L'ÉCOLIER
* A genoux ! à genoux ! au milieu de la classe,
L'enfant mutin 1 &
Dont l'esprit est do feu pour l'algèbre , et de glace Pour le latin ! »
5 Ainsi parlait le maître à l’élève indocile;
Car l’écolier
Était du petit nombre ardent et difficile A se plier.
Enthousiaste et fier, comme on l'est à son âge
40 Dans le midi.
Ses yeux noirs éclairaient d'une lueur sauvage Son front hardi.
Loin de ses compagnons , dans les heures de trêve , Pensif et seul ,
45 Aui beaux jours il s'en va s’asseoir avec son rêve Sous un tilleul.
Ohl que ne planait-il ainsi, loin de la terre,
Fier, et pareil
A l’oiseau souverain qui s’en va solitaire Droit au soleil !
45 D’où vient donc cette flamme à cette jeune tête,
Et ce frisson
Quand il sent , indigné , qu’une chaîne l'arrête Dans sa prison?
D‘où lui vient ce mépris des éludes vulgaires?
50 Et dans son cœur
Ce tourment , où se mélo avec des bruits de guerres Un cri vainqueur?
A-t-il donc par un coin soulevé le grand voile De l’avenir?
55 Et d'un secret de gloire entend-il une étoile L'entretenir?
Non , il pense à son père , à son île captive ,
A son ciel pur,
A ses rivages nus où se roule plaintive
60 La mer d’azur.
Il songe à son rocher qu’il aime mieux qu'un monde ; A son berceau
Que le ciel a placé tremblant au bord de l’onde Comme un roseau.
65 Puis il se dit : — Je veux épouser une fille D’Ajaccio ;
L’été , j’établirai ma petite famille A Vecchio.
Car aux plaisirs bruyants on dirait qu’il préfère Le noir chagrin ;
Et son maître a songé parfois qu’il pourrait faire 20 Un bon marin.
L’hiver 1 c’est la saison qu’il aime ! que de charmes N'a-t-elle pas,
Quand le ciel aux enfants semble jeter des armes Pour leurs combats !
25 Alors ce sont des forts , des redoutes de neige ,
Un grand château ;
Puis un mouchoir fiottant qui couronne le siège Comme un drapeau î
Et puis des boulets blancs , dont la grêle foudroie 30 Les rangs pressés!
Puis les cris triomphants dos soldats, et leur joie S'ils sont blessés!
Géographe-apprenti , quelquefois il s’amuse A situer
35 Les vieux empires peints sur des cartons qu’il use A remuer.
Un jour que , s’essayant sur la route inconnue Qu’il mesura ,
Montgolfier triomphant s'envolait dans la nue , M L'enfant pleurs.
Que nous serons heureux dans notre maison blanche
70 Aux gazons verts ,
Qu'indique au gondolier le palmier qui se penche Au bord des mers !
C'est lâ que je mourrai comme ceux de ma race! Car, ignoré ,
75 J’aurai passé dans l'ombre, et sans laisser ma trace Je m’en irai!!... —
Alors au fond de l’âme il sentait la tempête Qui s’élevait!
Il l’écoutait, croisait les bras, baissait la tête ;
80 Puis il rêvait...
Rêvait-il qu'il faudrait par front un diadème Dans sa maison ;
Et qu’on l'appellerait de son nom de baptême : Napoléon ! —
85 « A genoux', à genoux! au miliou de la classe, L'enfant mutin !
Dont l’esprit est de feu pour l'algèbre, et de glace Pour le latin. »
A. de Beauchesne.
V/colifT. Il t'agit ici de la jennette de Napoléon.
Bonaparte ( Napoléon } naquit à Ajacrio, en Comte , île de
Méditerranée, le I.1» août 1709.
Voici ce que dit une note tirée du registre de M. Bcrton, «ou«principal de l'Érolc militaire de Brienne.
« Napoléon de Buoiuiparte e*t entré à l’Ecole royale militaire de Brienne-lc-Cb4tea«i à l'âge de neuf au» huit moi* cinq jour» ; il y a pisté cinq an* cinq moi* vingt-sept jour» , et en r*l sorti 4 I âge de quinze ans deux moi* deui jours, pour se rendre à l'École militaire de Paris, ainsi qu’il con&le par P extrait suivant, tiré du registre de sortie de* élève* du roi.
m Le 17 octobre 1784 est sorti de l'École militaire de Brienne
• M. Napoléon de Duoimparte, écuyer, né en la ville d’Ajaccio,
» en l’Ile de Corse, le 15 aoftl 1760, fils de noble Charles-Marie s de Buonaparte , député de la noblesse de Corse, demeurant 4 ■ ladite ville d'Ajaccio, et de dame 1-rtilia Raniolino , sa mère ,
• suivant l’acte porté au registre de réception , folio 31. Reçu
• dans cri établissement le 23 avril 1779. «
1, *,*,*,* Le professeur de maihrmaliqnes de Napoléon, le père Patrauld, aimait beaucoup Bonaparte; il en faisait un grand cas; il était fier de l'avoir pour élève, et il avait raison. Le jeune Napoléon étudia le latin avec nue telle répugnance, qu'ayant atteint l’âge de quiuze ans, il était très-faible en quatrième.
*® Un bon marin. Voici le compte rendu au roi par M. de Keralio, en 1784 : • M. de Buonaparte (Napoléon), né le 15 août 1769, taille de 4 pieds 10 pouces 10 lignes, a fait sa quatrième; de bonne constitution, sauté excellente , caractère soumis, honnête, reconnaissant; conduite très-régulière; s’est toujours distingué par son application aux mathématiques. Il sait très-passablement son histoire et sa géographie. Il est assez faible pour les exercice» d'agrément et pour le latiu , où il n’a fait que sa quatrième. Ce sera un escellent marin; il mérite de passer à l'École militaire de Paris, a
** Des redoutes de neige. Dons lltiver de 1783 à 1784, si mémorable par la quantité de neiges qui s’amoncelaient sur les routes , sur les toits, dans les cours, dans toutes les campagnes enfin, A six, sept, huit pieds de hauteur; Napoléon fut singulièrement contrarié : plus de petits jardins, plu» «le cea isolements heureux qu'il cherchait. Au moment de tes récréations il était forcé de se mêler à la foule de set camarades, et de se promener avec eux en long et en large dans une salle immense. Pour s’arracher à celte monotonie de promenade. Napoléon tut remuer toute l'École en faisant sentir à scs camarades qu'ils s'amuseraient bien autrement s’ils voulaient, avec de* pelle*, *e frayer dans la grande cour différents passages au milieu des neiges, faire des onvrages » corne, creuser des tranrliées , élever des parapets, des cavalier*, etc... • Le premier travail fini , nous pourrons, dit-il , nous diviser eo pelotons , faire nne espèce de siège, et. comme l’inventeur de ce nouveau plaisir, je me charge de diriger les attaques. »
La troupe joyeuse accueillît ce projet avec enthousiasme ; il fut exécuté , et cette petite guerre simulée dura l’espace de quinze jour* : elle ne ccstA que lorsque des graviers ou de prlitrs pierres s’élanl mêlées a la neige dont on se servait pour faire des lioules, il en résulta que plusieurs pensionnaire», soit assiégeants, soit assiégés, furent assez grièvement blessés.
3* Montgol/irr est là pour aérostat, ballon ou montgolfière. Montgolfier a bien inventé le premier ballon qui seul a pu voyager «ian* l’air; mais il n’a jamais entrepris un semblable voyage. On exposa d'abord de* animaux; et plus tard Pilaire des Hosiers, le premier, eut le courage de se lancer dans l’air après plusieurs essais qu’il leuta , d’al«ord seul, ensuite ou avec Girond de Villclte, ou le marquis d’Àrlandr* : l’intrépide Pilaire des Rosiers fil son dernier voyage avec M. Romain, le 14 juin 1785; mais cette fois lui et son compagnon périrent malheureusement.
S5 Dès qu’arrivait le moment de la récréation , le jeune Napoléon courait è la bibliothèque, où il lisait avec avidité les livres d’histoire, surtout Polybe et Plutarque.
st [rk élèves de l’école de Brienne étaient iuvilés tour à tour à la table du père Bertou , principal de l’école. Le tour de Bonaparte étant venu , de» professeur» , qui le savaient admirateur de Paoli, affectèrent d’en mal parler. « Paoli , répliqua Bonaparte, était nn grand homme , il aimait son pays ; et jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son adjudant, d’avoir coocouni à la réunion de la Corse A la France. 11 aurait dù suivre sa fortune, cl succomber avec lui. »