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Procès-verbal de la séance du 20 février

ens. sup. 4

n'avaient aucune chance de les voir acceptées : a aussi bien le peu de matériel dont la Faculté disposait ne se perdait-il pas dans les caves humides où il fallait l'enfermer ».

L'opinion publique avait fini par élever la voix. La Sorbonne, disait la presse s'appropriant les doléances de J.-B. Dumas, n'a ni laboratoires, ni cabinets, ni amphithéâtres : des trois salles d'enseignement qu'elle possède, deux donnent sur la rue et sont exposées à toutes les interruptions que le bruit des voitures occasionne ; la troisième est si basse que les auditeurs y éprouvent bientôt un malaise extrême; aucune d'elles n'est ventilée. — Et l'on accusait le Ministère1. L'Etat, répondait le Ministère, ne peut faire à lui seul tout ce qui serait à faire. Il faut combiner ses sacrifices avec ceux de la Ville pour mettre les bâtiments en état ; le reste suivra2. Dix ans après, la pénurie était la même. En 1854 une chaire de physiologie générale avait été créée pour Claude Bernard; mais les moyens de travail les plus élémentaires lui faisaient défaut. « Pendant dix ans, dit-il, je n'ai eu ni préparateur, ni laboratoire". » Une vocation moins résolue que la sienne se serait découragée; il racontait comment d'autres avaient succombé. « Il y a quarante ans *, un jeune physiologiste arrivait à Paris. Malgré sa grande jeunesse, il était déjà connu par des découvertes ou des recher-

1. Journal général de l'instruction publique, 22 novembre 1845. — « On a même laissé, par une inadvertance inexplicable, s'établir une ligne d'omnibus dans la rue de la Sorbonne, écrivait M. Dumas; bien plus, on a permis aux chevaux de relais qui lui sont nécessaires de s'installer sous les fenêtres mêmes de nos amphithéâtres qui sont au rezde-chaussée. »

2. Journal général de l'instruction ptiblique, 26 décembre 1846.

o. Rapport sur le progrès et la marche de la p)htjsiologie générale en France, 1867, 2° partie, page 147, note n°5ol. 4. Id., p. 143.

ches de physiologie expérimentale du premier ordre. Tout lui présageait le plus brillant avenir dans cette direction nouvelle de la physiologie expérimentale, telle que l'avaient conçue Lavoisier et Laplace. Mais, en considérant l'état de l'enseignement de la physiologie relativement à celui des autres sciences et en voyant la carrière ingrate dans laquelle il allait s'engager, M. Dumas se fit chimiste. Tel fut le seul motif de sa détermination. M. Dumas me l'a raconté lui-même bien souvent, quand, causant ensemble de la science physiologique qu'il avait étudiée de si bonne heure et qu'il a toujours tant aimée, je lui demandais pourquoi il avait préféré la chimie. ))

Nous sommes loin de ces temps d'indigence : on sait quelle est aujourd'hui la richesse des cabinets de physique, de chimie et d'histoire naturelle de la Sorbonne1. Ainsi en est-il à la Faculté de Médecine : elle possède

1. En 1886, sur l'ensemble des crédits alloués aux Facultés et à l'École supérieure de Pharmacie, 1 050 170 francs étaient consacrés à l'acquisition ou à l'entretien du matériel d'enseignement, savoir :

Facultés de Théologie. 5 970 fr.

— de Droit 53 400

— de Médecine 575 950

— des Sciences 226 500

— des Lettres 36 050

École supérieure de Pharmacie 152 500

Total. . . 1050 170

A quoi il faut ajouter pour les bibliothèques une somme de 55009 fr., savoir :

Facultés de Théologie 600 fr.

— de Droit. 4 009

— de Médecine 5 000

Sciences et lettres (Bibliothèque de l'Uni-

,versrté) . . f 2U0°

École supérieure de Pharmacie 2 000

En outre, sous forme de crédits extraordinaires, les Facultés ont reçu,

52 EIGNEMENT SUPERIEUR.

deux des plus admirables musées médicaux du monde1. Une bibliothèque a été créée à la Faculté de Droit2. Enfin la Bibliothèque de l'Université5 qui, à son origine, comptait moins de 20 000 volumes, en a recueilli, sous la diligente administration de M. Léon Renier, plus de 100 000, et de toutes les bibliothèques de Paris elle est celle, il le déclare, qui annuellement fait le plus de prêts.

Pour s'établir dans ses conditions, renseignement a dû peu à peu refouler tout le reste.

La Sorbonne réédifiée par Richelieu dans l'esprit, sinon sur le plan de son fondateur, contenait, en 1789, comme au temps de sa restauration, des logements pour trente-six professeurs ou socii''; et c'est ainsi qu'on s'explique qu'elle ait pu, sous le premier Empire, offrir aux artistes et aux gens de lettres l'hospitalité qui lui avait été demandée. A la Faculté de Droit, aux termes d'une décision du chancelier de France en date du 6 avril 1772, — décision confirmée par divers arrêtés du Conseil de l'Université, — 8 logements étaient réservés au corps enseignant : 7 aux titulaires, 1 au plus

au cours de l'exercice, des subsides complémentaires, dont le chiffre s'élève à environ 500 000 francs.

1. Le musée Dupuytren (voir plus haut, page 10, note 1) et le musée Orfîla, fondé le 2 novembre 1845 et qui a reçu en 1817 (arrêté du 26 novembre) le nom de son fondateur. Dès 1823 il existait un musée de pièces d'anatomie : c'est ce musée qu'Orfila avait réorganisé et considérablement enrichi.

2. La Faculté de Droit de Paris ne compte pas moins de 2500 élèves, mais la salle de sa bibliothèque n'en peut recevoir que 25; et les livres sont en partie relégués dans une soupente. La Faculté de Médecine a 400J élèves en cours d'études et une salle pour 125 lecteurs. » (Discouru de M. Jules Simon aux Sociétés savantes, 1872.)

5. La Bibliothèque de l'Université, composée du produit de différents legs, et ouverte solennellement le 3 décembre 1770, possédait à cette époque 19 355 volumes. Ce nombre s'était élevé en 1816 à 39 461, en 1857 à 53 714, en 1867 à 77 501, en 1877 à 106 053. M. L. Renier l'estime aujourd'hui «à plus de 130 000.

L Voir Francklin,déjà cité, la Sorbonne, etc., page 207.

ancien des suppléants1. Le même privilège était accordé <'«ux professeurs de la Faculté de Médecine. On pourrait presque dire qu'en ce temps-là l'enseignement proprement dit était, dans nos établissements, ce qui occupait le moins de place. Jusqu'en 1831 il n'exista, à l'École de Médecine, qu'un seul amphithéâtre, où tout se faisait, examens et cours. L'École de Droit n'eut pendant trente ans sa seconde salle d'enseignement que hors de chez elle : au collège du Plessis d'abord, ensuite dans l'église de la Sorbonne. C'est en 1824 seulement que le Conseil académique obtint qu'une somme de 200 000 fr. fût prélevée sur les recettes de la Faculté pour la doter de l'amphithéâtre dont elle est entrée en jouissance en 1829. La salle qu'on appelle le « petit amphithéâtre des Lettres » fut une conquête sur les ateliers occupés par Prud'hon. Depuis dix ans, au fur et à mesure que des locaux deviennent disponibles, ils ont été repris et tant bien que mal accommodés à l'enseignement : c'est ainsi que d'anciens appartements ont été convertis, à la Faculté de Droit, en salles de conférences et d'examens. Où nous ne disposions que de la place, on s'est emparé de la place pour s'installer comme en campagne. Suivant le système que nous avons fait adopter pour l'École pratique de la Faculté de Médecine, on a construit des baraquements : rue Gerson pour la Faculté des Lettres ; sur les terrains de la rue des Écoles pour la Faculté des Sciences. L'enseignement a envahi jusqu'à la Bibliothèque, où il s'est ménagé, comme il a pu, au milieu des casiers et des rayons, de petits réduits de travail commun.

Néanmoins, après tous ces industrieux aménagements, voici quelle est la situation.

1. Voirie statut du 11 mai 1810 (art. 13), les décisions du Conseil de l'Université (7 juin 1811 et 0 octobre 18G9), la loi du 25 avril 1835.

5i ENSEIGNEMENT SUPERIEUR.

A la Faculté de Droit, pour parer à l'insuffisance des locaux, on est obligé d'ouvrir les cours à huit heures du matin, souvent à la lumière, pendant quatre mois de l'année, et de les prolonger jusqu'à cinq et six heures, à la lumière aussi; ce qui rend difficile, presque impossible, la fréquentation régulière des étudiants qui demeurent loin du quartier Latin. Et si tôt que l'on commence, si tard que l'on finisse, les amphithéâtres ne désemplissent pas. Les minutes d'occupation sont comptées pour chaque enseignement. Professeurs et élèves — ce que l'on ne tolérerait pas dans le plus humble de nos établissements primaires, — respirent toute la journée un air vicié. La salle de la bibliothèque, récemment construite, ne peut contenir, au plus, que 72 étudiants. Chaque soir, celle de la Faculté de Médecine est comble. A la Sorbonne, il y a peu de jours, un maître de conférences de l'ÉCole des Hautes Éludes était forcé de « décimer ses auditeurs », comme il disait, l'espace lui faisant défaut même pour les conserver debout.

(( Autrefois, disait en 1868 Cl. Bernard, qui avait été chercher au Collège de France les ressources dont il manquait à la Sorbonne, autrefois, — il entend par là une trentaine d'années, — lorsque l'idée d'une expérience était conçue, on était réduit à en attendre longtemps la réalisation; nous n'avions ni locaux, ni appareils, ni animaux à notre disposition; il fallait un heureux hasard et une grande ténacité pour arriver à réunir les conditions nécessaires à une tentative expérimentale. On expérimentait dans sa chambre, sur un animal conquis par surprise, sans aide et presque sans instruments. Quand, en 1850, Magendie fut nommé au Collège de France, il n'obtint pour faire ses vivisections qu'une toute petite salle ou plutôt une sorte de petit cabinet où nous pouvions à peine nous tenir

à deux; c'est là cependant et au prix des plus patients efforts que se sont faites ses plus immortelles recherches; c'est seulement en 1840 qu'il obtint un véritable laboratoire, celui où nous sommes. En comparaison de la première installation de Magendie, notre laboratoire d'aujourd'hui est une chose splendide, et cependant les savants d'Angleterre et d'Allemagne qui viennent nous y visiter ne peuvent cacher leur surprise à la vue de son exiguïté, de sa pauvreté, de ses tables raccourcies1. )) Nous n'en sommes même pas là. Faute decabi-

l. Leçons de physiologie opératoire, i* leçon, p. 62. — CI. Bernard a raconté en termes piquants l'histoire des difficultés dont il eut lui-même à triompher. — « 11 y a vingt-cinq ans, dit-il, lorsque j'entrai dans la carrière de la physiologie expérimentale, je me trouvai dans des circonstances où j'eus, comme d'autres, à subir toutes les entraves qui étaient réservées aux expérimentateurs. Dès qu'un physiologiste était découvert, il était dénoncé, voué à l'abomination des voisins et livré aux poursuites des commissaires de police. Au début de mes études expérimentales, j'ai éprouvé bien des fois des ennuis de cette nature; mais je dois dire qu'il m'arriva cependant, par le fait du hasard, d'être protégé précisément par un commissaire de police. Cela m'advint par suite d'une circonstance assez singulière que je vais raconter, pour donner une idée des difficultés physiologiques du temps. C'était vers 1814; j'étudiais les propriétés digestives du suc gastrique à l'aide du procédé découvert par M. Blondot (de Nancy), qui consiste à recueillir du suc gastrique au moyen dune canule ou d'une sorte de robinet d'argent adapté à l'estomac des chiens vivants, sans que leur santé en souffre d'ailleurs le moins du monde. Alors un célèbre chirurgien de Berlin, Dieffenbach, vint à Paris ; il entendit parler de mes expériences par mon ami M. Pelouze, que la science vient de perdre, et il désira faire l'opération de l'application de la canule stomacale. Ayant été prévenu de ce désir, je m'empressai de le satisfaire, et je fis l'expérience sur un chien dans un laboratoire de chimie que M. Pelouze avait alors rue Dauphine. Après l'opération, on renferma l'animal dans la cour, afin de le revoir plus tard. Mais, le lendemain, le chien s'était sauvé malgré la surveillance, emportant au ventre la canule accusatrice d'un physiologiste. Quelques jours après, de grand matin, étant encore au lit, je reçus la visite d'un homme qui venait me dire que le commissaire de police du quartier de l'École-de-Médecine avait à me parler et que j'eusse à passer chez lui. Je me rendis dans la journée chez le commissaire de police de la rue du Jardinet. Je trouvai un petit vieillard d'un aspect très respectable, qui me reçut d'abord assez froidement et sans me rien dire; puis, me faisant passer dans une pièce à côté, il me montra, à mon grand étonnement, le chien que j'avais opéré dans le laboratoire de M. Pelouze, et me demanda si je le reconnaissais pour lui avoir mis l'instrument dans le

net, l'un de nos plus illustres professeurs de chimie devait, tout récemment encore, apporter dans un panier, à chaque leçon, les produits qu'il avait préparés dans un laboratoire voisin. Lorsqu'on visite les masures de la rue Saint-Jacques où la Faculté des Sciences a trouvé un asile, on ne sait ce que Ton doit le plus admirer de la manifestation de notre pénurie ou du dévouement des maîtres éminents qui ont réussi, l'un à installer dans des caves des collections de minéralogie dont l'abondance et le bel ordre font penser aux merveilles des villes souterraines; l'autre à organiser un cabinet de physique et un atelier de travail,

ventre. Je répondis affirmativement, en ajoutant que j'étais très content de retrouver ma canule, que je croyais perdue. Mon aveu, loin de satisfaire le commissaire, provoqua probablement sa colère, car il m'adressa une admonestation d'une sévérité exagérée, accompagnée de menaces, pour avoir eu l'audace de lui prendre son chien pour l'expérimenter. J'expliquai au commissaire que ce n'était pas moi qui étais venu prendre son chien, mais que je l'avais acheté à des individus qui les vendaient aux physiologistes, et qui se disaient employés par la police pour ramasser les chiens errants. J'ajoutai que je regrettais d'avoir été la cause involontaire de la peine que produisait chez lui la mésaventure de son chien. Ces dernières paroles firent changer le commissaire de langage ; elles calmèrent surtout complètement sa femme et sa lille. J'enlevai mon instrument, et je promis en partant de revenir. Je retournai en effet plusieurs fois rue du Jardinet. Le chien fut parfaitement guéri au bout de quelques jours ; j'étais devenu l'ami du commissaire, et je pouvais compter désormais sur sa protection. C'est pourquoi je vins bientôt installer mon laboratoire dans sa circonscription, et pendant plusieurs années je pus continuer mes cours privés de physiologie expérimentale dans le quartier, ayant toujours l'avertissement et la protection du commissaire pour m'éviter de trop grands désagréments jusqu'à l'époque où enfin je fus nommé suppléant de Magendie au Collège de France. Telle était alors la triste destinée des débutants en physiologie expérimentale lorsque par des circonstances spéciales ils n'avaient pu trouver à être cachés ou tolérés dans quelques établissements publics. J'en ai connu qui, malgré leur goût pour les études physiologiques, ont reculé devant de tels obstacles, ou qui, vaincus dans la lutte, ont été obligés de changer de direction ou de quitter la France. Aujourd'hui les conditions sont meilleures sans doute; la physiologie n'est plus à l'index; on commence à comprendre son importance, on veut la protéger et lui donner les moyens de développement dont elle manque. » [Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France, 1867, II9 partie, p. l<i-3.)

étage par étage, en utilisant tous les accidents, tous les recoins, en tirant parti du jour, du demi-jour, même de l'obscurité1.

Ajoutez que cet enseignement, si largement étendu, est encore incomplet. Partout on réclame des cbaires nouvelles : à la Faculté de Droit, 2; à la Faculté de Médecine, 2 ; à la Faculté des Sciences, 5; à la Faculté des Lettres, 1. Ajoutez enfin que, de son côté, le Conseil municipal, ainsi que nous l'avons vu, revendique une place dans les bâtiments nouveaux pour l'enseignement libre; celle qui ne lui a jamais été refusée pour les cours des Associations Polytechnique et Philotechnique, pour des leçons populaires d'astronomie, d'histoire ou de philosophie, ne lui suffit plus.

Mais ce qui caractérise ce commencement d'essor, c'est moins encore peut-être le développement des ressources budgétaires et la multiplication des chaires que l'esprit nouveau qui anime l'enseignement supérieur.

La Faculté de Droit et la Faculté de Médecine ont toujours été des écoles professionnelles. Elles reçoivent des jeunes gens dont l'éducation générale est faite;

1. Tous les services delà Faculté des Sciences ont été améliorés depuis 1880 par suite surtout du transfèrement provisoire de l'enseignement de la chimie au Luxembourg-. D'importantes installations ont été effectuées aussi à la Faculté de Médecine, en attendant l'édification complète. Même à la Faculté de Droit, qui est notre souci, quelques locaux ont été heureusement modifiés, restaurés, agrandis. — Pour le projet d'agrandissement, voir aux Annexes les plans nos 1 et 8.

leur objet propre, c'est de former des juristes et des médecins. Tel n'était pas, il y a moins de quelques années, l'objet des études à la Faculté des Sciences et à la Faculté des Lettres. « À l'époque où elles furent fondées, disait le doyen en 1840, on les regardait plutôt comme des commissions d'examens que comme de véritables corps enseignants. » Et en même temps qu'il signalait cette situation avec regret, M. J.-B. Dumas indiquait énergiquement le remède.

« Dans un moment où l'Angleterre, la Prusse, les Étals de l'Allemagne font les plus grands efforts pour donner à leurs enseignements universitaires un' luxe inaccoutumé, écrivait-il avec autorité, nous ne devons pas permettre que la Faculté des Sciences de Paris demeure en arrière de ce noble mouvement de l'esprit humain.... Aujourd'hui il ne suffit plus de l'enseignement oral dont on se contentait autrefois; le temps est passé où l'on pouvait se renfermer dans les abstractions philosophiques : la science a modifié l'industrie ; l'industrie, à son tour, a modifié les conditions de la science. A l'Université de Londres, les élèves apprennent dans un atelier spécial le maniement des principaux outils; h Turin, les élèves de l'Université étudient l'hydraulique dans un établissement où s'exécutent toutes les expériences sur le mouvement des liquides; il faut que nos étudiants trouvent, eux aussi, auprès de nous, les ressources d'éducation scientifique dont ils ont besoin.... Même pour l'enseignement des sciences pures, on doit s'aider des moyens matériels qui ont tant de prise sur l'intelligence et la mémoire. Le devoir du professeur est de placer en quelque sorte sous la main de ses élèves tout ce qui peut leur permettre de préciser leurs études. S'agit-il des sciences appliquées, il faut organiser des manipulations qui mettent les étudiants en état de vérifier par eux-mêmes ce qui leur a été en-

L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR k PARIS EN 1881. 50

seigné, qui les familiarisent avec le maniement des substances chimiques, avec l'emploi des instruments, avec les méthodes de dissection, qui les façonnent à l'art difficile d'observer, à l'art d'expérimenter, source vive et inépuisable de toutes les grandes découvertes de la société moderne... »

M. Dumas embrassait dans ce plan de rénovation l'ensemble des Facultés. Il réclamait pour celles de la province 14 chaires, tant de mathématiques que de sciences physiques et naturelles, toutes largement dotées de cabinets et de laboratoires spécialement aménagés pour les travaux de recherches. Si ^es budgets et les locaux faisaient obstacle à ung améljflfration aussi étendue, au moins était-il possiblJj Ks d'entrer tout de suite dans les voies d'exéqJ m^ndisscment des amphithéâtres, création de RdiotbÉques spéciales, de salles de manipulations, d'uiï< jardin botanique, développement des collections, institution d'un corps d'agrégés destinés à diriger les travaux des élèves et d'un collège d'élèves groupés autour de ces jeunes agrégés : telles étaient les conclusions qu'il développait dans un langage saisissant.

Cette cause que J.-B. Dumas plaidait avec une véritable éloquence, plus particulièrement au profit de la chimie et de la physique, Cl. Bernard devait la reprendre quelques années plus tard, dans le même esprit de méthode générale, en faveur de la physiologie. « Le^ laboratoire est la condition sine qua non du développement de toutes les sciences expérimentales », disait-il i ;

l. Le passage mérite d'être relevé tout entier : « Le laboratoire est la condition sine qua non du développement de toutes les sciences expérimentales. L'évidence de cette vérité amène et consacre nécessairement

et il se plaignait qu'alors que la France avait été la première à établir « la discipline scientifique », elle se fût laissé devancer par les autres pays dans les moyens d'en assurer les résultats. Il n'est pas de question sur laquelle il revienne avec plus d'insistance et de force. « Sans laboratoire réunissant l'outillage du travail, point d'enseignement possible, point de recherche sérieuse. L'enseignement purement théorique et mental des sciences expérimentales et naturelles est un contresens et un reliquat de l'ancienne scolastique. On l'a si bien senti que, même dans les établissements secondaires, on a introduit des manipulations par les élèves pour la physique et la chimie, et qu'en physiologie on illustre les cours de toute sorte d'expériences et de démonstrations. — Bien plus évidente encore est la nécessité des labo-

une réforme universelle et profonde dans l'enseignement scientifique; car on a reconnu partout aujourd'hui que c'est dans les laboratoires que germent et grandissent toutes les découvertes de la science pure, pour se répandre ensuite et couvrir le monde de leurs applications utiles. Le laboratoire seul apprend les difficultés réelles de la science à ceux qui le fréquentent. Il leur montre en outre que la science pure a toujours été la source de toutes les richesses réelles que l'homme acquiert «t de toutes les conquêtes qu'il fait sur les phénomènes de la nature. C'est là une excellente éducation pour la jeunesse, parce qu'elle seule peut bien faire comprendre que les applications actuelles si brillantes des sciences ne sont que l'épanouissement de travaux antérieurs et que ceux qui profitent aujourd'hui de leurs bienfaits doivent un tribut de reconnaissance à leurs devanciers qui ont péniblement cultivé l'arbre de la science sans le voir fructifier.» {La science expérimentale, 2* édition, 187S : Du progrès dans les sciences phijsiologiqucs, 1er août 1865.) — « La question des laboratoires, dit-il ailleurs, est une condition essentielle de vitalité pour les sciences expérimentales. Il ne faut pas croire en effet que ce soit dans les cours qu'on fasse les savants : dans les cours on peut seulement donner des idées générales sur une science et en faire naître le goût. C'est dans le laboratoire, quand on est aux prises avec les phénomènes eux-mêmes, que l'on devient réellement savant.» {Leçons de pathologie expérimentale, 1872 : Leçon sur la médecine d'observation et -la médecine expérimentale, 1869). — Et encore : « Pour devenir ur physiologiste, comme pour devenir un chimiste et un physicien, il faut vivre dans un laboratoire. Malheureusement nous sommes trop peu pourvus en France de ce genre d'établissements, si connus en Allemagne, où l'on forme réellement de jeunes observateurs. » (Leçons de physiologie opératoire, 1879, lr9 leçon, page 2 — Cf. 6° leçon, page 102.)

L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR A PARIS EN 1881. Gf

raloires pour la recherche. Ni Lavoisier, ni Ampère, ni Magendie, n'avaient de laboratoires bien installés; cela est vrai; mais c'étaient là des obstacles dont leur génie a triomphé, non profité1. »

Le môme travail s'accomplissait plus sourdement, pour ainsi dire, mais non moins efficacement dansles études littéraires. On ne se dissimulait pas que renseignement de la Sorbonne promettait plus qu'il ne donnait, non par le fait des professeurs, mais par l'effet de nos mœurs scolaires, que les maîtres, obligés de satisfaire un public essentiellement variable et. mobile, nullement préparé aux études patientes, indifférent aux questions de méthode et ne cherchant guère dans les cours qu'un intéressant passe-temps, devaient sacrifier à l'agrément et à l'éclat; et l'on se demandait si le moment n'était pas venu, de même que pour les sciences, de grouper autour de nos chaires, comme en Allemagne, des élèves, de véritables élèves, de sérieuses.

1. « Ces instituts auraient dû depuis longtemps être formés en France, dans la patrie de Lavoisier, Bichat et Magendie, les trois promoteurs principaux de la physiologie moderne. Cependant l'étranger nous a précédés dans le développement actuel de celte science expérimentale. Depuis quelques années le gouvernement a senti la nécessité d'intervenir et de relever l'enseignement supérieur des sciences. J'ai eu la satisfaction d'obtenir cette année (1875) la création d'un laboratoire d'histologie animale et pathologique que je réclamais depuis longtemps pour la chaire de médecine au Collège de France. « Leçons stir le diabète et la glycosurie animale, 1877, 2e leçon, 1855, page 47. -— Cf. Physiologie. opératoire, 0e leçon.) — C'est dans le môme sens que M. Berthelot écrivait récemment : « Notre état intellectuel n'est inférieur à celui d'aucun peuple au point de vue des sommités scientifiques. Mais la France n'en a pas tiré le même profit matériel que ses voisins, parce que nos la horatoires trop petits et mal outillés, n'ont pu fournir aux fabriques et aux ateliers ces nombreux ingénieurs et chimistes qui font la force des usines allemandes. Nous sommes des généraux sans soldats. Nous soutenons la lutte, comme pourrait le faire un peuple qui aurait conservé l'usage des routes ordinaires contre une nation pourvue de chemins rie 1er. » (L'enseignement supérieur et son outillage, Revue internationale de V enseignement, 1883, 1°' semestre, p. 392.)

m ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR.

recrues pour la science et l'enseignement. C'est cet esprit que, sous les auspices et la direction de M. Guizot1, M. J.-V. Le Clerc s'efforçait d'introduire à la Faculté des Lettres. 11 se plaisait à attirer les jeunes gens; et après une sorte d'interrogatoire préalable où il éprouvait, pour ainsi dire, non sans malice parfois, le sérieux des vocations, quand il était assuré d'avoir trouvé des jeunes gens d'un esprit solide et ouvert, il se répandait en indications de toutes sortes, désignait, fournissait parfois les livres à lire, signalait les cours à fréquenter et suivait lui-même les candidats aux grades qui savaient mériter son intérêt.

La première institution établie dans cette pensée de renouvellement date de 1855. Le 22 février2, le Doyen de la Faculté des Sciences, M. M. Edwards, annonçait

1, Mémoires pour servir à V histoire de mon ternies, tome III, cbap. 18. — Cf. les Procès-verbaux des délibérations de la commission instituée pour examiner les questions relatives à la liberté de l'enseignement supérieur (séance du 1er juin 1870, annexe). — Voir aussi le Rapport de M. Duruy (31 juillet 186S) sur la création de YÉcole pratique des Hautes Études.

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