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Lettre à Mme de Grignan, 28 mai

de la force et de la suite. Tout est concentré, tout est successif dans le travail de la nature. L'éducation de l'esprit est soumise aux mêmes lois. La diversité raisonnable qu'elle comporte n'a rien de connnun avec la dispersion d'activilé qu'imposent des programmes mal distribués*.

Sagement concentré, l'effort doit en même temps êlrc sagement mesuré pour être profitable. Chaque âge — l'observation est de Rousseau — a un degré de maturité qui lui est propre. On peut se laisser comliiire par l'enfant aussi loin que le porte le développement naturel de ses facultés. La limite une fois atteinte, cest une entreprise vaine et dangereuse que de cliercher à escompter la maturité des âges suivants. Or, pour toucher un nouveau point de cette première éducation dont dépend souvent fout l'avenir, n'est-ce pas franchir la limite que de demander à l'écolier, dès le début, des exercices trop fréquemment renouvelés de composition française? La chose en elle-même est aussi modeste, sans doute, que le mot paraît ambitieux : il s'agit de courtes descriptions, de récits familiers. Mais, outre

1. Celte nécessité de l'harmonie dans les études mérite, sous tous les rapports, d'appeler l'allenlion de ceux qui ont le souci de l'éducation nationale. On sait que les grandes Écoles du gouvernement dé]iendent toutes, sauf l'Ecole normale supérieure, d'autres Jlini?tère> que du Ministère de l'Instruction publique, et que ce sont ces Miiiisièros qui dressent les programmes de leurs Écolen. Une entente générale avait été sagement établie en 1852. (Arrêté du 15 septembre.) Elle ne tarda pas à être rompue. Dès 1839 l'École forestière se créait son enseignement à part. Plus récemment '5 octobre 187i et 7 octobre 1884;, l'almiiiistration de la Guerre modifiait d'elle-même les programmes de physique et de chimie pour le concours d'admission à l'École polytechnique, sans se préoccuper du trouble qu'elle apportait dans nos classes de mathématiques s[)éciales. (Voir la circulaire du 20 mai 1875.) Bien plus, il a pu arriver que, dans une des dernières réformes il'études opérées à l'École polytechnique, toutes les administrations aient été consultées, excepté celle de l'Instruction publique. Nos professeurs, qui étaient les plus intéressés, pour la direction des candidats, à fournir leur avis, ont été les seuls auxquels on ne l'a pas demandé.

que le nombre des sujets qui sont vraiment à la portée de l'enfant est vite épuisé et qu'on arrive bientôt, le devoir revenant chaque semaine, à sortir du naturel et de la simplicité, est-il vraiment utile de le mettre en travail pour produire ce qu'il ne peut point posséder? Bacon comparait les philosophes idéalistes aux araignées qui lissent leur toile de leur propre substance*. L'enfant n'a pas de substance toute faite; il faut lui donner le temps et le moyen de la créer. Le monde dans lequel sa pensée se meut est si restreint! C'est presque mot par mot qu'à partir de cinq ou six ans son vocabulaire s'enrichit, au fur et à mesure que s'ouvre à ses yeux ou à sa conscience une nouvelle percée dans le petit univers qui l'entoure. Qu'on lui apprenne à dépeindre oralement les objets qu'il voit ou les sentiments qu'il éprouve, en tenant la main à ce qu'il s'exprime toujours correctement, — car la correction du langage implique l'application des lois essentielles de la logique grammaticale, — qu'on lui fasse quelquefois mettre par écrit ce qu'il a pris l'habitude de dire, il recueillera certainement de ces exercices d'observation et d'élocution un sérieux profit. Mais n'allons pas, comme disait un judicieux disciple de Rollin, l'accoutumer à tirer sur une caisse vide*. Une bonne part du temps qu'absorbe cette rhétorique prématurée pourrait être appliquée fructueusement à la lecture en commun et à la culture de la mémoire. Ce sont là, par excellence^^ les études excitatrices et nourricières pour le premier âge. Sur une page bien choisie provoquer le libre commentaire, ouvrir cette source toujours jaillissante et si fraîche dos impressions naïves de l'enfance, faire apprendre le njorceau avec intelligence, le faire

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