DE LA TERRE
Jetons les yeux sur cette terre qui nous porte. Regardons celle voûte immense des deux , qui nous couvre; ces abîmes d’air et d’eau, qui nous environnent, et cesaslresquinouséclairent. Un homme qui vit sans réflexion ne pense qu’aux espaces qui sont auprès de lui ou qui ont quelque rapport à ses besoins. Il ne regarde la terre que comme le plancher de sa chambre, et le soleil qui l’éclaire pendant le jour que comme la bougie qui l’éclaire pendant la nuit. Ses pensées se renferment dans le lieu étroit qu’il habite. Au contraire, l’homme accoutumé à faire des réflexions étend ses regards plus loin , et considère avec curiosité les abîmes presque infinis dont il est environné de toutes parts. Un vaste royaume ne lui paraît alors qu'uo petit coin de la terre; la terre elle-même n’est à ses yeux qu’un point dans la masse de l’univers; et il admire de s’y voir placé, sans savoir comment il y a été mis.
Qui est-ce qui a suspendu ce globe de la terre ,
£ qui est immobile *? Qui est-ce qui en a posé les fon- ^ déments? rien n’est, ce semble, plus vil qu’elle : les ^ plus malheureux la foulent aux pieds. Mais c’est pour-
Ïlant pour la posséder qu’on donne les plus grands trésors. Si elle était plus dure, l’homme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver. Si elle était moins 3E dure, elle ne pourrait le porter : il enfoncerait par- ÎS tout, comme il enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C’est du sein inépuisable de la terre que sort ;£ tout ce qu’il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les ^ plus diverses, et elle seule donne tour à tour tous les ÿ biens que nous lui demandons. Celte boue si sale se £ transforme en mille beaux objets qui charment les ÏZ yeux. En une seule année, elle devient branches, £ boutons, feuilles, fleurs, fruits et semences, pour re- X" nouvclcr ses libéralités en faveur des hommes. Rien ne l’épuise. Plus on déchire ses entrailles, plus elle 5* est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels S tout est sorti d’elle, elle n’est point encore usée. Elle S ne ressent aucune vieillesse : ses entrailles sont g encore pleines des mêmes trésors. Mille générations g ont passé dans son sein. Tout vieillit , excepté elle •g seule : elle rajeunit chaque année, au printemps.
r.llenc manque point aux hommes; mais les hommes £ insensés se manquent à eux-mêmes en négligeant de £ la cultiver. C’est par leur paresse et par leurs désordres qu’ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendanges et des moissons. Us se dis- £ pu lent un bien qu’ils laissent perdre. Les conqué- ZZ rants laissent en friche la terre, pour la possession X dclaqucllcilsont fait périr tant de milliers d'hommes ZZ cl ont passé leur vie dans une si terrible agitation. ZZ Les hommes ont devant eux des terres immenses qui À sont vides et incultes : et ils renversent le genre 5 humain j>our un coin de celte terre si négligée. La X terre, si elle était bien cultivée, nourrirait cent fois 2 plus d’hommes qu’elle n’en nourrit. L’inégalité «£ même des terroirs, qui parait d’abord un défaut, se £ tourne en ornement et en utilité. Les montagne» se 2 sont élevées, et les vallons sont descendus en la place que le Seigneur leur a marquée. Ces diverses terres, suivant les divers aspects du soleil, ont leurs nvanfa- 3jj ges. Dans ces profondes vallées, on voit croître l’herbe fraîche, pour nourrir les troupeaux. Auprès d'elles gj s’ouvrent de vastes campagnes revêtues de riches •£ moissons. Ici des coteaux s’élèvent comme un amphi- S tbéà l re, et son t couron nés de v ignobles et d’arbres fin i- IZ tiers. Là, de hautes montagnes vont porter leur front îj glacé jusque dans les nues, et les torrents qui en tora- £
ZZ 1 Cest-i-dire qui paraît immobile , car on aail bien que la <$> terre »e meut autour du toleil.
MÉMOIRE. 59
tant sont les sources des rivières. Les rochers, qui montrent leurs cimes escarpées, soutiennent à terre Jes montagnes, comme les os du corps humain en soutiennent les chairs. Cette variété lai lie charme des paysages, et en même temps elle satisfait au\ divers besoins des peuples. Il n’y a point de terroir si ingrat qui n’ait quelque propriété. Non-seulement les terres noires et fertiles, mais encore les argileuses et les graveleuses, récompensent l'hommede ses peines. Les marais desséchés deviennent fertiles. Les sables ne couvrent d’ordinaire que la surface de la terre; et quand le laboureur a la patience d’enfoncer , il trouve un terroir neuf, qui se fertilise à mesure quou le remue et qu'on l’expose aux rayons du soleil.
Il n’v a presque point de terre entièrement ingrate, si l’homme ne se lasse point de la remuer pour l'exposer au soleil, et s’il ne lui demande que ce quelle est propre à porter. Au milieu des pierres et des rochers, on trouve d’excellents pâturages : il y a dans leurs cavités des veines que les rayons du soleil pénètrent, et qui fournissent aux plantes pour nourrir les troupeaux, des sucs très-savoureux. Les côtes mêmes qui paraissent les plus stériles et les plus sauvages offrent souvent des fruits délicieux ou des remèdes très-salutaires qui manquent dans les pavs les plus fertiles. D’ailleurs, c’est par un effet de la providencedivineque nulle terre ne porte tout ce qui sert à la vie humaine : car le besoin invite les hommes au commerce, pour se donner mutuellement ce qui leur manque; et ce besoin est le lien naturel de lasociéféentreles nations: autrement tous les peuples du monde seraient réduits à une seule sorte d’habits et d’aliments ; rien ue les inviterait h se connaître et à s’entre-voir. Fénelon.