‹ Éducation de prince; pièce en quatre actesChapitre 6 sur 11 · RACAHOUT · texte numérisé non relu

RACAHOUT

Giflf, échange de cartes. Pendant cette petite altercation les chevaux sont arrivés devant les tribunes à l'exception (le Hacaiiout qui est tombé à la dernière haie. Tom Ahawk trop saoul ne peut se relever. La casaque abricot et la casaque prune font une compote lamentable.

Sacha, tremblant de rage. — C'est complet, le ridicule jusqu'au bout.

Il reste atterré.

Suzanne. — Eh bien, vous restez là?

Sacha. — Nous nous en irons quand vous voudrez.

Suzanne. — Je ne m'en vais pas avec vous, je rentrerai toute seule.

Sacha. — Très bien, très bien... Vous n'avez guère de générosité, vous me voyez ennuyé et vous me lâchez froidement, ça n'est pas très gentil.

Suzanne. — Mais mon petit, il n'y avait rien du tout de convenu : ce n'est pas ma faute si Racahout s'est comporté déplorablement.

Sacha. — Mais certainement.

Ils la reconduisent en silence jusqu'à sa voilure. Slzannl;. - Au revoir, à un de ces jours.

136 EDUCATION DE IMUNCE

Sacha, sèchement. — Adieu.

Suzanne. — Adieu ?

Sacha. — Oui, adieu.

Gercleux, entre ses dents. — A cet été, sur la glace.

Sacha. — Jolie journée, Raymonde uvait raison pourtant. Hein, cette canaillle d'Augias et cet excellent Plumkey et cet ivrogne de Tom Ahawk . J'en ai assez de faire courir.

Cercleux. — Voyez-vous, vous avez trop parlé, on a trop pris le cheval et il n'aurait rien rapporté. Il ne faut jamais confier ses projets à personne, il faut commencer par mettre dedans sa maîtresse et ses amis et puis son entraîneur.

Sacha. — Ça ne doit pas être commode.

Cercleux. — Ah ! pour ça, il faut se lever de très bonne heure.

Sacha. — Je le crois.

Cercleux. — Et puis enfin, si on peut, il faut mettre dedans son jockey.

Sacha. — Mais il faut aussi se lever de bonne heure.

RACAIIUUT 137

Cercleux. — 11 est inômc prudent de ne pas se coucher.

Sacha. — Etj'ai un duel par-dessus le marché; nous allons causer de ça en roule... je ne sais pas ce que je vais faire de ma soirée : jai envie d'aller dîner chez Raymonde.

Cercleux. — Parbleu !

Ua linnnOle lionimo qui a romiTiis une ofTeiise ne refuse jamais <lo la rc^parcr lorsque des témoins honorables, après discussion sérieuse, lui conseillent une réparation compatible avec son honneur.

u |,K C0J1T3 DU VbKCSB SiiNT-TdOUIS. ))

A Courcelles, boulevard l'ereire, chez le peintre Pleinair. Un vaste atelier aux murs tendus de variées étoffes rapportées de voyages en des Orients ou des Suds. Quel- (|ucs toiles aussi rapportt-es desdits voyages : études, impressions, esquisses, souvenirs d'Algérie, de Turquie, d'Egypte, de Palestine. De grandes affiches avant la lettre de Grasset et de Lautrec, l'afficheur synthétique de l'exquise Jane Avril. Ameublement éclecti(|ue comme il convient dans un atelier, car on y voit tour à tour, selon la formule donnée par Cercleux, « une chaise à porteurs, une pirogue indienne, une armoire normande, une selle turque, un bidet, un clavecin, une guillotine •.

Midi et demi. Au milieu de l'atelier, une table est dressée recouverte d'une nappe dont le fond jaune de chrome est semé de grands chrysanthèmes échevelés blancs (provision de linye rapportée de Bruxelles).

Autour de la table, en des altitudes plutôt sans raideur, des convives qui sont : I.e l'tuNCE vv. Styiiie, Cekcleux, i'i.EiNAiii, Vaifiiov, Maxime I.aiiav, I'iiilipi'E d'Alveut,

IlESllY DES GAIKli.S, IiOCTELU .MOMiAlU.

140 ÉDUCATIO.N UE PRINCE

Il est clair que le déjeuner fut exquis, tant est vii le teint des convives, tant haut leur verbe. — Café, liqueurs multiples. — La bien odorante fumée des cigares leur lait des nuages comme à des dieux. Propos divers.

Vaufhoy, très rouge. — Cristil ce n'est pas pour dire, mais il fait chaud ici.

Des G.^ffes. — Vous avez un poêle qui tire rudement.

Pleinair. — Mon poêle ! il tire comme Saint- Georges.

Laiuy. — Très joli... bien de circonstance.

Pleinair. — C'est russe, vous savez? {Vaufroy se lève.) Restez assis, Vaufroy... Je l'ai fait construire sur un modèle que j'ai rapporté de Saint-Pétersbourg. Oh ! il faut ça, surtout dans un atelier, à cause des modèles. Justement je fais des études de nu en ce moment : alors, vous comprenez, les pauvres filles... D'autant plus qu'ici c'est très difficile à chaufTer.

Le docteur Mond.4I3i. — Vous êtes au nord?

Pleinair. — Vous l'avez dit ; au nord ou septentrion.

Laray. — Ah! c'est russe... Est-ce vrai qu'ils couchent dessus?

DWl'vekt. — Mais certainement, c'est delà que vient l'expression : Coucher à poêle.

Cette plaisanterie n'est pas relevée. Silence pénible.

Vaufroy, à Plcinair, pour dire quelque chose. — Vous travaillez beaucoup?

Pleinaiu. — Mais oui : je préparc mon exposition pour le Champ-dc-Mars.

Des Gaffes. — Qu'est-ce que c'est?

D'AuvERT. — Indiscrétions sur le prochain Salon.

l*Li:iNAiR. — Oh ! ça n'a pas d'imporlanco : c'est une toute petite machine.

Cercleux. — Mais encore?

Pleinair. — Des femmes qui se baiji^ncnt dans une source tout entourée de lauriersroses... J'ai fait l'étude, un malin, dans une oasis aux environs de Biskra, et maintenant je fais le tableau.

Des Gaffes. — Ça avance?

Pleinaui. — Pas beaucoup . à Paris je ne

142 EDUCATION DE PUINCE

peux pas travailler. Je vais partir probablement à la fin du mois.

Vaufroy. — Naturellement, ici vous ne pouvez pas... Pour ces choses-là il faut l'atmosphère, il faut l'ambiance. Alors vous allez retourner là-bas?

Pleinair. — Oiï ça, là-bas?

Vaufroy. — Mais... en Algcrie.

Pleinair. — Oh ! non, je vais à Reims.

Cercleux. — C'est plus près.

Laray, à qui on ne demande rien. — EIi bien, moi, je pars à la fin de la semaine.

Pleinair. — En Algérie ?

Laray. — Non, à Monaco.

Des Gaffes. — Vous avez de la veine d'aller dans le Midi. Justement je ne peux pas y aller cette année et j'en ai la nostalgie. Je me rappelle, l'année dernière, je suis parti le 40 décembre : vous vous rappelez le temps qu'il faisait? J'avais fait la fête la nuit précédente, pas couché pour mieux dormir pendant le voyage ; je spis arrivé à la gare du Nord, je suis monté dans mon roupilling-car, je me suis fourré dans le pieu et je me suis réveillé

ù Saint-Raphaël. J'ai eu la sensation exquise de partir avec la neige et d'arriver avec le soleil.

D'Alvert. — Eh bien, moi, j'ai fait aussi le trajet, et j'ai eu la sensation moins exquise de partir avec ma belle-mcre et d'arriver avec ma belle-mère.

Cercleux. — Mais dites donc, Pleinair, vous ne trouverez pas de lauriers-roses à Reims, ni de femmes qui se baigneront nues. Comment ferez-vous?

Pleinair. — Mon ami, je trouverai la tranquillité que je ne peux pas avoir ici. On vient me voir, ou bien je rencontre des amis, et puis il y a les sacrées femmes... impossible de travailler dans ces conditions-là.

Cercleux. — Alors, qu'est-ce que vous faites de la couleur locale ?

Pleinair. — Vous comprenez que je n'ai pas besoin de retourner à mon oasis... voilà six ans que je vais en Algérie, par conséquent je connais le pays, je peux dire que je l'ai dans l'œil.

Cercleux. — Ça doit joliment vous gùiier.

Pleinair. — Non, pas trop, on s'y fait. Oui, je partirai pour Reims où Ton ne viendra pas me déranger. Je vais chez un vieil ami [Négligemment.) le duc d'Ay.

Vaufroy. — Le grand marchand de Champagne?

Pleinair. — Précisément.

Vaufroy. — Vous allez vous griser tout le temps et vous ne ficherez rien.

Pleinair. — Oh! non, et pour une bonne raison... je ne bois jamais de Champagne.

Laray. — Vous ne l'aimez pas?

Pleinair. — Ce n'est pas ça, mais il m'empoisonne.

Vaufroy. — Allons donc !

Pleinair. — C'est comme je vous le dis : ça me donne des malaises, d'insurmontables envies de dormir. Il y a des gens que ça rend très amoureux, très brillants, moi c'est tout le contraire... Je vous dis un véritable empoisonnement. Est-ce curieux ?

Vaufroy. — Très curieux. Figurez-vous que le calé me fait absolument le même efiet

LE DUTL lir.

Lm'.ay. — Moi, c'est le LMiiijnolct. Je boirai <lf Teau-de-vie tant qu'on voudra, mais le guignolet me jette par terre.

CiiRCLKUx. — Voilà qui est singulier.

Le docteur Mondaim. — Je connais des cas encore plus extraordinaires : il y a des gens que la soupe à l'oignon empoisonne.

D'AuvERT. — 11 y en a aussi qui empoisonnent la soupe à l'oignon.

Le docteur Mondaim. — Vous plaisantez : mais je parle très sérieusement. Tenez , Edmond About...

Ckrcleux. — Du talent... c'est quelqu'un.

Le docteur Mondaim. — La soupe à l'oignon l'empoisonnait.

Laray. — Quelle blague !

Le docteur Mondai.m. — 11 n'y a pas de a quelle blague » : c'est historique.

Pleinair, à Laray. — Dites donc, Larav. puisque ça ne vous fait pas de mal, voulezvous un petit verre de votki ?

Larav. — Non, merci ; non, merci.

D'AuvERT. — Vous avez tort, mon cher, vous ne savez pas ce que vous refusez :

c'esl (le l'eau-de-vie russe. [Vaufroy se lève.) Pleixair. — Restez assis, Vaufroy.

Cercledx, à Sacha. — Il est complètement

gris.

Cependant la conversation continue, d'abord sur les di%-ers • cas d'empoisonnements par le poisson, les coquillages, les moules, les huîtres, etc., aussi par les fraises chez certains organismes. Le" docteur Slondaim en profite pourfaireuncours sur l'alimentation. 11 rase toutle monde et nul ne l'écoute sauf Sacha, son voisin, qu'il tient moralement par un bouton. Les autres se racontent des anecdotes bien parisiennes sur quelques créatures de ce temps.

Tout à coup la porte de l'atelier s'ouvre brusquement ; une femme apparaît très pâle : c'est Raymonde Percy qui, sans voir personne, court vers le prince de Styrie et se jette dans ses bras.

Raymonde. — Ah ! mon Coco, tu t'es donc battu ?

Sacha. — Mais oui ; tu ne le savais pas ?

Raymonde. — Gomment veux-tu que je le sache? Je viens de l'apprendre à l'instant. Figure-toi, je passais devant chez toi... j'entre pour te dire un petit bonjour...

D' Au VERT, bas à des Gaffes. — Un petit bonjour de canapé

Raymonde. — Je trouve Mohammed qui me dit que tu n'y étais pas. Je lui demande où ta

LK liltil. 147

étais : — Moi pas savoir, moi pas savoir ; rxionsieur défendu de dire. Je pense : — Ali ! ah ! il est chez une femme, le monstre ! Naturellement, je veux savoir : j'interroge adroitement Mohammed, je le presse de questions, je le retourne...

Geucleux. — Ça a dû lui rappeler son pays.

Raymo.ndi:. ^ — Je le corromps môme. Je lui refile une Ihuue...

Cerclelx, traduisant pour la galerie. — Cinq francs.

Rayjionde. — Et enfin il m'avoue tout en larmes : — Monsieur, bataille avec autre monsieur ; — et il va toucher une paire de pistolets.

Sacha. — C'était à 1 epée.

ILwMONDE. — Peu importe. Tu penses si ça m'a donné un coup. Je demande à Mohammed : — Où se baltent-ils? Oij se battent-ils? — Il me répond : — 64, boulevard Pereire. Monsieur est j)arti à dix heures, pas encore rentré, monsieur mort, — Alors, tu penses si je suis accourue,

Sacha. — Pauvre chérie! comme luesbonnc.

148 ÉDUCATION Dt PRINCE

Raymonde. — Enliu, tu le portes Lien, c'est Tessentiel.

Sacha. — Alors il était inquiet, Mohammed?

Raymonde. — Je crois bien, d'autant plus que c'est demain la fin du mois ; il répétait tout le temps : — Moi pas payé, moi pas payé. {On se tord.) — Mais, au fait, chez qui sommesnous ici?

Sacha. — Nous sommes chez le peintre Pleinair, un homme charmant, et permets-moi ma chère Raymonde...

Raymonde, le coupant. — Ah ! oui, Pleinair, celui qui fait de la peinture pour gens du monde. On dit qu'il a du talent, mais je trouve que c'est du chiqué! Octave Mirbeaune l'aime pas, il ne peut pas le sentir.

Sacha. — Permets-moi, ma chère Raymonde, de te le présenter. (// lui dési<j)ie Pleinair qui se lève et salue.)

Pleinair. — Mademoiselle, enchanté de vous connaître. Soyez la bienvenue.

Raymonde, balbutiant. — Monsieur, c'est moi qui... C'est une gaffe!

Cercleux. — Ça en approche, tout au moins.

Raymonde. — Et avec qui t'es-tu bal lu ? Comment ça est-il arrivé, celte histoire-là?

Sacha. — Mais, tu sais bien, je t'ai raconté, Tautrejour, aux courses, à Longchamps.

UAmoNDE. — Ah ! oui, je sais ; cet imbécile qui débinait Racahoul. Quelle brûle ! il aur;iit bien mieux fait Je se taire. J'espère que tu l'as collé pour deux mois au pieu : ça lui apprendra, à ce sporlman à la manque.

Moment de f,'ène indescriptible.

Cercledx. — Ma chcro Raymonde, permettez-moi de vous présenter M. Alfred Vaufroy, tout à l'heure adversaire de Son Altesse le prince de Styrie, et maintenant son ami.

Raymonde, très vexée. — Quelle gaffe ! (A Vaufroy.) Vous no m'en voulez pas. Monsieur?

Vaifuoy. — Oh ! pas du loul. Mademoiselle. Du moment que vous aimez le prince, vous deviez me délester, et je ne veux voir dans votre façon pittoresque de me juf:er qu'une preuve de la grande aflection (jue vous porlo/ à Son A liesse.

Raymonde. — Mais à présent que vous êtes amis, permettez-moi d'être aussi la vôtre. {Elle lui tend gentiment la main.) Et veuillez bien accepter ceci. [Elle été un petit bouquet de son corsage et V offre à Vaufroy.)

"Vaufroy. — Merci, Mademoiselle ; je vous assure que je le conserverai toute mon horizontale de vie. Il embaume.

Ray31onde. — C'est de la violette russe.

Vaufroy. — De la violette russe? (// se lève.)

Pleinair. — Restez assis, Vaufroy.

Raymonde. — Je n'ose plus parler maintenant; mais c'est votre faute aussi, on présente les gens au moins... au lieu de ça, vous ne dites rien.

Sacha. — Tu ne nous en laisses pas le loisir.

Cercleux. — Elle a raison : il faut faire les présentations.

Sacha. — Il est bien temps.

Cercleux. — Gela peut éviter d'autres impairs.

Sacha. — C'est très juste. Alors, ma chère

Raymonde, pormcts-moi de te présenter notre aimable hôte, M. Ploinair, que tu connais déjà ; M. Alfred Vaufroy, mon adversaire très courtois, ainsi que tu as pu en juger ; MM. Henri des Gaiïes et Maxime Laray, ses témoins ; Philippe d'Auvert, mon second témoin, et le docteur Mondaim, la Providence des duellistes.

À l'appel de son nom, chacun s'est levé et incliné.

Raymonde. — Eh bien, comme ça c'est mieux ; au moins, je suis prévenue.

Cercleux. — Ça n'empêchera rien.

Rayjiondk. — Toujours gracieux. 11 s'est bien battu?

Cehcleux. — Comme un lion.

Raymonde. — Alors, c'est ici qu'a eu lieu le duel? Je croyais qu'on n'avait pas le droit.

Cercleux. — Comment, pas le droit? Par un froid pareil, vous ne voudriez pas qu'on aille se battre à la Grande-Jatte ou à Sainl- Nom-la-Hrelèche ! Non, non, je me suis rappelé un duel que j'ai eu en 1880, l'année du

grand hiver. J'ai touché mon adversaire à la jambe, une égratignure, moins que rien... ce qui n'empêche pas que le lendemain il était mort d'une congestion pulmonaire. Alors je me suis reporté à l'article 22, chapitre iv de l'admirable ouvrage du comte du Verger Saint- Thomas, officier supérieur de cavalerie, ancien député, article qui dit : « Qu'aucun témoin ne doit ni proposer, ni accepter la condition que le duel soit à mort. » C'est pour cela que j'ai fait battre mon client dans un endroit clos et d'une température amène.

Raymonde. — Avec tout ça, qu'est-ce qui est blessé?

Cercleux. — Devinez!

Raymonde, elle regarde alternativement Vaufroij et Sacha. — Je ne sais pas, moi... Vous me montez un bateau ; ils ne se sont pas battus.

Laray. — Pour qui nous prenez-vous?

Des Gaffes. — Si, si, ils se sont battus.

Cercleux. — Comme des lions, on vous l'a déjà dit.

Raymonde. — Et il v en a un de blessé?

LE DLLL 1Ô3

Di'S Gaffks. — Pus très grièvement; mais enfin il y en a un.

[{avmo.nde. — Lequel?

Tous. — Devine/ 1 devinez !

IlvYJiONDE. — Comment voulez-vous que je devine ça?

El à nouveau elle examine les deux combattants, lorsque tout à coup Vaufroy(|ui ne disait plus rien depuis quelques instants, glisse de sa chaise, très pâle, et roule sous la table.

Plilinauj. — Il faut le transporter dans une chambre à côté. {On le prend par les bras et par les jambes.)

Le docteur Mondaim. — Attendez, je sais ce (juc c'est.

Haymonde, très émue. — Ali ! mon Dieu, c'est lui qui a été blessé. Pauvre garçon... comme il était blanc... C'est horrible! Oh! ces duels, c'est une chose épouvantable. Et vous plaisantiez avec ça... vous voyez, on croit que ce n'est qu'une égratignure, et puis ça peut ôtre très dangereux. [A Sac/ia.) Tu es bien content de ce ([tie tu as fait?... et j)ourquoi, je le demande un peu ? pour Racahout, un

cheval de prix à réclamer! Tiens, je te trouve idiot, je te déleste en ce moment.

Sacha. — Tu en as de bonnes... C'est moi qui suis blessé et tu m'attrapes.

Raymonde. — Gomment, c'est toi?

Sacha. — Oui, c'est moi.

Gercleux. — Sérieusement... Il a été atteint dans la région du foie.

Raymonde. — Dans la région du foie ! mais c'est très dangereux... Oii est-ce donc, au juste?

Sacha, se donnant un grand coup de poing dans la poitrine^ à droite et un peu en bas. — G'est là. Tu vois que ça ne me fait pas beaucoup souffrir.

Gercleux. — Ge n'est qu'une écorchure légère, mais on a mis dans la région du foie à cause du procès-verbal qui est publié dans les journaux. Alors, on rédige un procès-verbal de lions, parce qu'il ne faut pas avoir l'air de fumistes. Nous avons donc mis « blessure qui intéresse la région du foie ». Mais ça ne l'intéresse pas au plus haut point, vous comprenez ?

LE DUFX 155

Raymonde. — Mais Vaufroy, alors, qu'esl-ce qu'il cl?

Cekcleux, froidement. — Il est ivre.

Sacha. — Il a déjeuné comme un tigre.

Cekcleux. — Il a bu de tout... Déjà tout à l'heure il se plaignait de la chaleur.

Cependant le docteur Mondaim est revenu avec Pleinair et d'Aiivert, Laray, Des Galles qui avaient aidé à transporter le malade.

Raymonde. — Eh bien, comment va-t-il?

Le DOCTEun, lechn'ujue. — Mieux, beaucoup mieux; je lui ai fait respirer de l'ammoniaque et boire du café salé pour le faire vomir.

Raymonde. — Taisez-vous, docteur, vous êtes dégoûtant.

Ce petit incident a fait cesser les conversations. On s'inquiète de l'heure; les montres se tirent; les convives aussi. On prend congé de l'Ieinair et on s'en va par petits Rroupes sympathiques.

Des Gaffes, à Laray. — Venez-vous avec moi, mou petit père?

Lamay. — Vous avez donc votre troïka?

Des Gaffes. — Non, mon izvoslchik est

155 ÉDUCATION DE PRIXCE

malade; mais nous en trouverons à la slalion, (.4 Pleinair.) Au revoir, mon petit onde.

Larat. — Au revoir, mon petit pigeon.

Ray3io>de. — Si tu veux, Coco,, on va rentrer chez toi tous les deux. Après cette journée d'émotions, il faut que tu restes tranquille. Alors on va se couchir, se réchauffir, bien s'embrassir, bien câlinir et puis bien... {Elle lui dit un mot tout bas.)

Sacha, — Si tu appelles ça se reposer.

Raymonde, riant. — "Couvre-toi bien, chéri. .. ne va pas attraper froid au moins.

Sacha. — Il n'y a pas de danger... j'ai une bonne touloupe.

Ils partent bâtiTement.

Cercleux. — Je men vais avec dAuvert.

Nous allons nous répandre dans les bureaux de rédaction pour faire insérer le procès-verbal. Venez-vous avec nous, docteur?

MoNDAiM. — Oui, si vous allez à pied.

Cercleux. — Naturellement ; il fait sec, c'est charmant, et puis il ny a rien de meilleur pour la digestion.

LE DLEL 157

MoNDAiM. — Surtout après un déjeuner comme celui-là. Alphonse Karr a dit : « Ce ne sont ni les épées, ni les balles qui tuent, ce sont les témoins. » Eh bien, moi, je dis (jue ce uest ni les cpées, ni les balles, ni les témoins, c'est les déjeuners. Ainsi, moi qui me suis fait une spécialité des duels, je suis obligé d'aller faire lousles ans une saison à Vichy pour mon estomac.

Cercleux. — Dites-moi, cher docteur, la blessure du prince... ce n'est pas bien grave?

MoxDAiM. — Ça ne vaut même pas la peine d'en parler.

Cercleux. — 11 est parti avec Raymonde... Vous ne croyez pas qu'après ces émotions ce soit un peu imprudent, parce que, vous savez, il ne faut pas seulement lui en promettre, à la petite.

MoNDAiM. — Mais non, mais non, c'est ce qu'il peut faire de iniouv.

Dans la voiture qui emporte Raymonde et Sacha serrés l'un contre Taulre.

Ravmonde. — C'est ton premier duel?

Sacha, fièrement. — Oui.

Raymonde. — Tu n'as pas eu un peu peur?

Sacha. — Mais non.

Raymonde. — Pas un tout petit peu peur?... Voyons, à ta petite femme tu peux bien le dire.

Sacha. — Evidemment j'étais un peu ému ; mais je n'ai pas eu peur, ce qui s'appelle avoir peur, un seul instant. C'est surtout avant, tu sais, l'imagination... On se figure des choses, on se voit rapporté à moitié mort dans son grand lit, tout pâle, avec un grand trou dans la poitrine qui saigne, qui saigne. Ah ! non, je ne pensais pas que ça se passerait comme ça. Enfin j'en suis quitte à bon compte.

Raymonde. — Tu ne souffres pas?

Sacha, se frottant V estomac. — Ça me brûle un peu là.

Raymonde. — Le phénol peut-être?

Sacha. — Non, je crois que c'est le homard à l'américaine...

LÀ DÈCIIE

Dan? un bouillon Diivai. Une grancie salle brutalement éclairée à la lumière eieclrique. Des plantes vertes dans des vases de porcelaine blanche et bleue. Des glaces trofj convenablement dispoi^ées multiplient le nombre des clients. Des servantes vêtues de robes grises, coilTées de bonnets blancs dont les brides sont rejetées et nouées sur la nuque, glissent sur les dalles sans bruit, grâce à des chaussons de feutre.

Beaucoup de monde : des fonctionnaires surtout, des sous-chefs de bureau ; des familles qui sont venues diner là avant d'aller au « spectacle »; très peu de couples, et alors c'est des collages bourgeois où la femme est parfois jolie mais mûre et sans élégance, l'homme plutôt âgé et toujours décoré.

A une table le prince de Styrie, Cercleux et Raymonde l'ercy sont en train de dîner et par leurs allures intriguent les habitués.

Sacha. — Vraiment, je suis confus de vous faire dîner ici, mais ce n'est pas ma faute.

Haymonde. — Nous sommes très bien ! On mange mal, ah ça, on mange mal, c'est uue

justice à rendre à Duval, qui est plein de qualités d'ailleurs. Il est vrai que pour le prix on ne peut pas exiger la cuisine de Paillard.

Sacha. — Naturellement; il ne faut pas venir ici pour manger des choses compliquées.

Raymonde. — Tu as raison, mon coco, seulement le poisson n'était pas frais; ce maquereau maître d'hôtel était douteux, mais je ne te fais pas de reproches, mon chéri, tu n'étais pas dedans.

Cercleux. — Ça n'est guère la place d'un prince.

Raymonde. — En effet, mon ami, en effet. Le poulet était dur quoique chasseur, mais le tournedos l'était encore plus, ce qui nous a permis de repasser nos couteaux sur le bœuf pour pouvoir couper la volaille. Quant au fromage, il est arrivé en valsant, dans un canter, tout va bien, ohé! ohé!

Sacha. — INe plaisante pas, je t'en prie; tu sais mieux que personne pourquoi nous dînons ici, ah! ce n'est pas le tact qui t'étouITe.

LA DÈCIIE 161

Raymonde. — Tu en as de sévères, toi, je plaisante pour te prouver que je suis de bonne liumeur et que je me fiche pas mal de ce qu'on boulotte, c'est drôle comme tu méconnais toujours mes intentions. Je suis très vie de bohi^-me, au contraire; je suis la dernière grisetlc. [Elle chante.)

Hier en voyant une hirondelle Qui nous ramenait le prinleinps.

Je me suis rappelé la belle Qui maima quand elle eut le temps.

Sacua. — Tais-toi donc, voyons; tout le monde te regarde :

Raymonde. — Ça peut faire ! Un tas de bonnetiers... nous ne connaissons personne

Cercleux. — A Paris, on connaît toujours (juelqu'un quelque part, et puis les bouillons Duval sont le rendez-vous des ministres plrnipotentiaires, envoyés à Paris par les petits royaumes des Balkans, vous ne saviez pas ça ?

Ray.monde. — Je suis heureuse de l'apprendre.

Cercleux. — Je croyais que le père Eloy devait vous prêter la forte somme aujourd'hui.

Sacha. — Voilà quinze jours qu'il me traîne... En effet, il devait me donner cinq mille ce soir avant dîner; mais il fait encore des difficultés : il a pris de nouveaux renseignements sur le trône de Styrie.

Cercleux. — Eh bien?

Sacha. — Eh bien, il paraît qu'ils n'étaient pas fameux, il ne veut plus rien savoir. Ce n'est pas gai.

Raymonde. — Mon pauvre loup, commeni vas-tu faire ?

Sacha. — C'est à toi que je le demande.

Raymonde, timidement. — Si tu travaillais?

Sacha. — Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Il y a tant de métiers qu'un prince et surtout un prétendant ne peut pas faire. Ma situation de prince héritier me ferme bien des carrières.

Cercleux. — Elle vous ferme d'abord celle de la royauté. Il est évident qu'avec votre titre, vous ne pouvez guère qu'être allumeur dans un cercle...

LA DÊCHB 163

Raymondk. — Allumeur!

Cerclkux. — J'entends allumeur de parties.

Sacha. — Ça ne me plairait pas beaucouj).

Cercleux. — Il y a des précédents pourtant; vous pourriez aussi établir des records, les hideux records.

Sacha. — 11 laul laisser ça aux professionnels.

Cercleux. — Le mieux pour vous, ça serait encore de devenir manjue.

Sacha. — Je ne comprends pas... que voulezvous dire?

Cercleux. — Je veux dire que vous pourriez vous faire acheter, par une maison de Champagne, le droit de mettre votre nom sur ses bouteilles.

Raymonde. — Oh oui, oh oui, ça a toujours été mon révc d'avoir une petite maison de cham 1)01^00...

Cercleux. — Avec des volets verts.

Sacha. — Mais cette carrière-là est aussi bien encombrée.

Cercleux, conciliant. — J'ai parlé d'une entreprise de Champagne, mais remarquez

164 EDirCATION DE PRINCE

que ça pourrait être aussi bien de la réglisse.

Raymonde, le reprenant. — Du réglisse.

Cercleux, tenant bon. — De la réglisse. Exigez la véritable marque.

Sacha. — Jamais les armes de ma famille ne serviront de véritable marque. Jamais mon aïeul le Gzikos, qui galopait dans la Pusta, ne sera représenté galopant sur un bâton de réglisse.

Cekcleux. — Il est fâcheux que vous repoussiez d'une façon systématique tous les moyens honorables que je vous propose pour vous tirer d'embarras.

Sacha. — J'aimerais mieux que vous m'en proposiez d'autres.

Cercleux. — Je ne parle que pour mémoire des dames âgées qui pourraient s'intéresser à vous.

RaviMOnde. — Mais oui, Sacha, c'est une idée... lu sais, la marquise de Ribcrra qui te trouve si gentil, elle est très riche, d'une excellente famille... elle n'est pas très jeune, elle a plutôt l'air d'une crevette fanée, mais à part ca elle est très bien.

i.A iiKciiK k;:.

CcRCLnux. — Quelle lu^e peut-elle avoir, la marquise?

ItAVMONDi:. — Ça doit aller ilans lessoixanletroi/e...

Ci:iiclf:ijx. — Màliclie! Ce n'est plus une grosse. Soixante-treize, et elle fait encore l'amour! Mais à cet î\ge-là une femme a déjà un ovaire dans la tombe.

Ravmonde. — Vous pouvez y mellre les deux.

Sacha. — Ecoute, tais-loi, ne parlons pas de cette femme-là en mangeant. Tenez, Paris me déiioùle. Mon seul rêve, ce serait vraiment de vivre à la campag^ne. Au fond, vous savez, moi, j'ai des goûts très simples.

Ceucleux. — Ce soir... parce que vous n'avez pas le sou.

Sacha. — Oh non ! ce n'est pas pourra... Je vous assure que j'y ai déjà pensé plusieurs fois. Ne vous 1 ai-je pas dit cet été quand nous visitions avec Ravmonde les j)lages tle lu Normandie? Les stations de bains où il y avait des petits chevaux, des baccaras, des casinos et des femmes qui faisaient (pialre

toilettes par jour, m'ennuyaient réellement, et combien je leur préférais un petit village au fond d'une valleuse et où il n'y avait ni chemin de fer, ni télégraphe, ni baigneurs, ni rien de rien. Vous vous rappelez dans un endroit avant d'arriver à Etretat, quelques maisons semées au fond d'une échancrure de falaises, très Bretagne et très Suisse en même temps... comment ça s'appelle-t-il donc?

Cercleux. — Vaucottes.

Sacha. — C'est ça, Vaucottes, eh bien, c'est là que je voudrais vivre.

Raymonde. — Ça se chante, cette phrase-là.

Sacha. — Je sais bien, mais c'est là tout de même.

Cercleux, — Vous en auriez bien vite assez.

Sacha. — Ne croyez pas ça, mon cher.

D'abord imaginez-vous qu'avec les trois cents francs que me donne ma mère, là-bas je serais commodore : tandis qu'ici avec la même somme et en plus tout ce que j'emprunte, je ne vis pas... je me prive de toutes choses, je résiste journellement à cin-

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quante tentations et je véj:èle à force d'expédients. Croyez-vous que je ne serais pas plus heureux, terre dans un trou?

Raymonde. — Tu as joliment raison, et le jour oij lu auras vraiment envie de parlir, je suis ton homme.

Cerclelx. — Vous à Vaucottes ?

Raymonde. — Oui, moi à Vaucottes près de Vatlelot-sur-Mer. Je serai la bergère de Vattetot.

Sacha. — Non, mais sérieusement tu voudrais?...

Raymonde. — Mais, mon chéri, j'adore la campagne, tu ne me connais pas. [Rêveuse. ) Ah! ne pas s'habiller et regarder la mer sans corset!

Cercleux. — Vous comprenez la nature, vous.

Raymonde. — Oui, je crois la comprendre; elle me rend triste surtout, mais d'une tristesse qui me fait plaisir el que je ne donnerais pas pour je ne sais quoi. Lorsque je suis allée en Bretagne, il y a trois ans, avec mon amant qui était peintre.

168 ÉDUC\TION (lE PRINCE

Sacha. — ïu es gentille de nous raconter ça.

Raymonde. — Il y a si longtemps, et puis c'était autre chose.

Cercleux. — Parbleu, vous dites toujours ça.

Raymonde. — Parce que c'est la vérité.

Nous autres femmes, nous avons autant de façons d'aimer que nous avons d'amants, en sorte que chacun peut croire qu'il est le premier.

Cercleux. — Continuez, je vous prie. . quand vous étiez en Bretas^ne...

Raymonde. — Eh bien, cette nature sauvag^e, triste, m'a tellement impressionnée que j'ai lu des poésies tout le temps.

Cercleux. — Et qu'est-ce que vous avez lu, sans indiscrétion?

Raymonde, fièrement. — J'ai lu tout Musset... et il y en a !

Cercleux, se tordant. — Oh oui, il y en a! Vous avez une façon de juger T'école romantique...

Sacha. — Quand partons-nous là-bas?

Raymonde. — Quand tu voudras.

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