‹ Éducation de prince; pièce en quatre actesChapitre 7 sur 11 · LA DÉÇUE · texte numérisé non relu

LA DÉÇUE

Sacha. — Demain ?

Raymonde. — Ça colle.

Sacha. — Vieiulrcz-vous avec nous, Gercleux?

Gercleux. — Je suis bien tranquille, vous ne partirez pas

Sacha. — Vous le verrez bien.

Ceucllux. — Mais non, vous ne partirez pas; vous avez ces idées-là ce soir parce que nous avons dîné chez Duval, vous avez le bouillon pastoral; nous aurions dîné chez Maire, vous auriez des idées absolument différentes.

Raymonde. — La belle malice, si on avait dîné chez Maire, c'est qu'on aurait eu de l'argent... {Après réflexion.) et puis on serait peut-être saouls.

Cehcleux. — Haymonde voit très juste.

Sacha. — Mais non, encore une fois, ce n'est pas une question d'argent, j'aime la solitude et les grands espaces, le monde m'assomme. ^

Gercleux. — Et votre trône?

Sacha. — Le père Éloy m'a encore démontré

lu

ce soir qu'il ne fallait guère y compter; ça ne me fait pas de peine d'ailleurs, ça doit être si difficile de faire le bonheur de tout un peuple. Yous avez vu les Rois?

Raymonde. — J'adore Guitry.

Sacha. — Moi, je voudrais faire aussi des réformes, mais vous voyez comme ça lui a réussi, à cet infortuné prince Hermann. Il est vraiment impossible de satisfaire cinq millions de sujets et le plus petit peuple est encore trop grand pour qu'il n'y ait pas de malheureux autour de soi. Aussi j'aimerais vraiment mieux, plutôt que d'être roi de Styrie, être nommé maire d'un petit pays et à Vaucottes oii il y a cinquante-sept habitants, je suis certain qu'avec mes pauvres trois cents francs mensuels, personne ne mourrait de faim autour de moi.

Raymonde, voyant tout de suite le côté opéracomique de la charité. — Oui, on aurait une grande cuisine avec des cuivres si nets, si brillants, qu'on parlerait hollandais rien qu'à les regarder... une grande cuisine carrelée avec une immense cheminée et de vieilles

LA DÊCIIE 171

armoires. J'aurais de jolis tabliers à jabots et les manches retroussées, je servirais moimôme la soupe aux pauvres.

Sacha. — Et croyez-vous que si chacun, dans la consciencieuse mesure de ses moyens, faisait tout le bien qui lui est possible autour de lui, cela ne serait pas la solution immédiate des grands problèmes?

Cercleux. — Evidemment, c'est le seul vrai socialisme.

Raymonde. — Si on s'en irait; demandons l'addition.

L'établissement est presque désert, quelques dîneurs attardés mangent hàtivomenl; Saciia demande l'addition et donne vingt francs pour payer.

Sacha. — C'est mon dernier louis.

Raymonde. — Combien avons-nous dépensé?

Sacha. — Douze francs soixante.

Raymonde. — A trois, c'est raisonnable.

Cercleux. — Aussi vous êtes socialiste.

Sacha. — Mais non, je vous assure (|iic vraiment j'aime le peuple.

Monnaie, pourboire, manteaux, cannes, cliapeaux, maisau moment qu'ils vont partir un homme se lève et se diri-

géant vers le prince de Styrie veut lui porter un coup de couteau; l'arme glisse heureusement et ne fait au prince qu'une légère égratignure.

Tumulte, on arrête l'individu.

L'individu, expliquant sa conduite. — Je voulais tuer un bourgeois, vive l'auarchie !

La petite bonne. — C'est un anarchiste? vraiment, je ne l'aurais pas cru : un homme si distingué ! Il a demandé des huîtres et bu du vin fin tout le temps.

Raymonde, à l'anarchiste. — Hé bien, mon colon ! t'as mieux dîné qu' nous !

LES llOIS

Le Roy boit! le Roy boit!

Petite kUe ce soir chez le prince de Slyrie : on pend la crémaillère et l'on tire les rois à minuit. A mesure qu'ils arrivent les convives sont introduits dans le fumoir et il y a là :

l'hilippe d'Auvert, joli p.irçon blond célèbre par ses bonnes fortunes; le petit Hubert Cresson, habile à faire des cocktails; Vaurroy.rcx-adversairc du prince, aujourd'hui son ami; Paul Albrey, pâle noceur, qui détient le record du demi-monde; Jacques Transe, le poète qui ne dit ses vers que sur un fond mauve, et enfin le fidèle Cerclcux.

Al!uu:y. — Vous avoz caché les cip^ares, Sacha?

Sacha. — C'est exprès... Vous no devez pas fumer maintenant, ayez un peu ilc patience.

D'Auvert. — Nous en avons... mais il est bien jiLM'mis d'allumer tinc cii^arcllo.

lU.

Sacha. — Oui, une cigareUe si vous voulez, mais on va commencer tout de suite.

D'AuvERT. — Est-ce qu'il y a encore beaucoup de personnes à venir?

Sacha. — Mais non, nous sommes au complet; nous devons être sept en tout.

D'Advert. — Alors qui attend-on ?

Sacha. — Ou attend minuit.

Jacques Transe. — Est-ce qu'il a promis de venir ?

Gercleux, tirant sa montre. — Certainement, il sera ici dans cinq minutes... il est très exact.

Sacha. — Je vous laisse, vous permettez... Yenez donc avec moi, Gercleux.

Dès qu'ils sont sortis :

D'AuvERT. — Ça manque absolument de femmes... Quand il n'y a que des hommes, je trouve ça crevant.

Albrey. — Dites donc, Vaufroy, vous qui êtes de la maison, savez-vous ce qui va se passer ? Avez-vous des tuyaux ?

Vaufroy. — Aucun... J'ai essayé de faire

causer Raymonde, elle n'a rien voulu me dire.

Albrey. — C'est peut-être une crémaillère sèche.

Jacques Transe. — Oh! non. Sacha vient de toucher la forte somme..., il a l'habitude de bien faire les choses.

Cependant la porte qui conduit à l'atelier s'ouvre à deux battants. L'atelier est adorné de fleurs et de vertes plantes. Au milieu est dressée une table lumineuse et sur celle table des assiettes, des fruits, des viandes froides indiquent qu'il pourrait bien se faire que l'on soupàt.

Dans un coin de l'atelier, un sorte de tente faite d'étoffes vieux rose et vert Nil. hermétiquement close, intrigue fort les convives, llaymonde Percy reçoit les invités du prince avec une merveilleuse courtoisie.

D'AuviinT. — C'est la grande fête.

Aliuœy s'approche de la table et met son monocle. — Un, deux, trois, cinq, sept verres... C'est un souper à sept verres, mes enfants, on va rien rigoler.

Hlueiit Cresson. — Il y a quatorze couverts cl nous ne sommes que sept.

Albrey. — Ceci cache un mystère.

Vaufroy, à Rai/monde. — Dites donc, Raymonde, pourquoi y a-t-il (juatorzc couverts?

176 , ÉDUCATION DE PllINCE

Haymonde. — Chut! c'est la surprise.

Gerclelx. — Messieurs, je vous demande quelques mii)utes d'attention. Nous allons |)rocédcr à la cérémonie traditionnelle, je veux dire que nous allons tirer les rois.

Albrey. — Bravo ! bravo!... où est la galette?

Gercleux, d'une voix forte. — Il n"y pas de galette.

Jacques Transe. — Alors on trompe le peuple.

Gercleux. — On ne trompe pas le peuple, au contraire, vous allez voir ce que vous allez voir.

D'AuvERT. — Il parle très bien, cet hommelà.

Alors le prince s'approche de la tente mystérieuse, soulève la porte et y pénètre. On entend aussitôt de frais éclats de rire.

Sacha, criant à ^intérieur de ici tente. — Pour qui celle-là?

Gehcleux. — Allons, Mohammed, fais ton devoir.

Raymonde. — Voyons, Mohammed, cnlendstu co qu'on te dit ?

Sacha, hurlant. — Pour qui celle-là?

Raymonde. — Mnlmmined, veux-lu répondre?

MoiiAM.MKD. — Moi pas oser, madame, moi beaucoup gône.

Albrey. — Il ne peut pas, il a les pieds nattés, cet enfant.

Mohammed. — Oui, oui, moi, pieds nattés.

Raymonde, lui donnant tme gifle. — Pour qui celle-là ?

Tous. — Pour Mohammed.

Sacha, toujours dans l'intérieur de la tente. — Pour qui celle-là? Réponds, nom de Dieu!

Mohammed, se décidant à répondre. — Mossou Cercleux.

Et l'on voit sortir de la tente une petite femme très jolie, très blonde, que Saclia conduit par la main auprès de Cercleux.

Sacha, présentant . — Monsieur René Cerclcu.x... Madomuiseile Anna Micluiis.

Anna Michais. — Honjour, mon petit René, si je m'attendais à te voir ce soir!

Raymonde. — Vous VOUS connaissez, c'est paifait.

Tous, à l'exception de Jacques Transe, viennent dire bonjour à Anna Jlichais.

Rayjionde. — Tu connais tous ces messieurs, parfait ! comme ça les présentations sont vite faites.

Sacha, rentrant sous sa lente. — Pour qui celle-là?

Mohammed. — Mossou Salade.

On se regarde.

Raymonde. — Gomment dis-tu?

Mohammed répète en montrant Hubert Cresson. — Mossou Salade.

Raymonde, se tordant. — Ah ! Ah ! Ah ! c'est pour Cresson ... il ne sait pas ce pauvre gosse. . . Cresson, Salade, pour lui c'est kif-iiif, Dieu, qu'il est rigolo!

Et elle l'embrasse sur la joue qu'elle a giflée tout à l'heure.

Cependant Sacha conduit auprès d'Hubert Cresson une grande brune au teint mat, aux yeux de saphir, c'est MarionSoulorme,qui vient tard aux rendez-vous d'amour, comme dit le poète llaraucourt.

Sacha, présenltint . — Monsieur Hubert Cresson, mademoiselle Marion Soulorme.

Jacques Transe . — C'est exquis ! Par la fressure de Brunetière, Messeigneurs, ne dirait-on pas que ces choses se passent dans un palais de Florence et que Sacha est un Médicis?

Sacha, rentrant sous sa tente. — Pour qui celle-là ?

Mohammed. — Mossou Vaufroy.

Kt le prince, avec beaucoup de cérémonie, conduit auprès de Vaufroy une blonde merveilleuse, en une robe de velours noir, toute unie, et sans autre bijou qu'un célèbre collier à sept rangs de perles, qui est évalué à quatre-vingt mille francs.

Sacha, présentant. — Monsieur Vaufroy...

Chrisliane Beauty.

D'AuvERT. — Vaufroy a une très grosse part.. . il ne faudra pas la manger tout de suite, Vaufroy.

Cependant la cérémonie s'achève : des femmes, une à une, sortent de la lente, et c'est ainsi que Uolly Sweed éclioi/ à Jacques Transe, Jane Komchausson à d'Auvert, tandii que Suzanne Ortolan est l'apanage de l'aul Albrey.

Sacua. — Vous avez sans doute, .Messieurs,

compris le symbole. Chacune de ces clames représente une part du gâteau des Rois. A présent c'est à vous de vous faire aimer, et celui qui saura le mieux s'y prendre sera proclamé roi. Sachez aussi que cet arrangement n'est que provisoire; il est bien entendu que s'il se déclare ultérieurement des sympathies réelles, on les laissera se développer et suivre leur cours.

Anna Michais. — Sacha, est-ce qu'on peut vous dire un mot?

Sacha. — Mais certainement, deux si vous voulez.

Anna Michais, le prenant à part. — Ecoutez, je désirerais une permutation.

Sacha. — Gomment? déjà !

Anna Michais. — Attendez, laissez-moi vous expliquer. Vous comprenez, je suis tombée sur Gercleux : c'est un charmant garçon que j'aime beaucoup, mais il y a longtemps que nous nous connaissons et que nous n'avons plus rien à nous apprendre l'un à l'autre. Alors, j'aimerais mieux pour ce soir quelqu'un de nouveau.

Sacha. — Nalurcllement. Lui en avoz-vous parlé, au moins, à Cercleux?

Anna Michais. — Bien entendu; il est absolument de mon avis; d'ailleurs, ça lui est égal.

Sacha. — C'est 'parfait. Avez-vous une préférence ?

Anna Michais. — Aucune.

Sacha, — Voulez-vous Hubert Cresson ?

Anna Michais. — Je le connais aussi.

Sacha. — Et Paul Albrey? [Elle ne répond pas.) Lui aussi ?

Anna Michais. — Écoutez, j'aime mieux vous le dire tout de suite, mais c'est comme un fait exprès, je les connais tous, vos amis; c'est-à-dire que vous les auriez choisis, vous n'auriez pas mieux réussi.

Sacha. — Le monde est si petit : on finit toujours par se retrouver.

Anna Michais. — A qui le dites-vous ? Il n'y a que le petit brun que je ne connais pas du tout... celui qui est avec l'Anglaise.

Sacha. — Avec Dolly Sweed... c'est Jacques

Transe.

182 ÉDUCATION DE l'UlNCE

Anna Miciiais. — Il est gentil. Qu'est-ce qu'il fait ?

Sacha. — Il est poète... Je vous préviens qu'il n'a pas le sou.

Anna Miciiais. — Ça fait... le jour des Rois ! Je serai la part du bon Dieu, voilà tout.

Sacha. — Mais Dolly Sweed ne voudra peutêtre pas changer.

Anna Michais. — Dolly ? allons donc ! Un homme ou un autre, elle ne fait pas de différence. Les hommes ce n'est pas sa partie.

Sacha. — Soyez tranquille, je vais arranger cela.

Anna Michais. — Dites au petit brun qu'il ne le regrettera pas.

L'écliange s'bpère le mieux du monde. Tous sont enclianlés. On se met à table par couples.

Huîtres.

Sacha. — J'espère que vous allez être gais.

Ray.monde. — Voyons, chéri, ne dis jamais des choses pareilles ou alors ça va être sinistre.

Et, en efTet, l'apostrophe du prince est suivie d'un silence pénible.

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