DioU, Les éludes classiques sans latin, p
Tout élément de variété dans les études secondaires nous parait un élément de fécondité et de force. Si nous avions à dresser un plan déducalion nationale, nous y ferions entrer toutes les conceptions justifiées par un sérieux intérêt. Dés aujourd'hui nous sommes prêts à applaudir à l'expérimentation des idées nouvelles. Mais serait- il sage de bouleverser en un jour de fond en comble l'édifice où nous sommes habitués à vivre ? Dans son Discours de la méthode, Descartes recommande expressément de ne point détruire la maison qu'on habite avant d'avoir bâti celle où l'on veut s'établir; et bien des raisons nous semblent plaider la cause de l'enseignement spécial réorganisé.
La première, c'est qu'il existe. En dépit de tout, il a sa place faite dans les Lycées et dans les Collèges. Il ne nuit ni à l'enseignement primaire supérieur, qui a été rétabli au-dessous de lui, ni à l'enseignement secondaire classique, qui se maintient au-dessus. Pourquoi disperser sa clientèle aux quatre vents, en renvoyant les uns aux études primaires, les autres aux humanités modernes, et ne pas essayer, avec les ressources dont il dispose, l'eflet des améliorations qu'il vient de recevoir? Cela d'ailleurs, sans empêcher, à coup sûr, en les favorisant même, les entreprises de renouvellement que telle ou telle société privée se ferait un patriotique devoir d'entreprendre.
La seconde raison, c'est que ce sont les représentants de la pure tradition littéraire qui en ont jeté, il y a cinquante ans, les premiers fondements? Cet enseignement nouveau, il arriva un jour à Arago de l'appeler classique 11 n'admettait pas que le nom dût appartenir exclusivement aux études gi'ecques et latines, et
il considérait qu'un enseignement qui cherchait son principal ;ippui dans les lettres françaises avait le droit, lui aussi, de le porter. « Huesl-ce à dire? s'êcriait-il, Pascal, Fénelon, Bossuet, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, (lorncnlle, llacine, Molière, l'incomparable Molière, seraient privés du privilège, si libéralement accordé aux anciens, d'éclairer l'esprit et de faire vibrer les ressorts de l'âme? Mais Napoléon ne savait pas le latin, ni Vauvenargues, ni Shakespeare. Et qu'on me dise quelles langues autres que la leur, Homère, Euripide, Arislole, l'iaton avaient appi'ises, et s'il ne leur a pas suffi de parler le grec pour devenir d'immortels écrivains*! » i\i M. Guizot, ni M. Cousin, ni M. Saint-Marc Girardin, ni M. Villemain ne relevaient ce défi oratoire. Mais nul n'a travaillé avec plus de conviction que M. Villemain à fortifier dans les Lycées l'enseignement intermédiaire pendant les cinq années de son second ministère*, et c'est dans sa chaire de professeur d'humanités, en présence des diversités d'aptitude qu'il constatait chez ses élèves, que M. Saint- Marc Girardin conçut comme un devoir l'idée de créer une éducation qui répondit aux diversités de leur destinée^. El par là il n'entendait point un enseignement bâtard qui condamnât ceux qui le suivraient à une sorte d'infériorité sociale. 11 réclamait hautement en sa faveur le droit de cité dans la famille universitaire*. « Il ne s'agit pas, disait à son tour M. de Salvandy^, d'offrir une sorte d'asile aux emants qui n'ont
1. Discussion du projet de loi sur l'enseignement secondaire, 14 mars
2. Voir notamment les arnUés des 12 mai ISiô et 29 octobre ISil, relatifs aux Collèges de Versailles ot de la Uochellc.
ô. Séance de la Chambre des déitutcs, 5 juin 1838. — Cf. Séance du 31 mai 1856.
i. De l'instruction intermédiaire et de son état dans le midi de l'.U- Icuiafivc, Conclusion.
5. Instruction du 6 août 1847. — « Considérant, dit l'arrêté du 17 sep-
ni intelligence ni bonne volonté, mais de développer des facultés que l'étude pure et simple des langues anciennes laisserait dans l'inaction et qui ont besoin d'un autre aliment,... d'organiser pour des caractères divers et des carrières dilTéientes deux systèmes de leçons ayant un but également sérieux, également élevé... ^ »
La troisième raison enfin, pour laquelle nous croyons utile de soutenir l'enseignement spécial, c'est qu'un vigoureux effort s'accomplit en ce moment autour de nous en vue de le créer chez les peuples les mieux armés pour les luttes de la vie internationale. Je ne parle plus seulement de l'Allemagne, où, tandis que les écoles réaies n'ont jamais été plus peuplées, l'augmentation du nombre des élèves dans les gymnases est devenue, nous l'avons vu, l'une des causes de la surcharge que nous combattons^. Voici l'Angleterre
lembre 18i9, la haute utilité de cet enseignement institué pour les élèves des Collèges qui se destinent à la pratique de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et des arL«.... » Voir les arrêtés des 22 septembre 1847, 7 octobre 1848 et 17 septembre 1849. — Cf. la circulaire du 2 octobre 1863, l'instruction du 6 avril 1.S6; et l'arrêté du 28 juillet 1882.
1. Tous ceux qui dans la presse politique et scolaire s'occupent des questions de l'éducation nationale semblent définitivement gagnés à la cause de l'enseignement secondaire spécial et reconnaissent la nécessité de lui donner une organisation indépendante. Voir notamment les articles de M. F. Sarcey, dans le XIX' Siècle, \", 2, 3 et 4 mai 1884.
2. En 1868 il y avait en Prusse 197 gymnases, et au total 569 écoles secondaires de différentes catégories; en 1880 le nombre des gymnases était monté à 249, celui des écoles secondaires en général à 489. — En 186S on comptait en Prusse 1 élève de gymnnse sur 427 têtes dépopulation et 1 élève d'école secondaire en général sur 266; en 1880 la i)roportion pour les gymnases était de 1 sur 562 ^royaume de Sa.xe : 1 sur 264). — En 1863, sur 144 gymnases, on en trouve 29 (soit 20 pour 100) avec une population scolaire de plus de 400 élèves, 14 de 400 à 500,8 de 500 à 600, 7 de 600 à 700; en 18S0, sur 219 gymnases, il y en avait 63 (soit 26 pour i(M) de 409 élèves, 37 de 400 à 50 t, 16 de 50) à 600, 8 de 600 à 700, 2 au-dessus de 7011 ; tout cela sans compter les élèves des cours préparatoires. » {Méinoir.e sur la question de la surcharge, déjà cité.)
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qui, nprôs les autres, proclame la nécessité d'une insti'uclion répondant aux besoins de son activité industrielle. Où prendra-l-elle son modèle? Elle déclare qu'elle veut ne s'inspirer que de son propre génie. Mais elle sent que celte éducation lui manque et ne saurait lui manquer plus longtemps sans détriment pour sa prospérité. « L'idée que l'agriculteur peut se passer d'une éducation propre est aussi déraisonnable, disait avec esprit lord Rcay, dans le congrès auquel nous avons déjà fait allusion, que serait celle de confier le cuirassé de S. M., Y Inflexible, un laboratoire flottant, non à \\n ofticier instruit comme le capitaine Fischer, mais au patron d'un petit bateau de pêche de Yarmoutli. »
Quoi qu'il en soit des conceptions des nations étrangères, et quel que doive être l'avenir réservé aux transformations à venir de l'enseignement secondaire", ce dont nous aimerions surtout à convaincre les partisans exclusifs de l'éducation classique, c'est que, le principe de la diversité sagement admis, ce sont les études classiques qui en recueilleraient le plus large bénéfice.
Dés aujourd'hui , des esprits prévoyants voudraient que, dans un certain nombre de lycées, les jeunes gens qui en ont le loisir et l'aptitude puissent commencer plus tôt. pousser plus loin, approfondir davantage l'étude des lettres, particulièrement des lettres anciennes, suivant l'esprit des méthodes nouvelles, les notions scientifiques, dont personne ne saurait se passer, conservant d'ailleurs leur contingent raisonnable d'application et de temps. Nul n'ignore qu'à cet égard le plan de 1880 manque de netteté : qu'on exige, par excnq)le, pour l'admission à l'Ecole normale supérieure, I^our les examens de licence et les concours d'agréga-
tion, des exercices qui ne se font jdIus dans les classes : si bien que, sous le nom de conférences, il faut aujourd'hui, à Paris, fournira l'élite qui se destine à ces examens des cours qui aggravent encore pour elle la charge du travail commun. Si, en province, les candidats n'ont pas ce surcroît, il est établi qu'ils n'apportent à la préparation des grades qu'un fonds insuffisant. « Quand nos boursiers entrent à la Faculté, écrivait récemment un de nos jeunes maîtres les plus autorisés, M. Maurice Croiset, de Montpellier', nous devons commencer par leur apprendre ce qu'ils devraient savoir depuis longtemps. Chaque Faculté (l'auteur a rapporté plus haut les témoignages) en vient forcément, lorsqu'elle a conscience de ses propres besoins, à s'annexer une sorte de classe élémentaire. On la qualifie de conférence philologique, pour ne chagriner personne; soit : le nom, quel qu'il puisse être, ne change rien à la chose. C'est une nécessité que nous subissons; mais, il faut le dire bien haut, de peur de nous y résigner, cela est mauvais de toute façon. Mauvais d'abord, parce que l'enseignement supérieur risque ainsi de se méconnaître lui-même à la longue, mauvais aussi parce qu'on fait médiocrement à la Faculté ce qui serait fait ailleurs beaucoup mieux. Nos étudiants, par cela seul qu'ils sont boursiers d'une Faculté, ne se considèrent plus comme de simples écoliers, ils ont par suite peu de goût pour les revisions indispensables. »
On ne saurait mieux dire ; et comment oublier que cette jeunesse est la pépinière du haut enseignement et de la science ? Pour tenir son rang, pour assurer le développement de son génie dans Fordre des
1. Lettre au secrétaire général de la Société d'enseignement supérieur, lievite internalionalcy Ib juin 1884.
Mis. SEC. 11. — d
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connaissances supérieures, — philologie, archéologie, histoire, philosophie, droit, — la France a besoin de donner à l'éducation littéraire de ceux qui en goûtent l'esprit et qui en comprennent la portée, de larges et solides fondements. M. Croiset espère qu'on parerait au mal en instituant spécialement dans les Lycées des chefs-lieux d'Académie une classe préparatoire pour les aspirants aux bourses des Facultés*. Le remède nous paraît insuf.Osant . Les langues anciennes , cultivées pour elles-mêmes, a-t-on dit non sans exagération paradoxale, mais avec un fond d'incontestable justesse, ne peuvent être un accessoire ou une surérogation : il faut qu'elles soient tout ou rien. Pourquoi certains Lycées, à Paris et dans quelques grands centres académiques, ne deviendraient-ils pas des établissements classiques, dans le sens où nous entendons ici le mot? C'est le vœu que nous exprimions l'un des premiers, il y a quelques années, et on nous pardonnera de constater qu'il paraît avoir pris faveur-. Piien ne s'opposerait d'ailleurs à ce que la proposition de M. Croiset fût suivie partout où l'on ne pourrait mieux faire, et que les Facultés eussent dès lors le droit d'écrire sur leurs portes, comme il le demande . nul n'entre ici s'il n'a fait de bonnes études classiques^.
Je n'ignore pas que d'excellents juges n'envisa-
1. M. Rabier, membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique, a fait au Conseil une ]ira|iosilion de même nature.
2. Revue des Deux hondes, n° du 1" décembre 1882, article de M. G. Cois.sic(r. — Leltre de a. Co\\3it, doyen do la Faculté des lettres de Cordeaux, aux électeurs du Conseil supérieur, 12 mars 18S4. — Articles de M. Jules Dictz, dans le Journal des Débats, des 7 et 15 avril, 2 m.ai et 6 juillet 18S1. — Les Questions d'enseignement secondaire, par Charles Biyot, chap. v.
o. Un nouveau pas a été récemment fait dans ces voies. A la session de juillet 188), le Conseil supérieur, adoptant les propositions qu^ Un avaient été faites pour l'extension de l'enseigiiep.''.ent secondaire spécial, a demandé du méim- coup que les études classiques proprement dites fassent fortifiées ilnns leur caractère et leur esprit.
LA QUESTION DES PROGRAMMES. ISl
gcnt point sans appréhension l'adoption de ces mesures*. Ils craignent que Télite à laquelle elles profiteraient ne devienne de jour en jour plus restreinte. De redoutables pronostics nous viendraient sur ce point de l'Université d'Harvard et de la civilisation américaine-. Et n'avons-nous pas nous-mêmes entendu dans un pamphlet plein de verve le cri d'alarme : le latin se meurt, le latin est mort^ ? Nous n'en sommes point encore là, grâce à Dieu. Mais le danger, l'incontestable danger, c'est que l'étude des lettres anciennes s'affaiblisse faute d'une direction éclairée et ferme qui la dégage, l'entretienne et l'élève*? Serait-elle aussi dangereusement menacée à
t. Discours de M. Michel Bréal à la Société pour l'étude des questions d' enseignement secondaire, ISSi.