Plan d'éducation, p
remment; car plus tard il n'était plus frappé que de l'harmonieux ensemble des classes. « Voyez, répétaiton après lui avec une complaisance d'ailleurs justifiée par les faits, comme le moindre geste est saisi. Le plus léger coup de sonnette ou de sifflet produit un effet magique. Dans les marches, où chacun s'avance, la casquette au dos nouée par une ficelle comme le soldat en campagne, personne ne tourne la tête, et l'on n'entend qu'un bruit sourd produit par la cadence des pas1, a
Ces ordres donnés et exécutés à la muette assouplissaient assurément les élèves à l'obéissance. En avaientils la véritable intelligence, celle qui résulte du sentiment d'un devoir bien compris? Et si les marches qui coupaient tous les exercices d'enseignement étaient d'excellentes leçons d'ordre en même temps que d'utiles délassements de gymnastique, ne leur concédait-on pas bien du temps et de la place dans des journées de travail déjà si courtes, la classe des moniteurs réduisant à quatre heures la durée des classes ordinaires?
Nous n'oublions pas que ces moyens d'action étaient rattachés à un système de discipline morale qui avait pour base l'emploi des récompenses honorifiques et l'exercice de l'autorité. C'est l'un des titres des fondateurs des écoles mutuelles à la reconnaissance publique d'avoir proscrit les peines corporelles, férules et fouets, qui étaient encore en usage, et l'on ne saurait trop leur savoir gré d'avoir cherché à remplacer
1. Manuel des écoles élé mentaires déjà cité, p. 91. — «Cinq cents élèves, renfermés dans la même classe, obéissent à vingt maîtres différents, dit F. Cuvier des écoles de Londres, et le calme le plus profond règne au milieu de ce peuple d'enfants, malgré l'usage établi de faire passer les élèves de leurs bancs au milieu de la classe et de les renvoyer à leurs bancs, suivant l'espèce de leçon qu'ils doivent prendre. » {Projet dorainisation pour les classes primaires.)
dans le cœur des élèves le sentiment de la crainte par le sentiment de l'honneur, ou, comme disait M. de Laborde, le sentiment de la honte bien administrée. Mais, à trop tendre certains ressorts, on court le risque de les fausser. Si les austères satisfactions de la conscience, dont il est si rare que l'homme lui-même se contente, ne sauraient suffire à l'enfant, est-il prudent de l'habituer à recevoir, pour prix de ses moindres mérites, une récompense qui le distingue à tous les yeux, hors de l'école comme à l'école? Que dire de la plus haute de toutes, de l'exercice de l'autorité? Il y avait bien de la chimère à croire qu'après la classe moniteurs et élèves se rapprochaient et se confondaient dans leurs jeux sans passion ni ressentiment, chacun n'ayant plus ni le souci ni môme le souvenir de sa situation respective1. Dans la classe même, les choses se passaient-elles toujours avec une irréprochable correction ?
On comptait sur la vigilance de l'instituteur pour empêcher les abus ; et l'on ne considérait pas que cette vigilance avait à s'exercer sur des centaines d'enfants. Qu'il arrivât à prévenir ou à réprimer certains écarts, soit; pouvait-il se flatter d'assurer dans tous les groupes une direction éclairée ? La plupart n'étaient dans leur école que des intendants; le mot est d'un partisan de la méthode. Et puis, eussent-ils été tous dévoués, ils avaient leur classe à eux, la classe des moniteurs; c'était assez, quelquefois trop pour leurs forces : après avoir enseigné le matin,
1. « Il ne faut pas croire que cette police des enfants entre eux en fasse des délateurs ou des tyrans les uns envers les autres, s'écriail M. de Laborde avec une touchante illusion. Qu'auraient-ils besoin de se dénoncer? ils se voient; de se soustraire à l'autorité? ils se gouvernent; de s'aider ou de se nuire? ils se jugent. Le travail est pour eux un jeu, la science une lutte, l'autorité une récompense. »
ils s'en remettaient le reste de la journée au zèle de leurs jeunes auxiliaires. Les patrons du système pensaient d'autre part échapper au péril des enivrements en faisant passer tour à tour entre les mains de lous les enfants la baguette du commandement. Us aimaient à se les représenter « en quelque sorte enchaînés l'un dans l'autre et participant à la lois de la dépendance et de l'autorité)). Ils oubliaient que l'habitude de la dépendance s'efface volontiers, tandis que celle de l'autorité, une fois prise, se perd difficilement, jusque dans la famille, ces ministres du maître, comme ils se laissaient appeler, devenaient de petits despotes; les parents se plaignaient de leurs habituées impératives et de leur ton de domination ]. Faire du commandement par les enfants la base d'un système d'éducation, c'est s'exposer à pervertir les volontés que l'on veut discipliner. La vie morale, celle qui forme les caractères, ne peut, comme la vie intellec:uelle, venir que du maître, parce que lui seul en possède la règle.
Tels étaient les défauts inhérents au mode d'instruction et d'éducation de l'école mutuelle; défauts qui, entre les mains des maîtres inexpérimentés, n'étaient pas de nature à s'atténuer2. Ceux qui en avaient le plus noblement servi la cause ne s'y trompaient pas. Ils ne faisaient de renseignement mutuel ni une doctrine ni une
1. Voir le Manuel général de l'éducation primaire, t. X. p. 132.
2. Voir les instructions ministérielles des 11 décembre 18] 7 et 1er juillet 1SI9.
science; ce n'était, à leurs yeux, qu'un mécanisme ingénieux1. Nous sommes loin de méconnaître d'ailleurs les services qu'il a rendus à son heure et dans sa mesure2. 11 a permis de multiplier les établissements d'instruction primaire, rapidement et économiquement, dans un temps où le personnel enseignant et les crédits nécessaires pour le rétribuer étaient insuffisants. Plus de loOO établissements avaient été créés en France de 1816 a 1820, et le nombre des enfants qui les fréquentaient jetait eleve de 165000 à 1123000; si, de 1820 à 1828, la réaction politique avait arrêté ce développement et « enveloppé les écoles mutuelles, suivant expression de M. de Gérando, d'une sorte de sombre Hiver, l'esprit de progrès avait, repris après 1850 et entraîné vers les classes monitoriales quatre millions de garçons et de filles ». L'enseignement mutuel a concouru aussi à révéler leur vocation à des jeunes gens d élite dont les écoles normales ont fait plus tard des maîtres. Enfin et surtout il a provoqué un mouvement a opinion qui, en aucun temps peut-être — je n'en excepte pas même le nôtre, - n'a été aussi vif ni aussi profond.
« L'éducation populaire, disait-on, est aujourd'hui à
J,' l°£' eD,tre a,UtreS aPPréciati0"s. «elle du comte de Laborde (Jour
2. Voir sur les améliorations successives du système dans le R,,nni; , de a g^ta Vinstmhtum élémentaire favri TlSio], le Voppor ur
dé L L-r f ( 8^"I?o22- parM- Ch- Men-uau, ancien secrétaire général de la préfecture de la Seine, les chapitres!, et m du livre V ! I n'es que juste de rappeler avec honneur les noms de Mlle Sauvan et de
s^teff^ffifiats" ont consacré à rappiicati°: *:
la mode, comme l'ont été le vaccin et l'abolition de la traite. On ne veut plus de domestique qui ne sache lire et écrire.... Et qui pourrait s'en plaindre? Combien d'excellenls serviteurs n'a-t-on pas regretté de ne pouvoir tirer de leur état pour les faire intendants d'une maison, régisseurs d'une terre? Que de braves gens sont morts soldats qui auraient pu aspirer au commandement? Tout cela parce qu'il leur manquait les premiers éléments de l'instruction, qui ne peuvent s'acquérir que dans l'enfance.... Dira-t-on que ceux qui savent lire de bons livres peuvent en- lire de mauvais? Sans doute. Mais, à l'âge où les mauvais livres tomberont entre leurs mains, ils connaîtront déjà les bons et ils auront des principes assez arrêtés pour ne pas céder aune mauvaise influence.... Il est encore sans doute quelques individus dont la délicatesse ne peut consentir à voir les classes inférieures partager les avantages que donnent la naissance et la fortune, qui croient que la pensée s'avilit en se prodiguant, et que le respect pour leurs personnes pourrait diminuer en raison de l'intelligence de ceux qui les approchent. — Que voulez-vous que nous fassions, s'écrieront-ils, d'un domestique qui, au lieu de dormir dans l'antichambre et de ne penser à rien, ce qui est une fort bonne façon de penser, lira le rapport du ministre des finances?... — Je répondrai que, loin que l'instruction soit nuisible au caractère des hommes, elle les forme; loin qu'elle rende les différentes professions plus fâcheuses, elle en diminue le tourment et l'humiliation; car elle fait vivre au milieu de gens plus sensés et meilleurs.... » Tel est le langage que le comle de Laborde et ses amis tenaient publiquement en 18151; et dans leurs visées touchantes ils concluaient que, «vingt ans passés,