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Lettres sur l'éducation, VU, VIII et IX, pnssim

4- lissais, I, XXV. — « Sjt rif^or, sed non e.vaspeians; sit aiiior, sed non euiollieiis », disait le pape Grogoire.

émotions naïves. Viennent les impressions d'une sensibilité plus forte, les lueurs d'une raison plus vive; et, avec un peu de prévoyance et de suite, la direction s'affermira. Il ne s'agit point ici, d'ailleurs, de viseï à la perfection. Trop élever à cet âge équivaudrait presque à mal élever. 11 suffit qu'arrivé au moment de se soumettre aux conditions de l'éducation publique, l'enfant y apporte les dispositions d'une volonté orientée et exercée, dans la mesure qu'elle comporte, à se discipliner. Le plus grand miracle accompli par Fénelon dans l'éducation du due de Bourgogne, c'est moins peut-être l'amélioration qu'il avait opérée que le goût qu'il avait donné à son élève de s'améliorer luimême.

Féconde en soi, cette préparation a, en outre, pour effet d'attacher la famille à la continuation de l'œuvre commencée. Lorsque l'enfant entre au Lycée, il se produit dans sa vie une sorte de phénomène moral qui le rend singulièrement intéressant à suivre. Le grand air de l'éducation publique l'excite. Externe, il faut qu'il raconte par le menu, à la table de famille, tous les détails de la classe à laquelle il vient d'assister. Interne, il n'a pas trop de son dimanche pour faire connaître les incidents de la semaine : ses impressions et celles de ses camarades, anciens et nouveaux; ce qu'on dit du professeur et du maître d'étude, les habitudes de celui-ci, les succès de celui-là; les récompenses accordées, les peines infligées, l'intervention de tel ou tel supérieur; et sur chaque chose il a son appréciation, son mot, mot qu'il emprunte plus ou moins, qu'on se passe d'ordinaire tout fait, mais que les plus intelligents s'approprient parfois avec un sentiment très pei'sonncl. Pour des parents clairvoyants, quelle prise dans ces confidences exubérantes! Quelle

occasion de saisir les transformations qui s'annoncent dans le caractère do l'enfant, de connaître le milieu où il se développe, de le garantir contre les entraînements, de lui donner les raisons des sévérités ou dos indulgences qu'il n'a pas comprises, de fortifier dans son cœur le sentiment de la confiance et du respect, de le faire rentrer en lui-même surtout, de façon qu'il tire de ses propres discours la leçon qu'elle contient! Tout cela sans moraliser, d'ailleurs, et comme l'enfant le fait lui-même, naturellement et simplement. Quelle faute au contraire si, au lieu de provoquer ses ouvertures, on les repousse, ou, ce qui est plus grave, si on ne les accueille que pour s'associer par le rire ou par un silence coupable à un mauvais sentiment dont il ne se rend peut-être lui-même qu'imparfaitement compte, si on laisse s'éteindre en lui ce foyer de générosité qui est le trésor de la jeunesse, si on l'aide à dépouiller le maître, quel qu'il soit, du prestige moral inséparable de l'autorité»!

L'autorité paternelle est devenue plus familière : qui pourrait s'en plaindre ? On ne rapprocbcra jamais trop près de soi les enfants, pourvu que cette intimité n'ait pas pour résultat de créer entre le père et le fils je ne sais quelle complicité de camaraderie mortelle à l'éducation*. La vie de l'écolier a ses vertus propres : petites vertus, mais qui disposent aux grandes. 11 faut les lui faire pratiquer, les lui faire aimer dans le travail

1. « Un éclat de rire indiscret, dit J.-J. Rousseau, peut gâterie travail de six mois et faire un tort irréparable pour toute la vie. » [ÉmiU-, liv. II. p. 80.)

2. C'est le i)rincipe contraire sur lequel s'appuie Rousseau, il n'est pas sans intérêt de le remarquer. Jusqu'à douze ans il use de camaraderie avec Emile. Vers quinze ans, « le temps approche, dit-il, où nos rapports vont chnngcr, et où la sévérilé du maître doit succéder à la complaisance du camarade » (liv. 111, p. 1S2).

de chaque jour. En affaiblir à ses yeux le caractère et la portée, c'est s'exposer à détruire dans sa conscience le germe même de la vertu. Tandis que nous nous efforçons d'entretenir les énergies franches qui peuvent contribuer à former son caractère, et de l'habituer virilement, loyalement, à prendre la direction de son libre arbitre, nous avons besoin d'être assurés que les connivences de la famille, les petits manèges d'indulgence, d'excuses, de sollicitations de faveurs auxquelles elle se prête — manèges inoffensifs en apparence, toujours fâcheux, parce qu'ils font échec à un principe d'ordre et de sincérité — ne viendront pas contre-battre, détruire, désorganiser pièce à pièce ce travail si lent et si difficile d'édification morale. « L'éducation actuelle, ditJ.-P. Richter avec profondeur et bonne grâce, ressemble à l'Arlequin de la Comédie italienne qui arrive sur la scène avec un paquet de papiers sous chaque bras. « Que portez-vous sous le bras droit? — Des ordres, répond-il. — Et sous le bras gauche? — Des contre-ordres! » Rien de plus énervant que cette sorte d'anarchie. On ne saurait imaginer à quel degré les familles poussent parfois le goût de l'égalité dans le privilège. Par un singulier renversement des choses, ce n'est pas la règle sur laquelle on s'appuie pour tâcher avec nous de la faire prévaloir; on réclame l'exception. Et cependant, si la règle pèche aujourd'hui par quelque excès, ce n'est certes point par excès de sévérité. Dans tel Lycée d'externes, sous le prétexte d'assurer le succès des examens du baccalauréat, et au risque de compromettre le résultat sérieux des études, on abandonne les classes deux mois ou six semaines avant la fin de l'année : un départ pour la campagne en décide. Ailleurs, dans l'internat, une mesure est-elle reconnue utile pour quelques-uns, tout le monde d'en demander aussitôt le bénéfice. Le lendemain du jour où il a paru possible

d'accorder, sur le vœu des parents, aux élèves âgés de dix-sept ans l'autorisation de sortir et de rentrer seuls, plus des deux tiers des familles revendiquaient cette licence, sans considérer si elle était motivée par un empêchement invincible et justifiée par le caractère de l'enfant, — sauf à regretter, le mal fait, d'avoir cédé à l'entraînement commun. On détruit ainsi parfois, en un jour de faiblesse le bienfait de plusieurs années de vigilance et de sagesse. Dans le gouvernement de la famille comme dans le gouvernement des peuples, a-t il été dit avec autant d'esprit que de raison, il est d'usage de mettre toutes les vertus du côté des gouvernants, tous les vices du côté des gouvernés*. La vérité est que les parents ont presque toujours une part dans les défauts ou dans les fautes de leurs enfants. On s'abandonne, on compose, on abdique, croyant se mieux faire aimer, et l'on oublie que jamais on ne gagne en affection et en confiance ce qu'on sacrifie en respect. « Lorsque l'intérieur des familles est en proie à une insolente égalité », disait Platon* à une société assise, comme la nôtre, sur les bases de la démocratie, « tout, jusqu'aux animaux, semble respirer le désordre. Le père craint et respecte son fils, et le fils traite bientôt son père comme son égal. Il veut pouvoir dire en tout : je suis libre. Dans un tel pays,... les jeunes gens marchent de pair avec les vieillards; les vieillards, de leur côté, descendent aux manières

. i. « D'ordinaire ceux qui gouvernent les enfants ne leur pardonnent rien et se pardonnent tout à eux-mêmes. Cela excite dans les enfants un esprit de critique et de malignité, de façon que, quand ils ont vu faire quelque faute à la personne qui les gouverne, ils en sont ravis et ne clicrchenl qu'.i la mépriser. » (Fénolon, De l'éducation des filles, cliap. v.) — « Je voudrais bien, dit Locke dans le même sens, mais plus cr.iment et non sans exagération, je voudrais bien que l'on me citât un défaut que les parents et ceux qui entourent les enfants ne leur enseignent pas. » {Quelques pensées, etc., sect. II, u" 57.) î. De la République, liv. Vl!l.

des jeunes gens et affectent le ton léger, l'esprit badin, et, pour éviter d'avoir l'air fâcheux et despolique, ils ne savent qu'imiter la frivolité de la jeunesse. » Triste et saisissant tableau des effets du relàchenienl des mœurs et du renoncement aux règles de la saine et nécessaire autorité. Non, le respect bien placé n'affaiblit pas l'affection : il l'ennoblit; loin de détruire la confiance, il la forlifie; et il se produit loujours dans la vie quelque circonstance où l'on est heureux de trouver auprès de soi une volonté sur laquelle on se repose*.

Ce n'est pas assez, d'ailleurs, que la famille ne fasse pas dévier les (îfforts de l'éducation publique. Elle a elle-même, elle doit avoir ses enseignements. Dans une des pages les plus gracieuses de VÉconomique, Xénophon représente la femme d'ischomaque — à la tombée du jour, lorsque le bruit des travaux commence à s'éteindre dans la plaine — passant en revue les ustensiles du ménage pour s'assurer qu'ils sont en bel ordre et se recueillant pour mettre ses pensées à l'unisson de celles de son mari, qui va rentrer; c'est qu'elle attend aussi les esclaves, et elle veut qu'ils n'aient sous les yeux que le spectacle bienfaisant de l'harmonie intérieure, du repos. On aurait peine à concevoir sous une image plus simple une leçon plus forte. L'existence la mieux réglée a ses misères, ses moments de trouble, de lassitude, de découragement, et l'on ne peut faire que l'humanité ne s'y révèle sous un triste jour. Ce sont ces arrière-plans dont parle Lucrèce, et sur lesquels tôt ou tard l'expérience projette pour

1. Sur ce sentiment de respect uni à Paffeclion, voir Montaigne, Essais, 11, vni; Lociie, Quelques pensées, etc., sect. X, a" 9a à 99; Lt^iouvé, les i'éres et les Enfants au dix-neuvième siècle.

chacun sa lumière, mais dont il est salutaire d'épargner à la jeunesse la vue prématurée. Il ne suffit pas d'éviter aux enfants les conversations, les lectures, les distractions qui ne sont pas de leur âge, tous ces exemples qui faisaient dire jadis à Quintilien, plaidant la cause de l'éducation publique, « qu'ils ne prennent pas l'idée du vice et du désordre dans les écoles, mais qu'ils l'y apportent' » ; c'est de soi-même et de ses beaux côtés, suivant l'expression de Molière, qu'il faut s'attacher à leur laisser une impression heureuse. On leur doit ce qu'on sent en soi de plus élevé, de plus pur. Même en se gardant, qui peut répondre de n'être pas surpris? C'est Fénelon qui nous en avertit: « Quoi-; que vous veilliez sur vous-même pour n'y laisser rien voir que de bon, n'attendez pas que l'enfant ne trouve jamais aucun défaut en vous : souvent il apercevra jusqu'à vos fautes les plus légères- ». Nous ne demandons en cela au surplus rien de forcé, de factice, rien qui s'éloigne des réalités de l'existence ordinaire. C'est le spectacle simple et naturel du travail, de la modération dans les idées et dans les désirs, de la prévoyance, de l'inflexible probité, qui profite le mieux au cœur de l'enfant, lorsqu'il l'a sous les yeux tous les jours et qu'il y voit en quelque sorte le fonctionnement régulier de la vie. D'où vient que dans le caractère d'un homme qui a marqué se retrouve toujours l'empreinte de la mère? C'est que le père n'est pas là le plus souvent et qu'il se laisse absorber par d'autres soins, tandis que la mère, qui ne quitte pas le foyer de la famille, se donne en toutes choses, dans les petites comme dans les grandes, avec tout son cœur; et Tenfant qui a senti de plus près sa sol-

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