‹ Education et instruction (volume 3)Chapitre 45 sur 88 · Délibération du 21 novembre · texte numérisé non relu

Délibération du 21 novembre

l'abaisser; encourager, bien loin de le défendre, l'externat, qui laisse à la famille sa part de responsabilité nécessaire; établir un système de gratifications annuelles graduées, pour exciter le zèle de l'apprenti; l'obliger à poursuivre son éducation générale; soutenir le bon vouloir des délégations cantonales, en combinant leurs efforts de surveillance avec la vigilence assidue d'une inspection spéciale. Peut-être alors, surtout pour les métiers qui demandent un long noviciat, comme l'horlogerie, la gravure sur métaux, la ciselure, etc., peut-être eût-on vu se former des groupes de fabricants qui auraient pris avec confiance des boursiers municipaux.

Il n'est plus temps. Dès 1859, au moment de l'annexion des communes suburbaines, un certain nombre de maires avaient demandé d'eux-mêmes la réforme des règlements. Officiellement consultées en 1865, les délégations cantonales ont répondu presque unanimement que les bourses d'apprentissage, devenues sans objet dans les écoles de garçons, pouvaient encore trouver quelque emploi dans les écoles de filles, mais que, dans son ensemble, l'institution ne valait plus les sacrifices qu'elle coûtait.

Si, sur la nécessité de chercher mieux, l'accord était facile, dès qu'il était question de passer à quelque essai nouveau, les divergences de vues se produisaient.

LA QUESTION DE L'APPRElNTISSAGE. 213

La création d'écoles d'apprentissage, qui au cours des diverses enquêtes avait été maintes fois indiquée, se heurtait à de graves objections.

On considérait que le métier ne s'apprend que par la pratique du métier, que l'enseignement d'une école d'apprentis, toujours fictif inévitablement par quelque endroit, ne pouvait en aucune façon remplacer la vie de l'atelier, où, en raison de la force des choses, tout est matière à instruction ; qu'il était matériellement impossible d'ailleurs soit d'ouvrir une école pour chaque métier, soit de réunir les principaux métiers dans une même école.

On ajoutait que les écoles, quelles qu'elles fussent, par cela seul qu'elles étaient des écoles, tiendraient trop longtemps l'apprenti en tutelle; qu'il s'habituerait à vivre sous l'œil d'un maître, n'apprendrait point à se diriger, et entrerait dans la vie de l'atelier mal préparé à l'indépendance qu'elle comporte1

On demandait enfin quel serait le régime d'administration appliqué à des écoles d'apprentissage; qui fournirait la matière première. La municipalité ? Mais alors quelle dépense à ajouter au budget de l'enseignement ! Pour compenser une partie de ses frais, la municipalité ferait-elle travailler dans l'école à son profit? Mais comment l'industrie privée supporterait-elle cette concurrence? S'entendrait-on avec de grandes maisons de production qui dirigeraient l'éducation des apprentis et fourniraient les matériaux du travail, à la condition d'avoir les bénéfices de la main-d'œuvre? Mais c'était

1. Discours de M. le conseiller d'État Migneret, vice-président delà Société de protection des apprentis, 12 décembre 1867. — Cf. lecture de M. Héliard, Bulletin de la Société de protection pour les apprenti* , 3* année, 1869, p. 65 et suivantes.

ouvrir la porte aux tentations de l'intérêt privé, et s'exposer aux abus de la spécialisation fatale à toute entreprise d'éducation technique1.

Et l'on concluait que, si une éducation régulière pouvait être effectivement le seul moyen efficace de combattre les vices de l'apprentissage, ce n'était point dans des écoles spéciales qu'il fallait chercher une direction et un appui, mais dans des établissements analogues au Conservatoire, aux écoles des Arts et Métiers, aux écoles primaires supérieures, aux collèges d'enseignement secondaire spécial, lesquels, bien pourvus des ressources et des maîtres nécessaires, propageraient les connaissances théoriques en vue des applications et formeraient des moniteurs pour l'enseignement des ateliers.

Remarquons-le tout d'abord, l'ordre d'idées dans lequel ces objections nous placent est absolument différent de celui que nous poursuivons. Nous ne songeons ni à la clientèle du Conservatoire, ni à la clientèle des établissements d'enseignement primaire supérieur tels que Chaptal et Turgot, ni même à celle des écoles des Arts et Métiers.

Nous parlerons plus loin des écoles des Arts et Métiers. Qu'il nous suffise de dire, dès à présent, qu'elles ont pour objet l'instruction spéciale de l'élite de la jeunesse ouvrière, et que ce n'est pas l'élite qui nous préoccupe ici.

Le Conservatoire, cette Sorbonne industrielle, comme on l'a ingénieusement appelé, suppose chez ceux qui

1. Enquête sur V enseignement professionnel ', tome I, Dépositions, p. 35, 37, 47, 54, 88, 91, 92, 95, 103, 157, 191, 212, 216, 218, 219, 220, 258, 2 il, 26G, 523, etc.

en suivent l'enseignement la pleine possession des connaissances préparatoires que nous voudrions précisément donner à nos apprentis. C'est à des adultes qu'il s'adresse ; et les apprentis fussent-ils en état de le suivre, ces cours publics ne pourraient avoir, ni sur leur intelligence, ni sur leur caractère, l'action suivie qui constitue proprement une éducation.

Ni Chaptal ni Turgot ne répondent davantage à cet intérêt. Chaptal, nous l'avons vu, est un établissement fait pour les classes moyennes. A Turgot, les élèves sont, pour la plupart, des enfants de commerçants de détail, de petits fabricants, d'employés secondaires; les boursiers venant des écoles primaires y apportent un certain contingent de la classe ouvrière ; mais ce contingent se transforme lui-même en entrant dans le mouvement général de l'école, et ce n'est point à la vie ouvrière qu'il retourne1. Or ce que nous avons en vue, ce sont les enfants qui, après avoir passé de la salle d'asile à l'école, doivent, au sortir de l'école, entrer en métier, et ne trouvent que l'atelier, où ils désapprennent ce qu'ils ont laborieusement appris, où ils n'apprennent pas ce qu'ils ont besoin de savoir pour vivre.

Cette sorte de confusion dissipée, examinons les objections.

On suppose, en premier lieu, qu'il s'agit de substituer l'école à l'atelier. Une telle pensée irait contre la nature des choses et le bon sens. Mais voici dans quelle mesure l'école d'apprentissage peut être utile, d'après les témoignages les plus éclairés.

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