Essais, I, XXII
de mauvaises. L'abbé de Saint-Pierre, qui semble ne se reconnaître dans ses idées que lorsqu'il les a marquées d'un numéro, ramène à cinq celles que l'écolier doit prendre au Collège, et il les énumère dans l'ordre suivant : l'habitude à la justice, l'habitude à la prudence, l'habitude à la prévoyance, l'habitude à la vérité, l'habitude à se graver dans la mémoire les idées et les faits*. Observateur plus profond et plus judicieux que l'abbé, qui se piquait pourtant d'esprit pratique, Rollin s'attache au principe même de l'habitude, c'est-à-dire à la force morale qui consiste à se conformer à l'ordre général des choses, à s'accoutumer à faire ce qu'il faut faire en temps utile et comme il faut le faire : en un mot, à se régler. Sachant ce que produit cet effort éclairé et persévérant, il sait aussi ce qu'il exige. L'ha- ])itude, répète-t-on volontiers, est une seconde nature. Mais il n'en va pas si vite pour se faire cette seconde nature, et c'est ce qui constitue le profit de la lutte. Qu'on regarde l'enfant, alors qu'il y engage pour la première fois sa frêle volonté : il subit une véritable crise. Ce qui le soutient, c'est qu'il touche presque aussitôt le prix de sa peine. Le premier pas franchi lui rend le second facile. Chaque étape lui apporte un surcroit de puissance sur lui-même, et il finit par ne ressentir plus que le plaisir de son effort*, fl A quoi on a été une fois capable, on n'est plus incapable^. » Un des hommes de ce temps qui ont le plus efficacemoni contribué à l'avancement des questions pédagogicjues, sans jyi^étention à la pédagogie, Ch. Uenouard, aimait à raconter dans les écoles l'histoire « de la femme de village qui, ayant apprins de caresser et porter en
1. Projet pour perfectionner l'éducation, chap. ii à su. '2. Voir Locke, QiteLiiies pensées^ etc., sect. v, n* 6(>. 3. Montaigne, Essais, I, xxu.
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ses bras un veau dez Iheure de sa naissance et continuant tousioursà ce faire, gaigna cela par l'accoutumance que, tout grand bœuf qu'il estait, elle le portait encores' ».
De tous les stimulants qui peuvent contribuer à développer riiabitude au Lycée, il n'en est pas de plus actif que le travail, — le travail dans son aimable austérité. On comprend notre pensée. Ce que certaines écoles appellent le travail attrayant est une cbimère et un danger : une chimère , car les résultats de l'application ne valent que ce qu'ils coûtent ; un danger, car on trompe l'énergie naturelle de l'enfant par Un simulacre d'efforts auquel il ne se laisse pas prendre longtemps. Tout travail doit être une victoire remportée sur la volonté : c'est par là qu'il est un acte de liberté et contribue au développement de l'être moral ; c'est parla aussi qu'il devient même pour l'enfant qui en recueille le bienfait sans en analyser le caractère, la source des satisfactions les plus délicates ^ Or le travail est comme l'air ambiant de l'éducation publique. A l'exemple des camarades s'y joint celui des maîtres. « Le meilleur moyen pour les sous-maîtres d'inspirer aux. écoliers de l'estime, disait le règlement de ITCtJ'', c'est de travailler eux-mêmes pendant le temps des études, sans préjudicier, d'ailleurs, à la vigilance qu'ils doivent avoir*. » Ainsi en est il, à plus forte raison, du professeur. Les grades qu'il conquiert, les travaux aux-