LE CERF-VOLANT
0 CHARLES
A petite maman, tu in’as promis que si tu étais contente de mon travail et de ma conduite pendant un mois tout entier, j'aurais un beau cerf-volant que j’emporterais à la campagne, chez la maman d’Albert, où nous devons passer quelques jours ; t’en souviens-tu?
la mère , en souriant.
M’as-tu déjà vue oublier mes promesses?
Non, ma chère maman; cependant tu m’as dit que j’avais bien travaillé, je n’ai pas mérité une seule punition de tout le mois, et... je n’ai pas encore vu le cerf-volant.
LA MÈRE
Tu es un créancier bien exigeant; c’est seulement aujourd’hui le dernier jour du mois, ce inc semble ; cependant sois tranquille, j’ai autant de mémoire que toi, et je suis prête à tenir ma parole.
CHARLES
Quoi, maman! tu as déjà acheté le cerf-volant?
LA MÈRE
J’ai fait mieux , je me suis procuré ce qu’il faut pour que tu puisses le faire loi-même.
CHARLES
Mais je ne sais pas faire les cerfs-volants!
LA MÈnE.
Je t’aiderai , bien entendu , et ta sœur y travaillera aussi.
LUCIE
Oh! bien volontiers, chère maman, |Rmrvu que tu me dises ce que je dois faire.
LA MÈRE
Cela va sans dire. Voici dans le tiroir de cette table tout ce qu’il nous faut: d’abord , une latte mince et légère, d’environ trois pieds de long sur deux pouces de large, lailléeen pointeaux deux extrémités; une baguette d’osier bien droite et bien
pliante, et une pelote de grosse ficelle torse et unie ; | appelée fouet. Je commence par fixer solidement
avec cette ficelle le milieu de la baguette d’osier en croix presque au sommet de la latte, où j’ai soin, comme vous voyez, de faire deux petites entailles ou coches, pour que la corde ne glisse pas ; je coupe la corde quand elle est bien nouée ; je fois encore une coche ou entaille à chaque bout de la baguette d'osier : j’y attache la corde, cl je la tends de manière à faire courber la baguette en forme d’arc ou plutôt d’arbalète : pour plus de solidité, j’ai soin que la corde tourne une fois autour de la latte avant d’aller l’attacher au second bout de la baguette; alors, au lieu de couper la corde, je la conduis à l'endroit où la baguette est liée à la latte, et je la tourne une fois autour de la pointe qui dépasse la baguette pour la retenir; de là je la fois descendre à l’autre extrémité de l’arc, où je l’arrête encore solidement, puis tout en bas de la latte, où deux nouveaux crans m’aident à la fixer; ensuite je la fais remonter à la première extrémité de l’arc, redescendre eucore vers lu latte à la moitié de la distance qui se trouve entre la corde de l’arc et la pointe inférieure de la latte; là je l'arrête encore en la scr-
RÉCRÉATIONS
rant autour de la latte, où deux autres coches l'empêchent de glisser, et je dois enfin Tatlaclier définitivement à la deuxième extrémité do la baguette qui forme Tare; donne- moi des ciseaux, Lucie, que je coupe celte corde. Vous voyez, mes enfants, que voilà une carcasse de cerf-volant très-légère et très- solide à la fois, c’est ce qu’il faut.
CHARLES
C’est vrai, maman; mais tu avais dit que nous t’aiderions, et nous n’avons encore rien fait.
LA MÈRE
Un moment, votre tour viendra : je vais maintenant coller du papier sur les deux faces de ce squelette de cerf-volant, je le couperai tout autour en suivant la forme, et je laisserai un des côtés dépasser l'autre d’environ deux pouces, afin de le rabattre par-dessus le bord, pour le rendre plus solide; pendant que je ferai cette besogne, toi, Charles, tu vas prendre ce papier blanc, c’est du papier à lettre commun qui ne vaut rien pour écrire, mais qui sera assez bon pour ce que nous allons en faire; avec ce couteau d’ivoire tu couperas chaque feuille en deux, puis eu quatre, puis en huit ; tu plieras en quatre, c’est-à-dire deux fois dans le même sens, chacun des huit morceaux , qui auront ainsi un pouce et demi de large sur trois pouces de long; tu feras environ une centaine de ces papiers pliés, c’est pour la queue du cerf-volaut.
Ll'CIS*
Et moi, chère maman, que vais-je faire?
LA MÈRE
Tu prendras ces petits papiers à mesure que Charles les aura préparés, et tu les attacheras à cette ficelle en les liant par le milieu à trois pouces et demi environ l’un de l’autre. La queue doit avoir au moins dix fois la longueur du cerf-volant. Voyez maintenant, le voilà qui prend figure. J’ai eu soin d’étendre mon papier sur celle table, et de l’enduire bien également de colle de farine avec ce gros pinceau, et de le laisser s’imbiber comme il faut : je l’ai ensuite appliqué sur mou cerf-volant, en prenant garde de ne pas faire de plis et de bien coller les bords; maintenant je vais le laisser sécher, cl vous verrez comme le papier sera ferme et tendu après. Pendant ce temps je m’occuperai de la décoration.
CHARLES
Oh! maman, qu’allez- vous faire de ce papier doré?
LA MÈRE
Je vais découper un superbe soleil avec les pla*
nèles qui tournent autour de lui, nous le collerons sur l'iinc des faces du cerf-volant.
LUCIE
Et sur l’autre, inaman, que mettrons-nous?
LA MÈRE
Une magnifique comète avec sa queue rayonnante, et nous l’entourerons d’étoiles figurant des constellations. Vous verrez comme tout cela reluira quand le cerf-volant s’élèvera dans les airs.
CHAULES.
Oh ! quel bonheur! je voudrais déjà l’y voir !
la mère.
Regarde, lu peux déjà juger de l’effet de u»cs astres.
LUCIE
Oh! que c’est joli ! dépêchons-nous, mon frère, car je crois qu’il n’y a plus que la queue à attacher.
Comme tu y vas! nous avons encore à faire ce qu’on appelle les oreilles ou les ailes du cerf-volaut. Voyez : je vais employer ce joli |>apier couleur de rose qui me sert à faire des fleurs; nous en prendrons plusieurs feuilles que nous couperons jusqu'à la moitié en petites lanières comme pour faire des manchettes aux bougies ; nous les friserons de même et nous les roulerons ensuite de manière à former deux gros pompons que nous assujettirons avec du gros fil ou de la ficelle, et que nous suspend rons de chaque côté du cerf-volant, aux extrémités de la baguette qui forme l’arc ; nous ferons un autre poin- )>on semblable pour terminer la queue, et notre cerf-volant sera complet.
CHARLES
Maman , où a Hacherons- nous la ficelle pour le lancer ?
LA MÈRE
Tu as raison de m’y faire penser, j’allais l’oublier. Je vais, avec cette petite vrille, percer deux trous dans la latte qui traverse le cerf-volaut, l'un à un cinquième environ de la hauteur totale vers le sommet, l'autre eu bas un ()eu plus près de la |>oinle; par ces deux trous je fais passer les deux bouts d’une ficelle que j’assujettis de l’autre côté en y faisant un nœud; c'est à celte ficelle que s’attache le bout de la pelote qui dirige le cerf-volant.
CHARLES
Oli! merci , chère maman. Maintenant je meurs d’eux ie de l’essayer.
LA MÈRE
Je crains que nous ne l’ayons fait trop grand, et que tu ne sois pas assez fort pour l'enlever seul.
RÉCRÉATIONS. 35
CHARLES
Pas assez fort? lu te moques «le moi , ma petite maman : il est si léger que je l’emporte avec un ;v seul doigt.
LA MÈRE
Et cependant quand il sera dans les airs et qu’il ;v* donnera prise au vent, c’est lui qui pourra bien t’eui- £ porter, si lu n’y prends garde. J’ai lu quelque part
que le célèbre docteur Franklin, l’un des fonda- | . leurs de la liberté américaine et l’inventeur du paralonnerre, avait coutume, quand il allait se baigner à la rivière, de lancer un cerf-volant avant : d'entrer dans l’eau; et alors, couché sur le dos, il • se laissait traincr tranquillement à la remorque, et remontait ainsi le courant sans aucune faligue. $
LUCIE
Je n’aurais jamais cru qu’un cerf-volant fût assez fort pour entraîner un homme.
CHARLES
Ni moi.
LA MÈRE
J’ai vu citer un autre fait plus curieux encore : le chef d’une recommandable institution de la ville de lîrislol, en Angleterre, a réussi, dit-on , à faire le voyage de Bristol à Londres dans une voiture (rainée par des cerfs-volants, sans être arreté par aucun des obstacles de la route.
LUCIE
Comme cela devait être joli, maman, et que j’aurais voulu voir cela!
LA MÈRE
Il est vrai que cela ressemble un peu à la voiture des fées. Vous voyez donc bien que je n’ai pas tort de craindre pour Charles la force de son cerf- volant; mais votre papa sera là pour vous aider.
CHARLES
Oli ! tant mieux, maman ; car je ne serais pas du tout coulent de me voir emporter dans les airs par mon cerf-volant; je veux être son maître et non pas «pi’il soit le mien.
LA MÈnE.
C’est ce que nous verrons au premier jour. En attendant, serre ton cerf-volant pour qu’il n’y arrive pas d accident ; car je ne me soucie pas de le recommencer.