LA RICHESSE
0ii ! voilà maman! s’écria la petite Louise en entendant la sonnette; et elle courut au-devant de sa mère qui rentrait.
Madame Lacy devina bien vite à l’empressement de sa fille et à son air joyeux qu’elle avait lieu d’être contente d’elle; aussi l'cmbrassa-t-ellc tendrement.
— Tu peux m’embrasser de tout ton cceur, maman, se hâta do dire Louise; j’ai fait tout ce que je t’avais promis, j’ai étudié mon piano une heure en m’appliquant comme si tu étais là, j'ai écrit à ma grand’maman la lettre qui devait remplacer mon devoir de français, et j’ai ourlé et marqué le dernier mouchoir de la douzaine que tu m’avais donnée à cette condition.
Et I,ouisc fut embrassée encore une fois. Pendant que madame Lacy quittait son manteau et son chapeau, la petite fille s’approcha de la table sur laquelle sa mère avait déposé, en entrant, un sac de toile grise assez lourd.
— C’est de l’arçcnt, maman, dit Louise en touchant le sac.
— Oui, répondit madame Lacy.
— Mon Dieu, comme cela pèse! Combien y a-t-il?
— Cinq cents francs.
— Et tout cela est à toi, maman? Pourquoi donc dis-tu toujours que tu n’es pas riche?
Madame Lacy sourit ;
— Qu’est-ce que tu appelles être riche?
— Mais, maman, c’est avoir beaucoup, beaucoup d’argent.
— Et tu penses que cinq cents francs font beaucoup d’argent?
— Mais oui, maman.
— liOuise, dit madame Lacv après un moment de silence, pourrais-tu me dire ce que c’est que l’argent?
Louise ouvrit de grands yeux. — Certainement oui, maman ; l’argent, l’argent. .. c’est... ce sont des pièces de cent sous , ou de vingt sous , ou de dix sous.
— Et tu crois que c’est là tout?
— Oh! non, dit Louise avec vivacité, il y a aussi des pièces de vingt francs et de quarante francs, en or.
— Fort bien ; mais écoule-moi , Louise : j’ai envie de vider ce sac dans un plat et de te le faire servir pour Ion diner.
— Pour mon dîner, maman, dit Louise en éclatant de rire , est-ce que je puis mauger des pièces de cent sous?
— Que manges-tu donc tous les jours?
— Vous le savez bien : de la soupe, du pain , de la yiande, des légumes.
— Et d’où viennent cette viande, ce pain, ces légumes?
— Mais la viande vient de chez le boucher; le pain, de chez le boulanger, cl les légumes... je vois que la cuisinière les apporte du marché.
— El sans doute lu crois que la cuisinière n’a qu’à prendre le pain, la viande et les légumes?
— Oh! non, maman, je sais bien que vous lui donnez tous les jours de l’argent pour en acheter.
— C’est vrai ; tu vois donc bien que ton diner, c’est de l’argent, et que tu avais tort de dire que lu ne manges pas de pièces de cent sous.
RÉCRÉATIONS
— De cette façon -là, je le crois bien, maman.
— Tu compromis que je pourrais dire aussi que tu es habillée de pitres de cent sous, puisque c’est «*wcc cola que j'achète les robes; tout ce que U» vois ici, la table, les fauteuils, le piano , la pendule, ce sont des pièces de cent sous.
— C’est pourtant vrai, maman, et oe|x?ndant c’est si drôle do penser qu'en m’asseyant sur ce cana|x* je m’asseois sur des pitres de cent sous, que je ne puis m 'cm pécher de rire.
— Ainsi, si je te demandais maintenant ce que c'est que l’argent ? St
— Je répondrais que l'argent, c’est du pain, de la viande, des robes, des meubles, enfui tout ce dont nous avons besoin.
— Tu pourrais même ajouter un logement, car tu sais que je paye chaque trois mois une certaine somme au propriétaire de celte maison pour l'appartement que j’occupe.
— Oui, maman ; mais il inc semble toujours que cinq cents francs font beaucoup d’argent.
— Comment peux tu le savoir si lu 11c connais pas Je prix et le nombre des choses qui te sont nécessaires?
— Je ne comprends pas bien cela, maman.
— Parce que tu ne réfléchis pas assez. Sais-tu, par exemple, combien de fois (u peux dîner pour cinq cents francs?
Louise hésita un moment : — Vraiment non, maman.
— Eh bien, va chercher le livre de la cuisinière, nous le verrons.
Louise courut à la cuisine et revint bientôt avec le livre de dépense.
— A combien sc monte la dépense d’aujourd’hui? lui demanda sa mère.
— A 5 fr. ioc., répondit la petite.
— El celle d’hier ? 2
— A 4 fr* 75 c. *£
— Et avaul-liier?
— 2 fr. 80 c.
— Et le jour d’avant?
— 7 fr. aâ c. Mais, maman , me voilà bien cm- “5 barrasséc, puisque la dépense change tous les jours. S
— Je vais t’aider à te tirer de ce calcul. Addi- à‘. tionne le total des quatre jours : combien cela fait-il? K
— 19 fr. 80 c. , répondit Louise, qui comptait jj* fort bien pour son âge.
— Tu vois que cela fait à peu près 5 fr. par jour; tZ par conséquent tu n’aurais avec 5oo fr. que de quoi payer cent dîners, c’est-à-dire de quoi vivre trois
mois tout juste, sans qu’il te reste rien pour tes vêtements, ton loyer, ton blanchissage.
— Ah! mon Dieu! maman, s’écria Louise consternée, comment donc faire?
— Il y » cependant, reprit sa mère, beaucoup de gens qui n’en ont pas davantage |H>ur vivre toute une année.
— Et comment font- ils?
— Ils ne mangent que du pain et quelques légumes cuits avec un peu «le lard ou un morceau de basse viande, encore ne se procurent-ils celle chétive nourriture que par un rude et continuel travail, car ceux dont je te parle là ne sont point encore ce qu’on appelle les pauvres ; ce sont les ouvriers, les gens laborieux : il y en a beaucoup d’autres plus malheureux encore.
; — Comment donc ferais-tu, maman, si tu étais "c pauvre?
— Comme les autres, mon enfant; je lâcherais de gagner ma vie en travaillant, et surtout je m’efforcerais de régler toujours mes besoins sur mes ressources, ce qu’il faut faire du reste même avec une grande fortune , sous peine de n’être jamais riche.
ri — Est-ce donc qu’on peut être pauvre avec une îgt grande fortune?
S* — Oui, si l’on a des fantaisies coûteuses, si fou SS dépense trop d’argent pour les choses inutiles; car SC alors il n’en reste plus assez pour les choses nécessaires; il s’ensuit ou qu’on éprouve des privations, ou qu'on fait des dettes, et c’est là ce que j’appelle ££ être pauvre.
— Comment fait-on des dettes, inninan?
St — De deux manières : ou en faisant attendre aux tZ marchands et aux ouvriers le prix des denrées qu’on tZ leur achète on des objets qu’on leur commande, 32 ou bien en empruntant de l’argent à ceux qui en ont plus que nous. La première manière est une
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injustice, car celui qui vit de son travail a le droit ^ — Je voudrais bien savoir comment tu t’y pris?
de compter qu’il lui sera payé; l’autre est une espèce de mendicité, puisque c’est demander à autrui ce qui nous manque, inconvénient qu’il vaut mieux tâcher d’éviter par une bonne administration.
— Qu’est-ce que tu appelles line bonne administration?
• — lTne bonne administration, mon enfant, consiste à savoir dépenser juste ce qu’il faut, comme il faut et quand il le faut. C’est un secret que je voudrais bien l’enseigner, car, grâce à lui , on est riche avec peu d’argent.
— Qui donc te l'a appris à toi, maman ?
— Personne, ma chère Louise; il ma fallu faire sur ce point mon éducation moi-méme: aussi ai-je tenté avant de réussir bien des essais malencontreux que je voudrais te faire éviter. J’étais beaucoup plus jeune que lu ne l’es maintenant quand j’eus le malheur de perdre ma mère. Mon père, qui ne pouvait se charger de l’éducation d’une fdle, me mit dans une excellente pension; j’y trouvai les plus grands soins et les meilleurs maîtres. On m'enseignait le français, l’anglais, l’histoire, la géographie, le dessin, la musique et mille jolis ouvrages de femme. Mais de la valeur ou de l’emploi de l’argent, des soins domestiques, de l'administration d’une maison , pas un mot; c’est tout simple, l’organisation d’un grand établissement n’est pas celle d’un ménage ordinaire. Aussi, accoutumée à trouver mes vêtements à la lingerie quand j’en avais besoin, et mon dinersur la table au coup de la cloche sans m’élre donné la peine d’y penser, je me sentis toute dépaysée quand je me vis à la tête d’une maison et forcée de m’occuper de toutes ces choses. D’abord j’eus beaucoup de peine à établir la balance entre ma dépense et mon revenu. L’argent que j’employais de trop d’un côté me manquait de l’antre; aussi je me sentais alors beaucoup plus pauvre qu’aujourd'hui, bien que ma fortune fût la même.
— Comment donc cela se faisait-il, maman?
— J’ignorais le véritable prix de beaucoup d’objets, il m’arrivait souvent de les payer trop cher; je ne savais pas encore distinguer les choses véritablement nécessaires, de celles dont je pouvais me passer. Je sentais cependant que la justice voulait que je répondisse à la confiance de ton père en faisant le meilleur emploi possible de l’argent dont il me laissait la disposition, et je n'eus de repos que lorsque je m’y crus arrivée.
•£ — Je commençai par me rendre un compte
J* exact de tontes mes dépenses en consultant le re- £2 gistre dans lequel je les écris, afin de réduire toutes celles qui dépasseraient la somme que je leur assi- •£ gnais dans la répartition de mon revenu. Je m’aper- X eus, par exemple, que je payais un loyer trop cher, * et je pensai qu’il valait mieux avoir à monter quelque* inarches de plus que de m’imposer d’autres X. privations; ainsi du reste : n’es-tu pas de mon X avis?
; : — Assurément ; mais qu’est-ce que tu apjiolles la
X répartition de ton revenu?
X — Je puis te le dire, car c'est en cela que con- X siste cette lionne administration dont je te parlais ^ tout h l’heure. Je te crois maintenant assez raison- S; uahle pour te donner cette marque de confiance. X Nous sommes convenues que l’argent n’était que la X représentation des choses nécessaires à la vie : des aliments, des habits, un logement. Il faut donc 3» appliquer à chacune de ces dépenses une part de !£ ee qu’on possède, de manière à établir entre elles «> une certaine proportion ; c’est de cette distribution 3* bien ou mal faite que dépend le plus ou moins de •£ bien-être d’une famille. Et pour y parvenir nous *£ devons considérer ce que nous devons à nous-mê- ; : mes et ce que nous devons h la société.
X — Comment? est-ce que nous lui devons quel- ^ que chose?
X — Assurément. Te souviens-tu , Louise, d’avoir •£ lu dans l’Évangile que Dieu nous recommande de chercher avant tout sa justice?
X — Oui, inaman, je me le rappelle.
— Eli bien! de peur que les hommes ne l’ou- 3" hlicnt, il a répandu au milieu d’eux cet esprit de justice auquel ils sont en quelque sorte forcés d’obéir. La valeur de l’argent , c'est-à-dire le nombre de choses qu’on peut se procurer avec une somme X donnée, étant connue, il s’ensuit qu’à une certaine g fortune s’associe l’idée d’une certaine manière de vivre à laquelle on est pour ainsi dire obligé de sc X conformer.
X — Et qui donc nous y oblige, maman?
X — Personne, ma fille, si ce n’est l’esprit de jus- X tice dont je te parlais, et pourtant il n’est pas d’obi igalion à laquelle il 9oit plus difficile de se sous- «£ traire. Il ne tiendrait qu’à moi de me loger dans •£ une petite chambre avec un lit de sangle, et de X porter un bonnet de percale et un tablier de eo- :Z îonnade, comme Henriette, mon ouvrière; je ne le ^ fais pas cependant.
— Je le crois bien, maman! que diraient les dames qui viennent vous voir?
— Tu comprends donc que ma position m'oblige k une certaine dépense, proportionnée pourtant h la fortune quon me suppose, car personne ne s’avise de trouver mauvais que je ne porte pas des robes de velours et des cachemires de l’Inde, comme madame Dorcot. Tu vois qu’il est bon que la société exige de nous en raison de ce quelle nous donne, car une grande partie de l'argent des riches retourne de celte manière dans les mains des pauvres qui travaillent pour eux. Si les riches ne sc sentaient pas dans l’obligation de dépenser, il y aurait dans le monde une grande masse d’argent qui ne profiterait à personne, et un tris-grand nombre de gens qui mourraient de faim. Si par exemple tous cenx qui peuvent entretenir trois domestiques se contentaient d’un seul, beaucoup de domestiques se trouveraient sur le pavé. Tn sais maintenant ce que j’entends par ce qu’on doit à la société. Ce qu’on doit h soi- même consiste h se rendre un compte exact de ce que notre étal de fortune nous impose ou nous permet, pour ne pas dépasser nos moyens et corn promet ire notre bien-être. Les gens qui par vanité cherchent b paraître plus riches qu'ils ne le sont en effet me semblent des dupes, puisqu’ils s’imposent pour briller aux yeux des autres tous les soucis de la gêne et du malaise ; soit, comme je te le disais, en sc privant du nécessaire pour donner au superflu, soit en dépensant tout ce qu’ils ont, pour vivre quelques années dans l’opulence et le reste dans la misère , au lieu de se contenter toute leur vie d’une existence conforme à leur situation.
-—J’entends cela, maman; mais ne pensez-vous pas qu’il est bien agréable d’être riche comme madame Dorccl afin de pouvoir satisfaire toutes ses fantaisies?
— Je sais, mon enfant, qu’il est agréable d'être riche, mais comme je sais aussi qu’il n’y a point do fortune, si brillante qu’elle soit, qui nous permette de satisfaire toutes nos fantaisies, je tâche de me contenter de la mienne, et je n’envie la position de personne, sure qu'il n'en est aucune qui n’ait ses peines et ses avantages. Ne serais-tu pas bien étonnée si je te disais que madame Dorcef, malgré sa richesse, est soumise â plus de privations que moi?
— Comment cela peut-il se faire, maman?
— Le voici : le mari de madame Dorcct possède une fortune très-considérable ; mais, ainsi que tous les hommes qui fout ce qu’on appelle des affaires,
il a besoin d’avoir le plus de fonds possible k sa disposition, soit pour ne pas manquer une entreprise avantageuse, soit pour suppléer k une mauvaise spéculation ; en conséquence il cherche k dépenser le moins possible, tout en gardant cependant l'apparence du luxe que sa situation exige. Ainsi il ne donne h sa femme que J, 800 fr. par an pour son entretien et les gages de sa femme de chambre. Cette somme est très -modique relativement à la toilette que madame Dorcct est obligée
de faire, afin que la société qu’elle voit ne dise pas ce que dirait la mienne si je portais le costume d’Henriette. Pour suffire k cette dépense, qui n'est pas un plaisir pour elle, par cela seul qu'elle s’y croit forcée , la pauvre madame Dorcct se passe en secret de beaucoup de choses qui lui seraient utiles ou agréables. Comme elle est presque toujours à court d’argent, elle refuse souvent de prendre part à des œuvres de charité qu’on lui propose, elle fait attendre ses fournisseurs et ses ouvriers, et elle a à la fois la réputation d’une femme avare et d’une dépensière.
— Pauvre madame Dorcct! vous aviez raison, maman, je vous assure maintenant que je 11e voudrais pas être à sa place. Mais toi, maman, comment fais-tu donc pour ne dépenser que ce que tu veux?
— J’ai, comme je te l’ai déjà dit, assigné à chaque dépense une certaine somme proportionnée à mon revenu, que je me suis fait une loi de ne jamais dépasser. 11 est vrai que je suis dans la situation la plus favorable pour établir cet ordre dans ina maison, ayant une somme fixe a dépenser par mois sur laquelle je puis compter. Ceux qui touchent leurs fonds par portions inégales et k des époques irrégulières, comme il arrive quand on vit d’un commerce ou d'une industrie quelconque, ont plus de peine à trouver la mesure juste de ce qu’ils peuvent se permettre. Du reste le*
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degré de richesse, le genre de fortune, la situation de chaque famille exige pour ainsi dire une combinaison différente; chacun doit chercher et adopter la plus convenable aux circonslantcs qui lui sont particulières. Tu sens que si avec le même revenu j’avais plusieurs enfants, je devrais le distribuer d’une autre manière.
— Oui, maman : il faut partager ce qu’on a bien également, n’est-ce pas?
. — Prends garde; l’égalité n’est pas toujours la justice. L’essentiel est de consulter les besoins de chacun. Quand j’achète deux robes pour moi et que je t’en donne autant, tu es aussi bien partagée que moi; et cependant comme il ne faut pour t’habiller que la moitié de l’étoffe qui m’est necessaire, j’ai employé pour moi beaucoup plus d’argont.
— Cela est vrai, maman. Tout cela est bien difficile à retenir.
— Pas tant que tu le crois. Du reste je te donnerai, si tu veux, un excellent moyen de le graver dans ta mémoire. Ce sera la récompense de ta bonne conduite.
— Oh! oui, ma petite maman, donnez-moi tout de suite ce moyen, je vous en prie.
Madame Lacy ouvrit son secrétaire et eu lira un joli petit registre couvert en maroquin rouge, elle le montra à Louise: — Vois, dit-elle, c’est un présent que je le destine. Dorénavant tu feras pour ta dépense particulière ce que je fais pour celle de ma maison. Je le remettrai chaque mois la somme que j’ai coutume de consacrer à ton entretien, tu en feras l’eniploi loi-iitéme et tu l’écriras dans ce petit registre. Tu vois que les pages en sont réglées, et qu’à la droite de chacune on a tracé à l’encre rouge deux colonnes inégalement divisées pour les francs et les centimes. Au-dessus de la première est écrit ce mot : Recette ; au-dessus de la seconde, celui-ci : Répente. A gauche de la page est une autre colonne pair les dates; tu vas écrire en haut de cette colonne le millésime i84*î au-dessous, le nom du mois où nous sommes : Mai; puis aux lignes suivantes le quantième de chaque jour à mesure que tu en auras besoin. Tu inscriras au milieu de la page l’origine de la recette ou le motif de la dépense, et tu placeras le chiffre dans la colonne qui lui est destinée. Comprends-tu?
— Il me semble qu’oui, maman.
— Voyons comment tu vas t’y prendre. Ce que tu me coûtes se monte environ à ao fr. par mois ; cependant celle somme ne sc divise pas ainsi par portion* égales. Au commencement de chaque sai-
son je fais emplette de ce qu’il te faut, soit pour l’hiver, soit pour l’été; en sorte que le reste du temps il n’y a guère de dépenses considérables à faire, à moins d’accident. Au mois de janvier les emplettes d’hiver étaient faites : depuis lors j’ai donc mis de côté une grande partie de Ion argent, j’ai à toi 55 fr., plus les 20 fr. du mois de mai que je vais te remettre. Quel emploi en veux-tu faire? Examine loi-même tes besoins et tes ressources.
Malgré tous les raisonnements de madame Lacy, quand Louise se vil à la tête d’une fortune de *5 Ir. peu s’en fallut qu’elle ne crût de nouveau qu’il y avait là de quoi acheter tout Paris.
Suivant l’avis de sa mère, Louise prit une plume et écrivit à main posée sur son petit registre, à la date du 1" mai, la somme quelle avait en caisse et la recette de sa pension du mois. — Maintenant, maman, dit-elle, il faudrait que tu vinsses avec moi pour faire incs achats d’été.
— Un moment, si tu y vas de ce train, tu laisseras tout ton argent dans le premier magasin. Sachons d’abord ce que lu veux acheter.
— Mais, maman, comment puis-jc le savoir d’avance?
— Rien n’est plus facile que de te rendre compte des choses dont tu as réellement besoin , et tu sais que nous ne devons nous donner que celles-là. Examine toi-même ce qui le manque; et quand lu auras décidé les objets que lu dois le procurer et le prix que lu veux y mettre, tu pourras les choisir à ton goût.
di
•-* Louise commença la revue de sa garde-robe. — à 11 me semble, dit-elle à sa mère, que j’aurais besoin de deux robes celte année. De mes deux robes blanches l’une est ancienne et se trouvera trop étroite et trop courte; celle de mousseline anglaise* petit être rallongée; ma robe rose, je crois, est encore mettable, mais la bleue est bien |mssée; •jf je voudrais une robe bien jolie, mais pas trop
RÉCRÉATIONS
salissante, cl une autre à fond blanc : le puis-jc, maman?
— Voyons d'abord ce qui te reste à acheter.
— Mais tua capote ne peut plus servir, il me faudra un chapeau de paille, et puis...
— Et puis des souliers ou des brodequins, et des gants, reprit sa mère, voulant l'aider un peu.
— Vous avez raison, maman, mais cela ne fait pas beaucoup de chose; il me restera encore de l’argent.
— Tant mieux si lu n’es pas forcée de dépenser tout ce que tu as, car nous devons toujours avoir quelque chose en réserve pour parer aux événements imprévus. Louise est une petite étourdie qui perd souvent scs mouchoirs , qui déchire quelquefois ses robes ou qui les tache, faute de précautions. Or, il n’y a rien de plus cher qu'un défaut; et quand on ne s’en corrige pas, il fout se résoudre à le payer. Voyons, as-tu bien pensé à tout?
— Je crois qu’oui, maman.
— A la bonne heure; mais tu verras qu'il y aura encore quelque article oublié. C’est pourquoi je te conseille de ne pas fixer trop haut le prix que tu veux mettre à tes emplettes. Trente francs pour tes deux robes, onze il douze francs pour ton chapeau : cela fait déjà quarante-deux francs.
— J'en ai soixante-quinze, maman.
— Oui , mais tu as d’autres achats à faire, et nous sommes convenues de ne pas tout dépenser. Allons, maintenant que nous savons ce qu’il nous faut.
Louise mit bien vite sou chapeau et scs gants, toute ravie de faire elle- même ses emplettes. Arrivée avec sa mère dans le magasin, elle se fil montrer des étoffes, elle remarqua bientôt une trèsjolie mousseline cachemire d'un dessin tout nouveau qui lui fit grande envie. — Puis-je l’acheter , maman? demanda-t-elle à sa mère.
— Décide loi-même.
— Quel est le prix de cette étoffe?
— Neuf francs l’aune, madame, répondit le commis qui les servait; c’est une disposition toute nouvelle et qui a eu le plus grand succès.
— Neuf francs, maman! dit Louise à demivoix.
— Il l'eu faut quatre aunes pour une robe, cela fait trenie-six francs: c'est plus que tu n'avais l’intention de mettre aux deux robes qui te sont nécessaires.
— Mais, maman, qui me force à n’y meure que ce prix-là?
— L’obligation où nous sommes, mou enfoui,
de nous tenir parole quand nous avons pris un engagement avec nous-mêmes. A quoi nous servirait une résolution juste et sage, si nous nous croyious libres d’y renoncer dès quelle nous gênerait?
— Mais, maman, dit I^ouisc qui regardait toujours la jolie mousseline, où des guirlandes de petites roses s’entrelacaient sur un fond noir; si, au lieu de deux robes, je n’en achetais qu’une?
— Tu dépasserais encore ton budget et tu satisferais ta vanité aux dépens de tes vrais besoins ; car deux robes le sont réellement nécessaires cette année, comme tu l’avais jugé quand tu n'étais pas exposée à la tentation. Tu vois maintenant |M>urquoi je veux que tu t’accoutumes à te prescrire d’avance ce que tu dois faire et à n’y pas manquer.
Louise soupira et elle pensa qu'il n'était pas si facile qu’elle l'aurait cru d'apprendre à bien administrer.
— Nous avons le même dessin sur toile, mademoiselle, dit le jeune commis en remarquant le chagrin de Louise; et il s’empressa de lui offrir une jolie indienne qui a quelques pas faisait l’effet de la mousseline. Louise, un peu consolée, se héla d’en demander le prix. — Quatre francs soixantequinze centimes. Cela dépassait encore le prix arrêté pour une robe.
— C’est trop cher , dit Louise en regardant sa mère.
— Attends, dit madame Lacy en souriant; l'autre ne sera |>eul-être pas d’un prix si élevé, et nous retrouverons notre compte.
En effet , Louise choisit une jolie percale semée d’un petit pois puce, qui ne coûtait qne trois francs l’aune : les deux robes ensemble, à la grande joie de Louise, ne dépassaient que d’un franc la somme fixée. — Souviens-toi , lui dit madame Lacy , que nous devons économiser ces vingt sous sur un autre article. — Elle laissa son adresse au marchand afin qu’on portât les étoffes chez elle, sortit pour aller foire les autres emplettes et conduisit Ixmiscdans un autre magasin où elle acheta, comme elle en avait envie , un petit chapeau de paille anglaise , doublé d’un taffetas rose glacé de blanc, cl un ruban pareil croisé sur la forme. On l’avait fait treize francs, mais madame Lacy marchanda si bien qu'elle l’obtint à onze francs.
— Te voilà au niveau de les affaires, dit-elle en riant à sa fille.
Elle alla ensuite chez le cordonnier commander de jolis petits brodequins de maroquin de couleur écrue ; les brodequins coûtaient huit francs. Il fol-
RÉCRÉATIONS
lait encore acheter «les gants «le fil ü’Écosse, Louise £ retirée. — D’ailleurs, ajouta-t-elle en souriant, c’est
et sa mère entrèrent chez le bonnetier.
— Je savais bien, «lit tout à coup inailame Lacy, <)uc nous ferions qucl«iuo oubli. Nous n’avons pas pensé îi prendre des échantillons de tes robes pour assortir les ceintures 11 fallut relou ruer au magasin.
Ko y entrant Louise remarqua une dame trèsélégante assise devant un des comptoirs sur lequel étaient entassés des monceaux d’étolfes.
— Madame veut-elle voir des foulards de laine? g
nous en avons de charmants. g
— Voyons! disait la belle dame d’un ton non- g clialant, et on déployait vingt pièces d’étoflei ;; quelle regardait dédaigneusement, mais non sans g en prendre microbe ou deux. On lui offrit ensuite g des pékitis rayés et glacés; elle pensa que cela g n’était point mal pour demi-toilette et elle en g choisit quelques-uns. Après ceux-ci 011 lui fit voir g des étoffes pour soirées, qui lui plurent assez, puis g des jaconas qui étaient assez convenables pour pei- *5 gnoir. Enfin on lui présenta des châles d'été d’un ^ nouveau genre. — Voyons, disait-elle toujours — et g clic achetait tout ce qu’elle voyait.
Pendant qu’on donnait à madame Lacy les g échantillons qu’elle avait demandés, Louise regar- £ dait la liello dame de tous ses yeux, et à la vue de g cette quantité d’emplettes elle ne pouvait s’empê- *5 cher de penser que pour le coup cette daine avait une fortune à satisfaire toutes scs fantaisies.
— Allons donc, Louise, veux-tu rester là jusqu'à ^ demain? dit madame Lacy.
Au son de sa voix, la dame assise se retourna et la reconnut; aussitôt elle se leva.
— Comment; c’est vous, Amélie? s’écria-t-elle, r* d’où vient donc que je ne vous vois plus? C’est bien ÿ; mal à vous de négliger ainsi vos amies de pension.
Madame I-acy allégua ses occupations et sa vie
g du temps perdu que d’aller vous voir, on ne vous g trouve jamais.
g — C’est une méchanceté que vous me dites là , g car je retourne chez moi à l’instant même , vous g devriez bien m’y accompagner, Amélie; je vous £ ferais voir un nouveau tableau que HL Aubert a *£ acheté. 11 prétend que c’est superbe; vous me direz g cela, vous qui savez peindre. Je serais charmée qu’il g se fut trompé, cela le dégoûterait peut-être de celte § manie de tableaux qui le ruine et qui n’est bonne à rien !
g Madame Lacy fit quelques objections, g — Qu’ est-ce que cela vous coûte? reprit ma- £ daine Aubert , la peine de monter en voilure avec $ moi! En vérité, vous n’êtes guère complaisante. Madame I«acy céda, et madame Aubert, après avoir ordonné qu’on portât chez elle les emplettes qu'elle avait faites, moula dans sa voilure avec madame Lacy et Louise. On ne larda pa9 à arriver chez madame Aubert.
— Comme c'est commode, une voilure! s’écria Louise, on va si vite !
— Oh! dit madame Aubert, c’est une chose dont les gens honnêtes ne peuvent se passer.
— Je connais pourtant, reprit madame Lacy en Kant, beaucoup d’honnêtes gens qui s’en passent.
— Croiriez-vous, poursuivit son ancienne amie sans l’écouler, que M. Aubert ne voulait avoir qu’un cabriolet? Mais j’ai déclaré que je 11e me marierais pas sans une voiture; il faut savoir garder sa dignité.
— Il me semble , ma chère Emma , que la dignité d’une femme consiste à savoir se conformer à sa situation, et non à entraîner son mari dans des dépenses qui peuvent compromettre sa fortune.
— Vous pouvez avoir raison on d’autres cas, ma chère; mais une voiture est une chose de première nécessité , et il faut bien faire des sacrifices à sa position.
A ces paroles, madame Lacy jeta un regard sur sa fille et vit h sou air de surprise qu’elle les avait entendues.
Madame Aubert occupait un très-bel appartement quelle fil traverser à madame Lacy en la conduisant au cabinet de son mari pour lui montrer le tableau en question. Pendant ce temps l/ouise resta avec la petite fille de madame Aubert et sa bonne. L’enfant, âgée de quatre ou cinq ans, s’amusait à se rouler sur le tapis. Ou la laissait faire sans s’eu occuper. Elle portait une robe de velours noir dont la ceinture était attachée avec une épingle
parce que les agrafes étaient arrachées, une collerette brodée toute chiffonnée et des brodequins usés.
Madame Lacy vint chercher sa fille et prit congé de la maltresse de la maison. Quand elles furent sorties, Louise demanda à sa mère si elle avait remarqué la toilette de la petite Aubert.
— Oui, dit madame Lacy, sa nière est beaucoup plus riche que moi ; cependant son enfant porte des brodequins usés, et les tiens sont en bon état. Mais Emma n'a jamais songé qu’au plaisir de satisfaire ses fantaisies, jamais elle ne s’est rendu compte de ses besoins et de ses ressources ; elle a envie de tout ce qu’elle voit , elle achète sans réflexion tout ce qui lui plaît ; et l’idée de compromettre la fortune de son mari et l’avenir de sa fille n’est pas capable de l’arrêter, car elle ne raisonne jamais et ne voit rien au delà du moment présent. Aussi je m’aperçois avec chagrin qu’elle court à sa ruine, et quelle expiera un jour, dans une pauvreté qu’elle ne pourra supporter, le luxe désordonné qu’elle étale aujourd’hui.
— O maman! dit Louise, je te promets de résister à toutes mes fantaisies, afin qu’il ne m'en arrive pas autant.
— Promets-moi seulement d’y faire tes efforts , car on n’apprend pas ainsi à se vaincre du premier coup. Voici un magasin où nous pouvons acheter tes ceintures; car il faut faire toutes nos emplettes avant de rentrer, pour ne pas perdre plus de temps qu’il n’est nécessaire. Entrons.
Pendant qu’on leur montrait des ceintures, Louise remarqua un charmant petit fichu de soie dont elle eut grande envie : aussitôt il lui sembla qu’un fichu de soie était une chose absolument néces-
saire, elle en demanda le prix; il coûtait cinq francs.
— Louise, dit madame Lacy, prends garde! ceci est une fantaisie.
— Mais, maman, dit Louise, j’ai bien besoin d’un fichu de soie, je n’en ai pas; et puisque j’ai de l’argent de reste, je ne vois pas pourquoi je ne l’achèterais pas.
— Combien te rcsle-t-il?
— Vingt francs, mon mois tout entier.
— Otes-en dix francs pour la façon de tes robes que tu oublies, et ce que tu dois mettre en réserve pour l’imprévu ; car d’ici à un mois tu peux avoir besoin d’argent.
— Maman, en achetant le fichu j’aurais eucore cinq francs.
— Tu as donc bien envie de ce fichu, qui est une bagatelle assez chère et dont tu peux bien te passer? Sais-tu, l^ouise, que pour le même prix , avec quatre aunes d’indienne à vingt-cinq sous, les deux petits jumeaux de cette pauvre femme qui gagne sa vie à border des souliers et qui a été malade dernièrement auraient chacun une robe?
— Vraiment, chère maman? oh ! alors laisse-moi employer mes cinq francs à cela, tu as trouvé le moyen de me guérir de mes fantaisies.
Et madame Lacy embrassa Louise de tout son cœur. — Tu vois, dit-elle, qu’il ne t’a fallu que la comparaison d’un besoin réel pour t’éclairer sur un besoin factice. Je te sais bon gré d’avoir compris que le meilleur emploi de l'argent est là où il produit le plus grand bien. Tu as fait aujourd’hui un pas vers l’acquisition de la plus utile des sciences, celle qui nous enseigne à vivre. Quand tu auras douze ans, après ta première communion, j’espère que tu seras en état de in’aider à tenir ma dépense et à gouverner mon ménage.
— Oh ! quel plaisir, ma petite maman! Et comment faudra-t-il m’y prendre?
— Comme tu auras appris à le faire pour toimême. Nous allons retourner à la maison : tu inscriras tes dépenses sur ton petit registre; ce qu’il faut toujours faire sur-le-champ, afin de ne pas s’exposer à des oublis ; et, en persévérant dans cette habitude, tu contribueras à ton bonheur à venir; car le bonheur en ce monde ne dépend pas du plus ou moins de fortune, mais de l’emploi que nous faisons de celle qui nous est accordée.
RECREATIONS
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