temps, les dames juives avaient des bontés pour les boucs ; en Grèce, Pasiphaé accordait ses faveurs à un taureau... Raymonde, — Avec un taureau ce ne sont
plus (les faveurs: vous pouvez bien dire des rubans.
Cercleux. — Seulement, comme nous sommes en France, à Paris, qu'il y a des lois très sévères et que ces animaux ne courent pas les rues, elle prend Symrock parce qu'il s'en rapproche le plus.
Raymonde. — Tu ne peux être jaloux de Symrock.
Sacha, criant. — Je ne suis pas jaloux, mais ça m'exaspère. Je comprends qu'une femme vous trompe parce qu'elle a besoin d'argent. Ainsi, on m'a raconté que dans les premiers temps qu'elle était dans ses meubles, elle se trouvait parfois très gênée. Un jour, elle avait fait faire quelques réparations dans son appartement, le fumiste est venu lui présenter sa note, un petit patron fumiste en casquette avec la figure noire. C'était la sixième fois qu'on le faisait revenir, cet homme ; et comme les yeux du fumiste brillaient en regardant Diane, elle a payé la note vous devinez comment ; elle a trouvé plus commode d'en finir dun coup.
Raymonde. — D'un coup n'est pas mal... je le replacerai.
Sacha. — Enfin, j'aurais été son amant à ce moment-là, je vous assure que je ne lui en aurais pas voulu... j'aurais même trouvé ça assez amusant.
Raymonde. — Moi je trouve ça touchant.
Sacha. — Dans ce cas-là ce n'est pas une trahison. '
Ray3ionde. — C'est un flirt.
Gercleux. — Une fumisterie.
Sacha. — J'admets la nécessité, mais ce que je ne comprends pas, c'est le vice, le vice. [S' exaltant à la pensée de ses infortunes.) Enfin quand je pense qu'elle m'a trompé avec mon petit domestique égyptien.
Raymonde. — Avec Mohammed? Ah! que c'est drôle! [Elle rit à se tordre.) Dieu, mon chéri, que c'est drôle !
Sacha, vexé. — Tu trouves ça drôle, toi?
Raymonde, continuant de rire. ^— Je me roule 1
Sacha. — Ne ris pas comme ça, tu vas te faire mal à l'estomac.
Raymonde. — Mon chéri, ce n'est pas ma faute, je t'assure... je trouve ça tordant. Tu ne peux pas, toi, parce que c'est encore tout frais; mais tu verras dans dix ans comme ça t'amusera. Ah! ah! ah! hi! hi! hi! Je vois d'ici, Mohammed, ce pauvre gosse. Quoi ça, madame? Beau madame, moi pas connaître.
Hi! hi! hi ! {Elle rit jusques aux larmes et peut-être même plus loin.)
Sacha, l'imitant. — Ah! ah! ah! hi ! hil hi! Qu'est-ce qui lui prend? Est-elle bote!
Raymonde. — Alors, si on ne peut plus rire.
Cercleux, d'un ton de doux reproche. — Raymonde!... vous n'êtes pas gentille. [Très sérieux.) Le prince souiïre.
Raymonde, facilement voyou. — Làchezmoi le coude avec sa souffrance. Eh bien, et moi, quand il m'a si gentiment plaquée, est-ce qu'il s'est inquiété si ça me faisait plaisir? Enfin, j'aurais pu l'aimer!... Il n'y avait rien de fait, heureusement, mais ça aurait été le môme prix. En fait de sentiment, j'y aurais été de ma poche, car il ne s'est pas beaucoup
mis en frais de ce côté-là, ce monsieur, que je me donnais la peine de... dégrossir. Vous êtes étonnants, ma parole, vous autres hommes! Heureusement que mon cœur n'était pas pris... ah! non, il n'était pas pris, mon pauvre cœur.
Sacha. — Rien ne te forçait à venir avec
moi.
Raymonde. — Je ne te dis pas que tu me déplaisais; je n'avais pas pour toi de répulsion invincible. Tu es gentil, propre, bien élevé, pas bête certainement. Et puis, je suis venue avec toi, pour rendre service à Gercleux surtout, parce qu'il me l'avait demandé, et que je n'ai rien à refuser à Gercleux, un copain, un vieux camarade.
Gercleux, gêné. — Ne parlons pas de ça, je vous en prie.
Raymonde. — Est-ce que j'ai été crampon? Est-ce que j'ai été scéneuse comme il y en a tant qui l'auraient été à ma place. Au lieu de ça, j'apprends que tu as des ennuis, je t'invite à déjeuner pour te distraire, je suis bonne fille et voilà comment tu me récom-
penses... Voyez dessert ! Ah! non, tu sais, lu as le courant, tu as les deux tours. Faut-il que je pleure parce que cette grue a voulu s'envoyer ton nègre.
Cercleux. — Raymonde!
Sacha. — Je ne te demande pas de pleurer, mais au moins tu pourrais respecter ma douleur.
Cercleux. — C'est plus sérieux que vous ne pensez.
Raymonde. — Oui, je sais bien : tu t'es tiré un coup de revolver, on t'a arraché l'arme des mains; mais tu avais bien pris soin de te rater... tu as tiré en l'air.
Sacha. — Pas du tout... j'étais sincère.
Raymonde. — Motions que tu t'es échangé une balle sans résultat... ça se voit tous les jours. Et puis je t'avais prévenu quand tu m'as dit que tu étais amoureux de Diane. Mais tu n'as rien voulu écouter : tu prétendais que c'était une sainte!
Cercleux. — Moi aussi, je l'avais prévenu. Je lui avais dit : « Ne lui montrez jamais Mohammed! »
Sacha. — Est-ce que je pouvais penser?
Est-ce que je savais, moi ! Je croyais que vous plaisantiez.
Cercleux. — Je ne plaisantais pas : je me rappelais l'exposition de 89, car j'avais, à cette époque-là, une maîtresse qui m'a trompé successivement avec un ânier de la rue du Caire, un acteur du théâtre annamite, un Indien de chez BufFalo, toute une quadrilla de la Plaza, une Javanaise, un Marocain, une danseuse espagnole et un pousse-pousse.
Raymonde. — Elle avait le sourire, votre petite amie.
Sacha. — Comme vous avez dû souffrir, mon cher Cercleux.
Cercleux. — Pas du tout, j'ai passé une exposition charmante. . . vraiment charmante. . .
Sacha. — C'est que vous ne l'aimiez pas beaucoup, alors, votre camarade.
Cercleux. — Je l'adorais, au contraire; j'en étais littéralement fou. Je me rappelle... elle avait des facultés d'assimilation absolument prodigieuses. Chaque fois qu'elle avait fait connaissance d'un nouvel exotique, je
reliouvais une femme nouvelle : c'était comme si je voyageais dans le pays.
RaymoiNde. — Vous auriez pu écrire un livre de voyages.
Cercleux. — Mais j'ai pris des notes... je ne dis pas que je ne ferai pas un jour ce livre.
Sacha. — C'est égal, je voudrais bien avoir votre philosophie.
Cercleux. — Vous y arriverez encore assez vite, surtout ayant commencé par Diane, car c'est un numéro exceptionnel. Vous êtes moralement vacciné contre ce genre de femmes-là, et quand vous en rencontrerez une, il n'y aura pas de danger pour vous. A ce point de vue-là, c'est de la chance.
Saclia. — Ah ! c'est de la chance.
Cercleux. — Absolument. Songez donc qu'il y a des hommes qui rencontrent leur Diane à cinquante ans. Alors, il n'y a plus rien à faire, ils ne s'en relèvent jamais.
Sacua. — Oh! certainement, j'aime mieux avoir commencé par ce numéro-là, comme vous dites. A présent, c'est une affaire réglée, car il faut espérer que toutes les femmes ne
sont pas comme (^^. . . {Timideinent :)\q& femmes du monde.
Raymonde. — Les femmes du monde ! Ah ! ah ! ah ! [Elle part d'un clair éclat de rire.)
Sacha. — C'est si drôle que ça ce que j'ai dit?
Cercleux. — Drôle?.,, non, c'est gentil.
Raymonde. — Ili ! hi ! hi ! les femmes du monde! C'est égal, j'aime mieux entendre ça que d'être sourde. Ah, non, ce petit-là, il a le chic pour vous envoyer des salades !
Cercleux, rêveur et comme regardant dans le ijassé. — Je me rappelle ma première femme du monde... un appartement rue de l'Arcade... le mari chef de bureau quelque part. Une après-midi je suis venu la voir... elle était seule. Au bout d'un quart d'heure, nous voilà assis sur le même canapé. Naturellement je vais de l'avant, j'étais jeune en ce temps-là, pas beaucoup de patience. La dame se lève. Diable, me dis-je, j'ai été trop loin ! — Elle va à la sonnette, elle sonne. Un domestique apparaît; j'avais déjà pris mon chapeau, prêt à être éconduit. Alors la dame lui dit :
CIIAGItlNS D'AMOUIl 111
Raymonde. — a Reconduisez monsieur. »
Cercleux. — Non, elle a dit : a Félix, je n'y suis pour personne... vous entendez, absolument pour personne. »
Sacha. — Alors?
Cercleux. — Alors , j'ai compris que la route était belle. Ma deuxième du monde...
Raymonde. — Voilà Cercleux qui va nous raconter ses campagnes.
Cercleux. — Ouses compagnes. Madeuxiènre femme du monde était une créature idéale, mince, longue, blonde avec des cheveux de rêve, et des yeux verts, pas à peu près verts, non, exactement verts. C'était une personne singulière et nerveuse à l'excès; mais ce qui la rendait surtout extraordinaire, c'est que lorsqu'elle était à l'état de veille il n'y avait rien à faire, mais dès qu'elle était endormie...
Raymonde. — Comment ça, endormie?
Cercleux, — Hypnotisée, si vous aimez mieux, tout ce qu'on voulait. Je n'avais (ju'à la regarder fixement dans les yeux pendant deux ou trois secondes, crac, ça y éliiit.
112 ÉDUCATION DE l'HLNCE
Raymonde. — Je ne vous connaissais pas co pouvoir fascinateur.
Ceucleux. — Moi non plus.
RayxMOiNde. — Et naturellement vous en profitiez: c'est du propre... une femme sans défense.
Gercleux. — Pas du tout, c'était elle qui me le demandait. Un jour, nous prenons une voiture à la Madeleine pour aller chez elle, rue Taitbout.
Raymonde. — Vous n'aviez pas beaucoup de temps.
Cercleux. — Attendez ! A peine le cheval avait-il démarré que mon amie s'endort. Nous passons par l'Arc de Triomphe, le Panthéon, la Bastille, nous suivons les boulevards, elle dormait toujours.
Raymonde. — C'était la Belle au sapin dormant.
Sacha, naïvement. — Mais pour aller de la Madeleine à la rue Taitbout, ça n'était pas le plus court.
Raymonde. — Ils ont pris le chemin des
CIl.MillI.NS D'AMOL'Il 113
endormis. Continuez, vous m'intéressez vivement.
Ceiicleux. — Mais voilà qu'arrivés devant Pousset, je vois qu'elle ouvre les yeux et les referme aussitôt.
Ray.monde. — C'était pour voir oii Ton était.
Cercleux. — Justement. Et elle me demande de la réveiller. Je lui dis : — Ce n'est pas la peine, vous venez d'ouvrir lesyeux. — Vous vous trompez, mon ami. — Enfin je vous ai vue, vous avez ouvert les yeux ; j'en suis sûr. Elle m'a soutenu que non, et cela sur la tête de sa mère et il faut croire que ces sortes de serments n'engag-ent à rien, car la bonne femme, c'est la mère que je veux dire, vit toujours. xV partir de ce moment-là, je ne voulais plus l'endormir; il n'y a jamais eu moyen, il fallait toujours en passer par cette petite formalité, ou alors elle s'endormait toute seule !
Raymonde. — Parbleu, si elle avait consenti éveillée, cela eût équivalu à un aveu. C'est égal, vous étiez rudement jeune en ce
114 ÉDUCATION DE l'IUNCE
tcmps-là ; on ne vous le ferait plus maintenant Je coup de l'hypnotisme.
Cercleux. — Non, parce que je m'assurerais de la sincérité du sujet.
Raymonde. — Vous lui traverseriez la joue avec votre épingle de cravate... j'ai vu faire ça à la Salpêtrière.
Cercleux. — Mais qu'est-ce que vous dites de ça ?
Raymonde. — C'était une femme qui avait autant de pudeur que de tempérament ; alors pour ne pas alarmer l'une et pour satisfaire l'autre, elle avait imaginé ce stratagème. En somme, c'était pour mieux vous aimer, c'était un pieux mensonge.
Cercleux. — Certainement, c'était pour mieux m'aimer. Mais c'est avec ces raisonnements qui satisfont notre fatuité que nous n'acquérons aucune expérience. Nous admirons ce qu'elles font pour nous au moment qu'elles nous aiment. Pourtant, si nous nous disions que c'est justement parla même raison qu'elles sont capables de tous ces trucs et de toutes ces roueries pour nous et en notre ia-
CIJAIJIILNS U'AMUUK 115
veiir, qu'elles en sont capables contre nous et à notre désavantage, ça serait le commencement de la clairvoyance et de la sagesse. Mais nous n'envisageons jamais que nous puissions être les victimes de leur astuce et notre vanité ne veut pas en convenir. Cependant nous n'avons qu'à regarder autour de nous pour voir que les plus séduisants, les plus glorieux et les meilleurs furent trompés.
Sacha, résolument. — Je ne me marierai jamais.
Cercleux. — Pourquoi :ela? D'abord vous n'en avez pas le droil, étant le seul héritier de la maison de Styrie.
Sacha. — Je m'eu bats l'œil, mais je ne tiens pas à être trompé, et depuis un quart d'heure vous me prouvez que c'est inévitable.
Ceugleux. — 11 y a des exceptions d'abord. Ensuite l'ambition ne doit pas tendre à n'être pas cocu, mais elle doit tendre à ce que cela vous soit parfaitement égal... et l'on i^cut toujours y arriver.
Sac[ia. — Je ne vous dis pas, mais ji- |ti(jfère ne pas me marier.
116 LDL'CATIUN DE l'UINCI-:
Raymonde. — Et moi je vous dirai, mon cher Gercleux, que vous avez tort d'enseigner votre sale sceptimisme à cet enfant. Ce n'est pas une jolie besogne que vous avez entreprise là.
Cerclelx. — C'est mon métier, je suis payé pour ça : je suis le précepteur du prince de Styrie. Et d'ailleurs, considérez, Raymonde, que j'ai dit qu'il y avait des exceptions.
Raymonde. — Oui, mais vous l'avez dit en passant, vous n'avez pas beaucoup appuyé là-dessus, vous avez glissé. Heureusement qu'il y a des exceptions... je ne parle pas des femmes du monde; mais moi, qui ne suis qu'une... {Elle cherche :) parfaitement, je ne trompe jamais et je ne mens jamais. Certainement, j'ai eu des amants pour leur argent ou pour leur amour, mais je n'en avais qu'un à la fois et je lui étais fidèle, aussi bien pour la galette que pour le sentiment. Est-ce que j'ai trompé Sacha pendant que j'étais avec lui? Aussi, mon petit, quand tu auras des ennuis, viens me trouver, je te consolerai. {Elle l'embi'asse gentiment.) Je serai ta petite
ClIAnitl.NS D'AMOUR H7
camarndo, ton [iclil intérim pour que tu ne sois jamais seul. Si tu veux, nous flinerons ensemble ce soir, et après... après, nous ferons ce que tu voudra.s. Je ne peux pas dire mieux.
Càlincries. — Mignardises. — On frappe. — Ils se séparent.
Sacha, toiiclu'. — Tu es vraiment gentille, toi. Mais, tu sais, je t'aime bien aussi,
Ray.monde. — Knlrez. {C'est une femme de chambre qui apporte un petit bleu. Raymonde regarde l't'criture de l'adresse.) Tiens ! c'est de Gratin. [FJle déchire en suivant le pointillé.) Allons bon ! il m'écrit ([u'il vient me cliercher pour dîner ce soir.
Sacha. — Dis-lui que tu ne peux pas.
lÎAVMONDK. — Tu es bon, toi... c'e^t mon amant! {Rrflcxion brève.) Zut! tant pis! Je vais lui écrire que je dine chez ma sœur (jui est malade.
Kllc j,'riir->iinc une dciicche.
('liiglei.x . — Voyez-vous, Sacha, quand vous recevrez des petits bleus de ce genre,
VOUS saurez dans quelles circonstances ils ont été écrits. Et vous savez comment ça s'appelle ?
Sacha. — Non !
Cercleux. — Le petit bleu du Décommandeur.
Rayjionde, — Ne l'écoute pas, va, mon chéri. D'abord, toi, ce n'est pas la même chose !
Bras aulour du cou.
RACAIIOUT
Les courses ont élè institii6e.« d'abord en Angletcrro, puis en Francp, pour r.iméliurutiori Je la race clievaliiic.
Ouvrages spéciaux.
A Aiileiiil, à l'une des dernières réunions d'automne, par une délicieuse après-midi de novembre. Ciel bleu, 1res clair, du bleu des lurijuoises qui se meurent. Décor merveilleux formé, autour de l'hippodrome, par les arbres jaunes et roux, oii tous les tons métalliques or, cuivre et clîauilron, se mêlent comme en certaines chevelures de blondes fauves, lit là-bas, des coteaux lilas semés de petites maisons blam-lics en des verdures sombres, figurent un fond de vieille tapisserie.
Dans la tribune de droite, le prince Alexandre de Styrie avec Suzanne Ortolan et Ccrcleux.
Suzanne Ortolan, blonde, sveltc, très sporlwoman. Grand chapeau sur lequel est posée une chouette, les ailes étendues ; pèlerine eu queues de zibeline, llobe en drap écossais, carreaux bleus et verts, et spécialement tissé pour elle.
CEucLiiLX. — Eh bien, Saclia, vous èlcs ému?
Sacha. — L'émotion inséparable d'un premier début.
Suzanne. — Je comprends ça... si c'est la première fois que vous faites courir... Et vous faites courir sous votre nom ?
Sacha. — Vous voyez... la dernière course : Prix des Chasseurs.
Suzanne. — Ah! oui, oui, je vois.
Elle lit sur le programme.
« Prince Alexandre de Styrie. Racahout.
Poulain alezan, quatre ans, 65 kilos, par Yercingétorix et La Goulue. Casaque abricot, toque prune. »
C'est bien comme nuances, prune et abricot. Si vous gagnez, Sacha, je me ferai faire une robe de chambre à vos couleurs.
Crrcleux. — Croyez-vous que ça serait très joli ?
Suzanne. — Ravissant... je vois très bien ça... une robe fourreau, à la Sarah, en velours prune, en velours Liberty, vous savez avec des reflets, et puis alors les manches abricot en crêpe, très bouffantes, avec un
RACAIIOUT 121
plissé accordéon, .le vous assure que ça ne serait pas mal du tout... n'est-ce pas, Sacha?
Gekcleux. — Si vous croyez qu'il vous entend : il pense à Racahout.
Suzanne. — D'ailleurs, j'ai remarqué que Sacha ne s'y connaissait pas du tout; il n'est pas chiffonnier.
Sacha. — Non, j'avoue que je n'y connais rien. D'abord ça m'assomme et puis c'est indigne d'un homme sérieux.
Cercleux. — Ne croyez pas ça, mon cher, ce n'est pas du tout une chose frivole, et c'est souvent un moyen de réussir auprès des femmes. Elles aiment beaucoup les gens qui s'occupent d'elles; c'est pour cela que Bourgct, dans sa classification des hommes à bonnes fortunes, établit judicieusement que les calicots sont dans la proportion de 90 p. iOO.
Suzanne. — E.st-ce que Racahout n'appartenait pas avant au petit Rcbondy?
Sacha. — Oui, je le lui ai achelo, l'cto dernier, dans un prix à réclamer.
Suzanne. — Combien l'avez-vous payé?
Sacha. — Quinze cents.
StzANNE. — Il vous Ta vendu encore assez cher, son canard.
Gercleux. — Oui, pour le prix, il aurait bien pu y ajouter des petits pois.
Suzanne. — Quelle drôle d'idée d'acheter Racahout... c'est la dernière bête à laquelle j'aurais songé.
Sacha. — Oui, mais j'avais mon idée, vous verrez, vous verrez.
Suzanne rit incrédulcment.
Gercleux. — Avez-vous quelque chose de nouveau?
Sacha. — Justement, je vais voir. Restez avec Suzanne, mon cher Gercleux... je vous retrouve ici.
Gercleux. — Nous ne bougeons pas.
Sacha. — Je vais aller voir ce que dit le
cheval.
Il s'éloigne.
Suzanne. — Il est vraiment fort gentil, ce petit prince de Styrie, très correct, très fin. On a beau dire, voyez-vous, que les hommes
HACAUOUT 123
sont égaux, on se ressent toujours de ses origines. Vous comprenez ce que je veux dire : on voit tout de suite que Sacha est très racé, qu'il a eu une longue série d'ancêtres.
Sacha. — On a toujours une longue série d'ancêtres, chère Madame, et depuis la création l'homme engendre l'homme... Vous tenez donc beaucoup à ces choses-là?
Suzanne. — Mon cher, vous savez bien que je n'ai jamais aimé que des gens chic. J'ai à ce sujet des principes absolus, et pour me plaire, il faut qu'on soit quelqu'un.
Cercleux. — D'accord, aussi vous avez été la maîtresse de quelques-uns.
Suzanne. — Oui, mais c'était toujours des gens très bien.
Gercleux. — Oui, oui, je sais, vous êtes une femme très aristocratique. A propos, vous savez comment on vous appelle?
Suzanne. — Non.
Ceiicleux. — Soif-d'Egards.
Suzanne. — On m'appelle Soif-d'Egards?
Ceuceeux. — Vous avez l'air contrarié.
124 ÉDUCATION DE rUl.N'CK
Suzanne, hx'S pincée. — Moi, oli ! pas du tout; j'en suis ravie au contraire; ça prouve que je ne me laisse pas marcher sur le pied. J'aime mieux cela que si l'on m'appelait Bathau-pieu ou le Baquet, comme certaines de ces demoiselles.
Gekcleux. — Oh! certainement! {Ai?' indifférent.) Dites-moi, est-ce que vous allez nous faire encore longtemps poser comme ça?
Suzanne. — Nous... qui ça, nous?
Gercleux. — Quand je dis nous, je veux dire Sacha; mais c'est la même chose, puisque je m'intéresse à la réussite de mon élève. Evidemment il n'est pas question de moi; personnellement, je sais bien que je suis très peu de chose, tout à fait indigne de prononcer le fameux : « Suzanne, ouvre-toi! »
Suzanne, véritablement choquée, — Mon cher, vous avez des façons de plaisanter qui me sont absolument désagréables; je sais bien que vous ne respectez rien...
Gercleux. — Si, si, je vous respecte, je vous admire môme; mais enfin je vous demande si vous avez l'intention de faire
RACAHUUT 1:ô
lang-uir mon élève; voilà un mois qiril vous a élo présenté, qu'il vous fait une cour sérieuse, et vous ne lui avez encore rien accordé.
Suzanne. — Je n'ai pas l'habitude de me donner tout de suite, comme une fille.
Cki'.cleux. — Pourtant Sacha ne vous déplaît pas.
Suzanne. — Sans doute, mais ce n'est pas une raison. Il n'a aucune fortune.
Cercleux. — Il est de sang royal, qu'est-ce que vous voulez de plus?
Suzanne. — C'est un flirt honorable.
Cercleux. — Alors, vous avez tort de ne pas le décourager... ça n'est pas honnête.
Cependant Sacha est revenu auprès d'eux.
Suzanne, à Sacha. — Quelles nouvelles?
Ltes-vous content?
Sacha. — .l'ai vu le cheval, il semble être en trt's bon élal. J'ai causé avec rentraîneur.
Suzanne. — Quel est votre entraîneur?
Sacha. — Plumkey.
Suzanne, avec importance. — Je connais :
c'était l'entraîneur de ce pauvre duc de la Roche-Purée. {D\m ai?' entendu.) Il sait très bien préparer un cheval. Est-il content?
Sacha. — Très content. Le cheval a fait un très bon travail tous ces jours derniers; hier matin, notamment, il a galopé comme un ange... il est en parfaite condition et Plumkey m'a dit que je pouvais mettre dessus tout ce que je voulais... je l'ai déjà pris pour cinquante louis ce matin à dix, et je viens d'en reprendre pour vingt- cinq louis à sept. Il faut • même vous dépêcher, mon cher Gercleux, si vous voulez mettre quelque chose dessus, parce qu'il n'est plus qu'à trois.
Gercleux. — Je vous remercie, je ne parie pas.
Suzanne. — Est-ce qu'il a une bonne monte, votre cheval?
Sacha. — C'est Tom Ahawk qui le pilotera.
Suzanne. — Ce n'est pas mauvais; mais vous savez que Tom. Ahawk ne monte bien que lorsqu'il est ivre.
Sacha. — Alors, tout va bien : je viens de
RACAUOUT 127
lui parler, à ce brave Tom ; il sent le gin, c'est à renverser un bœuf.
Cercleux. — Parfait! parfait! Si vous ne gagnez pas avec ça, c'est qu'il y a un dieu contre les ivrognes.
Suzanne, très aimable. — Mais, dites-moi donc, Sacha, si Racahout arrive, vous toucherez la forte somme.
Sacha. — Une vingtaine de mille francs... mais vous m'avez promis que je toucherais autre chose, et c'est surtout à cela que je pense.
Suzanne, minaudant. — Voulez-vous bien vous taire! D'ailleurs vous gagnerez... {Ingémiment.) J'ai toujours porté chance à tous les propriétaires que j'ai connus.
Sacha, tiinidement. — Et si je ne gagne pas ?
Suzanne. — Vous prendrez votre revanche un autre jour.
Cercleux. — Dites donc, ce n'est pas Raymonde qui passe là?
Sacha. — Mais oui, c'est elle.
En eiïet, c'est Raymonde Tcrcy qui les a aperçus et qui monte leur dire bonjour.
123 EDUCATION DE ITilNCE
Raymondk. — Bonjour, Coco... bonjour, Gercleux.
Sacha. Il fait les présentations. — M"'° Suzanne Ortolan, M"" Raymonde Percy.
Suzanne salue froidement et cérémonieusement. Raymonde lui rend son salut en exagérant la politesse.
Raymonde, à Sacha. — Tu sais que je fais tous mes vœux pour la casaque abricot et la toque prune. Si Racahoul arrive, je me ferai faire des chemises de nuit à les couleurs, je te le promets.
Gercleux. — Est-elle gentille, cette Raymonde, toujours des attentions.
Suzanne. — Vous avez parié, Madame?
Raymonde. — Non, pas encore. Moi, je ne prends jamais les chevaux à la cote, je ne parie jamais aux bookmakers... j'ai toujours le trac qu'ils se trottent en emportant ma pauvre galette.
Suzanne à Gercleux, très bas. — Elle est commune, cette fille, vous ne trouvez pas ?
Gercleux. — Non, j'adore ce genre-là ; elle m'amuse beaucoup.
lîACAilOUT 120
Raymonde. — Je parierai tout à l'heure au mutuel, je risquerai mes cinq louis, mais je n'ai aucune confiance. C'est Cellule II qui gagnera ça.
Sacha. — Cellule II, le cheval d'Augias?
Raymonde. — Probable ! Je sais que Plumkcy l'a ramassé pour cinquante louis, et, tu sais, c'est un malin.
Sacha. — Dans le prix des Chasseurs ! Mais ce n'est pas possible,' voyons, Plumkcy est mon entraîneur, c'est lui qu'a préparé Racahout ; il a la plus grande confiance dans le cheval, et il aurait pris Cellule II!
Ray.monde. — Dieu ! que tu es jeune, mon pauvre coco, l'écurie Augias va encore faire un de ces coups dont elle a le secret. Tu as Lien vu, ils avaient deux chevaux engagés dans le prix New Market, Cellule II et Poissy on a retiré Cellule II, au dernier moment, l)Our la faire courir dans le prix des Cliasseurs.
Sacha. — Mais Cellule II n'a rien fait dimanche dernier sur 2,700 mètres, et il y en a 3,200 aujourd'hui.
120 EDUCATION UE l'RINCE
Raymonde. — Enfin, moi je te préviens, tu verras ce que je te dis.
Cercleux. — Laissez-le donc; quand on commence, on aime toujours mieux perdre avec son cheval que de gagner avec celui des autres, c'est une satisfaction d'amour-propre.
Raymonde, bas à Sacha, pendant que Suzaniie et Ceï'cleux discutent les chances de Racahout et la loijauté de Plumkey. — Dis donc, tu es chic maintenant, tu te payes des Ortolans, mes compliments; c'est de la grenouille de choix. Je ne peux pas la sentir, moi, cette femme-là, mais je te félicite tout de même.
Sacha. — C'est une femme exquise.
Raymonde. — Tais-toi donc, une sale poseuse... On m'a dit qu'elle n'avait pas encore marclij avec toi, est-ce vrai?
Sacha. — C'est vrai, pas encore.
Raymonde. — Elle te fait aller, mon petit, parce que tu n'as pas le sou. Ce n'est pas comme la bonne Raymonde : avec moi l'amour c'est au consentement mutuel, tandis qu'avec Suzanne c'est le consentement à la cote.
Elle s'en va sur ce bon mot et sans dire adieu à Suzanne.
RACAIIOUT 131
Suzanne. — Elle n'est pas très polie, votre petite amie.
Sacha. — Gomment cela?
Suzanne. — Elle aurait bien pu me saluer en s'en allant, c'est la moindre des choses.
Cercleux. — Vous voyez bien ce que je vous disais : Soif-d'Egards! C'est plutôt vous qui avez été fraîche avec elle.
Suzanne. — Je ne peux pourtant pas me mettre à faire la conversation avec toutes les maîtresses du Prince qu'il lui plaira de me présenter.
Sacha, voyant que ça va mal tourner. — Je vais aller voir ce qui se passe par là.
Le prince s'éloigne et revient au bout d'un quart d'iieurc, il est très pâle. On va courir le prix des Chasseurs. Cloche. Les chevaux sortent un à un et prennent leur canler devant les tribunes. Suzanne, Cercleux et Sacha braciuenl leurs jumelles sur llacahout dont ils ne perdent pas un mouvement. A peine a-t-il passé la grille du pesage que le cheval fait un bond formidable qui menace de désarçonner Toiu Ahawk.
Cercleux. — J'ai bien cru qu'il était par terre. Il est peut-être un peu trop saoul, ce brave Tom.
132 ÉDCCATIUN DE PRINCE
Sacha. — Non, non, c'est très bien, il faut qu'il soit comme ça.
Cependant Racahout se cabre, rue, pivote, fait des écarts, des sauts de mouton, en un mot mille et une folies à la grande joie du public de la pelouse qui pousse des ah! et applaudit.
Cercleux. — Est-ce que le cheval a quelquefois mauvais caractère ?
Sacha. — Pas du tout, il joue, il s'amuse, peul-être un peu nerveux, mais il ne faut pas se plaindre de ces excès de gaieté.
Cercleux, conciliant. — Evidemmejit, j'aime mieux cela que de le voir triste.
Enfin Racahout se décide à prendre son canter, mais une fois qu'il est parti il s'encapuchonne, s'emballe, et au lieu de s'arrêter comme ses petits camarades, il fait un tour complet de piste et arrive tout en sueur prendre le départ.
Suzanne. — C'est ennuyeux, il est déjà éreinté.
Sacha. — Non, non, ça le met en train, j'ai vu des . chevaux faire le parcours avant la course et gagner tout de même.
Cercleux, comme dans Molière. — Humph !
r.ACAIlOUT 133
Cependant Racahout ne peut se décider éprendre sa place; il provoque sept faux départs; le peuple murmure. ï.niin le starter abaisse son drapeau, la cloche sonne.
Suzanne. — Cette fois ils sont partis.
Racahout prend résolument la queue du peloton ; il est facile de voir qu'il a grand'peine à suivre le train.
Sacha, ne voulant pas s'avouer la vérité. — 11 fait une course d'attente, c'est plus prudent.
Suzanne. — Mais Tom Aliawk n'a pas du tout l'air de retenir.
Sacha. — Si, si, il en a plein les bras.
Racahout perd sensiblement du terrain; maintenant il galope à quinze longueurs derrière le peloton.
Cercleux. — Eh ! Eh !
Sacha, toujours confiant. — Il le ménage.
Cependant les chevaux n'ont plus que deux haies à sauter. Sacha espère toujours que Racahout améliorera sa position et viendra dans un rush formidable battre Cellule II d'une courte tète sur le poteau, mais, hélas! il n'en est rien et les propos les plus désobligeants pour le cheval s'échangent autour du propriétaire.
Premier spoutman. — Racahout donne des signes de détresse.
Deuxième sportman. — Il n'a jamais été dans la course.
Troisième sportman. — C'est un charognard !
Un ironiste. — Il est là pour ramasser les casquettes.
Premier mauvais plaisant, hurlant. — Racahout comme il veut, dans un fauteuil, en valsant !
Deuxième mauvais plaisant. — En épluchant des marrons !
On rit.
Sacha, se retournant. — Taisez-vous donc. Monsieur.
Le mauvais plaisant. — Pourquoi donc, Monsieur ?
Cercleux, intervenant. — Monsieur est le propriétaire de Racahout.
Le mauvais plaisant. — Je le regrette, le cheval est une rosse, je le dis.
Sacha. — Et vous un imbécile, je le dis.
Le mauvais plaisant. — Et vous un petit garçon très mal élevé.