Décrets du 25 décembre 18S0 et du 27 décembre
littérature française sans un cours d'histoire de la langue, ni un enseignement de l'histoire sans un cours de paléographie, de diplomatique et de chronologie. Les lettres, comme les sciences, veulent avoir leurs instruments de précision*. Et en même temps qu'une riche pépinière d'habiles praticiens et de solides professeurs, ce qui se forme à cet enseignement, c'est une école de jeunes savants 2.
Dès aujourd'hui on peut en apprécier les résultats. L'École des Hautes Études a inauguré ce grand mouvement de recherches dans l'épigraphie, la linguistique et l'histoire, d'observations expérimentales dans la physique, la chimie et l'histoire naturelle, qui ont fourni à la science tant d'éléments précieux.
1. Voir dans la Revue internationale de l'enseignement, année 1881, page 555, une étude de M. Ferdinand Brunetière sur l'enseignement de la littérature française dans les Facultés des Lettres.
2. M. V. Duruy a défini supérieurement le caractère de la réforme des hautes études qu'il a si énergiquement préparée : « Le jeune homme qui sent en lui la flamme secrète où le génie peut-être s'allumera, dit-il; celui qui a achevé les études générales ou dont l'esprit y répugne ; celui que ne tentent point les expériences d'une carrière lucrative ou qui, du sein même d'une profession déjà comprise, est irrésistiblement attiré vers la science pure, celui-là ne rencontre pas dans nos établissements scientifiques tous les moyens qui lui seraient nécessaires pour aller rapidement et sûrement où sa vocation l'appelle. Au Collège de France, au Muséum, à la Sorbonne, à l'Ecole de Médecine, il trouve des maîtres éminents qu'il écoute; dans nos bibliothèques, des livres qu'il médite; dans nos collections, des objets qu'il étudie. Mais il reste trop souvent sans direction précise, sans conseils particuliers, sans appui; et ce que ses livres ou ses maîtres lui enseignent, il ne peut le vérifier, le féconder pour lui-même par l'observation et l'expérience. Alors il reconnaît que le savant se forme, non pas seulement devant la chaire du professeur où le public vient s'asseoir, mais dans ces laboratoires qui, présentement lui sont fermes, et au milieu de ces livres, de ces manuscrits, de ces collections, où on devrait lui apprendre à chercher et à trouver la vérité qui s'y cache. Parmi les auditeurs de cours qui ne voient la science que de loin, il en est sans doute dont l'isolement s'accroît dans l'isolement même où ils sont laissés et qui, à force de volonté, savent pourvoir à tout sans posséder rien. C'est le petit nombre.
(( Lorsqu'en France, disait en 1867 Cl. Bernard, un jeune homme suffisamment instruit et préparé par des études antérieures puisées dans les cours voudrait s'essayer dans quelques travaux, il faudrait qu'il pût en avoir les moyens matériels dans les laboratoires où il trouverait en même temps une direction scientifique. Le professeur assumerait en quelque sorte la responsabilité scientifique des travaux faits sous sa direction ou par son inspiration. C'est ce qui arrive dans beaucoup de laboratoires de l'étranger où l'on publie chaque année les travaux réunis faits par le professeur et les élèves. De cette manière, de jeunes physiologistes se formeraient et se feraient connaître ; la science se développerait utilement par des travaux bien conçus et dirigés sur les questions importantes à résoudre. Enfin le professeur y trouverait des disciples et des auxiliaires qui poursuivraient le développement de ses propres travaux1. » Actuellement, auprès de la Faculté des Sciences, nous n'avons pas moins de 35 laboratoires de recherche 2, et leur histoire se confond presque avec celle de la Faculté. Les travaux qui en sont sortis portent pour la plupart le nom d'un professeur à côté de celui d'un étudiant. Quelques-uns sont des comptes rendus critiques, de savantes analyses, des mémoires que l'Institut a jugés dignes de son attention. Leur nombre ne s'élève pas à moins de 5888. Témoignage éclatant d'une activité que relève un désintéressement qu'en
Combien sont arrêtés, découragés par les obstacles, et même pour ceux qui en ont triomphé, que d'efforts et de temps perdus! » {Rapport du 51 juillet 1868 sur la création de l'École pratique des Hautes Études.)
1. Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie en France, 1867, note 235.
2. 14 pour la physique et la chimie, 8 pour la physiologie, 6 pour la zoologie, 5 de botanique, 2 pour la géologie; non compris les deux admirables laboratoires de zoologie expérimentale créés par M. de Lacaze- Duthiers, l'un à Roscoff, dans le Finistère (1872), l'autre dans les Pyrénées- Orientale?;, à Banyuls-sur-Mer (1885).
présence des tentations de l'industrie moderne, nous ne saurions trop louer : jamais il n'a élé plus juste de dire que la science française travaille à l'honneur du nom français et pour le profit du monde entier.
La section des sciences historiques et philologiques n'est ni moins laborieuse ni moins féconde. Outre les 49 volumes de la Bibliothèque, dans lesquels les professeurs et les élèves ont inséré un grand nombre de travaux originaux, elle a fondé trois revues : la Revue critique d'histoire et de littérature (1868), la Revue historique (1876); la Revue de philologie, de littérature et d'histoire ancienne (1877) ; et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a couronné plus d'un mémoire ou d'un livre dont ces publications avaient recueilli le premier germe. Nous avions 51 auditeurs en 1868; nous en avons eu, en 1881, 272. L'école comprend 23 cours, qui fournissent par semaine 62 leçons.
Lorsque saint Louis concéda à son chapelain Robert Sorbon, dans la rue de Coupe-Gueule, la maison et les écuries sur l'emplacement desquelles la Sorbonne fut construite, un des écoliers dit, suivant une légende : « Les escuries deviendront ruche1 ». Le mot est pleinement justifié.
Cette riche organisation de travail, en donnant à notre
1. « Ludovicus, Dei gratia Francorum rex, universis litteras inspecturis salutem. — Notum facimus quod nos magistro Roberto de Sorbona, Canonico Cameracensi, dedimus et concessimus, ad opus scolarium qui inibi moraturi sunt, domum quse fuit Joannis de Aurelianensi, cura stabulis quse fuerunt Pétri Ponilane, contiguis eidem domui ; quse domus cum stabulis sita sunt Parisiis in vico de Coupegueule ante palatium Thermarum.... Actum Parisiis, anno Domini 1250. » (J. Dubreul, Théâtre des antiquités de Paris, p. 46i. — Cf. Alfred Francklin, la Sor» bonne, etc., 2e édition, 1875, première partie, page 6.) — « Le nom de cette rue de Coupe-Gueule indique un mauvais lieu. C'était, en effet, un endroit inhabité et où avaient été autrefois les écuries de la cour. »
enseignement supérieur une base plus ferme, ne doit rien lui enlever d'ailleurs de ce qui a fait jusqu'ici sa puissance d'expansion et son attrait. A la suite d'un de ces entraînements de sévérité envers nous-mêmes, auxquels nous cédons quelquefois, quand, par un excès contraire, nous ne nous exaltons pas outre mesure, il nous est arrivé de nous méprendre sur ce que l'on appelle le caractère oratoire des cours de Faculté. On a regardé au delà de la frontière, et l'on a cru voir que les choses s'y faisaient mieux ; que, pour l'enseignement des lettres notamment, les professeurs se bornaient à expliquer, à commenter des textes, ou à exposer sommairement quelques idées critiques, souvent même afin d'en rendre le profit immédiat plus sûr, à les dicter. Pour ceux qui ont observé les choses d'un peu plus près, il n'est pas certain qu'il en soit toujours absolument ainsi. 11 existe en Allemagne et en Angleterre des cours qui s'adressent à la fois aux étudiants proprement dits et au public, où le professeur, aussi bien dans les sciences que dans les lettres, donne à sa parole l'ampleur nécessaire pour se faire goûter des intelligences les plus diverses. Plus d'un maître, en passant de sa chaire à la tribune politique, n'a fait que changer d'auditoire ; il était prêt. N'eussions-nous pas ces exemples du haut professorat exercé au développement des idées générales, façonné à toutes les souplesses de la parole publique, quelles raisons aurions-nous pour nous-mêmes d'y renoncer ? Dans l'impatience généreuse qui nous saisit à certains moments de nous améliorer vite, nous sommes exposés à sacrifier nos vertus natives
{Histoire de la Sorbonne, par M. l'abbé J. Duvernet, Paris, 1790, tome I, chap. îv, page 38. — Cf. Les lettres d'un Bibliographe suivies d'un Essai sur l'origine de l'imprimerie à Paris, 5e série, par J. P. A. Madden, Paris, 1878, page lii. — Voir, pour les premiers résultats de ce grand mouvement, les Notes sur l'enseignement supérieur du regretté A. Dumont.)
pour adopter ce qui pourrait bien n'être que les défauts d'autrui. L'enseignement supérieur ne doit pas être seulement un enseignement de préparation aux grades, si utile que soit ce résultat, ni un enseignement de pure recherche, si précieuses qu'en soient les découvertes. Il ne semble pas que nous ayons rien à regretter de l'éclat jeté sur nos grandes chaires par la parole austère, enflammée, pénétrante, d'un Guizot, d'un Cousin, d'un Ozanam, d'un Villemain ou d'un Saint- Marc-Girardin. Combien de générations ont vécu sur les idées qu'ils ont semées dans le monde ! Ce n'était pas la science d'aujourd'hui. En était-ce moins de la science, s'il faut entendre par là ce qui fait penser, ce qui émeut, ce qui éclaire? Le propre de l'enseignement supérieur est de s'élever aux spéculations générales et de s'y plaire. Le danger est de ne pas faire reposer ces généralisations sur une étude précise des faits, ce qui est la juste et louable préoccupation de notre temps. Mais les faits eux-mêmes ne servent à l'éducation de l'intelligence que lorsque l'intelligence arrive à en dégager les vérités d'ordre universel qu'ils renferment, la loi dont ils découlent. C'est là surtout qu'il faut craindre, suivant le précepte de la sagesse courante, que les arbres n'empêchent de voir la forêt. Saint-Marc-Girardin, qui le premier a introduit à la Sorbonne la petite leçon à côté de la grande, disait : « Entre l'une et l'autre, je ne vois pour moi qu'une différence : c'est que dans la petite leçon, consacrée à la lecture d'un texte (car la chose n'est pas nouvelle), je travaille sous les yeux de mes auditeurs, et leur apprends à travailler; tandis que dans la seconde je leur apporte le travail tout fait. )> Et l'on sait ce que ce travail tout fait suppose de recherches et de méditations, ce qu'il faut d'efforts pour arriver à ce degré de possession, où l'esprit embrasse un sujet dans son ensemble harmonieux, en voit chaque
partie à sa place et dans sa lumière, où il n'a même plus à se préoccuper de l'expression qui se détachera de la pensée comme un fruit mûr. C'est là, lorsqu'il recouvre une science forte et sûre, l'art suprême du haut enseignement. 11 n'appartient proprement ni aux lettres ni aux sciences. Guvier en a fourni le modèle ; J.-B. Dumas et Cl. Bernard en ont donné plus d'un exemple. C'est, avant tout, un art bien français. Gardons-nous de le dédaigner. Sans rien répudier des admirables progrès de la critique moderne, restons fidèles aux traditions les plus élevées de notre génie national.
Juillet 1885.
L'enquête récemment ouverte sur le baccalauréat a produit l'une des consultations les plus intéressantes que le corps enseignant ait fournies depuis que l'usage est établi de provoquer directement son témoignage. Trois cent six établissements (facultés ou écoles supérieures, lycées ou collèges) ont répondu à l'appel qui leur avait été adressé. La plupart des délibérations sont précédées de rapports d'une ampleur remarquable ; toutes aboutissent à des propositions motivées, et les débats, dans certains collèges, ne le cèdent en rien à ceux des assemblées d'un degré plus élevé pour l'intelligence exacte des besoins de l'éducation nationale. Partout la discussion a été préparée avec soin, suivie avec zèle, libéralement conduite. Plus d'un procèsverbal contient l'un à côté de l'autre un projet et un contre-projet ; pour être respectées, les minorités n'ont eu qu'à se défendre. En un mot, quel que soit le jugement que l'on porte sur les résolutions prises, on n'en saurait méconnaître la portée ; on se sent en présence d'un ensemble d'opinions mûries par la réflexion, éclairées par la controverse, indépendantes et sincères1.
1. Enquêtes et documents relatifs à l 'enseignement supérieur , t. XVIII, Baccalauréat,
Les questions posées. — La première question qui se posait naturellement était celle qui touche au principe même du baccalauréat. Ya-t-il lieu soit de substituer au diplôme délivré par les Facultés un certificat de maturité accordé, selon la règle suivie dans presque tous les pays étrangers, par les professeurs de rétablissement siégeant sous la présidence d'un représentant de l'État, soit de remplacer l'examen uniforme par un examen de carrière, c'est-à-dire de laisser aux Facultés elles-mêmes, aux grandes écoles, aux administrations intéressées le soin de vérifier, à leur convenance, par des moyens à elles propres, si les jeunes gens possèdent les connaissances particulières et les aptitudes spéciales nécessaires pour assurer l'efficacité de leur enseignement ou les besoins de leur service?
Ces propositions écartées et le principe du baccalauréat maintenu, convient-il d'introduire dans les formes de l'examen, au profit du candidat, des garanties nouvelles? Et où faut-il chercher ces garanties : dans les conditions préalables de l'épreuve, dans la procédure de l'épreuve, dans l'épreuve elle-même ?
D'autre part, n'y aurait-il pas quelque changement à apporter dans l'économie générale des examens ? Ne serait-il pas plus conforme aux nouveaux programmes, par exemple, de réduire les deux diplômes à un seul, représentant les études littéraires et les études scientifiques dans la proportion où ces programmes ont déterminé leur part respective? Si la distinction entre les diplômes doit subsister, y a-t-il utilité pour le baccalauréat es lettres à conserver les deux séries d'épreuves subies à une année d'intervalle, suivant la règle appliquée depuis 1874, ou serait-il préférable de revenir à l'unité d'examen qui a été l'usage pendant plus de
soixante ans? Dans les sciences, le baccalauréat restreint doit-il être supprimé, ainsi que le vœu en a déià été maintes fois émis, le baccalauréat complet rester l'examen unique, soit qu'il comprenne deux séries d'épreuves, scindées comme pour les lettres, soit qu'il continue de ne donner lieu qu'à un seul examen ? L'intérêt des études médicales ne réclame-t-il pas la création d'un baccalauréat es sciences physiques et naturelles, celui des études mathématiques la création d'un baccalauréat de mathématiques supérieures? Que faut-il penser de la combinaison d'un baccalauréat à deux degrés, c'est-à-dire d'un examen à base commune, ultérieurement complété par des examens spéciaux ?
Graves sujets que dominait un sujet plus grave encore et qui, pour n'être pas expressément marqué dans le questionnaire de l'enquête, ne pouvait manquer de devenir la fin dernière des réflexions qu'elle suggérait. L'usage presque universellement adopté d'accepter ou d'imposer l'examen de bachelier comme la sanction exclusive des études secondaires est-il justifié par l'intérêt public? Le baccalauréat est-il une caution suffisamment sincère? Parmi ceux qui prétendent au diplôme, combien en est-il qui l'obtiennent; parmi ceux qui l'obtiennent, combien pour qui il représente une valeur de fonds? Donne-t-il satisfaction aux justes exigences de l'enseignement supérieur? Répond-il aux besoins complexes de la société moderne? L'importance sociale qu'il a prise ne tourne-t-elle pas au détriment des études mêmes, qu'il élève trop pour les uns, qu'il abaisse trop pour les autres, qu'il risque de fausser pour tous, qu'il ramène tout au moins à une sorte d'unité factice aussi trompeuse pour l'éducation des individus que préjudiciable au développement du patrimoine intellectuel commun ?
De ces divers ordres d'idées, c'est le premier, celui qui a trait au principe du baccalauréat, qui tient le plus de place dans les délibérations de l'enquête. La discussion des formes et des degrés que l'examen comporte a donné lieu aussi à un certain nombre d'importantes résolutions. Quant aux abus qui ont fait du baccalauréat le souverain régulateur des études, la préoccupation en perce partout ; et incidemment, dans les rapports le plus fortement empreints de l'esprit de sagesse, des propositions sont introduites, propositions d'autant plus notables qu'elles ont été arrachées en quelque sorte à ceux qui les font par l'évidence du malaise où nous nous débattons.
Le baccalauréat est la clef de voûte de notre système d'instruction secondaire. On ne saurait apporter trop de circonspection à le réformer. Mais ne doit-on pas au moins essayer d'améliorer ce qu'il serait, quant à présent, impossible de changer?
Il convient d'abord d'établir les résultats de l'enquête : ce que nous voudrions faire simplement en rapprochant les unes des autres sur chaque point ou en les opposant, lorsqu'il y a lieu, les conclusions des différentes assemblées.