GÉNÉRAL
L'école primaire supérieure de la rue de Jouy comprend quatre années. Les 291 élèves d<3 Tannée 1886 étaient réparties comme il suit : !•• année, 106; 2e année, 90 ; 3e année, 69; 4* année, 29.
L'EÏNbEïGNEMENT PRIMAIRE SUPERIEUR. 161
vement formé; les patrons sont disposés à abréger pour lui la durée de l'apprentissage; il peut être employé immédiatement à des occupations déterminées, sérieuses et où il soit responsable : c'est la meilleure manière de débuter dans la vie.
Malheureusement tous nos élèves ne nous donnent pas ces trois années. Presque mathématiquement, un tiers quitte après la première année, un second tiers après la deuxième. Cette proportion doit même être considérée comme un progrès. Avant 1866, la proportion de ceux qui persistaient dans leurs études était au-dessous du quart, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas 1 élève sur 4 faisant la troisième année. Le quart a été atteint en 1866, et la proportion s'est élevée, à partir de cette date, pour arriver aujourd'hui au tiers.
Les raisons qui expliquent cette sorte de loi sont nombreuses. La rétribution étant mensuelle, les parents ne s'engagent pas comme dans les internats, où l'on paye à l'avance au moins trois mois, et dès lors, pour retirer les enfants, ils obéissent à toute sorte de causes secondaires : un changement de quartier, la fatigue de la course, la mise en pension pour les caractères difficiles, les mécontentements inévitables, etc. Une part esta faire aussi aux entraînements irréfléchis. Tel n'est entré à l'école, contrairement aux conditions communes, qu'à un âge relativement avancé : soit ignorance, soit laisseraller, soit confiance aveugle dans de mauvaises directions, la famille ne s'est pas décidée au moment opportun. L'enfant se trouve mal à l'aise dans le cours qu'il est obligé de suivre; peu à peu il se détache du travail et il finit par s'en dégoûter tout à fait : il y a urgence à lui trouver un petit emploi. Or il est rare que
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du même coup l'impatience du gain n'en saisisse pas plusieurs autres. Dès que l'élève commence à ne plus réussir, on se lasse de faire des sacrifices et on coupe court brusquement. La plupart des parents ne savent pas que l'éducation est une œuvre de patience et que les facultés ne se développent pas à volonté. Ajoutez le préjugé que l'enfant ne saurait entrer trop tôt dans les affaires.
Il est permis d'espérer qu'avec le temps les familles sentiront mieux la nécessité d'une instruction plus achevée. Mais il faudra toujours calculer avec les intérêts. Aussi le moyen d'action le plus efficace sur l'esprit des parents est-il le placement de l'élève à la sortie de l'école. Nous avons donné tout à l'heure l'indication des professions auxquelles se sont voués les 226 jeunes gens de la promotion de 1875. Ces 226 destinations n'ont pu être déterminées, on le pense bien, sans une persistance et une variété d'efforts considérables de la part de la direction de l'école. 11 a fallu étudier les aptitudes de chacun de ces élèves, ses goûts, son caractère; il a fallu consulter les familles sur leurs ressources et leurs relations; il a fallu enfin mettre au service des jeunes gens et des parents les influences que l'école s'est acquises dans le commerce et l'industrie. Il est peu d'établissements d'instruction publique qui rendent de tels services à ceux qu'ils ont formés.
Il est juste aussi de compter sur l'esprit de progrès qui anime les études. Modestement, mais sûrement, l'école Turgot a été une novatrice. Elle a inspiré des livres, formé des maîtres, créé des méthodes. C'est elle notamment qui, dans l'enseignement de la langue française, a introduit l'exercice de la décomposition des mots et de leur groupement en familles. C'est elle, avec
le concours de l'École supérieure de Commerce, qui a constitué un enseignement gradué de la comptabilité, lequel a passé depuis dans les programmes de l'instruction secondaire spéciale et s'est universalisé. C'est elle qui a organisé l'enseignement du dessin géométrique d'après des collections de modèles exactement appropriés à chaque série d'études. La première encore, elle expérimentait, il y a quelques années, l'enseignement élémentaire de la topographie ; la première, elle se prêtait à l'essai d'une méthode d'enseignement géométrique, appelée trop scientifiquement peut-être la tachymétrie, mais très propre à faire comprendre aux enfants « les règles essentielles de la mesure ou de la cubature des solides », selon la définition de son auteur, M. Lagout. En même temps, reprenant dans les plans préparés par l'ancien Comité central une idée heureuse, elle créait un cours de lecture expressive. Toutes les idées utiles la trouvent disposée à en faire l'épreuve. Des maisons de commission en relation avec les colonies espagnoles ayant demandé des jeunes gens parlant l'espagnol, un cours d'espagnol a été ouvert. On dit volontiers que ce qui fait rechercher de préférence, par les grands établissements français de banque, de commerce ou d'industrie, des commis d'origine belge, suisse, anglaise, allemande, c'est, d'une part, qu'en général ces jeunes gens savent les langues étrangères, tout au moins quant aux formes usitées dans la correspondance d'affaires; c'est, d'autre part, qu'ils sont plus réguliers, plus souples, moins amis du plaisir, mieux préparés à l'accomplissement de tous les devoirs de leur emploi. Le développement des classes de langues vivantes à Tuigot et l'esprit de discipline morale qui y règne nous permettront assurément de plus en plus de soutenir la concurrence des autres pays.
Tout récemment deux améliorations nouvelles viennent d'être introduites, qui ont déjà reçu la sanction du succès. Il s'agit des cours de perfectionnement et des voyages d'instruction.
Les cours de perfectionnement, créés à l'imitation de la Vorbildungschule, école de « répétition progressive » de la Suisse et de l'Allemagne, ont pour objet de fournir le moyen de compléter leur instruction, le soir, après le travail de la journée, aux jeunes gens qui, ayant plus ou moins loin poursuivi leurs études, ont dû, au sortir de l'école, s'engager immédiatement dans une profession. Ce qui les distingue des cours d'adultes et des cours des associations polytechnique et philotechnique, c'est que, n'étant pas gratuits, ils ne sont pas publics, et que, par suite, ils offrent les avantages d'une classe où le maître donne et corrige des devoirs, interroge, et suit en un mot tous les effets de son enseignement.
Ces cours ont commencé à l'école Turgot le 1er décembre 1876. La langue française, la comptabilité, la géographie, l'anglais et l'allemand ont d'abord été seuls représentés dans le programme. Tout auditeur avait le droit de s'inscrire, soit pour un seul cours, soit pour plusieurs cours à la fois, la rétribution variant suivant le nombre des enseignements que l'on désirait suivre. 94 jeunes gens ont été, pendant ce premier hiver, assidus aux classes où ils avaient pris place : 31 ont participé à plusieurs cours, 20 à un seul, parmi lesquels 13 au cours de français, 14 au cours de comptabilité, 18 au cours d'anglais, 15 au cours d'allemand. Ce sont les élèves qui ont tout de suite donné à chacune de ces classes son esprit et sa direction; les maîtres n'ont eu qu'à s'y conformer, car elle était sage. Point de hautes
théories; des applications, voilà ce qu'on demandait dans les cours de comptabilité et de langues vivantes : évidemment on était venu chercher un complément de savoir immédiatement utilisable. La préoccupation n'était pas la même dans les cours de langue française, et de géographie. Là, au contraire, on se plaisait à en- . tendre la lecture commentée des chefs-d'œuvre de notre littérature, ou à suivre, dans la description faite à grands traits de la constitution physique du globe, l'un des aspects les plus saisissants de la marche de la civilisation humaine. Instruction pratique ou éducation générale, les deux courants étaient bons.
Les classes de perfectionnement ont repris en novembre 1877. Le cadre, suivant le désir qui avait été exprimé par les élèves, a été agrandi : l'arithmétique commerciale et l'économie politique ont été ajoutées aux programmes de l'enseignement. Du 1er novembre au 1er avril, 155 auditeurs se sont fait inscrire, parmi lesquels 91 pour plusieurs cours. Certaines classes ont réuni près de 60 élèves. Pour l'arithmétique, la comptabilité, la langue française et la géographie, la moyenne des présences a oscillé entre 35 et 45.
La dépense qu'impose la rétribution mensuelle, dépense fort peu élevée d'ailleurs — 5 francs pour un seul cours et 10 francs pour plusieurs, quel qu'en soit le nombre, — est une garantie d'assiduité, ceux-là seuls naturellement étant disposés à faire ce petit sacrifice, qui veulent en recueillir le profit. Il convient d'ajouter qu'il y a pour nos élèves une satisfaction manifeste à se retrouver quelques heures par semaine avec les maîtres dont ils ont pu apprécier, pendant la durée de leurs études, l'actif et intelligent dévouement. Les cours de perfectionnement sont accessibles à
tous, mais ils ont été organisés surtout en vue des anciens élèves des écoles primaires supérieures, et ce sont eux, en effet, qui en fournissent le principal contingent1.
L'idée des voyages d'instruction a été également mise en application pour la première fois en 1876. Les excursions scientifiques étaient depuis longtemps en usage à l'école Turgot; mais elles n'avaient jamais eu lieu que pendant les quelques jours du congé de Pâques ou de la Pentecôte et au profit d'une élite restreinte. Depuis deux ans, cet usage a pris le caractère d'une véritable institution. 50 élèves, choisis d'après leurs notes d'application dans chacun des établissements d'enseignement primaire supérieur, inaugurent leurs vacances par un voyage exécuté sous la conduite du directeur et d'un ou plusieurs professeurs de l'école. L'administration municipale se concerte avec l'administratron du collège ou du lycée qui se trouve dans la ville désignée comme point central de l'excursion, pour assurer aux jeunes voyageurs le gîte et le couvert; et les réductions de tarifs aisément consenties par les Compagnies de chemin de fer allègent la dépense que le Conseil municipal n'a pas hésité à autoriser. Les crédits, qui étaient, en 1876 et en 1877, de 12 000 francs, n'ont pas été dépassés. 200 enfants, méritants entre tous leurs camarades, ont pu se faire, à ce prix, un véritable trésor d'impressions
1. Ces cours ont été supprimés par l'arrêté du 29 octobre 1881 qui a établi les cours commerciaux. Voici quel a été, de 1877 à 1881, le nombre des élèves dont la fréquentation a été régulière :
Années
Un seul cours.
Tous les cours.
Total
ol
charmantes, de souvenirs utiles et de forces nouvelles. On en jugera par ces lignes extraites d'un rapport du directeur de l'école Turgot, M. Porcher :
« En août 1876, les écoles Turgot, Colbert, Lavoisier et J.-B. Say (ces deux dernières formant un seul groupe) étaient allées successivement passer dix jours à Dieppe. L'expérience a montré qu'il y avait des inconvénients à maintenir le système des excursions successives. Les voyageurs qui terminaient la série avaient à compter avec une saison déjà avancée, avec les journées plus courtes et les intempéries qui annoncent l'équinoxe d'automne. Aussi, en 1877, les voyages ont-ils été simultanés. Tandis que Chaptal s'établissait à Dieppe, Colbert à Bayeux, Lavoisier et J.-B. Say à Compiègne, Turgot prenait ses quartiers au Havre....
a Le Havre est, avant tout, le premier port de commerce de la France. Le grand intérêt qu'il présente et les ressources spéciales qu'il offre à l'étude sont donc fournis non par l'industrie, mais par la mer et ce qui s'y rapporte, les navires, les constructions navales, etc. Par conséquent, c'est de ce côté que devait se tourner l'attention des voyageurs.
« Les souvenirs du cours de cosmographie, rafraîchis par une conférence du professeur, facilitaient aux élèves l'intelligence du phénomène des marées; ils ont pu- en constater l'action à distance, en remontant la Seine et l'Orne. L'époque du voyage était favorable; elle permettait d'apprécier la force de la marée aux quadratures et aux syzygies, et de bien se rendre compte de ce qui constitue la barre d'un fleuve. Sous le rapport zoologique, la plage du Havre est pauvre; mais l'aquarium contient quelques spécimens intéressants des espèces qui vivent dans l'Océan. La géographie a été plus favorisée. Nombre de définitions ont été rendues plus vivantes et plus
claires par la vue des accidents naturels qu'elles expriment. Embouchures, estuaire, golfe, baie, cap, port, autant de termes dont le sens est désormais parfaitement précis dans la mémoire des jeunes voyageurs. Ils n'ont pas manqué de noter la ligne de démarcation entre la Seine et la mer, ligne tracée par la différence de couleur des eaux.
« Si des faits naturels on passe aux travaux de l'homme, quel vaste champ d'observations! Le port et l'avant-port, les bassins et leur installation, les écluses, les cales à sec pour les réparations, la conduite des navires pour l'entrée et lu sortie à la jetée, le service des sémaphores, devenu si important depuis que l'organisation des observatoires météorologiques permet de suivre, avec l'aide du télégraphe, les mouvements de l'atmosphère et de signaler l'approche des tempêtes! On n'a pas négligé de faire remarquer que les flots enregistrent automatiquement leur hauteur. Mais il n'aurait pas suffi aux élèves de contempler à distance de grands navires; en étudier un au moins de plus près entrait dans leur désir et dans le programme de l'excursion. La visite de la France, un des plus beaux paquebots transatlantiques, leur a montré l'aménagement d'un navire destiné aux longues traversées. Ils l'ont visité dans toutes ses parties et en ont admiré les dimensions et l'installation. Les puissantes machines qui lui impriment le mouvement ont fourni matière à une revision de physique et de mécanique. M. Mazurier, maire du Havre, qui compte parmi ses principaux employés un ancien élève de Turgot, avait bien voulu envoyer au directeur de l'École l'autorisation de visiter un des vapeurs de la Compagnie des Chargeurs réunis, la Villede-Baliia. Ce navire, affecté au transport des marchandises et des émigrants dans l'Amérique du Sud, n'a pas la grandeur ni le luxe de la France; mais, par sa des-
tination toute différente, il a offert un utile sujet de comparaison avec ce paquebot.
K La visite des chantiers de M. Normand a permis de saisir sur le vif l'œuvre si considérable de la construction d'un navire : on achevait à ce moment un aviso cuirassé. Cette même visite a été l'occasion d'une bonne leçon industrielle. En effet, l'atelier de sciage renferme une grande variété de scies, dont une, particulièrement remarquable et inventée par M. Jacques Normand, débite immédiatement le bois dans la courbe qu'il doit conserver sur la coque du navire. On l'a très obligeamment manœuvrée à l'intention des élèves. Plus loin venait la série des machines qui accomplissent sur le métal les opérations successives qu'il doit subir.
« A l'usine de la Société anonyme des constructions navales, les jeunes voyageurs ont pu se faire une idée de la fabrication des pièces qui constituent l'organisme des navires. Ils ont assisté au spectacle imposant de la fusion de la fonte et de sa coulée dans des moules de roues. Ils ont vu en fonction de puissants marteaux de forges mus par la vapeur. Dans un vaste atelier marchaient bruyamment les tours, les machines à raboter, à percer, etc., qui concourent à la confection des roues et des hélices. Parmi les travaux qui ont été le plus remarqués, il faut citer le forage d'un gigantesque canon de siège. L'opération empruntait un intérêt particulier à cette circonstance que les élèves avaient été témoins, quelques jours auparavant, d'essais de pièces de marine tirant sur un but placé en mer.
« Les docks ont été l'objet d'une longue promenade. La variété des marchandises, cafés, sucres, poivre, alcools, huiles, pétrole, etc., et l'indication de leur provenance constituaient une revision de la géographie agricole et commerciale. L'industrie était là également avec ses moyens perfectionnés. Trois choses ont sur-
tout attiré l'attention : une machine ingénieuse pour pulvériser le sucre, un procédé simple et rapide de mesurage des spiritueux, et un système hydraulique, mû par la vapeur, pour le chargement et le déchargement des navires.
a Enfin les connaissances des élèves de Turgot en physique les ont mis à même de faire une visite très fructueuse aux phares de la Hève. On les a conduits tout d'abord au sommet d'une des tours, jusqu'à la cage où sont placés les prismes réflecteurs dont leur professeur a expliqué sur place le mode d'action. Ensuite on les a introduits dans la chambre des machines. C'était une bonne occasion, et on ne l'a pas négligée, d'étudier la question des phares à feux tournants ou à feux fixes, et la question de l'éclairage des navires par l'électricité.
« Le voyage du Havre a bien été, comme on le voit, un voyage d'instruction. Mais, pour qu'il conservât le caractère d'une récompense, il fallait que l'agréable y fût mêlé à l'utile. Cette condition a été remplie par un ensemble de promenades quotidiennes. Les environs immédiats ou rapprochés du Havre en présentent de très belles : Sainte-Adresse, la côte d'ingouville, Harfleur, Montivilliers au nord, la route de Trouville à Honfleur au sud. Elles ont été goûtées comme elles le méritent. Mais le vœu unanime appelait les promenades en bateau. Bien peu de ces jeunes gens ne connaissaient d'autre navigation que celle de la Seine entre Paris et Saint-Cloud. Et d'ailleurs, comment séjourner dans un port sans aller sur mer? Les traversées du Havre à Rouen, à Trouville, à Caen, et de Honfleur au Havre ont pleinement satisfait un désir si légitime. Dans ce dernier trajet on a même rencontré, sans courir de danger, une occasion de sentir de près les colères de l'Océan, que les grands élèves avaient jusque-là trouvé trop calme.
« Mais il ne faudrait pas croire que ces excursions aient été de simples parties de plaisir, stériles pour l'intelligence de nos touristes. Que de notions d'histoire, d'archéologie, d'architecture, recueillies, avec l'aide des guides ou au hasard d'une conversation, en passant devant des endroits célèbres, comme Jumièges, ou en visitant les monuments de Rouen! On dessine beaucoup dans les écoles municipales : elles préparent des artistes industriels et des architectes. C'est dire qu'une promenade à travers une des villes de France les plus riches en édifices anciens et admirables ne peut pas ne pas laisser de traces durables dans l'esprit des élèves de ces établissements. Quant à l'effet moral produit sur eux par les beautés de la nature, ce serait une erreur de penser qu'il a été nul. On a beau être écolier : pour peu qu'on ait l'esprit attentif et l'âme ouverte, on ne contemple pas, sans éprouver des impressions fortes et élevées, des paysages tels qu'en présentent les bords de la Seine entre Rouen et Quillebœuf, et la côte du Calvados entre Honfleur et Trouville. Les maîtres ont entendu plus d'une parole qui atteste que nous ne faisons pas ici une pure hypothèse.
« Aussi l'attrait d'une si belle récompense n'est-il pas sans action sur le travail général dans les écoles : bon nombre d'enfants redoublent de vigilance sur euxmêmes et d'ardeur dans l'accomplissement de leur tâche, pour se voir classer parmi les élus à la fin de l'année scolaire. De bons esprits ont pu, avant que la mesure fût mise à exécution, éprouver quelques doutes sur sa portée pratique, et se demander si elle serait beaucoup plus qu'un témoignage de satisfaction accordé à quelques élèves. L'expérience leur a répondu, et ils sont maintenant les premiers à souhaiter que l'institution des voyages de vacances s'établisse définitivement dans le régime des écoles supérieures de la ville de Paris. »
On s'explique que, dirigé dans cet esprit et soutenu par de tels encouragements, renseignement primaire supérieur soit en faveur. C'est un enseignement démocratique par excellence. Il élève le niveau de l'instruction et de la moralité de la petite classe moyenne; il appelle et il appellera de plus en plus l'élite de la population ouvrière. Ouvrant à tous l'accès des carrières où les études secondaires ne sont pas nécessaires, il donne satisfaction aux ambitions légitimes, sans surexciter les prétentions aveugles, aussi décevantes pour les individus que fatales à la société.
Les améliorations introduites dans Pinstruction primaire resteront sans effet pour le plus grand nombre de ceux qui sont appelés à en recueillir le bienfait, tant que la question de l'apprentissage ne sera pas résolue. C'est la plaie de notre temps, disait M. Villermé. Cette plaie, les malheurs de 1870-71 l'avaient mise à nu et avivée.
Des extraits des délibérations des Conseils généraux relevées en 1868 il résulte que le département de la Seine occupe le cinquième rang parmi les départements qui renferment le plus grand nombre d'établissements industriels; le troisième, parmi ceux qui admettent dans ces établissements le plus grand nombre d'enfants de 8 à 12 ans; le premier, parmi ceux qui reçoivent le plus d'enfants de 10 à 12 ans1.
1. Bulletin de la Société de protection des apprentis et des enfants employés dans les manufactures, 2e année (1868), p. 126-127. Extrait des procès- verbaux des délibérations des Conseils généraux, des Chambres de commerce et des Chambres consultatives des arts et manufactures.
D'autre pari, l'enquête de la Chambre de Commerce, commencée en 1860 et publiée en 1864, a établi qu'en 1860 les 101 171 établissements industriels ou ateliers privés de Paris renfermaient 25 540 enfants ou jeunes gens au-dessous de 16 ans, savoir : 19 059 garçons et 6481 filles1.
Ces 25 540 apprentis se partageaient en trois catégories : 1° Ceux qui étaient régulièrement engagés par contrat, aux termes de la loi du 22 février 1851, ou les apprentis proprement dits; la statistique en fixe le nombre à 3674 garçons et 849 filles, ensemble 4523, soit, sur le chiffre total, environ un sixième; — et depuis 1860 cette proportion a plutôt décru qu'augmenté;
2° Ceux qui étaient placés en apprentissage sans engagement, c'est-à-dire par le fait d'une simple convention et en dehors de toute stipulation légale; ils étaient au nombre de 15 219 : garçons, 10 487; filles, 4732.
3° Ceux qui étaient reçus et employés dans les ateliers à titre d'auxiliaires salariés, et dont la statistique porte le chiffre à 5798 : 4898 garçons et 900 filles.
Entre ces trois catégories, la seule différence est dans le degré du mal. Ce n'est pas ici le lieu d'en faire l'analyse. Nous voudrions même écarter de notre étude toutes les considérations générales qui sont
1. Statistique de Vindustrie à Paris, 1860, Enquête de la Chambre de Commerce, Introduction, p. xxxiii-xxxiv-xxxv. — La première enquête faite par la Chambre de Commerce en 1848 portait le nombre des apprentis à 19114. — En 1872, d'après une enquête dont les résultats n'ont pas été rendus publics, le nombre des apprentis s'élevait à 27029 : garçons, 18127 ; filles, 8902. — Enfin, en 1874, ce nombre était de 34 405 : garçons, 14870; filles, 19 535. (Enquête de la Préfecture de Police.)
l'attrait douloureux du sujet. Cependant, pour essayer de trouver les améliorations que la situation réclame, il faut en rappeler sommairement les causes et les effets.
On se souvient de l'impression que produisit le en d'alarme poussé par M. Villermé en 1840 * : impression comparable à celle qui suivit la grande enquête de 1833 sur l'instruction primaire. On connaît les éloquents plaidoyers de M. Jules Simon, ses considérations élevées, ses généreuses conclusions2. On connaît aussi le livre de M. Corbon5; nulle part les conditions générales de l'apprentissage n'ont été décrites avec plus de simplicité et de force : il était clair que l'auteur avait vécu de la vie qu'il dépeignait
« Voici un jeune garçon qui aura bientôt 13 ans, dit-il au début de son premier chapitre4; il n'a pas cessé d'aller à l'école depuis sa septième année; c'est, pour nous autres de la classe ouvrière, un garçon instruit; c'est un savant pour son père et pour sa mère : aussi songent-ils qu'il est grand temps de le retirer de l'école et de faire choix pour lui d'un bon état. Mais quel état? » Une offre banale, l'appât d'un gain immédiat, des relations de voisinage, l'exemple d'un camarade de classe, des goûts mal définis, superficiels, tout en décide, tout, excepté, le plus souvent, les considérations sérieuses de position, d'aptitude et de santé, dont dépend l'avenir de l'enfant5.
1. Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, 1840.
2. Jules Simon, le Travail, 9* édition, 1866; — l'Ouvrier du huit ans, 4* édition, 1867; — l'Ouvrière, 9' édition, 1867.