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I. Aventures de Télcmaque, liv. XIX

contrairement au mot de d'Aguesseau, les classes une fois closes par le baccalauréat, on se croit quitte avec l'étude? On se décharge de tous ces souvenirs qui étaient à peine des commencements de savoir; on appelle cela jeter du lest pour se lancer plus allègrement dans la vie. Or la vie a, comme le Lycée, ses classements. Et d'où vient que les rangs du Lycée y sont tant de fois modifiés, intervertis, bouleversés, si ce n'est de ce que, tandis que les uns continuent de s'exercer et gagnent, les autres, s'arrètant, ne peuvent plus que perdre? Même pour ceux qui se bornent à ne pas se laisser saisir par un esprit d'oisiveté malsaine et de futilité dissolvante, il se produit une sorte de prolongement de travail intérieur qui les sauve à leur insu, a 11 y avoit une ville, dit un moraliste ancien naïvement interprété par Amyot, où les paroles se geloient en l'air incontinent qu'elles estoient prononcées; et puis, quand elles venaient à se fondre l'esté, les habitants entendoient ce qu'ils avoient devisé et parlé l'hyver* » ; et le moraliste appliquait la comparaison à ces préceptes de vertu qui, recueillis pendant la jeunesse, ne sont « clairement ouïs » que dans l'âge mûr. Ainsi en est-il de tout enseignement dont on entretient le souvenir. Les choses reviennent d'elles-mêmes, mieux ordonnées, mieux digérées et avec le degré de maturité croissante qu'apporte chaque progrès de l'âge.

Parmi les moyens de cette seconde éducation que ïe dix-huilième siècle a si bien comprise et dont les promoteurs de ce qu'on appelle l'esprit de 1879 ont fait l'expérience heureuse, lloUin, Duclos, Montesquieu, Marmontel, Barthélémy, Bernardin tle Saint-Pierre, tous ceux qui ont vécu le plus près de la jeunesse, placent

1. Plutarque, Sur les moyens de connailre les progrès qu'on fait dans la vertu.

1G0 ENSEIGNEMEiST SECONDAIRE.

en première ligne les voyages, les lectures, les entretiens. Pendant cinq ans, lord Cheslerfield se dévoue à mari|uer à son fils, qui visite l'Europe, les villes où il doit s'arrêter, les hommes qu'il doit écouler, les livres qu'il doit lire'. Nos enfants voyagent à moins de frais que le jeune Philippe Slanhope, et les entretiens ne leur sont pas préparés étape par étape. Mais, grâce à la facilité des transports, à l'aisance générale et, pour ceux que la fortune n'a pas favorisés, aux libéralités des pouvoirs publics-, il n'en est guère qui ne voient s'ouvrir devant eux plus ou moins par les voyages le grand livre du monde. Jamais non plus les moyens de s'instruire n'ont été plus abondamment mis par la presse à la portée commune. Enfin on ne saurait dire que les familles manquent où se conserve le goût des choses de l'esprit. C'est là cependant que se trahit notre faiblesse. Quand le jeune homme a cessé d'entendre la voix du maître qui pendant dix ans l'a fait vivre dans le commerce des idées, Ihabitude en est-elle conservée autant qu'il conviendrait à la table ou au foyer de la famille? Prend-on la peine d'écarter les questions d'affaires et d'intérêt, les petites nouvelles du jour et les propos légers pour ramener la jeunesse, sans gravité a.Ticlée ni indiscret pédantisme, à des objets qui l'éèvent? Et pourtant il n'est pas de meilleure école pour asseoir le jugement et imprimer à l'esprit naturellement, jour par jour, le sceau de la virilité. En se plaignant de la surcharge des programmes, les familles nous pressent de rendre à leurs enfants des loisirs qu'ils puissent consacrer à la lecture et au travail personnel ;

1 Lettres de lord Cheslerfield à son fils, Philippe Stanhope, traduction d'AiiuVIéc Henoe.

2. Voir Les enfants pauvres en voyage; tes caravanes scolaires, par . Abraham Drcylus (Revue politique et tillérairc, n° du 21 juin 188i), cl les Colonies scolaires de vacances par M. CoUinet {Revue pédagog>';iie, u° du 13 juillet 1884.)

LA (QUESTION DES PROGRAMMES. IGl

ces loisirs leur seront rendus. Qu'elles nous aident, en échange, à bien employer les heures où le jeune homme leur appartient, tandis qu'il est encore au Collège, afin de continuer à exercer cette bienfaisante tutelle lorsqu'il n'y sera plus.

Il — 11

L'ESPRIT DE DISCIPLINE DANS L'ÉDUCATION

Juin 1883.

Les incidents disciplinaires qui se sont produits au Lycée LoLiis-le-Grand, il y a quelques semaines, ont soulevé dans l'opinion publique une émotion que les laits seuls, si regrettables qu'ils aient pu être, ne semblent pas suffire à expliquer. La presse et le Parlement en ont poursuivi l'examen avec insistance, presque avec passion. Tous les motifs ont été allégués, les plus légers comme les plus graves. On a mis en cause les personnes et les choses. Des troubles de même nature avaient éclaté quelques jours auparavant sur divers points de la France et à Paris même, dans des établissements libres : tout s'est effacé devant le trouble du Lycée considéré, à juste titre d'ailleurs, dans les traditions universitaires, comme le premier Lycée national. Après avoir exagéré la gravité du désordre, on s'est récrié sur la sévérité de la répression. Il a fallu du teinj)s pour se rendre compte que, si les coupables avaient été frappés comme ils devaient l'être, quelques-uns de l'exclusion de tous les Lycées de Paris, un plus grand nombre de l'exclusion du Lycée Louis-lc-tJrand, aucun n'était, comme on l'a l'épélé, empêché de poursuivre ailleurs ses études*. Les classes mêmes avaient l'opris réguliê-

i. Le noTibre des élèves exclus île tous les Lycées de Paris a élc de 12, celui des élèves exclus du Lycée Louis-le-Grand de 89. Depuis, un

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renient leur cours dans les divisions mutinées, — elles ont été interrompues quatre jours à peine, — qu'on se refusait encore à croire que les esprits fussent apaisés. Qu'à plus d'un égard cette agitation de l'opinion ait été factice, il serait diflicile de ne pas le reconnaître. Mais on ne saurait conlesler davantage qu'au fond de ces discussions plus ou moins impartiales, plus ou moins élevées, la question (|ui se déballait était une question d'éducation, ou plutôt la question même de l'éducation. La controverse dépassait donc de beaucoup par son importance la cause qui l'avait suscitée. Mais nous ne saurions nous plaindre ni qu'elle ait duré si longtemps, ni qu'elle ait été parfois si vive, en pensant aux réllexioiis qu'elle a dû faire naître dans les esprits droits, sincères et vraiment touchés de l'intérêt public.

Parmi les critiques que nous avons recueillies, les unes s'ap|)liquaient aux règlements universitaires, les autres aux principes mêmes sur lesquels repose l'esprit de discipline; d'autres embrassaient l'éducation publique en général; d'autres enfin touchaient spécialement à l'internat. Est-ce bien là qu'il faut chercher les causes du malaise dont la mutinerie du Lycée Louis- Ic-Grand ne semble avoir été qu'une explosion? Quelle part y a-l-il lieu de leur faire? IN'en est-il pas d'autres I il lis générales et plus profondes? C'est ce qu'il n'est peut-êlre pas inopportun d'examiner.

certain nombre des jeunes gens de celle seconde catégorie ont été admis à r.entrer à Louis-le-Grand, soit comme externes, soit même comme iule rnes.

■L'ESPRIT DE DISCn'LlNE.

La critique qui pouvait le moins nous surprendre est celle qui portait sur les règlements de l'Université. 11 était tout simple qu'on s'enquit si les règles instituées pour prévenir ou réprimer les fautes de la jeunesse étaient bien en rapport avec l'état moral de la société à laquelle l'éducation publique la prépare; il n'était l)as moins naturel qu'on se demandât si celles des autres pays n'avaient rien que nous dussions leur emprunter.

Ilàtons-nous de le dire tout d'abord, il ne semble pas que nous ayons rien à perdre à la comparaison. C'est, il est vrai, un procédé d'examen qui a toujours quelque chose de spécieux : chaque peuple a ses usages et une manière de les observer qui en détermine le caractère. Mais, puisque l'examen a été provoqué, il convient que nous ne paraissions pas nous y sousiraire.

On sait qu'en Angleterre, malgré les protestations (les philosophes comme M. Spencer* et des pédagogues comme M. Bain-, les châtiments corporels n'ont pas cessé d'être appliqués aux écoliers. Le principal seul a le droit de frapper et il s'en acquitte en personne. Mais il fouette de conliance tout élève qui lui est renvoyé par un professeur. Dans certaines écoles il est temi un registre des punitions joui'ualières : celui dont le nom s'y trouve porlé trois fois est fustigé sans rémission. A la seconde récidive le panlalon est supprimé. L'âge ne

1. De l'éducation inlcllecluelle, morale et physique (±' édition), cii. m, p. 173, note. — Cf. p. 21i.

2. La scicjice de l'éducation, cliap. v, [,es Duiiitiuns. — Cf. chao. iv

fait point do différence : enfants ou jeunes gens, quiconque est assis sur le banc d'nne classe relève du flogging. Un jeune gentleman de six pieds de haut, à la veille de quitter le collège — raconte dans une sorte d'autobiographie scolaire M. Brinsley-Uichards* — avait acheté une commission dans la cavalerie; dans dix jours il allait revêtir l'uniforme. En fêtant avec des camarades son prochain affranchissement, il eut le malheur de faire quelques libations trop copieuses : avant de partir, il dut subir douze coups d'étrivières. Dans certains établissements on a remplacé le fouet par la baguette : fouet ou baguette, c'est toujours l'emploi de la force admis comme base de la discipline; et personne ne songe ni à s'étonner ni à se plaindre. M. Brinsley déclare qu'à la première exécution dont il fut témoin le cœur lui sauta dans la poitrine. « Quand je vis la victime, un enfant de dix ans, à la chevelure bouclée, à la peau blanche, dont le seul défaut était de trop aimer à rire, s'agenouiller, le pantalon détaché, sur le gi'adin du billot, et que j'entendis six coups s'abattre

1. Sept, finx à Elon, par James Brinsley-Richards; Londres, 1S83. — Cf. dans la Raviie des Deux Mondes du 1" avril 1883 l'article sur Vlnlernat et la vie d'écolier, de G. Valbort (Clierbuliez). — Voir De l'enseigneiiieiit des classes moi/eiines et des classes ouvrières en Atnjleterre. Rapport présente; à M. le Sénateur Préfet de la Seine, par MM. E. Marguerin, Directeur de l'École niiinicijjalc Tiirgot, et Motheré, professeur ;i 1 École militaire de Saint-Cyr et au Lycte Charlema^ne ; l'aris, 186i, cliap. IV, p. 89 : « Dans la salle des classes de la grande école publique (I ' Winchester, l'enfant qui entre peut lire celle inscription mena^-ante : « Aut diste, aut discede; manet sors tertia, ca;di ». Bien qu'on semble ainsi diviser les élèves en trois catégories, ceux qui étudient, ceux qui sont renvoyés et ceux qui sont battus, la vérité est que le renvoi nc^i jins dans les usages. Le sentiment des hommes de l'enseignement est qu'il faudra maintenir les punitions corporelles tant qu'on ne se décidera pas à l'expulsion des élèves trop endurcis jiour être sensibles à des |mnilions jilus douces. Du reste, l'opinion qui attache aux chùtimenls corporels une idée de dégradation ne fait que de naître en Angleterre. » — Voir aussi De l'enscifincment seconda' rc en Aiiylclerreel en f^cosse, Rapport adressé à M. le Ministre de l'Instruction puhlique, jiar MM. J. Deniogeot, agrégé de la Faculté des Lettres de Paris, et U. Munlucci, piofesseur agrégé au Lycée Sainl-Louis, ISiJS, cha(>. vu, p. 41.

•'t rclciilir en faisant le même bruit que si Ton eût versé six grands baquets d'eau, je pensai m'évanouir; ce que j'éprouvai alors, je ne l'ai ressenti qu'une fois dans ma vie, lorsque j'assistai à la pendaison d'un homme. » Au bout de peu de temps il ne lui déplaisait pas de voir donner le fouet à n'importe qui, et il no lui en coûtait pas trop de le r(>cevoir lui-même. 11 y a cinquante ans, la suppression du flogging ayant été agitée, ce furent les élèves qui en demandèrent le maintien'.

En Allemagne, où tout se raisonne, la question de la liastonnade est discutée périodiquement. Depuis trente ans elle est revenue cinq fois dans les assemblées générales où les chefs d'établissement délibèrent sur les sujets d'intérêt commun Quelques-uns seraient disposés à préférer la baguette au bâton ou le soufflet à la baguette et au bâton. D'autres voudraient que la peine, quelle qu'elle soit, ne pût être infligée qu'aux élèves des classes inférieures, tout au plus à ceux des classes moyennes. On s'entend, d'ailleurs, pour établir que le bâton ne sera jamais sous la main du maître; il doit être déposé dans la salle de conférence des professeurs ou dans le cabinet du directeur; c'est là qu'en cas de besoin il faudra l'aller chercher. On se demande, d'autre part, quelle partie du corps touchera le châtiment, s'il frappera à nu ou à travers le vêtement, s'il sera administré sur-le-champ ou après délibération du corps professoral, avec ou sans l'autorisation du chef de l'établissement, en présence des camarades du coupable ou à huis clos, par le professeur de la classe, par un domestique, ou par le père dûment averti. Les avis

1. Dernogeot et Montucci, De l'cnscignemettt secondaire en Angleterre cl en Ecosse, p. 41-'i2. (Voir plus bas, p. 171, note 3, le sentiment de Locke.

1GS ENSEIGNEMENT SECONDAÎKE.

inclinent dans le sens des tempéraments, mais iî ne s'agit que de tempéraments. L'opinion générale est que, si la bastonnade est un moyen de discipline regrettable, c'est un moyen nécessaire. Ceux qui la condamnent eu principe font leurs réserves sur l'application. C'est particulièrement la doctrine courante pour le soufdef. On reconnaît que les lois scolaires n'en autorisent point l'emploi ; on croit qu'il est indispensable d'en conserver l'usage. Telles sont les conclusions des Assemblées de Westphalie (1851), de Poméranie (1861), de Saxe (1874), de Prusse (1871 et 1880)'.

Ce n'est pas nous flatter que de dire que la seule

1. Voir dans le Bulletin de la Société pour l'étude des questions d'enseignement secondaire, t. Il (année 1SS1), p. 437 : les assemblées de proviseurs et l'éducation dans les établisse/nents secondaires de Prusse. — Cf. F. Buisson, Rapport sur l'instruction primaire à l'Exposition universelle de Vienne en 1875, chap. v, § 7 : « Les règlements les plus récents de la Prusse autorisent, en les réglant, les corrections manuelles dans les écoles. Ceux du grand-duché de Sa.xe-Weimar (1875) et du Mecklembourg-Scliwerin (1875) interdisent expressément de donner des soufflets et des cou|)s de poing, mais autorisent la correction avec une canne flexible, non pas tant que l'élève est à sa place, mais sur l'estrade, non pas pendant la classe, mais à la sortie ou dans la récréation : les mêmes règlements croient nécessaire de défendre à l'instituteur de faire découvrir le corps ]iour exercer la peine corporelle. Enfin il i.arait que la vue seule de l'instrument de correction suffirait à inquiéter les élèves, car il est très expressément recoinmandé de ne pas se servir de la même canne pour montrer à la carte ou au tableau noir. L'instruction ])our les directeurs d'école à Munich (5 mais 1875) prévoit, outre la mise au cachot, des corrections corporelles qui seront infligées, sur l'ordre du directeur, par le domestique attaché au service matériel de l'école. A ces documents on pourrait ajouter des citations de plusieurs traités de pédagogie où se trouve développée ex professa la théorie de la nécessité des corrections manuelles. Un seul exemple peut suffire : les directeurs d'écoles publiques de Dresde ont inséré en tète des programmes de 1871 une consultation de dix grandes pages sur cette question ; ilsy soutiennent que la correction i)li\sique est indispensable; ils s'expliquent fort au long sur les précautions à prendre, sur l'instrumenta préférer, sui- la partie du corps qu'il convient de frapper. Ils revendiquent enfin pour l'insliluteur le droit de frapjier même les grandes lillcs, à condition que les coups tombent sur le dos. (On sait qu'en Allemagne et en Autriche les classes de filles comme les classes de gar^-ons sont généralement tenues par des instituteurs.) »

idée de ces discussions répugne à nos habitudes d'esprit. Au moyen âge, sans doute, en France comme ailleurs, les règles des Collèges tenaient presque tout entières dans le titre donné par l'abbé Ratliier à une sorte de rudiment qu'il avait composé pour faciliter l'intelligence de la grammaire aux écoliers : Servadorsum, moyen de sauver son échine ^ Si la voix de saint Anselme S de Gersoir', de Lanfranc et de plus d'un autre bon maître recommandant la vigilance, la patience et la douceur envers les enfants, ne s'était pas tout à fait perdue dans le désert, on trouvait plus simple généralement d'appliquer un mode de discipline qui demandait moins d'efforts. Ainsi s'expliquent les invectives d'Érasme^,

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