‹ Education et instruction (volume 3)Chapitre 31 sur 88 · Id., ibid., lra part., chap. i · texte numérisé non relu

Id., ibid., lra part., chap. i

5. On verra plus loin, pages 312 et suivantes, que, depuis huit ans, de sérieux progrès ont été accomplis sous ce rapport.

Ainsi jeté dans l'atelier, sans vocation, sans notion préparatoire au métier qui doit lui fournir les moyens de vivre, non seulement l'apprenti ne trouve autour de lui rien de ce qui peut lui en donner l'esprit, mais tout semble concourir à lui en inspirer le dégoût. Les compagnons l'accueillent mal ; ils ne se soucient pas de voir se multiplier les bras ayant part au bénéfice de la profession1. L'enfant est jeune, inexpérimenté, chétif ; sous le prétexte qu'il ne peut faire autre chose, on l'emploie aux courses, aux transports, aux rangements, au menu ménage de l'atelier; et la seule chose qu'il apprenne d'abord, c'est à perdre sa journée2. Les idées d'ordre et de travail, les principes de moralité qu'il a emportés de l'école ne résistent pas longtemps à cette vie d'occupation stérile. 11 tombe rapidement plus bas encore. En contact journalier avec des hommes qui n'ont pas toujours le respect de l'enfance, il se hausse,

1. A. Corbon, liv. Ier, ch. m. — Cf. Statistique de V industrie de Paris, 1847-18, chap. vu, p. 59 : « Dans quelques professions, les ouvriers s'opposent vivement à l'introduction des apprentis parmi eux. Chez les typographes, par exemple, il n'y a d'apprentis que parmi les compositeurs : les pressiers n'en admettent, pas et les ateliers se recrutent parmi les ouvriers venant des départements. » — « Dans un grand nombre d'industries, les apprentis apparaissent dans la proportion de 1 contre 15 ou 25 ouvriers. On a trouvé 339 apprentis et 9046 ouvriers chez les ébénistes ou 1 apprenti contre 26 ouvriers :68 pour 100; chez les peintres en bâtiments, 203 apprentis contre 5571 ouvriers ou 1 apprenti contre 27 ouvriers : 44 pour 100. Dans d'autres industries, les apprentis sont très peu nombreux relativement à la population ouvrière, et le recrutement dans ces industries se fait en grande partie par d'autres voies. Ainsi chez les constructeurs de machines, il n'y a guère qu'un seul apprenti pour 58 ouvriers; chez les fondeurs en caractères et clicheurs, un apprenti pour 65 ouvriers ; chez les fabricants de bougies, les teinturiers, les fabricants de produits chimiques, les mégissiers, les parfumeurs, les potiers en terre, on a trouvé seulement un apprenti sur 100, 150 et même 200 ouvriers. » ld., ibid., p. 57.

2. J. Simon, l'Ouvrière, 3* partie, chap. i à v; — l'Ouvrier de huit ans, chap. h à v. — Cf. Enquête sur renseignement professionnel, 1864 (Ministère de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics), t. I, Dépositions, p. 112, 136, 178, 209, 392, etc. Rapports sur la situation des enfants employés dans les manufactures du déparlement de la Seine, par M. Barreswil, années 1865 à 1868.

pour se mettre à leur taille, de la seule façon dont il puisse essayer de les égaler : le vice l'entraîne, un vice précoce, le pire de tous, celui qui est le produit d'une imagination pervertie et qui corrompt la vie physique et morale dans ses sources. Tout contribuant dès ce moment à le perdre, il fausse à plaisir ou laisse fausser en lui ce que la nature et l'éducation y avaient déposé de germes honnêtes, et il n'est plus, trop souvent, qu'une victime de toutes les passions meurtrières, de tous les sophismes1.

En désapprenant le reste, finit-il du moins par apprendre le métier dont l'exercice pourrait lui rendre le sentiment de sa dignité? « Le temps de son apprentissage est déjà fait aux deux tiers — ici de nouveau nous laissons parler M. Çorbon — et il n'a saisi que de bric et de broc quelques pauvres notions du métier ; encore est-ce moins en pratiquant de ses mains qu'en regardant comment s'y prennent les ouvriers.... A moins que, par une chance assez rare, il ne rencontre dans l'atelier quelque personne bienveillante qui veuille et puisse tenir en haleine son intelligence et l'intéresser au travail par la démonstration, souvent renouvelée, des conditions et des ressources du métier. Ce n'est pas que le bon vouloir manque aux patrons. En général, ils ont un certain fonds de bienveillance. Mais ils ont leurs affaires, et ils sont eux-mêmes, quant à la manière d'apprendre un métier, non pas tous assurément, mais un grand nombre, dans l'ornière où se traîne la foule des travailleurs : ils ne savent pas. Ce qui les domine d'ailleurs fatalement, en présence des exigences de la concurrence, c'est la pensée de tirer un bénéfice des

1. Enquête sur l'enseignement professionnel, t. Ier, Dépositions, p. 28, 172, 179, 209, 211, etc. — Cf. la Question ouvrière au XIXe siècle, par P. Leroy Beaulieu, t II, p. 3.

KNS. PIUM. 12

bras qu'ils occupent, de ceux de l'enfant qu'ils ont pris pour l'instruire, comme de ceux de l'ouvrier qu'ils payent1. »

Reste la famille. Mais quelle est l'action de la famille? L'enfant avait 13 ans à peine quand il est entré à l'atelier — je prends les conditions les meilleures, celles où l'apprenti a passé par l'école, — et dès ce moment la vie de la famille a cessé pour lui. Sur 19 742 apprentis plus ou moins régulièrement engagés2, 840 (626 garçons, 214 filles) sont des enfants de patrons, qui ne quittent point la maison paternelle ; 814 (646 garçons, 168 filles) sont suivis par des associations. Parmi les autres, tandis que 8076 reviennent encore, le soir du moins, au foyer commun, 10 012 (7632 garçons, 2380 filles) ont rompu tout lien avec la famille5. Même alors que ce lien subsiste, il en coûte de le dire, ce n'est pas toujours au profit de l'enfant. Moins compétente encore, hélas! que le patron pour suivre son éducation professionnelle, la famille ne se laisse toucher généralement que par la question de salaire. Que l'apprenti gagne son pain et, s'il se peut, celui de ses frères et sœurs plus jeunes, voilà ce qui la préoccupe. C'est souvent le cri de la nécessité. Trop souvent aussi c'est le calcul aveugle de l'imprévoyance. L'avenir de l'enfant est sacrifié aux décevants avantages du présent. L'apprenti est spécialisé, c'est-àdire qu'il est exclusivement exercé à une partie quelconque du métier. Perdant la vue de l'ensemble des

1. A. Corbon, part. I, chap. i, $ 5 et 6. — Cf. la Reforme sociale en France, par M. F. Le Play, 2* édit. 1866, chap. m, iv, vi : la famille, le patronage.

2. Voir plus haut, page 174, les deux premières catégories de la statistique : 4523 d'une part, et de l'autre 15 219 ; total 19 742.

Page 1