‹ Education et instructionChapitre 66 sur 114 · L'ÉDUCATION MORALE ET L'ÉDUCATION PHYSIQUE DANS LES LYCÉES · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION MORALE ET L'ÉDUCATION PHYSIQUE DANS LES LYCÉES

Juin 1889.

La réforme de l'enseignement secondaire est entrée dans une phase nouvelle et revêt un caractère que nous serions mal venu à regretter après en avoir tant de fois signalé l'importance. La controverse s'attache moins aux programmes qu'aux méthodes. L'instruction proprement dite laisse le pas à l'éducation. L'idée même de l'éducation n'a jamais été interprétée avec plus d'ampleur. On y comprend tout ce qui touche au développement physique, intellectuel et moral de l'enfant; et aujourd'hui la question du développement physique et moral a pris un intérêt qui touche à la passion.

Cette évolution dans la préoccupation publique, heureuse par elle-même, ne s'est pas accomplie sans que l'Université en reçût quelques atteintes. 11 faut frapper fort pour être entendu, dit-on, sans prendre garde que ces coups ont leur écho dans le cœur des familles, dont 4)n risque d'inquiéter les plus chers intérêts. C'est presque un point acquis dans la polémique courante (jue la santé de la jeunesse est en danger au sein des lycées et que l'éducation du caractère n'y tient aucune place. Pour nous, l'ardeur, la sévérité même de la critique n'est pas pour nous déplaire. Il est bon que les institutions d'État soient toujours tenues en éveil et sentent l'aiguillon. Les discussions soulevées par l'opi-

nion sont pour tout le monde, — pour l'opinion elleinênie, que les meilleures intentions peuvent égarer, pour les familles sans lesquelles nous sommes impuissants, comme pour les pouvoirs publics, une occasion de s'examiner. Toutefois encore faut-il, pour préparer utilement ce qui doit être, connaître exactement ce qui est; encore faut-il se bien rendre compte surtout que ni les plaintes, ni les regrets, ni les vœux ne suffisent, s'ils n'aboutissent à des conclusions susceptibles d'être mises en application. C'est sur ces deux points que nous voudrions présenter quelques courtes observations.

Quel est l'état réel de l'éducation physique et de l'éducation morale des lycées? Qu'est-il possible de faire pour l'améliorer?

11 y a vingt ans que le premier cri d'alarme a été poussé. Dans son livre de V Éducation homicide, V. de Laprade prenait, en mains la cause de l'enfance, et il la plaidait avec une verve qui ne se refuse aucune vivacïlè de tour ou d'expression. Il ne lui en coûte point de traiter de « bagnes » les lycées, collèges ou séminaires; car ce ne sont point seulement les écoles de l'État, c'est le système général de l'éducation française que met en accusation sa large et délicate impartialité. Ce régime d'immobilité, d'abstinence, de compression physique et de contention d'esprit, qui est le régime commun à tous l6s élablissenienls, ])ublics ou privés, où l'on détient les jeunes gens, est, à ses yeux, une institution u aussi féroce et plus délétère que le saint oflice ». Ces images ne lui échappent point. 11 en a pesé le sens et mesuré la gravité; il se pique de faire la preuve de ce (|u'on pourrai! être tenté de prendre pour des hyperboles ou des imaginations de poêle, et il y applique les

ressources de la plus sincère éloquence. C'est cet étiil. dénoncé en 1868, que nous prenons pour point de départ de nos réflexions.

Bien qu'il embrasse dans ses attaques l'ensemble des établissements secondaires, V. de Laprade vise plus particulièrement les lycées de Paris. Ce sont ceux qu'il pai-aîl le mieux connaître, et il ne sait pas de séjour « plus lugubre ni plus malsain ». — « Des puits, dit-il, entre quatre hautes nnirailles bordées de fenêtres grillées, des puits qui suent en hiver 1 "humidité d'une cave et exhalent, en été, la chaleur d'un four : voilà où est élevée, de huit à vingt ans, la fleur de la jeunesse, sans horizon, sans soleil, sans air, presque sans mouvement. Pour tous, jeunes et grands, la journée de travail a commencé entre cinq et six heures impitoyablement. Quelques minutes de toilette hâtive, faite pêle-mêle, dans la demi-obscurité d'un dortoir rempli des miasmes de la nuit, autour d'un réservoir commun; puis l'étude: après l'étude, la classe, et après la classe, l'étude encore, onze ou douze heures de suite sur quinze ; dans l'intervalle, trois ou quatre récréations d'une demiheure, de trois quarts d'heure, d'une heure au plus, récréations qui, faute d'exercice approprié, n'apportent ni force aux muscles, ni joie au cœur de l'enfant et le renvoient à ses livres, comme elles l'ont reçu, languissant et morne; pour réparation, un morceau de pain sec au début de la journée; à midi, un repas absorbé précipitamment, en silence, trop souvent au bruit monotone d'une lecture austère, et le soir à l'avenant; dans tous les locaux où se j)rolonge cette journée d'ennuyeux et écrasant labeur, un air épais et insuffisamment renouvelé sous des plafonds bas et tristes; une température sans régie, une lumière avare et mal distribuée, un mobilier (tables et bancs) déformateur poui" le3 organes qu'il oblige à se replier et pour les meni-

240 ENSEIGNEMENT SECONDAIIIE.

l)res qu'il laisse sans appui; partout, en un mot, l'appareil de la contrainte, de la souffrance, et, comme disait Moi taigne, de la « géhenne »; un mélange des morlilicalions du couvent et des duretés de la caserne, un régime de moines ou de soldats.

« A ce milieu physique où le corps s'étiole, correspond un miheu moral non moins énervant pour le développement du caractère : une règle sèche, inflexihle, qui l)rise les esprits et les courhe sous le joug; une discipline formelle, qui, enveloppant l'enfant comme dans un réseau d'interdictions, anéantit tout à la fois sa volonté et l'irrite. Uien qui rappelle les clairvoyances préventives, les sages souplesses, les détentes de la famille; rien qui rayonne, éclaire, échauffe; rien pour le cœur : l'Université supprime le corps et l'âme; elle considère l'enfant conune un pur cerveau. »

Ce réquisitoire était-il ahsolument vrai lorsqu'il parut? Il a donné lieu, à ce moment, à plus d'une réserve, et il ne semhlc pas qu'en 1870 la jeunesse ait à ce point failli à SCS devoirs. Ce qui est incontestahle, c'est qu'il ne représente rien moins que la situation présente. Les établissements d'État ne se transforment que peu à peu, simplement, sans bruil, exclusivement en vue du bien public : c'est l(Mir honneur. C'est aussi leur faibl(>sse à l'égard de l'opinion qui ne compte guère que ce qui se fait avec éclat.

II y a deux ans, à la fin d'une discussion où tous les maîtres de la science avaient apporté leur part de vues autorisées, l'.Vcadémiede médecine concluait : a \" que les collèges et lycées pour élèves int(!rnes devaient être installés à la campagne; 2° que de larges espaces bien exposi''S devaient être réservés pour les récréations; .")" que les salles de classe devaient être améliorées au point (le vue (I(> l'éclairage et de l'aération ». Nous sera-t-il permis de dire qu'à Paris, ces vœux avaient

L'ÉDUCATION MOr.ALE ET PHYSIQUE. 241

été devancés? Les deux lycées fondés dans l'intérieur de Paris depuis dix ans, le lycée Buffon et le lycée Voltaire, sont des externats. Les trois internats nouveaux, — Michelet, devenu de simple succursale lycée de plein exercice, Lakanal et Janson-de-Sailly, — ont été édifiés, les deux premiers en pleine campagne, l'autre à la porte du Bois-de-Boulogne. Les vieux établissements, (ju'il n'était pas possible de déplacer, ont été dédoublés. Saint-Louis excepté, il n'en est pas un seul aujourd'bui qui n'ait son petit lycée distinct du grand. Tous les espaces ont été accrus. Sur l'emplacement où il a dû être rebâti, Louis-le-Grand conserve la même surface, pour un nombre d'élèves diminué de plus d'un tiers'. Buffon et Voltaire sont trois fois plus spacieux que Condorcet-. Cbarlemagne s'est annexé par delà la rue voisine un périmètre supérieur à la moitié de celui que lui avait assigné le décret de 180i^. De même ponr Condorcet \ Il n'est pas jusqu'à Saint-Louis qui n'ait l)0ussé son développement jusqu'aux limites extrêmes où l'enserre la rue Monsieur-le-l'rince. Quant à Jansunde-Sailly, Lakanal et Micbelet, c'est par hectares que se mesure leur étendue.

D'autre part, dans toutes les constructions nouvelles, les murs de séparation intérieurs ont été maintenus à mi-hauteur, de façon que l'air et le soleil y entretiennent les grands courants de la salubrilé et de la gaieté. Pas une étude, pas une classe de ces édifices neufs ou restaurés qui ne reçoive la lumière par de larges baies pratiquées de façon à fournir, suivant les règles des hygiénistes, le jour le plus favorable; pas

1. 16 236 mètres carrés an lieu de 16 790. — Le petit lycée couvre à lui seul une surlace de 12 8(J0 iiuHrcs cairés.

2. 17 850 mètres carrés et V6 197 iiièlres carrés contre 5220 mètres carrC-s.

Page 1