‹ Education et instruction (volume 3)Chapitre 64 sur 88 · De l'Éducation · texte numérisé non relu

De l'Éducation

que se pose tout d'abord la question. Le temps que l'enfant consacre à son éducation est limité : à peine y trouvons-nous place pour tout ce qu'il est indispensable de lui apprendre. Ce n'est qu'au prix d'un sacrifice qu'il serait possible d'introduire dans une large mesure les exercices manuels. Quel sera donc l'objet de ce sacrifice? Laissons décote les connaissances qui composaient tout le programme d'avant 1789 : lecture, écriture, calcul. Supprimera-t-on l'étude de la langue maternelle, dont le P. Girard, avec un sens pédagogique si juste, voulait faire le fond de l'instruction élémentaire, et alors que, par un entraînement opposé, d'autres désirent qu'à l'étude de la langue maternelle s'ajoute celle d'une langue étrangère? Ou bien sera-ce l'étude de la géograpbie, dont les données se rattachent de si près aux intérêts industriels et commerciaux sur lesquels vivent les classes ouvrières? Sera-ce enfin l'étude de l'histoire nationale, cette grande école d'expérience si nécessaire à tous, aujourd'hui que tous ont le droit de prononcer sur les destinées du pays? Combien d'erreurs n'ont d'autres causes que l'ignorance ! En 1870, alors qu'on discutait en plein vent les chances d'une sortie qui nous avait été fatale, je me souviens d'avoir entendu un apprenti de seize ans expliquer dans un groupe, en s'appuyant du souvenir du siège de Paris sous Henri IV, qu'une ville assiégée ne pouvait se délivrer qu'avec l'appui dune armée de secours. On se moquait de son pédantisme. Avec un peu plus de savoir, on aurait applaudi à son bon sens. Tout ce qui s'apprend à l'école ne demeure pas dans l'esprit, sans doute, pas plus que ce qui s'apprend au collège. Mais, est-il besoin de le redire? indépendamment de leur intérêt propre, l'objet de ces connaissances générales est de contribuer à former le jugement; et c'est ce qui en reste pour toute la vie,

lorsque vient s'y joindre l'expérience de la vie même. Or s'il n'est rien qui ne puisse servir à cette éducation de l'intelligence, l'enseignement de la langue, celui de l'histoire et de la géographie sont, avec l'enseignement moral, les seuls dans les classes primaires qui permettent d'ouvrir quelques horizons plus larges à l'esprit de l'enfant et préparent en lui l'homme et le citoyen. Ni les cours d'adultes, ni les bibliothèques populaires ne peuvent refaire ce fonds de savoir essentiel, lorsqu'il n'a pas été acquis à l'école, dans l'âge où les souvenirs se gravent. Toute l'activité de l'enfant, plus tard celle de l'homme, en est atteinte, même cette activité appliquée à remplir les loisirs de la vie dont parle Spencer. Le goût des lectures sérieuses, des distractions saines ne vient pas tout seul ; il est le produit d'un certain degré d'instruction qui élève l'intelligence, parfois à son insu, et lui fait trouver sa récréation dans un ordre de jouissances supérieures.

Même en se plaçant exclusivement au point de vue de l'instruction professionnelle, celui-là court le risque de rester dans une infériorité manifeste, dont l'esprit n'a pas reçu cette préparation générale. Les industriels en fourniraient aisément le témoignage : l'apprenti, muni d'un ensemble de notions élémentaires bien digérées, prend vite le pas sur celui qui n'apporte à l'atelier, pour tout bagage, que quelques habitudes de travail manuel. La loi du 19 mai 1874, qui oblige les enfants de moins de 12 ans employés dans les ateliers et les manufactures à suivre les exercices de l'école concurremment avec le travail de la fabrique, a pour objet soit de prévenir, soit de détruire certains abus. Elle a créé ou plutôt régularisé une tolérance. 11 serait funeste d'en tirer un principe d'éducation. C'est un pis-aller,

bien loin d'être un idéal. L'école d'abord, et aussi longtemps qu'elle est nécessaire au développement des forces physiques, intellectuelles et morales de l'enfant; l'apprentissage ensuite, avec la continuation et l'extension d'études qu'il comporte : tel est l'ordre naturel et logique. Du jour où la pratique des métiers, sous la forme d'exercices professionnels, aura pris dans l'école la place du travail rationnel de l'école, les bancs des classes seront prématurément désertés. Mal conseillés par l'intérêt, pressés peut-être par le besoin, les parents voudront mettre immédiatement à profit pour le plus mince salaire l'habileté de main que l'enfant aura acquise tant mal que bien ; ils le feront renoncera toute élude, j'entends même à toute étude professionnelle intelligente; ils le voueront à un métier qu'il exercera par routine; ou s'il triomphe un jour de son ignorance, ce ne sera qu'au prix d'énormes sacrifices de temps, de pci::e et de gain qu'une meilleure direction, dès le principe, lui aurait épargnés.

Ainsi consacrer à l'apprentissage une partie du temps que la loi a sagement réservé aux études primaires proprement dites, ce ne serait pas seulement appauvrir ce fonds de connaissances éducatrices qu'il importe aujourd'hui plus que jamais de fortifier; ce serait porter à l'éducation professionnelle elle-même ù»i coup tuneste, l'éducation professionnelle ne pouvant rien édifier de solide pour l'avenir de l'enfant qu'autant qu'elle repose sur les assises régulièrement établies d'une bonne éducation générale. Bien plus, par cette confusion de deux éducations également nécessaires, qui peuvent se préparer Tune par l'autre, mais qui ne doivent pas être confondues l'une avec l'autre, on n'aboutirait le plus souvent qu'à les mutiler toutes

deux, l'enfant ne restant pas assez de temps à l'école, ni pour y faire des éludes sérieuses, ni pour s'y former sérieusement à un métier.

Mais est-ce à dire qu'il n'y ait aucun compte à tenir des faits mis en lumière par la statistique morale que nous venons de résumer? Sans cesser de conserver dans ses méthodes le caractère général qui convient à l'éducation des facultés, l'enseignement primaire ne peut-il point, par l'esprit, par le choix et par la direction de ses exercices, s'accommoder davantage aux intérêts de la vie qui saisira l'enfant au sortir de l'école ? Qu'on nous permette d'exposer, sur cette question qui préoccupe avec raison l'opinion publique, les résultats de notre expérience.

Les premiers législateurs de notre instruction publique avaient un sentiment exact des caractères nécessaires de l'enseignement primaire. « On enseignera aux enfants dans les écoles, disaient-ils, tant à lire dans les livres manuscrits que dans les livres imprimés; à écrire, et les exemples d'écriture leur rappelleront leurs droits et leurs devoirs; les premiers éléments de la langue française, soit parlée, soit écrite; les règles de l'arithmétique simple; les éléments du toisé; les noms des villages du canton, ceux des cantons, des districts et des villes du département avec lequel le pays a des relations plus habituelles ; les principes de la religion ; les premiers éléments de la morale, en s'attachant surtout à faire connaître les rapports de

l'homme avec ses semblables; des instructions simples et claires sur les devoirs communs et sur les lois qu'il est indispensable à tous de connaître ; des exemples d'actions vertueuses qui les toucheront de plus près, et, avec le nom du citoyen vertueux, celui du pays qui l'a vu naître ; les principes du dessin géométral ; les premières notions des objets naturels qui les environnent et de l'action naturelle des éléments; pendant les récréations, des jeux propres à fortifier et à développer le corps.... On les rendra souvent témoins des travaux champêtres et des ateliers ; ils y prendront part autant que leur âge le leur permettra. Toutes les instructions données aux filles dans les maisons d'éducation publique tendront particulièrement à les préparer aux vertus de la vie domestique et aux talents utiles dans le gouvernement d'une famille1 ». Les programmes de l'enseignement primaire ont été déterminés depuis cette époque avec plus de précision; mais à quelques mots près, qui sont du temps, l'esprit n'en a jamais été mieux défini ; et parmi les législations étrangères auxquelles nous nous référons aujourd'hui comme modèles, plus d'une s'est manifestement inspirée de ces principes.

Or nul doute qu'on n'ait, en tout temps, cherché à les faire effectivement pénétrer dans l'enseignement. Mais cet effort est particulièrement sensible aujourd'hui. Toutes les réformes apportées à l'outillage scolaire ont pour but de rapprocher l'enfant des réalités de la vie, en traduisant à ses yeux, sous des formes sensibles, ce qu'il voit, pour le lui rendre plus saisissable, et ce qu'il ne voit pas, pour lui en donner une idée exacte

1. Projet de décret de septembre 1791, décret de vendémiaire an H Cf. dans notre Recueil de la législation de V enseignement primaire en France, les lois et projets de loi de 1816, 1850, 1833 et 1818.

D'excellents livres de lecture transportent sa pensée sur tous les objets qui forment le fond ou le cadre de son existence : la maison d'école et ses alentours, le village ou la ville, les habitations et les monuments qui les remplissent, le commerce ou l'industrie qui les fait vivre1. Les ouvrages de nos bibliothèques scolaires ont été choisis dans les mêmes vues2. A ces lectures viennent s'ajouter des excursions qui en sont le commentaire. L'année dernière, pendant les congés de la Pentecôte, les meilleurs élèves du 9e arrondissement ont été conduits à Dieppe et à Rouen. A l'époque des grandes vacances, ceux des écoles du 18e arrondissement ont visité, sous la direction d'un maître et d'après un programme tracé par le maire, les monuments artistiques ou industriels de Paris et des environs de Paris. Des cours de topographie sont annexés à l'enseignement de la géographie; les enfants vont, sur le terrain, relever des plans, tracer des croquis, étudier les conditions de la viabilité d'un chemin ou de la pente des eaux, le mécanisme des barrages et des écluses. Enfin la place faite aux exercices manuels proprement dits, dessin linéaire et dessin d'ornement, couture pour les jeunes filles, a été, depuis quelques années, toujours s'élargissant. On peut donc le dire sans crainte d'être démenti par les faits : dès aujourd'hui une part considérable est attribuée, dans l'école, aux moyens de développer le sens des choses de la vie, ainsi qu'à l'éducation de l'œil et de la main, ces deux outils par

1. Leçons de choses et lectures à l'usage des écoles primaires et des cours d'adultes, par Paul Rousselot, ancien professeur agrégé de philosophie, inspecteur de l'Académie de Nancy; Petit-Jean, de Jeannel; Francinet, de Bruno; le Ménage, de Fabre, etc.

2. Voir notamment la Vie de Stephcnson, la Vie d'Oberlin, la Vie de Franklin, les Chemins de fer, la Houille, l'Eau, le Savant du foyer, la Basse-Cour, l'Histoire de l'Industrie, l'Histoire d'une Maison, l'Histoire d'une Chandelle, etc.

excellence du travail ouvrier dans tous les genres d'industrie.

Toutefois, nous ne ferons pas difficulté de le reconnaître, les programmes de l'école restant intacts, il n'est pas impossible que l'enseignement s'accommode mieux encore à la destinée des enfants qui le reçoivent, et que leurs facultés soient plus particulièrement exercées en vue de l'application qu'ils ont à en faire.

Ce ne sont pas seulement les leçons de lecture qui doivent fournir un texte solide à l'explication des premiers éléments de l'éducation professionnelle; les exercices de langue, de calcul, de rédaction peuvent aussi servir à y intéresser l'enfant. Il suffit, pour cela, à l'occasion — soit qu'elle se produise d'elle-même, soit qu'on la fasse naître, — d'indiquer avec précision, en quelques mots, précédés ou suivis de la représentation de l'objet, l'origine de tels ou tels matériaux, leurs propriélés essentielles, leurs usages. Pour ces objets seulement, je voudrais que les élèves fussent chargés de les procurer eux-mêmes à la classe : un morceau brut ou travaillé de bois, de pierre, de fer, d'étain, de plomb, la moindre étoffe de coton, de laine, de fil ou de soie, apportés de l'atelier du père ou de la mère, voilà le meilleur sujet de ces explications pratiques. A l'intérêt de la chose s'ajoutera celui de sa provenance. Ce sera honorer la profession dépendant de l'objet pris en exemple, que de montrer de quels éléments il se compose, comment il se traite, quelle transformation lui fait subir le travail de la main humaine, quels services la société en recueille. Ainsi peut se former, dans chaque école, une sorte de musée technologique, variable suivant les

industries locales. On encourage avec raison chez les enfants le goût des collections; rien n'est plus propre à développer l'esprit d'observation et de méthode, l'habitude de l'activité raisonnée et utile. Ce fonds que les élèves auront créé, qu'ils ne demanderont qu'à entretenir et à renouveler, le maître le complétera, le perfectionnera, l'organisera. Il n'est pas nécessaire qu'il soit bien considérable, encore moins qu'il soit savamment disposé. Ce qui importe, c'est d'en tirer parti. Franklin considérait les connaissances technologiques élémentaires comme un premier degré d'apprentissage.

Il y a plus : dans une certaine mesure, on peut directement commencer, dès l'école, l'éducation professionnelle des enfants, sans porter préjudice aux études générales. Ce qui a été fait, sous le nom de cours de taille et d'assemblage, pour développer chez les jeunes filles le goût et l'habitude de la couture, est applicable aux garçons sous forme d'ateliers de travail manuel. Rien n'empêche en effet qu'ils soient exercés, en dehors des heures de la journée scolaire, au maniement des outils en usage dans toutes les industries. Ils ne sont point occupés, comme les filles, au détail de la vie domestique, ils ont des loisirs dont leurs familles sont souvent embarrassées et que le plus souvent ils n'emploient pas à bien. C'est ce temps-là qu'il y aurait lieu d'utiliser. Précisons davantage. La leçon de gymnastique qui suit la classe du soir se termine à 5 heures, et elle n'a lieu que trois fois par semaine. De 4 à 6 heures, ou de 5 à 6, les jours de gymnastique, les élèves du cours supérieur passeraient à l'atelier, par fractions de vingt, de façon que chacun suivît les exercices quatre heures au moins par semaine. En outre, le jeudi, pendant la partie de la journée laissée dispo-

nible par le dessin, l'atelier serait ouvert à ceux dont les aptitudes seraient plus particulièrement signalées. Il n'en résulterait aucun surcroît de fatigue, les exercices physiques étant un repos après le travail intellectuel. Ceux-là même qui n'en auraient pas le goût y trouveraient un complément d'éducation utile : savoir se servir de ses doigts, disait J.-J. Rousseau, est une supériorité dans toutes les conditions de la vie. Quant aux autres, c'est-à-dire à la grande majorité, comme nous l'avons vu, cet enseignement ne remplacerait pas l'apprentissage assurément, mais il le préparerait. Lorsque, récemment encore, le Parlement émettait le vœu, bien des fois exprimé, que l'agriculture fût introduite dans les programmes des établissements normaux, pour pénétrer de là dans les écoles primaires, on ne songeait pas, sans doute, à enseigner à l'école ce qui ne peut s'apprendre qu'à la ferme et aux champs. Ce qu'on demandait simplement à l'instituteur, c'était d'intéresser les enfants à la vie rurale par des lectures, des explications, des textes de devoirs bien choisis, d'ajouter pour les plus âgés quelques exercices d'horticulture et de donner, pour ainsi dire, à leur éducation agricole une première façon.

Cette sage préoccupation de la destination des enfants aurait en même temps pour effet de ramener l'attention des maîtres sur l'utilité des connaissances usuelles indispensables. Dans son discours sur l'élévation morale des classes ouvrières, Channing, après avoir montré que tous les travaux de l'industrie dans les grandes villes ont un lien intime avec les applications de la mécanique et de la physique, exprimait le vœu qu'on propageât le goût de ces connaissances chez les apprentis, « rien ne pouvant mieux contribuer à ennoblir un métier aux yeux de ceux qui l'exercent,

que l'étude de ses rapports avec les lois de la nature ». Et il n'est pas aujourd'hui, dans les pays étrangers, un seul programme d'enseignement primaire élémentaire où les notions scientifiques applicables aux usages de la vie n'aient leur place. L'enseignement de l'économie domestique et du ménage est réglementaire dans les écoles de l'Angleterre et de la Russie. En Russie, le directeur actuel du musée pédagogique, le général Kokowski, a créé tout un système d'appareils pour la démonstration des préceptes fondamentaux de l'hygiène. Je sais bien que, si nous ne consultons que les textes de notre législation, ils ne sont pas moins riches que les autres en prescriptions de cette nature. J'ajouterai même que des efforts ont été tentés, à différentes époques, pour en assurer l'exécution dans les classes. En 1836 notamment, le Comité central de la ville de Paris avait établi dans les écoles de garçons et de filles un enseignement régulier de l'hygiène1. Un traité spécial avait été rédigé à l'usage des instituteurs, sous la direction d'Orfila. Telle est aujourd'hui la multiplicité des matières d'études, qu'on aurait quel-

1. Règlement pour l'enseignement hygiénique dans les Écoles municipales, 16 avril 1836.

Le Comité central de la ville de Paris,

Vu l'article 1" de la loi du 28 juin 1833, qui porte, après avoir énuméré les enseignements dont se compose l'instruction primaire élémentaire ou supérieure, que, selon les besoins et les ressources des localités, elle pourra recevoir les développements qui seront jugés convenables;

Vu le règlement du 12 novembre 1835 sur l'emploi du temps dans les écoles mutuelles, lequel règlement (art. 3) affecte chaque jour, à l'instruction morale et religieuse, une heure, dont la première demi-heure est employée à des instructions qui sont données tantôt sous forme de lecture et d'explication, tantôt sous forme d'interrogation;

Considérant que, jusqu'à présent, il n'a été fait dans les écoles municipales aucun enseignement spécialement consacré à l'hygiène, et qu'il importe que cette lacune soit comblée, non moins dans l'intérêt national que dans l'intérêt individuel ;

Considérant qu'un tel enseignement, en même temps qu'il a pour objet la conservation de l'existence et de la santé, tend à démontrer

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