Diîcrcl du 1(1 avril \8o-j
d'avoir régularisé l'enseignement scientifique, d'abord en le mettant en harmonie avec les conditions d'admission aux grandes Écoles du gouvernement et surtout en ordonnant les programmes : jusque-là, les sciences étant plus ou moins regardées comme secondaires, on les avait distribuées un peu confusément, les reportant dans la hiérarchie des classes de la base au sommet et du sommet à la base, sans se préoccuper suffisamment de leur progression logique. Cette progression, les auteurs de la réforme de 1852 se flaltaient de l'avoir trouvée'. Il faut reconnaître aussi que, dans les prescriptions relatives aux méthodes, ils avaient tenu compte des progrés de la pédagogie. Les instructions recommandaient les exercices oraux, les interrogations fréquentes, l'élucidation des régies naturelles du langage précédant l'élude des formules et vivifiée par des observations de grammaire comparée, les explications de textes prolongées, les compositions françaises; elles proscrivaient les longues rédactions et tous les travaux qui ne font qu'occuper la main. D'autre part l'histoire nationale tenait la première place dans les programmes de l'enseignement historique, et le professeur devait s'altacher avant tout à faire comprendre aux écoliers l'action qu'exercent sur le développement des peuples la religion, les arts, les lettres, l'industrie, le commerce, en
1. La Commission chargée de reviser les programmes d'admission aux Écoles spéciales et les programmes de l'enseignement scientifique des Lycées comiirenait : MM. le baron ThenarJ, de l'Institut ; Le Verrier, de l'Institut; Bommard, directeur des études à l'École polytechnique ; Rolin, commandant de l'École d'application d'état-major; Bugnot, directeur des études à l'École spéciale militaire; le contre-amiral Mathieu; Guibert, examinateur à l'École de marine; Vicaire, conservateur des forêts à Paris ; Parade, directeur de l'École forestière à Nancy; Dumas, de l'Institut; Béclard, de l'Académie de médecine ; Brongniart, de l'Institut ; Nisard, de l'Institut; le général Morin, de l'Institut; Sonnet, inspecteur d'académie; Lesieur, chef de division au ministère de l'Instruction publique; Vieille, maître de conférences à 1 École normale supérieure. (Arrêtés des 7 et 11 juin 18o"2. — Voirie Rapport du 23 juillet suivant.)
soulageant leur intelligence du fardeau des faits sans portée. De leur côté, les langues vivantes étaient présentées non plus seulement comme un complément de culture littéraire, mais aussi comme le moyen de pénétrer, par la pratique des idiomes, dans la vie intime des différents peuples. Jamais enfin l'utilité des exercices du dessin n'avait été démontrée avec plus d'élévation et de force*. C'était le fruit, légitimement recueilli, de l'expérience accumulée par les discussions qui avaient, pendant un demi-siècle, rempli la presse et la tribune « Quarante ans de luttes, disait le Ministre lui-même, les essais, les travaux, parfois même les erreurs de nos devanciers nous ont rendu la tâche facile. »
Mais tout ce que ces prescriptions pédagogiques avaient de sain et de durable se trouvait compromis par la pensée dans laquelle l'application en était prescrite. L'œuvre la mieux conçue n'eût pas résisté peut-être aux règlements mesquins et défiants qui, suivant le professeur dans le détail de sa tâche journalière, enchaînaient, pour ainsi dire, heure par heure, sa parole et sa main^. Toutefois le vice du plan de 1852 était plus
1. La Commission chargée de l'étude des programmes était composée de MM. Ravaisson, de l'Institut; Brongniart, de l'Inslilut; Ingres, de l'Institut; Picot, de l'Institut ; Belloc, directeur de l'École nationale et sjiéciale de dessin et de malhéinatiqucs appliquées aux arts industriels; Joul'froy, sculpteur (arrêté du 9 septembre 185*2). — D'autres arrêtés (21 et 28 juin, 5 juillet ISoô] y avaient adjoint successivement : MM. Siraarl, de l'Institut, Meissonier, Duc, Eugène Delacroix, Ilippolyte Flandrin, Fabien Pillet, chef de division au ministère. — Voir le rapport du 28 décembre 1853 et l'arrêté du 29 du même mois.
2. Ces /prescriptions inaccoutumées étaient encore aggravées par la fa^'on dont elles étaient commentées par les circulaires. Par un entraînement de passion funeste à tout esprit de tradition, le premier effet de la moindre réforme en France est trop souvent la condanmation absolue du régime qu'il s'agit d'améliorer : mais jamais ce caractère n'a été plus accusé que dans les instructions qui datent de cette époque : « ^ous devons attendre les plus heureux effets des réformes que nous avons entreprises ; mais nous ne les obtiendrons qu'en combattant avec opiniâtreté les derniers restes des routines et de la grossière ignorance
profond. 11 tenait d'abord à la nécessité imposée à l'enfant de Quatrième de faire son choix entre les sciences elles lettres, alors qu'il pouvait à peine se rendre compte de ses aptitudes, et plus encore à la combinaison artificielle qui maintenait associés à des études communes des jeunes gens qui avaient voulu se séparer'; il tenait surtout à l'esprit des programmes, que les instructions déterminaient avec une précision malheureuse. « L'enseignement de l'Université avait pour principe, était-il dit dans le rapport à l'empereur, de développer, non ])as les aptitudes particulières de l'individu, mais les facultés générales de l'espèce^ », et l'on avait systématiquement appliqué la régie contraire. Ce n'est pas que les programmes eussent été restreints, comme ils aurient pu l'être avec avantage ; on les avait un peu étendus au contraire, en rendant les langues vivantes obligatoires au baccalauréat es sciences^. Mais les sciences avaient été étroitement ramenées dans la voie des applications, les lettres dans la voie des exercices préparatoires aux examens; de la philosophie était retranchée la partie la plus noble et la plus féconde pour l'âme de la jeunesse : la morale et la théodicée; on avait même changé son appellation, pour la mieux rabaisser, sous le nom de logique, à une pure gymnastique de raisonnement. Tout avait été ainsi affaibli d'un degré : au double baccalauréat de mathématiques et de physique était substitué un baccalauréat es sciences unique, dont les matières d'un ordre
d'un régime dont les inconvénients devenaient intolérables. » (Circulaire du 18 avril 18o5.)
1. Cette combinaison était, non l'effet d'une nécessité considérée comme plus ou moins inévitable, mais l'application d'un principe. « Nous avons voulu, disait-on, donner aux candidats des carrières scientifiques une éducation lettrée, sérieuse et comi)lète, prise en commun avec les candidats des carrières littéraires elles-mêmes. » (Circulaire précitée du 18 avril 1855.)