LA GUCCESSION DES PLANS D'ÉTUDES ET LE DEVELOPPEMENT DES PROGRAMMES
Ce qu'il convient de remarquer tout d'abord, c'est que cette richesse des programmes sous laquelle nous fléchissons aujourd'hui est l'épanouissement naturel, le luxe inévitable d'une civilisation qui se développe et se compli(iue. Chaque siècle introduit dans son régime d'éducation le résultat de ses découvertes et de ses travaux, la préoccupation de ses intérêts et de ses besoins. L'histoire de nos plans d'études n'est pas un des chapitres les moins instructifs de l'histoire de l'esprit humain; et eu nous éclairant sur les origines lointaines de la crise que nous traversons, peut-être contribuerat-elle à nous fournir les moyens d'en conjurer les effets.
Il était facile, au seizième siècle, de faire de la simplicité la première condition de l'enseignement dans les Collèges. Le latin en élait le fond à peu près unique; les éléments du grec ne s'y ajoutaient qu'en Troisième; vers la fin de la dernière année d'études, quelques théorèmes de mathématiques d'après Euelide complétaient les exercices dialectiques : c'était la part accordée aux sciences; de physique, de géographie, d'histoire, rien. Tout était sacrifié au latin, même la langue française ;
c'est en latin qu'on apprenait à écrire et à parler : l'usage du français était interdit aux niailres et aux enfants liors de la classe comme en classe*; les Jésuites se distinguaient en tolérant l'emploi de la langue maternelle pendant les récréations et aux jours de fète^ Telles étaient les règles du gymnase fondé à Strasbourg, en 1538, — sur les plans des idées que les Frères de la vie commune avaient appliquées dans les Pays-Bas, — par l'un des plus grands pédagogues du temps, Jean Sturm; et cette organisation était acceptée par toute l'Europe, particulièrement en France^, comme un modèle.
1. « Nerao scholasticorum in collegio lingua vernacula loquatur, sed lalinus sermo eissit usilatiis et familiaris. » (S^a/u/a Facultatis Arlium, 3 sept. 1398, art. 16). — « Sive interrogat quivis prœceptor aut paedagogus quemvis scholasticum, sive quidjubeat aut alloquatur, id faciat verbis latinis. y> (Appeiidix ad reformationem Facultatis Ar/Zî/w, 2j sept. 1600, art, 10.) — « Interdicta sibi lingua vernacula, solum sermonem latinum ubique in collegio usurpanto... In singulis classlbus exploratores, qui quoiibet die ad se référant catalogum scholasticorum qui vel sacris non interfueiint vel lingua vernacula locuti sint aut in qua re alia deliquerint, collocanto » (Decretum Universitalis Parisiensis de collegiis, Ibnov, 1626, art. 29 et 47). — En 1612 un professeur de philosophie du collège de Tréguier s'étant servi de la langue française dans son enseignement fut interdit de ses fonctions. (Histoire de l'UniiersiLc de Paris, par Ch. Jourdam, liv. I, chap. m, p. 75.) — II n'y avait d'exception à l'usage du latin que pour le catéchisme dans les classes inférieures, Cinquième et Sixième. (Kélibien, Histoire de Paris, preuves et pièces juslificalives, t. V, p. 800. Établissement de l'exercice public des classes au collège de Narbonne, 7 mars 1599.) — Les mêmes règles étaient appliquées dans les séminaires, avec cette seule différence qu'on pouvait parler grec ou latin, mais point français : parler français ou mal parler, c'était tout un. Voir le Riglement de 1610.
2. « Doini linguae lalinae usum inter schoI:isticos diligenter conservandum curet : ab bac autem latine loquendi lege non exinianlur, nisi vacationuni dies et recrealionis liora:. » [Ratio algue inslilulio sludioruni Socic'lati.i Jesu, Regulse l'ccloris, 8.) — Dans les Rèjlfs relatives aux cla.sse.s, nous trouvons : « Curandum imprimis est ut discipuli latine loquendi consuetudmem acquirant: quare magister a suprema sallem grammatice latine loquatur, et ut latine disciimli loquantur exigat prœsertim in |)ra;ceptoruui explicatione, in corrigendis scriptionibus latinis, in concertationibus atque etiam in colloquiis.... •
5 Le règlement du gymnase de Mmes, organisé par Claude Baduel en lois, porte, art. vu : « La principale élude est celie du latin.... Que nul donc ne néglige l'habitude de parler latin ni ne se permette l'habitude
<.i ENSEIGNEMENT SECONDAIRE.
S'il l'aut en jiig(M- par le statut du Collège de Narbonne, — le seul document précis qui nous reste de cette époque, — la façon dont ce programme était appliqué n'en élevait pas beaucoup le caraclére. Voici, en effet, comment de la Sixième à la Rhétorique se réparlissaient les matières: en Sixième, rudiment, genres et déclinaisons des noms ; en Cinquième, prétérits et supins des verbes, revision des déclinaisons et des genres; en Quatrième, syntaxe, quantité, grammaire grecque et revision des prétérits et des supins; en Troisième, quantité, ligures, abrégé de rhétorique, revision de la syntaxe et de la grammaire grecque ; en Rhétorique, langue grecque, versification, auteurs'.
Le règlement de l'Université de Paris ne contient luimême que des indications sèchement techniques^. Tout ce qu'il nous apprend, c'est que, sur les six heures de
d'une autre larifrue, sauf le grec et l'hébreu aux heures lixces par les professeurs. Mais il ne suffit pas de parler latin ; il faut le faire correctement. Pour en établir et en maintenir l'habitude, on aura recours à des châtiments pécuniaires et physiques, à d'autres encore.... » (C/a«rfe Baduel et ta licforme fies élnts au seizième siècle, par M. J. Gaufrés, ouvrage couronne par l'académie de Nimes, Paris, 1880, chap. xi, p lu6. — Cf. chap. IV, p. 40 et iQ.)
1. « Ilabebitque [priniarius] quinque classesnd minus, in quibus nui!u°> scholasticoium ascendcre polerit, nisi i)rius a dicto priinario ab cjusve delegalo exaniinalus fuerit : qui pro captu uiiiuscujusque assignabit ei gradum.... Kegeiitibus non quos vohierint lihros légère licebit sive intcrpretari, sed illos lantum qui quum honestati et classibus, tum capacitati discipulorum convenire primario videbuiitur. Nec tamen unquam oiniltenlur ciloceri scu iiistilui inlra annuni gênera et declinationes iioiiiiiiuni cum rudiinentis in sexla classe; pricterita supinaque verboruin, cum repctilione gencrum et dcclinalionum in quiiila ; syntaxis, quaiititales et grammatica grœca, cum repetitione prœteritoruni, supinoniin et heteroclitoiuin in quarta ; quantilates, figurœ et compendium aliquod rhetorices, cum ropelitione synlaxeos et yrammalicae grœcie in tcrlia ; in prima vero classe, ars ampla rhetorices etgrajcœ linguœ inlelligeiidic, cum ratione compoiicndorum versuum. cum aucloribus idoneis. » (Félil)icn. Jlisloire de Paris, Èlablissemenl de l'exercice public des classes au CoUrge de yaiboiiiie, déjà cité )
2. Ce statut est le règlement qui a régi l'ancienne l'nivcrsité jusqu'à sa destruction (1795). Enregistré au Parlement le 3 septembre loJ8, il
classe qui avaient lieu chaque jour, une heure était consacrée à la récitation des préceptes, cinq à l'explication des textes et aux exercices de style et d'élocution. Des quatre heures d'étude, les écoliers en devaient employer deux, la dixième du matin et la cinquième du soir, à des compositions en vers ou en prose et à des discussions de vive voix. Le samedi, ils présentaient au principal leurs travaux de la semaine, et ceux qui n'avaient pas à montrer au moins trois thèmes, latins ou grecs, signés du professeur, étaient punis'. « Au Collège de Bourgogne, où mon père me
ne fut public, par suite de certaines difficulltîs de procédure, que le IS seplciiibrc 1600.
1. Il Quum ab antiquis dictuin sit et quotidiauo usu comprobelur stykim esse optimum dicendi niagislrum, eumque leclione et imitatione insigni-iim auclorum, scriptione denique assidua comparari, ex sex horis quotidianiet publie! ex auditoriis studii, una prœeeplis etregulis cognoscendis, et cum praeceptore examinandis concedatur : rellquae omnes in poelis, hisloricis, oraloribus audiendis, cognoscendis, ediscendis. imitandis, in commentatione denique et usu discendi scribendique consumantur. — Singulis diebus, hor» duœ, décima neinpe matulina et quinla postmeridiana, scribendis versibus, orationibus solutis. slylo deniquo formando et disputationibus impendantur. — Quod ut diligenlius peificialur, scholastici, die sabbatho singularum liebdomadarum, quum se pro more sistent a prandio in aula posl graliarum aclionem, ot'feranl charl;is suarum eompositionum gymnasiarchœ aut ei qui ipsius absentis vicem supplebit; et in eos animadvertalur qui non exhiljuei'int tria ad minimum ejus hebdomadae themata seu prû|)osita, a sein lalinam aut graîcam linguam conversa, a suis docloribus ad fidera faciendam, obsignala. — Scholastici memoriter s;ppo recitando memoriam excolant et fréquenter declamando se exerceant. » [Slaluta Facultatis Artium, art. 25, '26,27 et 28.) — «Classium minorum duces utriusque linguae rudimenla inculcanto; ingénia crebis disputalionibus acuunto; memoriae atque pronuntialionis cerlamina indicanto; quolidianis ferme Ihematis latine scribere tironem edocenlo. — Superioribus oïdinibus humanitalis ac polissimum primfe classi prœfecti grœcis, lalinis, vinclis et libcris compositionibus, ej)istolis, choriis, oraliunculis, e])igrammatis, odis, elegiis, cœteris dicendi aut canendi generibus eloqucntiaî candidates assidua opéra informanlo; prolixis annotalis auditorem ne faliganto; quolidie ad excolendam memoriam, scholis Tualuliniset poslmeridianis juslam leclioneni prœscribunto ; inter explicandum, latine sempcr, id quod et professores philosophiœ factilare par est, accurate loquunlor; in exigenda ratione dictatorum ac lectionum assidui et severi sunto; composilionibus in omne genus cum cuia emendandis imllius diei non partem aliquam professores omnium scholarum humamtatis impendunlo. — Correclas et
mit en la troisième classe, écrivait Henri de Mesme (1542), j'appris à répéter, disputer, haranguer en public... et à régler mes heures tellement que, sortant de là, je récitai... Homère d'un bout à l'autre'. » André Lelebvre d'Ormesson se gloiine également « d'avoir retenu par cœur, toute sa vie, tout ce qu'il avait appris en sa jeunesse^ ». Les plus solides et les plus brillants élèves du temps ne concevaient pas de plus noble idéal.
Cet idéal représentait, il est vrai, relativement aux éludes du moyen âge, un progrès considérable. Le moyen âge avait eu, lui aussi, sans doute, ses disciplines puissantes : comment le méconnaître, à voir les esprits vigoureux qu'elles avaient formés d'Abélard à Calvin? Nul doute que la scolastique ait travaillé en son temps à l'éducation de l'esprit fi'ançais; elle a contribué à lui donner la fermeté et la logique. Mais, au seizième siècle, elle avait produit ce qu'elle pouvait
a mendis expiirfralas composiliones, doctonim chiro^rapho publicalas, ultiina septiniana; ilie, in aula gyninasii uiiumqueinque nionslrare sibi coïuiilo.... Eodem sei)liino die, quidquid per tolos septcni dios mcmoria; scliolaslici Iradideriiit, ibidem rudiorcs ex memoria repetere; et provectioies et classicos pra;ci|)uc, oratioiies el carmina quœ ipsimel exaraveriiit, de suggcsLu pronunliare jubenlo. >y (Dccretum de coUegiis, 15 nov. lOiiî, art, 39, 40, iS, 49.) — Cf. Claiirle Badiiel, etc., chap. v, p. b6 et siiiw Voir J. Quicherat, Histoire de Sainic-Barbc, Paris, IStJI, t. I, ch. x, p. 85 el suiv.
1. Voir lîoilin, Traité dc.i Éludes, liv. II, chap. ii, art. 1.
2. Mt'inuircs fiiaiiiixcrils d'André Lefebvre d'Onnesson, f° 71, '*. — Cf. Journal d'Olivier Lefebvre d'Onnesson, publié par M Cliéruel, Introduction, p. \\\,
produire, et il n'en subsistait plus guère que les abus^ « Peu de préceptes et beaucoup d'usage », professait Ramus, et l'on avait renoncé au Floretus, au Combat de Theodolus, aux Distiques de Jean Facelus, au Doctrinal d'Alexandre de Villedieu, au Grécisme d'Evrard de Bé- Ihune, pour aborder directement les textes classiques 3t « fondre ensennble l'étude de la pensée et celle du langage, l'éloquence et la philosophie ^ ». C'était le premier bienfait de la Renaissance. Le champ, une fois ouvert, s'était rapidement étendu. C'était à qui s'empresserait « d'oster du chemin des arts libéraux les espines. les cailloux et tous empeschements et retardements des esprits, de faire la voye plaine et droicte pour parvenir plus aisément non seulement à l'intelligence, mais à la practique des choses^ ». On protestait contre ces latineurs de Collège, pour qui le monde n'était que babil, et qui semblaient, suivant l'expression de Bacon, n'avoir d'autre souci que de peser, de mesurer ou d'orner le vent*. Montaigne rappelait avec une pointe de mauvaise humeur « qu'avant le premier desnouement de sa langue », son père l'avait confié à des maîtres et à des serviteurs « qui ne parlaient en sacompaignie qu'autant de mots de latin que chacun avait appris pour jargonncr avec lui » ; à six ans, il n'entendait pas plus le français que « le périgordin ou l'ai'abesque » ; à treize, en sortant du Collège, il ne connaissait rien de ce qu'il aurait eu besoin de posséder : « Je vouldrais premièrement bien savoir ma langue, disait-il, et celle de mes voysins où j'ai plus ordinaire commerce » ; il lui tardait
1. Voir Thurot, De l'organisation de l'enseignement dam l'Université de Paris au moi/eii âge. Paris, ISaO.
2. Rarnus, De Studiis eloquentix ac philosophix conjungendis oratio (loiC)
5. Id., Remontrance au Conseil privé, touchant la profession royale en mathématiques (1367).
4. De dignitate et augmentis scientiarum, liv. H, Prajf., § 11.
de sortir « de la geaule » pour « frotter et limer sa cervelle contre celle d'autruy » ; il avait soif « de pratiquer, parle moyen des histoires, les grandes âmes des meilleurs siècles' », C'est le même besoin d'affranchissement qui travaille l'esprit d'Érasme. On a dit avec finesse qu'il pensait, aimait et haïssait en latin. Si c'est en latin aussi qu'il demandait qu'on donnât aux choses le pas sur les inots^, il voulait qu'on renonçât aux superstitions de la fausse rhétorique et qu'on créât à l'enfant un fonds de savoir bien digéré avant de l'exercer à écrire : il faisait donc place dans son plan d'études à l'histoire, à la géographie, à l'arithmétique, à l'hygiène, à la physique, — à celle qui révèle les secrets de la nature et de la vie, — aux malhématiques. à la morale. N'était-ce pas trop encombrer l'esprit de la jeunesse ? Érasme ne méconnaissait pas la portée de la critique; mais pour certaines sciences il lui suffisait que l'écolior y trempât ses lèvres; qnasdnm guslasse sut erU'\ Plus hardi, Rabelais l'y plongeait tout
1. Essais, I, XXV. — Cf. J. Gaufrés, C. Baduel; Dejob, Marc-Antoine Muret; G. Boissier, la lit-forme des études au seizième siècle, lievue des Ihu.c Mondes, 1" dôceinbre 1882.
2. « l'iiiicipio duplex omiiino videtur cognitio, rerum ac verborum ; verboruin prior, rerum polior. » {De Ratione studii, t. I, p. 522, édit. de 1703.) — C'est dans le même esprit que Bacou disait : « Ut rerum dij^nitas verborum cultui priccellit.... » {De dignitate et augmentis scicntiarum, lib. I, §31.)
3. Le passage du Dialogue où Érasme expose ce programme est d'un tour charmant : « Utriusque linguaî, grœcte et latinae, peritiam exacte pordiscet teneris statim annis. Dialeclices non patiar esse rudcm ; nolim tanien ludicris illis argutiis ad ostenlalionem repertis torqueri. Ulietoricus aliquanto quiilem diligenlius, sed tamen citra superslitionem, exercebitur scribendi diccndiquc potius usu quam anxia prœceptorum observalione. Sed prius geographiam perdiscet accurate : arithmeticam, musicam et astrologiam dégustasse sat erit. Medecinaî tantum addelur quantum tuendœ valetudini sat erit. Nonnuilus et physices pncbcbitur gustus, non tantum hujus quaa de principiis, de prima materia, de infinilo anibiliose disputât, sed quaî rerum naluras demonslrat : qua3 res agilur in libris de anima, de ineteoris, de animalibus, de plan Us. — -Niliilne de moribus? Hoc aphorismis instillabitur, prjcsertim ad pictatem christianam et oflicia vitx conimunis pertinentibus. — Tôt disciplinis oneras œtatem teneram î — Faxo ut hœc omnia ludens discal,
entier. Il n'était pas de mystère dans les langues, — gi'ecque, latine, hébraïque, clialdaïque et arabique, — dans les arts libéraux, — géométrie, musique, astrono- (nie, — dans le droit civil et la philosophie, — dans (( les faictz de nature », — auquel il n'entendit initier son élève ; il en voulait faire a un abvsme de science ' » :
priusquam attingat annum decimum octavum. — Portasse per artem noloriam ? — ^equaquam. — Qui potest alioqui ? — Nihil est necesse, queinadmodum vere dictum est, ut puer omnes disciplinas exacte discal. Ouasdam trustasse sat erit. Id inagno fructu parvoque neg^otio flet, si ex singulis pra!cipua quœdam ledigantur in compendium. -N'eque quidquam facilius discitur quani quod optimum est. — Pulchre narras. Sed unde compendiorum arlifex"? — Jam hoc ago, ne ab uno petam omnia, sed in que quisque praeceUit in eo deposcam illius operam.... » (De recta lalini grœciqiie sennonis pronunliatione dialoQiis, t. I, p. 922-922.) — « In priniis lenenda est liistoria, cujus usus latissinie patet », dit-il en parlant des connaissances du maître (De ratione studii. t. I, p. 523J.
1. Ici également il faut citer le texte qui nous transporte si agréablement dans la chimère. « J'entends et veulx, dit Rabelais, que tu aprennes les langues parfaictement. Premièrement la grecque, comme le veult Quintilian, secondement la latine. Et puis l'hcbraicque pour les sainctes letres, et la chaldaîque et arabique pareillement, et que tu formes ton stille, quant à la grecque, à l'imitation de Platon, quanta la latine, de Cicéron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoy te aydera la cosmo„'raphie de ceulx qui en ont estript. Des arts libéraux, géométrie, arithméticque et musicque, je t'en donnay quelque goust, quand tu estoys encore petit en l'âge de cinq à six ans ; poursuis le reste, et de l'astronomie saiche en tous les canons ; laisse raoy l'astrologie divinatrice et l'ait de Lullius comme abuz et vanitez. Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beauîx textes et me les confère avecque philosophie. Et quant à la cognoissance des faictz de nature, je veulx que lu le y adonnes curieusement, qu'il n'y ayt mer, rivière, ny fontaine, dont tu ne coguoisse les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres, arbustes et fruclices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les mctauls cachez au ventre des abysmes et les pierreries de tout Orient et Midy, rien ne te soit incongneu. Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecz, arabes et latins, sans conlemner les Thalmudistes et Cabalisles, et par fréquentes anatomies acquiers toy parfaicle congnoissance de l'aultre monde qui est l'homme. Et par quel(jucs heures du jour commence à visiter les sainctes lettres : premièrement en grec, le nouveau testament et Epistres des apostres et puis en hébreu le vieux testament. Somme que je voy un abvsme de science...» (II, 8. Comment l'anlagruel entant à Paris receut letres de son père Gargantua et la copie d'iceU.es. édit. Marly-Laveaux.) — Cf. Cornélius Agrippa, De vanitate et incertitudiiie scientiarum (1327) ; L. Vives, De causis corruptarum artium (loôlj ; Mzolius, Antibarbarus contra pseudo-philosophos (1830)
on ne pouvait plus résolument prendre possession du pays d'Utopie.
La chimère eût-elle été moins accusée, l'Université n'était pas disposée à laisser si vite pratiquer la brèche dans la place qu'elle se faisait une religion de défendre. Non moins prudents dans leurs évolutions, les Jésuites ne cédaient que peu à peu à l'esprit de réforme, mais ils savaient céder à temps. Entrant avec discrétion dans les voies nouvelles, ils avaient, les premiers, substitué la culture classique aux exercices de l'école. Bien plus, tandis qu'il sufdsait à l'Université que ses élèves ne fussent pas absolument ignorants en grec *, les Jésuites, c'est un des caractères de leur programme, mettaient le grec sur le même plan que le latin ^ La langue latine demeurait la langue usuelle et obligatoire; mais les élèves étaient exercés à écrire en grec; on en com-
1. «Et ut ling-ua; etiam grecae non ignari existant... aliquid deHomeri.-,. Ilesiodi... Theocrili... opeiibus ediscant.» {Statut., art. 23.) — « Ea graccai linguBB dii;nitas est, — dit le I'. Jouvency, — ut iilain qui non calleat erudilus plane dici nemo possit. » {Magistris scholarinn iiiferioruin Societatis Jesii de ralioue discendi et docendi ex dccreto Confireijationis générait XIV, auctore Joseiiho Juvencio, Soc. Jesu, 1711, Prima pars, cap. I.)
2. Le cadre du plan d'études des Jésuites comprenait 5 cours ; 5 de grammaire, 1 d'humanités, 1 de rhétorique, suivis de 1, 2 et 5 classes de philosophie pour l'élito. Voici comment ils définissaient chacun des cours l'oridamentaux :« Gradus i«//wiœ c/a.wfs grammaticœ est rudimentorum perl'ecla co;^nilio.... Gradus mediœ classis gi'ammnticx est toliiis quidem grammaticœ, minus tamen plena, cognitio.... Gradus s«; j-t'oia' classis gramtnaticx esl absoluta grammaticœ cognitio.... Gradus tiuiniinilntis est... prœpararo veluli solum eloquentiœ.... Gradus rhetoriccs non facile certis quibusdam terminis definiri potest ; ad perfectam eiiim eloquentiam informai.... L'niversam philusophiam bicnnio aut trieiiiiin absolvel [prœroi)tor]; primo anno Iradetur logica, mclaphysice et ninthodus ;' secundo physica et jjhilosophia moralis; in tertio traclabunli.r ilUé physicœ et meta|iliysicœ quœstiones, qure aut tracta tœ in biennio non sunt aut ampliori explicatione indigent et malhesis sublimior. » {lialio alqtie inslitutio studiorum Societatis Jesu.) — On sait que le [dan d'études de la Société de Jésus a eu trois éditions successives, 15S15, 1591 et 1599. C'est dans l'édition de lo99 qu'il faut chercher la pensée délinilive de l'Ordre. — Voir aux Annexes, n" 11.
mençait l'étude dès la Sixième. D'autre part, l'érudition — c'est le nom qu'on donnait aux notions historiques de toute nature — était admise à titre de commentaire des textes, avec toute sorte de réserves, il est vrai; il était entendu notamment que ce commentaire, considéré comme un divertissement, ne devait jamais empiéter sur les exercices littéraires ' : l'histoire proprement dite, la géographie, les éléments du calcul étaient compris avec la langue maternelle (vemacula lingua) dans ce que le plan d'études nomme les enseignements accessoires, et on leur accordait environ une demi-heure par jour dans les classes de grammaire*; faire des orateurs et des poètes d'élégante latinité, tel était l'ohjet des études aux yeux du P. Jouvency; il s'agissait de développer le goût et d'affiner l'esprit^. Mais, pour employer une des comparaisons familières aux écrivains de l'Ordre, si le fonds était restreint, les plus humbles régents, grâce à la discipline commune,
1. « Exacto tirocinio (c'est-à-dire pour le couronnement des études), dit le P. Jouvency, primus magistri labor eril latinum stylum illis optimum, poeticum juxta et oratorium, et demonstrare et ut assequantur adjuvare. » {De lialione discendi et doceiidi, Secunda pars, art. 8.) Et ailleurs : « Denique nullam erudili prajceplores occasionem ornandae rei litterariœ... prœtermlltant. » llbid.. Prima pars, cap. iii, art. -2.; — L'ouvrage capital du P. Jouvency, après son Plan d'études, est un Manuel de rhétorique : J. Juvencii e Societate Jesu candidatus rheloricx. Voir la 2' édition {Candidatus... aiictus et meliori ordiite dijeslus, 1759).
2. « Eruditio modice usurpetur, ut ingenium excilet interduni ac recreel, non ut linguae observalioneni impediat. » IRe/julie professoi'is hiimanitatis, 1.) — « Eruditio... ex historia et moribus genlium, ex auctorilatc scriptorum et ex omni doctrina, sed parcius ad capluni discipulorum accersenda. » {Regulx professons rheloricx, 1. — Cf. Jouvency, Prima pars, art. 3, § 1, 2, 3.
5. « l'Ilima scmihora linguae vernaculœ et accessoriis tribuetur. » (flegulœ infimx et niedix claxsis grommaticx.) « Ullimas emihora concertationi vel linguai vernaculœ aut accessoriis concedatur. » (Regulx supremœ classis gi-ainmalicœ.) — Voici comment, dans le Pièglement Rcnéral des classes intérieures, sont déterminées les études accessoires (accessoria; disciplinœ) : t hisloriam, geographiam, matheseos elementa et si qua alla in his scliolis tradi soient... » (§ 11;.
excellaiont — au témoignage de Descartes et de Bacon à le féconder.
Avec les Oratoriens (1659) et les Jansénistes (1645) le cadre s'élargit. L'admission de la langue française an droit de cité dans l'enseignement des collèges est leur commune nouveauté. A Juilly, l'usage du latin n'était réglementaire qu'à partir de la quatrième; le catéchisme était même enseigné en français jusqu'à la seconde; à Port-Royal, des rudiments français avaient remplacé les grammaires grecque et latine'. La langue
1. On sait que les livres en usage élaicnt la grammaire latine de Despaulère, — de ce Dcspautère dont Giiyot (''crivait : « Tout déplaît aux enfants dans le pays de Despautôre, doni toutes les rèyles leur sont coniino une noire et épineuse forêt, où, durant cinq ou six ans, ils ne vont qu'à tâtons, ne sacliant quand ot où toutes ces routes égarées finiront; heurtant, se piquant et choppant contre tout ce qu'ils rencontrent,' sans espoir de jouir jamais de la lumière du jour», — la grammaire grecque de CIcnard, les lexiques de Schrevellius et de Scapula, les traités du P. Labbe et du P. Vavassor. Ce sont ces livres que remplacèrent, dans les petites écoles, la Nouvelle méthode pour apprendre facilement et en peu de temps la langue latine (1611Î ; la Nouvelle méthode pour apprendre facilement la langue grecque (1655) ; le Jardin des racinc.i grecques mis en rers français, de Lancelot (1657); la Grammaire générale et raisonnce, d'Arnauld (1660); r.4?'/ de penser, contenant, outre les règles communes, plusieurs obsej'vations propi'es à former le jugement, du même Arnauld (1662) ; les Traités de Mcole, etc. — On peut indicpicr aussi, comme procédant de la mémo pensée, la Nouiielle mélhorlc pour apprendre ai'ec facilité les princijies de la lan(,ue latine où sont expliqués les genres et les déclinaisons des noms et des prénoms, les prétérits et sitpins et les coîijugaisons des verbes, la synta.re et la quantité, dans un ordre clair et concis tout ensemble et distingués par quatre différentes couleurs pour la soulagement des écoliers (1666), — espèce de grammaire en forme de tableau, dressée sous la direction du P. de Condren, second supérieur de l'Oratoire, méthode qui avait paru à Richelieu une invention féconde. — Le P. de Condren avait établi à Juilly une classe de Sixième, plus tard une classe de Cinquième pour l'enseignement j)ratique et élémentaire des règles et de l'orthographe françaises, comme introduction à l'étude du latin. Il faisait commencer le grec en Cinquième. — Voir aux .\nnexcs, n° II, note c.
maternelle était la première où l'enfant apprit à s'exercer *. Le français servait de truchement, comme on disait alors, au latin, et le latin au grec. Cela seul marquait une révolution. Tout l'enseignement en recevait une aisance et une ampleur inconnues jusque-là. D'abord les méthodes nouvelles constituaient, pour les premières années de l'éducation, un bénéfice considérable, l'alphabet latin ne coûtant pas moins parfois de trois années d'efforts. Mais l'avantage se faisait mieux sentir encore dans la suite des études où les explications, s'aidant du français quand elles ne se faisaient pas en français même, pouvaient être tout à la fois plus substantielles et plus rapides. Bien plus, Juilly avait un professeur particulier pour l'histoire qui ne donnait ses leçons qu'en fiançais; et, dès ce moment, l'histoire était entrée dans le plan général des exercices chez les Oratoriens : histoire sainte en Sixième et en Cinquième, histoire grecque et histoire romaine dans les trois divisions, ou, comme on disait, dans les trois chambres suivantes ; histoire de France dans la chambre des grands -. A Port-Royal il n'existait pas de « cahiers » d'his-
1. « -Nous instruisons les enfants du latin par des règles françaises, dit Lancelot; car nous ne sommes pas seuls à redire à la façon ordinaire de leur faire apprendre les règles de la lan^e latine en cette langue qu'ils n'entendent point encore; et nous désirons les former dans leur langue autant que dans celle-là. Nous leur faisons ensuite lire et observer les meilleurs auteurs. » [Méthode pour commencer les humanités grecques et latines. Préface.) — Ce sont des prescriptions inspirées du môme esprit que donnait Tanneguy-Lefebvre, le père de Mme Dacier, dans sa Méthode pour commencer les humanités grecques et latines. Voir les Mémoires de Sallengre, t. 11, 2° part., p. 62. — « S'il y a des livres intitulés Méthodes ou Syntaxes pour apprendre à écrire, ou pour la danse, ou pour la musique, personne, qu'on sache, n'en est venu à bout sans pratiquer, disait Arnauld dans son Règlement des études pour les lettres humaines (voir p. 2i, note 1^; on n'apprend les langues que par l'usage. On suppose qu'il sait, dans cette syntaxe, la règle par laquelle on e.xplique que, dans le menuet, il faut compter le quatrième pas; celui qui saura cette règle par cœur, sans faute, n'exécutera pas pour cela le quatrième pas. »
2. Voir ÏHistoire de L'abbaye et du collège de Juilly depuis leurs ori~
loire proprement dits; mais on y lisait les historiens grecs et latins comme historiens, et on éclairait les réflexions qu'ils provoquaient par l'étude de la géographie et de la chronologie, que Guyot appelle, avant le président llénaull, les deux yeux de l'histoire. D'autre part l'enseignement des sciences avait été agrandi et transformé comme tout le reste, par le fait seul de la substitution des Nouveaux éléments de géométrie d'ArnaiiUI, éléments déduits en français, au Recueil latin des théorèmes d'Euclide. Il n'était pas jusqu'aux littératures modernes qui n'eussent leur place dans les programmes des petites écoles, au moins pour l'élite des élèves. Les maîtres de Port-Royal avaient composé des méthodes pour apprendre l'italien et l'espagnol : Racine, en sortant de leurs mains, possédait ces deux langues. Enfin, dans son Règlement des études pour les lettres humaines^, Arnauld avait institué, à la lin de chaque classe, de « rigoureux » examens de passage. Pour l'avant-dernier, c'est-à-dire pour celui qui permettait de monter de Rhétorique en Philosophie, l'élève devait être en état (( d'expliquer tous les auteurs classiques à livre ouvert, et de faire, en latin, après une heure de préparation, un récit d'un quart d'heure d'après un sujet donné ». Pour le dernier, qui donnait droit au diplôme de maître es arts, le candidat avait à répondre « sur tous les auteurs classiques, sur toute la philosophie, sur la géographie ancienne et nouvelle, sur la chronologie, sur les histoires sainte, grecque, latine, et sur l'histoire de 1 laace -. Ce programme, qui semble, il est vrai, être
gines jus/ju'à 7ios jours, par Charles Hamel, avocat, docteur en droit, ancien élève de Jiiilly, 2'^ i5dit., 186S, liv. IV, cliap. i.
1. Mémoire sur le règlement des études pour les lettres hinimiiies, par M. Arnauld, docteur en Sorboinic, avec des notes attribuées à liollin; i'aris, t. XI. des (JEurres de messi7-e Arnauld, imprimé pour la prcmit're fois en 1870. — Voir aux Annexes n' 111, l'ensemble de son Plan d'étude».