‹ Education et instruction (volume 2)Chapitre 86 sur 98 · ADRESSE PRÉSENTÉE AU NOM DU COLLÈGE DE FRANCE PAR M. GUILLAUME GUIZOT · texte numérisé non relu

ADRESSE PRÉSENTÉE AU NOM DU COLLÈGE DE FRANCE PAR M. GUILLAUME GUIZOT

Messieurs, Le Collège de France m'a chargé de vous apporter ici ses remerciements, ses compliments et ses vœux. iNous vous sommes très reconnais-

tait si bien choisi. Mais ce qui a manqué peut-être à la représentation de l'Institut pris en corps, les plus illustres de ses membres l'ont retrouvé en hommages personnels. Je ne crois pas qu'aucun savant ait jamais été de son vivant l'objet d'ovations plus unanimes que MM. Pasteur et de Lesseps; sans faire tort à MM. Virchow et Helmholtz, au général sir Archibald Alison, le vétéran des guerres de Crimée et d'Italie, et à bien des invités de tous pays qui ont été reçus comme ils méritaient de l'être, on peut dire que c'est vraiment pour nos compatriotes qu'ont été les honneurs de la réception. A la cérémonie de la collation des grades, au banquet où M. Pasteur a été appelé un des premiers à porter la parole et où M. de Lesseps n'a eu son tour qu'à minuit et demi après six heures de séance, à l'assemblée des adieux où ils ont remercié l'Université au nom de la France, — dès qu'ils se levaient, de toutes parts les mouchoirs s'agitaient, de toutes les bouches sortaient des hourras prolongés. « La Yille entière retentit de l'écho de leurs noms », me disait une dame qui, retenue par l'âge, n'avait pu suivre les réunions, mais qui s'en faisait rendre compte. D'autres encore parmi les nôtres ont été accueillis dignement. Je ne remplirais pas mon rôle de témoin exact auprès de l'Académie, si je ne citais M. Caro, qui a reçu le diplôme de docteur en droit au milieu d'applaudissements redoublés.

sants d'avoir voulu compter un d'entre nous parmi vos hôtes; nous vous félicitons cordialement de franchir d'un pas si vaillant le troisième anniversaire séculaire de votre naissance. Le Collège de France n'oublie pas, Messieurs, qu'il date comme vous du seizième siècle : il est seulement d'une cinquante d'années le frère aîné du collège d'où votre Université est sortie; et si d'autres corps savants remontent encore plus loin, nous n'avons, ni vous ni nous, rien à envier à personne, puisque nous avons pour commune origine cet âge héroïque et fécond qui a vraiment commencé le monde moderne, ces deux grands mouvements de la Renaissance et de la Réforme qui seraient incomplets l'un sans l'autre. A mon retour, je serai heureux de redire à mes collègues quel beau spectacle la ville et l'Université d'Edimbourg donnent en ce moment, avec quelle foule d'étudiants vous fêtez vos anciens souvenirs, parmi quelle faveur publique et quel concours d'amis venus de partout, avec quelle ardeur et quelles ressources pour tous les progrès. Vos vingt-cinq dernières années, Messieurs, n'ont été qu'une jeunesse nouvelle. Que le quatrième siècle de votre histoire leur ressemble tout entier, que l'année 1981 trouve l'Université d'Edimbourg riche de la même sève pour d'autres accroissements, c'est tout ce que vous pouvez désirer. C'est ce que le Collège de France souhaite et espère, pour vous, pour votre patrie, pour la science, qui est notre patrie à tous.

La langue française reste honorée en Ecosse, plus honorée, à vrai dire, que pratiquée, et honorée surtout par les femmes. Les hommes instruits l'entendent, les femmes seules la parlent. Pendant mon séjour j'ai vainement cherché des journaux de Paris. Mais dans certaines bibliothèques de famille, mises à la disposition des jeunes filles, j'ai vu des livres français : peu de poésie, du roman ou de l'histoire, notamment les ouvrages de deux auteurs dont je me reprocherais de ne pas rappeler les noms : MM. Mignet et Jules Simon. Dans les écoles on cherche à soutenir le prestige de notre langue : c'est ainsi qu'il a été décidé récemment que, pour l'admission à l'école militaire, le nombre des points accordés à la connaissance du français serait le même que celui qui est attribué aux mathématiques. Néanmoins on ne saurait dire que l'étude de la langue française soit un des éléments de la haute culture pour les jeunes gens. Si nous conservons quelque attache dans le pays, nous le devons aux jeunes filles qui viennent à Paris compléter leurs études et qui en remportent le goût de notre littérature.

Cette délicate influence a certainement contribué à l'accueil qui nous a été fait. L'hospitalité écossaise avait commencé, pour nous, à Londres même, à la gare de King-Cross, où nous attendait un wagon spécial mis à la disposition de la délégation française par l'hôte de M. Pasteur, M. Yunker. A l'arrivée nous n'avons été dispersés que pour trouver, chacun de notre côté, les égards les plus empressés. Dans la famille où j'avais l'honneur d'être reçu avec M. de Lesseps, il n'est pas de prévenances dont nous n'ayons été l'objet1. Chaque jour à table les convives se renouvelaient; on se faisait un plaisir de nous mettre en rapport avec les personnes que nous avions le plus d'intérêt à connaître, et chacune de ces personnes se faisait un devoir de nous dire dans son meilleur français ce que nous paraissions avoir le plus d'intérêt à apprendre. On s'ingéniait pour attirer chez soi les délégués reçus chez un voisin ; jusqu'au dernier jour, MM. Caro et Mézières ont été attendus dans la maison où notre bonne fortune nous avait conduits.

1. Un enfant étant né dans la famille qui a reçu M. de Lesseps, quelques semaines après notre départ, le prénom de Ferdinand de Lesseps lui a été donné.

La ville elle-même s'était mise en frais de beau temps. On nous avait menacés du froid et de la pluie : nous n'avons connu ni l'un ni l'autre. La campagne d'Angleterre est riche, mais plate ; et les plus beaux pâturages, quand ils se succèdent pendant cinq heures de suite, perdent beaucoup de leur attrait. Les villes manufacturières, dont le spectacle jette seul un peu de vie dans la traversée du Yorkshire, sont tellement enveloppées de fumée que, d'un train rapide, on n'embrasse guère qu'un tableau sombre et brouillé. Mais à partir de Berwick, c'est-à-dire de l'entrée en Ecosse, on suit la côte, et c'est un véritable chemin de corniche, moins les Alpes et leurs flancs abrupts, la Méditerranée et ses eaux bleues.

Edimbourg est unique au monde. Il y a, dit-on, en Europe, trois belles villes : Constantinople, Stockholm et Edimbourg. Je ne puis comparer Edimbourg à Constantinople ; mais j'ai eu l'occasion de voir Stockholm. Les eaux sur lesquelles est assise la Venise du Nord, le fîord qui la réunit à la mer, le lac Melar qui la couronne, les falaises granitiques de la haute ville, le Riedersholm ou église des Chevaliers, qui est comme le cœur de l'ancienne cité, le mouvement des petites barques à vapeur qui mettent en communication les deux rives, offrent des points de vue charmants, très vivants, souvent admirables; mais l'ensemble a conservé quelque chose d'un peu âpre. Edimbourg joint aux beautés de la nature tous les contrastes de la civilisation ancienne et moderne. Vu du haut de Carlton-llill par un vent de nord-est qui balaye les nuages — comme nous avons eu le bonheur de le voir, — l'aspect en est grandiose. Le profond ravin transformé en square qui partage la ville en deux grands quartiers : le quartier neuf aux avenues larges et régulières, le vieux quartier où s'entassent, dans des rues étroites enchevêtrées les unes au-dessus des autres, des taudis de douze étages qu'on aborde, suivant le gradin, par le haut, par le bas, par le milieu; — le fort qui s'élève à l'extrémité de la vieille ville et qui en termine l'escarpement dans une sorte de promontoire de granit; — au delà, le large golfe du Forth ; — au fond, les premières assises des Grampians, — tout ce panorama forme un tableau d'une originalité incomparable. Le brouillard qui recouvre l'horizon a lui-même son caractère ; ce n'est pas la buée grasse de Londres et des environs

de Londres; c'est la brume légère et transparente des poésies d'Ossian et de la Dame du Lac.

Tout l'intérêt de ces fêtes scolaires n'est d'ailleurs ni dans le voyage dont elles sont l'occasion, ni dans les relations qu'elles procurent. Il m'a semblé que je restais fidèle à la délégation que vous m'aviez donnée, en m'enquérant de l'état de renseignement. A Edimbourg j'ai pu donner toute une journée à la visite de l'Université, des collèges et des écoles. Au retour j'ai passé également une journée entière à Oxford ; et de ce qu'on m'a fait voir, de ce que j'ai observé, voici, en quelques mots, les impressions qui me sont demeurées.

L'Université d'Edimbourg forme une véritable corporation. Deux chefs la président, le chancelier et le recteur, tous deux élus : l'un pour trois ans, le recteur, que l'on va d'ordinaire chercher dans le monde de la politique : M. Gladstone, le comte de Derby, lord Hartington ont été successivement investis de cet honneur, échu aujourd'hui, nous l'avons vu, à sir Stafford Northcote; — l'autre nommé à vie, le chancelier : lord Brougham en a rempli l'office. L'Université n'a de liens qu'avec l'administration municipale, et depuis l'acte de 1858 elle s'en est en partie affranchie.

Cette indépendance ne va pas sans de lourdes charges. L'État, ne participant en rien au gouvernement de l'Université, ne contribue en rien aux frais de son entretien. A Edimbourg comme à Londres, les établissements d'assistance ou d'éducation ont été fondés par des sociétés ou par de simples particuliers. Sur les murs des hôpitaux et des écoles on lit : Contributions volontaires, comme nous lisons sur les nôtres : Liberté, Égalité, Fraternité. L'Université d'Edimbourg ne possède pas les budgets d'Oxford et de Cambridge ; mais elle n'a pas coûté à ses patrons moins de 5 millions : pendant les fêtes nous avons inauguré une nouvelle salle de bibliothèque à la Faculté de Droit, et elle s'agrandit sans cesse. Depuis dix ans, ses revenus se sont accrus de 450000 francs; elle devra à la visite de M. Pasteur une fondation de 500 livres faite par M. Yunker, en souvenir de l'hospitalité qu'il a donnée à notre éminent confrère.

C'est dans les mêmes conditions qu'a été créé un des plus beaux établissements d'enseignement secondaire que nous

ayons rencontrés à l'étranger : Feltes-College, ainsi appelé du nom du donateur, et admirablement établi à quelques milles d'Edimbourg, au milieu d'un parc d'une fraîcheur ravissante. En voici l'origine, qui en indique le caractère. Sir William Fettes, riche négociant, mort le 27 mai 1856, laissa en fidéicommis une somme de 4150000 francs pour la fondation d'un établissement destiné, dit le testament, « à donner une bonne éducation, avec fourniture du trousseau, à des jeunes gens fils de parents qui, à leur mort, n'ont pas laissé assez de fonds pour cet objet, ou qui de leur vivant n'ont pas le moyen, à cause de malheurs immérités, d'assurer à leurs enfants une éducation convenable ». Le legs devait servir en outre, cinq ans après l'ouverture du Collège, « à donner annuellement, au concours, deux bourses de 1500 francs chacune valables pour quatre ans, à l'Université, afin d'obtenir le baccalauréat es arts )>. Il permettait enfin de créer, à l'Université, deux places d'agrégé de 2500 francs chacune, en faveur de jeunes gens anciens boursiers. Toutes ces conditions sont aujourd'hui en pleine voie d'accomplissement.

J'ai eu le regret de ne pouvoir me rencontrer avec la présidente du conseil des écoles primaires. Mais, dans les établissements qui m'ont été ouverts, j'ai pu constater qu'un grand nombre d'enfants étaient en possession de bourses instituées par des particuliers qui payaient l'écolage, et qu'on ignorait ce que nous appelons la gratuité de la commune ou de l'État. Un seul exemple de ce genre de libéralité : le docteur Andrew Bell a laissé à l'Ecosse, son pays natal, une somme de 120000 livres sterling (5 millions de francs) afin d'assurer la propagation du système monitorial qu'il avait rapporté des Indes.

Dans le même ordre d'idées, l'État ne participe en aucune façon à la collation des grades. C'est un privilège qui appartient exclusivement soit à l'Université, soit à des corporations spéciales. Pour nous en tenir à la médecine et à la chirurgie, qui sont de beaucoup les enseignements les plus suivis à Edimbourg, c'est l'Université qui attribue les grades élémentaires, ceux de bachelier en médecine et de maître en chirurgie; ce sont deux grandes corporations — la corporation des médecins et la corporation des chirurgiens — qui donnent Tune la licence en médecine, l'autre la licence

en chirurgie; enfin le doctorat en médecine, grade suprême, est conféré par l'Université. Ce dernier grade n'est pas indispensable, puisque la licence assure le droit d'exercer ; il n'en est pas moins très recherché. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que la corporation des médecins et celle des chirurgiens ne constituent pas un corps enseignant : ce sont de simples académies de savants, qui choisissent, dans leur sein, l'une 25 examinateurs, l'autre 18, chargés de faire subir la licence et qui se trouvent ainsi les juges de l'enseignement de l'Université; juges parfaitement acceptés d'ailleurs: on se présente en foule à l'examen. Enfin, a côté de ces corporations il existe deux écoles de médecine, écoles libres reconnues par l'Université et lui faisant concurrence, en ce sens que les étudiants qui les fréquentent sont obligés de s'inscrire à l'Université et ne peuvent subir leurs épreuves professionnelles que devant l'Université ou devant les corporations investies du droit d'examen, mais qu'ils peuvent y faire toutes les études préparatoires aux grades. Un des plus illustres disciples des écoles d'Edimbourg, le docteur Barker, président de l'Académie de Médecine de New-York, en m'expliquant le détail de cette organisation, me disait : « La vie de vos Universités est plus simple, mais je doute qu'elle soit plus intense que la nôtre » ; et il ajoutait avec malice : « Vous ne manqueriez pas de vous quereller, et ici nous sommes toujours d'accord ».

De ces vues sur l'esprit commun à toutes les institutions d'enseignement, si Ton passe à l'organisation propre à l'Université, la situation peut se résumer ainsi. L'Unitersité comprend quatre Facultés : la Faculté des Arts, subdivisée en Faculté des Lettres et Faculté des Sciences, la Faculté de Théologie, la Faculté de Droit et la Faculté de Médecine. Le nombre total des professeurs ou aides-professeurs est de 90 : 44 professeurs titulaires, 46 aides-professeurs. Le chiffre des étudiants atteint 5400.

Où ces étudiants ont-ils fait leurs études secondaires? Comment ces professeurs se forment-ils? Sur ces deux points nous ne croyons pas que nous ayons rien à emprunter à l'Ecosse.

Le bagage de savoir que les étudiants apportent à l'Université paraît léger. On fait ses études secondaires un peu partout : dans ce qu'on appelle les hautes écoles, dans les col-

lèges, à l'Université même, qui reçoit à la Faculté des Arts (Lettres et Sciences) des jeunes gens de quatorze et de quinze ans. Sauf F 'ettes- Collège , il n'existe à Edimbourg rien qui ressemble au degré d'éducation que représentent nos lycées, aucun établissement qui réponde aux besoins intellectuels des classes moyennes et qui forme l'élite de la jeunesse. C'est une lacune dont les hommes d'études ont le sentiment.

Il n'existe non plus à Edimbourg aucune institution analogue à notre École Normale Supérieure ou à nos boursiers de Facultés. On se demande où les jeunes gens se façonnent au professorat. Au témoignage d'un de nos collègues les plus distingués, M. Picart, maître de conférences à la Sorbonne, les laboratoires de chimie ne sont organisés que pour les professeurs. C'est une série de petites pièces, parfaitement disposées pour les travaux qui doivent s'y faire, dans le genre de celles que M. Desains a si bien aménagées dans nos vieux bâtiments de la rue Saint-Jacques; mais les élèves n'y ont point de place. L'Université s'en inquiète; elle se préoccupe des moyens d'acclimater chez elle l'institution des privaldocent.

Si d'ailleurs les cadres de l'Université sont complets, il s'en faut qu'ils soient tous également remplis. La théologie ne compte que 4 chaires et 104 élèves; le droit a 11 professeurs ou aides-professeurs et 502 étudiants; la médecine, 42 professeurs et près de 1270 étudiants. La Faculté de Droit jouit d'une grande considération. La corporation des avocats a ses privilèges; l'enseignement du droit coutumier est très développé; la bibliothèque de la Faculté est, en ouvrages de ce genre, d'une richesse rare. Mais c'est la Faculté de Médecine qui constitue la force de l'Université. Quant à la Faculté des Arts, elle n'est qu'une annexe sans importance; elle ne délivre aucun grade, et, lorsque l'Université a voulu honorer les étrangers en les recevant dans son sein, — ne pouvant conférer un brevet en médecine, n'en ayant point à conférer dans les sciences ou dans les lettres, — elle a dû donner des diplômes de docteur en droit à M. Pasteur, à M. de Lesseps, à M. Hermitte, à M. Ollier, comme à M. Perrot et à M. Guizot. « Mon seul titre au brevet de doctor in laiv, disait le docteur Helmholtz, décoré du même grade, c'est de connaître les lois de la chimie. »

L'Université d'Edimbourg est toute à la science. Nous nous attendions à entendre rappeler les doctrines philosophiques de Reid et de Dugald Stewart : il semble que nous fussions les seuls à nous souvenir qu'ils avaient eu pour disciples, en France, Royer-Collard et V. Cousin, en Angleterre, Brougham, Palmerston, John Russel, Jeffrey, Walter Scott, Sydney Smith, Chalmers, et que lord Cockburn les remerciait de lui avoir ouvert, par leurs leçons, les portes du ciel. C'est entre nous que nous nous entretenions de Walter Scott : autour de nous on ne prononçait que les noms du chirurgien Lister, de Charles Bell, de Simpson, l'inventeur des anesthésiques. Nul n'avait été indifférent au discours éloquent dans lequel, à la cérémonie d'inauguration, le pasteur Flint, correspondant de notre Académie, avait établi les rapports de la science avec la foi; mais on répétait volontiers avec sir A. Grant que « le seul mot de chloroforme suffisait à la gloire de l'Université d'Edimbourg )). L'acte le plus important du congrès a été la manifestation de M. Virchow contre les théories de Darwin : les spiritualistes l'ont enregistrée à leur profit, parce qu'il en résultait la négation de la génération spontanée et du prin cipe de l'évolution; mais, pour l'auditoire comme pour le célèbre professeur, cette protestation n'avait d'autre portée que de ramener aux données palpables, tangibles, indéniables de l'expérience la science égarée dans les théories.

On ne peut qu'être touché du grand mouvement qui entraine vers la science le monde civilisé. Le jubilé d'Edimbourg restera certainement sous ce rapport, dans le souvenir de ceux qui en ont eu l'impression directe, un des signes les plus éclatants de la fin de ce siècle. Mais on doit souhaiter, pour le bonheur et la grandeur de l'humanité, que les sciences morales et politiques — car ce sont des sciences aussi — gardent dans les préoccupations des meilleurs esprits la place qui leur est due.

M. le président remercie M. Gréard de sa très intéressante communication et exprime le vœu qu'il la transforme en un rapport écrit qui trouverait naturellement sa place dans le recueil des travaux de l'Académie.

M. Duruy demande si, en Ecosse, comme en Angleterre,

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l'État n'intervient pas, jusqu'à un certain point, pour réglementer l'exercice des professions médicales ; si du moins il n'est pas nécessaire que les licenciés en médecine ou en chirurgie fassent enregistrer leurs diplômes pour être en droit de réclamer leurs honoraires; si, enfin, il ne s'est pas produit dans ces derniers temps un mouvement en faveur d'une réglementation plus stricte.

M. Gréard croit que ce mouvement s'est produit. Quant à l'enregistrement dont parle M. Duruy, c'est une simple formalité. Les diplômes conférés par les Facultés ou écoles sont valables par eux-mêmes.

M. Garo. — Je remercie M. Gréard de son récit si intéressant et si complet de notre voyage à Edimbourg. Si je ne me trouvais personnellement en cause dans ce récit, je serais plus libre de dire ce que j'en ai pensé, quelle exactitude d'impressions j'y ai remarquée, quelle vivacité dans la peinture des détails, quelle justesse de vues dans l'ensemble.

Sur un seul point, je signalerais non pas un dissentiment avec mon cher confrère, mais le désir d'un complément d'informations. Il s'agit du mode de recrutement des professeurs dans l'Université d'Edimbourg. J'ai recueilli sur place des renseignements d'où il résulte que le Conseil municipal et le lord-provost continuent à remplir comme autrefois un rôle prépondérant quand il s'agit des différentes Facultés dont se compose l'Université. Or il pourrait arriver que cette influence fût regrettable quand il s'agit de science pure.

On se rappelle peut-être ce qui advint en 1856, à l'occasion de la nomination du célèbre Hamilton à la chaire devenue vacante, dans cette même Université, par suite de la démission du docteur Ritchie, professeur de logique et de métaphysique.

Seize ans auparavant, à la mort de Thomas Brown, M. Hamilton avait échoué pour cette chaire, malgré le suffrage de Dugald Stewart, contre son concurrent, M. Jean Wilson, homme d'esprit, médiocre philosophe, par l'effet d'influences étrangères à la science. En 1836 Hamilton ne réussit que grâce à l'action très vive de M. Cousin, qui écrivit une lettre magnifique (un testimonial) à l'un de ses amis influents d'Edimbourg, M. Pillans; elle fut communiquée

ANNEXES. Zn

aux électeurs et enleva la nomination contestée auprès du Conseil municipal1.

Il a été apporté, depuis une vingtaine d'années, après de longues batailles universitaires, quelques modifications au mode d'élection des professeurs de l'Université. Mais il y aurait encore bien à dire sur le procédé électoral, qui reste pour une grande part dans la dépendance des conseillers municipaux et du lord provost, en leur qualité de patrons de l'Université. Il arrive souvent que le lord provost, homme estimé et honoré dans la sphère des intérêts locaux de la cité, est un industriel arrivé à l'influence par une fortune honnêtement acquise. Cela ne suffit pas pour lui donner une compétence qui manque au même titre et pour les mêmes raisons à ses collègues du Conseil municipal. Ce corps-là comme ailleurs, en Ecosse comme en France, peut être étranger aux sciences, fort peu en état d'apprécier le mérite des candidats, et en revanche soumis aux influences mobiles de la politique. 11 y a là un vice de recrutement que M. Gréard a pu remarquer comme moi, et dont les conséquences pourraient être à craindre, s'il n'y avait pas un fonds de sagesse et de modération exemplaires dans les conseillers actuels. Mais qui peut prévoir l'avenir, le changement des idées, le changement même des hommes? Qui peut répondre des lumières et de la sagesse d'un Conseil municipal à tout jamais? Personne assurément, et il pourrait surgir telles circonstances où ce n'est pas l'intérêt scientifique qui triompherait avec des électeurs aussi peu compétents sur le fond des choses. 11 faut toujours prévoir cela.

M. Gréard. — Je reconnais la justesse des réserves de M. Caro. L'indépendance de l'Université d'Edimbourg à l'égard de l'autorité municipale n'est pas absolue. Ce que j'ai voulu marquer, c'est l'incontestable caractère d'affranchissement relatif qui résulte de l'acte de 1858. Quelle était, avant 1858, la constitution de l'Université? Point de chancelier : le lord provost en tenait lieu ; point de recteur : six assesseurs élus par le Conseil municipal; point de doyens de Facultés : un principal nommé par le Conseil municipal et composant avec les professeurs nommés par les assesseurs le Conseil acadé-

1. Cette curieuse histoire est racontée, avec preuves à l'appui, par notre ancien confrère, M. Peisse, dans sa Préface aux fragments de philosophie de H ami l ton.

mique. En présence de cette organisation, on peut dire que l'Université était tout entière entre les mains du Conseil municipal. — Voici en regard la Constitution actuelle : un Conseil général composé de tous les membres de la Cour universitaire, plus tous les maîtres es arts et docteurs en médecine ayant fait quatre années d'études à l'Université; un chancelier élu à vie par le Conseil général, dont il est président; un vice-chancelier nommé par le chancelier pour le remplacer; un recteur, élu par le suffrage direct des étudiants immatriculés; sept curateurs, dont quatre nommés par le Conseil municipal et trois par la Cour universitaire; un principal nommé par les curateurs; un doyen pour chaque Faculté, élu par ses collègues ; une cour universitaire composée du recteur, du principal, du lord provost et de cinq assesseurs; un Sénat académique composé du principal et de tous les professeurs. On le voit : ce sont les curateurs dont le lord provost fait toujours partie et où le Conseil municipal a la majorité, qui nomment le principal; ce sont eux aussi, suivant l'observation de M. Caro, qui nomment la plupart des professeurs : ce privilège a été maintenu spécialement au Conseil municipal d'Edimbourg par l'acte de 1858, en raison de l'influence bienfaisante qu'il a longtemps exercée; le même droit n'existe ni à Glasgow ni à Aberdeen ; et Ton ne s'étonnera pas que la ville d'Edimbourg tienne à un tel privilège. Mais son droit est en réalité presque honorifique. Depuis 1858 au moins, il ne s'est produit entre le Conseil municipal et l'Université aucun dissentiment qui fût de nature à porter atteinte aux libertés nécessaires du corps enseignant.

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