Plan d'éducation, etc., chap. siv, p. 93 et suiv
l'Europe présenterait un phénomène de civilisation, de vertu, de puissance, au delà de ce dont on aurait cru les hommes capables l ».
Mais les moyens d'action n'étaient pas en rapport avec cette ferveur de sentiment. Il ne suffisait pas d'établir une école dans une grange ou une étable, même « en peignant sur la porte les armes de France, les fleurs de lis, si bien placées près de la demeure du pauvre » ; ce n'était pas assez de grouper devant des tableaux des milliers d'élèves appelés de tous les points de la ville ou du canton. Si en 1834, dans la grande enquête prescrite par M. Guizot, on constatait avec tristesse, presque avec honte, le déplorable état de l'instruction primaire, c'est qu'on avait trop aisément pris son parti d'installer des classes dans des réduits qui avaient jusque-là servi de chenils2. Et quant à la valeur de l'éducation, il faut bien le reconnaître, la masse des enfants sortait de l'école mutuelle, façonnée à certaines habitudes de discipline et sachant ce qui
1. Le bien accompli par l'enseignement mutuel a été de nos jours résume dans une intéressante brochure de M. G. Desmoulins, délégué cantonal de Saint-Quentin : De l'enseignement mutuel à propos de l'enseignement obligatoire, Saint-Quentin, 1879. On sait que jusque dans ces derniers temps l'enseignement mutuel a été le régime des écoles de Saint- Quentin.
2. Ce n'était pas seulement dans les départements pauvres ou reculés qu'existait cette détresse. & A Paris, dit F. Cuvier, les instituteurs ne se procurent qu'avec beaucoup de peine les locaux nécessaires à leur établissement; le bruit que font les écoliers, les désordres qu'ils entraînent toujours avec eux sont tels, qu'on ne les supporte que difficilement, et le propriétaire d'une maison ne loge un instituteur chez lui que lorsqu'il ne trouve point d'autres locataires. Aussi, et nous soulfrons de le dire, il n'est pas rare de rencontrer des écoles dans ces maisons en ruines qu'on abandonne volontiers aux misérables et aux femmes de mauvaise vie. 11 y a plus, l'instituteur, poussé par une économie qu'il exerce constamment aux dépens de ses écoliers, plutôt qu'aux siens, prend toujours le logement le plus élroit et le moins cher et place son école au troisième et au quatrième, et dans la chambre même de son ménage. » Projet d'organisation, etc., chap. 1, § 2.
peut s'enseigner mécaniquement: lire, écrire et compter; rien de plus. Ainsi s'explique qu'après vingt ans d'application de la loi de 1855, les classes d'adultes n'aient guère servi pendant si longtemps qu'à rapprendre à l'homme ce que, sur les bancs de l'école, il avait mal appris.
La vogue fut aussi courte qu'elle avait été rapide. L'ancien président du Comité central de Paris, le comte Doulay de la Meurthe, est, avec Jomard, un de ceux qui conservèrent le plus longtemps confiance dans le système dont, pendant vingt ans, le Comité central avait réglé les destinées. « Jamais, disait Boulay de la Meurthe en 1857, ma foi n'a été plus entière1. » Mais, en poussant ce cri d'enthousiasme, il ne se dissimulait pas qu'autour de lui la foi était bien ébranlée. Dès 1857 la Société pour l'instruction élémentaire, à l'occasion d'une enquête ouverte sous ses auspices sur la situation de l'instruction primaire dans les divers États de l'Europe, avait posé cette question : La méthode d'enseignement' mutuel est-elle adoptée dans un grand nombre d'écoles? Depuis combien d'années? S'aperçoit-on qu'elle ait des avantages réels sur les anciennes méthodes? Et pas une réponse n'avait été favorable au système. On l'avait appliqué plus ou moins de temps; on l'appliquait encore sur quelques points, faute de mieux; mais personne ne le défendait pour lui-même. 11 était condamné en Suisse par Naville, qui ne l'admettait que pour les classes où il était impossible d'en adopter un autre, et à la condition d'y faire entrer les procédés d'éducation du P. Girard. Les pédagogues les plus distingués et les plus expéri-
i. « laissons dire aux hommes demauvaise foi, même aux esprits légers et superficiels, écrivait Jomard en 183i, que renseignement mutuel a fait son temps, et prouvons par de nouveaux progrès qu'il n'a rien perdu de sa valeur ni de son efficacité. »
mentes, répondait le comte Poppenheim pour le grandduché de liesse, se sont tous, à l'exception de Zerrenner, prononcés contre l'institution, )> « Elle n'a trouvé d'accueil en Allemagne, disait le correspondant de Hambourg, que dans les provinces de la Prusse où l'instruction est très arriérée, et où les ressources font défaut; dans le Holslein, pour l'établir, on a dû limiter à 75 le nombre maximum des élèves formant une école : on n'y gagne donc pas grand'chose, même en fait d'économie1. » L'économie était le seul avantage que la Belgique reconnût aux procédés de Bell, et on avait fini par en réserver presque exclusivement l'usage aux adultes. « Méthode pour méthode, écrivait le président du conseil d'administration de la Société d'encouragement pour l'instruction élémentaire de Liège, le mode simultané est incontestablement préférable. » Même en Angleterre, les disciples de Lancaster avaient vu se modifier sous leurs yeux les pratiques du maître; peu à peu la classe avait été substituée aux groupes, la leçon commune aux exercices isolés
1. Voici le détail même de la ré] on se : « Quant à ce qui est relatif à la méthode d'enseignement mutuel, elle n'est introduite clans aucune école de Hambourg, quoique, dans le Holstein, on l'ait appliquée sous une forme améliorée. D'après cette forme nouvelle, les moniteurs n'en soignent pas, mais seulement répètent et exercent ce que le maître d'école, qui enseigne lui-même pendant tout le temps, a expliqué ou éclairci à telle ou telle classe. Les causes de sa non-introduction sont les suivantes : 1° cette méthode peut être principalement appliquée pour l'enseignement mécanique de l'écriture et du calcul ; et, à Hambourg comme dans toute l'Allemagne, il se trouve peu d'écoles pauvres où l'on se borne à l'enseignement de ces seuls objets; c'est pourquoi, en Holstein même, on ne s'en sert que pour la classe inférieure. Même dans la lecture, dans le calcul, etc., il faut souvent du discernement, qu'on ne peut exiger d'un moniteur ; 2° les élèves sont privés par cette méthode de l'action directe et immédiate du professeur, qui seule peut vivifier réellement les études; 5° les avantages mêmes que cette méthode fait espérer n'appartiennent pas essentiellement à elle et dépendent en partie de l'habileté du maître d'école : jetés dans la balance, ils ne pèseront pas sans doute autant que les désavantages produit." par un mécanisme inanimé. »
du cercle, i II est telle école de filles, disait M. Demoyencourt dans un rapport adressé à la suite d'une visite qu'il avait faite à Londres en 1855, où, lorsque l'institutrice est satisfaite du travail des élèves, elle interrompt un exercice, celui de l'écriture ou de la couture, pour donner elle-même, à haute voix, en prenant le ton tour à tour avec les unes et avec les autres, quelques notions d'économie domestique1. »
Le détachement ne s'accomplit pas aussi aisément à Paris. En 1856, dans le cours de sa mission en Hollande, V. Cousin, interrogeant un inspecteur des écoles de Harlem, s'écriait avec l'impétuosité spirituelle qu'il portait dans les moindres sujets : « Pour moi, philosophe et moraliste, je regarde l'enseignement simultané, à défaut de l'enseignement individuel, qui est impraticable, comme la seule méthode qui convienne à l'éducation d'une créature morale; mais, je dois l'avouer, l'enseignement mutuel jouit encore en France d'une popularité déplorable 2 » .
Cette persévérance dans l'emploi des procédés condamnés par les maîtres de la science pédagogique était d'autant plus regrettable que toutes les écoles de Paris n'en subissaient pas également le régime. Les établissements dirigés par des congrégations religieuses avaient
1 Voir le Bulletin de la Société pour l'instruction élémentaire. — Quelques années nlus tard, M. Eugène Rendu dira : « L'augmentation du nombre des pupiï teachers fait de l'enseignement mutuel un enseignement simultané». {De renseignement primaire à Londres dans ses rapports avec Vétat social, 2e édition, 1&55, p. 56, note.)
2. Rapport sur Cimtruction primaire en Hollande, p. 31. — C était le même jugement que portait le rapporteur du budget de l'instruction publique pour 1837, M. Dubois, député de la Loire-Inférieure, conseiller de l'Université.
été préservés par leurs constitutions1. Aux termes des statuts qui les régissent, les Frères des Écoles chrétiennes ne pouvaient accepter la direction d'une école qui comprît moins de trois maîtres, dont deux au moins chargés exclusivement de renseignement. Une expérience séculaire les avait convaincus des avantages du modo simultané. Ils savaient combien la tache de l'instituteur est facilitée par une division de classes répondant aux conditions d'âge, d'intelligence, de travail et de progrès des enfants. C'est conformément à ces principes que leurs écoles s'étaient établies à Paris, en 1804, sous le patronage de l'Assistance publique, et leur organisation n'avait pas été modifiée lorsque la Ville les avait prises à sa charge. Des 29 établissements que les Frères possédaient en 1830, 13 avaient au moins deux maîtres; les 16 autres en comptaient trois ou plus de trois. Telles étaient aussi les règles qui avaient présidé à la création des écoles de filles confiées aux Sœurs de la Charité.
Il n'en était pas ainsi de celles que dirigeaient les maîtres et les maîtresses laïques. Sous l'empire des idées chères au parti libéral de la Restauration, elles avaient été uniformément vouées à l'enseignement mutuel. La première amélioration apportée à leur organisation date du 1er octobre 1853. C'est à cette date pour la première fois qu'il fut décidé que tout établissement où le minimum des présences moyennes atteindrait 150 enfants serait partagé en deux classes, pourvues chacune d'un maître spécial et destinées à recevoir, la première, sous le nom de classe supérieure, 60 à 80 élèves ; la seconde, sous le nom de classe élémentaire, tout le surplus de l'école. Le progrès était donc bien insuffisant. C'était néanmoins un progrès, et il eut tout d'abord pour