DIX-SEPTIÈME
LA DINETTE. £
i Kkt&f&àd*
■•UtTîï*' h ! ma chère maman, s'écria Lucie au
'**" it . . , „ . , :>
tr<- A -»r»- retour d une visite quelle venait de
4j<< Il - . . , . . . , |r
*i«. >;<. faire a une de ses petites amies, si tu <;
îfM'fî savais comme Juliette est heureuse!
LA MÈRE
Et quel est donc ce grand bonheur que tu as ;> l’air de lui envier ?
LUCIE
Moi ? non, maman, je ne le lui envie pas , car j’en ; aurai ma part si tu veux. ÿ
LA MÈRE. Si
Explique-toi donc un peu plus clairement?
LUCIE
Et bien ! chère maman, il faut que tu saches que 55 l’oncle de Juliette lui a donné pour ses étrenties un % ménage superbe, tout complet, absolument comme un grand ménage, les assiettes , les plats , les sou- 55 pièces en porcelaine blanche, les verres ordinaires 55 dans leur panier, les verres il pied , les carafes, 52 les huiliers, le plateau à liqueurs, enfin tout, jusqu’à 55 de petits couverts en argent avec les couteaux. 55
Je conçois en effet le bonheur qu’on a à posséder g
toutes ces belles choses.
LUCIE*
Oh ! ce n’est pas tout, maman ; voici le plus beau : 3» il y a aussi une batterie de cuisine, les casseroles , jg de vraies casseroles en cuivre, les tourtières, les grils, la cuisinière pour rôtir, un petit fourneau en faïence, enfin tout ce qu’il y a dans une cuisine; •£ et la maman de Juliette lui a permis de faire la 55 cuisine pour de bon; et la cuisinière lui montre £ comment il faut faire , en sorte que Juliette m’a $ promis d’apporter son ménage dimanche prochain, en venant passer la soirée ici avec sa sœur et 5: les amis de mon frère, comme cela est convenu; Ç et si tu voulais , ma petite inaman , nous jouerions
RÉCRÉATION
à la madame , elle serait la cuisinière et nous ferait un dîner qui ne serait pas pour rire.
LA MÈRE
Je ne demande pas mieux ; nous aurons soin seulement que ce dîner ait lieu à l’heure de votre goûter ordinaire, afin de ne pas déranger vos relias. Mais je ferai préparer les provisions nécessaires pour ce festin en miniature.
LUCIE
Oh! chère maman , quel bonheur!...
LA MÈRE
Mais savez-vous bien jouer à la madame?...
LUCIE
11 me semble que cela n’est pas bien difficile; nous y avons joué bien souvent.
Fort mal, à mon avis; car vous ne faites rien de ce que vous voyez faire aux grandes personnes, et vous êtes en général des daines fort peu polies et fort peu au courant des convenances.
LUCIE
Mais, maman, puisque c’est pour rire?
LA MÈRE
Il faut toujours faire ce qu’on fait le mieux possible, même pour rire; et le jeu sera d’autant plus amusant qu’il ressemblera plus à la vérité.
LUCIE
Comment donc faut-il s’y prendre, maman?
la mère.
Vous ferez, ton frère et toi, comme de véritables maîtres de maison. D’abord vous enverrez à vos ami6 des invitations par écrit. Le jour du repas, tu commanderas le dîner à ta cuisinière, d’après le meuu que je te dicterai; puis tu donneras les leçons à ta fille , c'est-à-dire à ta poupée ; tu feras ta toilette et tu recevras ta compagnie, comme tu me le vois faire. Chacun de vous aura son personnage : ainsi Léon, qui est très-fort en géographie, sera un voyageur qui revient des pays lointains; Albert, qui
RÉCRÉATIONS
a passé les vacances dernières à la campagne de son oncle, sera le propriétaire de ce château, et vous parlera de ce qu’il y fait. Quand Juliette aura préparé son dîner, elle quittera son rôle de bonne, afin de se mettre à table avec vous, et prendra le personnage d’une dame de vos amies; sa petite sœur, Marie, sera sa fille, une jeune personne trèsbien élevée. Celui de vous qui manquera à son rôle, ou qui fera quelque foute contre l'usage ou la civilité, donnera un gage.
LUCIE
Ob ! maman, quel joli jeu!.»» En seras-tu?
LA MÈRE
Sans doute; je ferai mon propre personnage, c’est-à-dire que je serai la mère de la maîtresse de maison, ce qui ne nuira en rien à votre dignité.
LUCIE
Ce sera charmant; qu'il me tarde d’être à dimanche! Dès que Charles sera rentré de sa pension nous écrirons nos invitations.
En effet, aussitôt que Charles fut de retour, sa sœur lui communiqua le plan de leur partie, qui obtint son approbation. Les invitations l’embarrassaient un peu cependant, quoi qu’il eut une fort jolie écriture pour son âge et qu’il fût en orthographe le premier de sa classe; mais il ne savait de quels mots se servir. Il fallut encore avoir recours à la maman. — Vous ferez , dit-elle, ces invitations comme les font les grandes personnes ; mais en votre nom véritable, car il ne faut pas foire de faux en écriture, ajouta-t-eHe en riant. — Mais, maman, demanda Charles, comment les grandes personnes les font-elles, ces invitations?
LA MÈRE
A la troisième personne, c’est-à-dire en parlant de vous connue vous parleriez d’un autre. Ainsi vous écrirez à tous ceux que vous voulez inviter la formule suivante :
u M. Charles et M'IU Lucie Dar ligues prient » Monsieur ou Mademoiselle (en mettant le nom
• de la personne) de leur faire l’honneur de vc- » nir dîner chez eux dimanche, i5 mai... à deux
• heures...
» Paris, ta mai 1842. »
On indique en général l’heure de la réunion une demi-heure avant celle du dîner, afin que les domestiques aient le temps de dresser les plats , ce qu’on ne fait que quand tous les convives sont arrivés. A quoi penses-tu donc, Charles? Ne vas-tu pas écrire tes invitations sur du papier d’écolier, comme un devoir de classe? Tiens, voici du papier
SC
à lettre petit format ; commence à peu près au tiers de la page, mets les mots monsieur et mademoiselle en abrégé pour les personnes qui écrivent, et en toutes lettres pour celles à qui tu t’adresses Tu glisseras ensuite chaque lettre dans une de ces enveloppes toutes faites ; tu cachèleras avec de la cire et le petit cachet à Ion chiffre que je t’ai donné, et tu mettras l’adresse proprement, et avec attention, pour ne pas te tromper.
CHARLES
Vois, maman! en voici déjà deux : A monsieur Ijion Montaient, et : A monsieur Albert de Morelles. Faut-il écrire séparément à Juliette et à Marie? la mère.
Cela n’est pas nécessaire; tu inviteras par la même lettre mesdemoiselles Juliette et Marie Duvernoy; et sur l’adresse tu mettras seulement le nom de Juliette, qui est l’ainée.
Les invitations écrites, il fut convenu que Charles remettrait le lendemain celles d’Albert et de Léon, qui étaient ses camarades de pension, et que Lucie et sa mère iraient voir madame Duvernoy pour obtenir que Juliette et Marie vinssent passer la journée du dimanche; car il fallait que Juliette eût le temps de foire son dîner. A la vérité, madame Dartigues promit que les provisions seraient feites, que la cuisinière surveillerait l’exécution du repas, et qu’elle-même se chargerait de fournir le dessert.
5 Ce bienheureux dimanche arriva enfin. La SJ chambre des enfonls avait été divisée, à l’aide d’un Sj paravent, de foçon que l’une des deux parties for- BE niait la cuisine, l’autre la salle à manger. Juliette et K sa sœur arrivèrent de bonne heure, menées par g leur bonne, et suivies d’un domestique qui portait X le ménage dans une grande manne d’osier. Après £ avoir souhaité le bonjour à madame Dartigues, £ Juliette, entrant de suite dans son rôle, mit un ta-
RÉCRÉATIONS
blier blanc et alla prendre les ordres de sa maîtresse :
— Madame, dit-elle à Lucie, que voulez-vous que je fasse pour le dîner?
— Ma chère, dit en riant madame Dartigues, si vous voulez avoir l’air d’une domestique de bonne maison, vous devez parler à la troisième personne, et dire : — Que veut madame?... Qu’est-cc que madame ordonne?. .. Autrement votre maîtresse vous renverra comme une mal -apprise.
— Eh bien! reprit Juliette en profitant de la leçon, qu’est-ce que madame ordonne pour son dîner?
— Catherine, reprit Lucie avec toute la dignité d’une maîtresse de maison, j’ai aujourd’hui du monde à dîner; vous avez déjà inis le pot au feu, sans doute?
— Oui, madame, répondit Juliette, qui savait que la cuisinière de madame Dartigues devait lui donner le bœuf et le bouillon.
— Très-bien! reprit Lucie; vous mettrez autour du bœuf des pommes de terre frites. Vous nous ferez pour entrée un salmis de perdreaux et des filets de soles en turban; au second service, une dinde rôtie avec une salade; pour entremets, des petits pois et une crème à la vanille. Quant au dessert. . .
Ici Lucie s’arrêta.
— Cela me regarde; c’est convenu , dit madame Dartigues en riant; la cuisinière a bien assez à faire, el la maîtresse de maison serait, je crois, fort embarrassée de se le procurer. Je me charge aussi des hor&-d‘ cuivre , auxquels vous n’avez pas pensé.
— Ma inan! demanda Lucie, ferai-je dîner Einmeline à table?
C’est le nom que Lucie donnait à sa poupée.
— Quel Age a ta fille? répondit madame Dartigucs prenant un air de gravité.
— Quatre ans.
— Ordinairement on n’admet pas à table les enfants si jeunes quand on a du monde. Le repas est irop long pour eux; il est difficile d'exiger qu’ils demeurent tranquilles tant qu’il dura, et ils sont exposés à manger au delà de leur besoin à cause de la variété des mets.
— Je comprends cela, chère maman, et je ferai dîner Emmeline dans sa chambre ; mais après le dîner on pourra la faire venir pour amuser Marie, n’est-ce pas?
— Rien ne s’y oppose assurément.
— En attendant , je vais lui donuer ses leçons, puis j'irai m’habiller.
£ Lucie, en effet, rendit d’abord à sa poupée les •g leçons qu’elle-même avait reçues; elle en fut irès- «£ satisfaite et lui promit pour récompense de lui «£ faire faire la connaissance d’une jeune personne JE très-aimable (c’était de Marie qu’elle voulait parler); J* eu conséquence elle lui déclara qu’elle allait lui *£ mettre sa robe neuve et son tablier de soie, ce ï: qu’elle fit avant d'aller s’habiller elle-même. Un J: moment après, son frère vint voir si elle était prête, 2g car il pensait que ses amis ne tarderaient pas à ar- X river.
X Pendant tout ce temps madame Dartigues s’était X occupée du repas en miniature. — Tu devrais, dità elle à sa fille , donner un coup d’œil à la manière g dont ta bonne met le couvert, et voir si rien ne k- manque. Il est bon qu'une maitresse de maison X veille à tout.
Lucie ne se le fit pas dire deux fois ; elle vit que ZZ par les soins de sa mère le couvert était inis sur g une table basse, couverte en guise de nappe d’un S napperon damassé. Sur les assiettes lilliputiennes on J» avait artistcinent plié des serviettes à prendre le •gj thé, contenant chacune un tout petit pain doré de la boulangerie viennoise. Les couverts étaient bien •g à leur place, les verres grands et petits devant ? chaque convive; les carafes, contenant alternali- ■g veinent l’eau pure et l’eau rougie qui figurait le ^ vin, étaient convenablement placées; les hors- •p d’œuvre, c’est-à-dire le beurre frais et les graines S de capucine et d’épine-vinette confites au vi- X naigre, arrangés dans de jolies petites coquilles de jp porcelaine, ornaient les deux bouts de la table. 22 Les cuillers pour le service, les salières, le mou- 22 tardier , tout était en place. Le plateau à liqueurs ZÇ était garni , c’est-à-dire qu’on avait rempli les fla- 22 cons de sirop de groseilles, d’orange et d’eau $u- 22 crée, pour représenter les diverses liqueurs. Lucie lE enchantée reconnut la bonté de sa mamau en
5 voyant tout si bien arrangé. Juliette, aidée de la 22 cuisinière, était fort affairée à sou dîner; les cas- ZZ seroles étaient sur le feu, le rôti à la broche. Lucie «2 aurait bien voulu mettre la main à la cuisine; mais «2 sa dignité de maîtresse de maison ne le lui permet- ZZ tait pas, et elle se rendit daus le salon pour recevoir -2 les amis de son frère, qui arrivaient. Elle leur sou-
6 liaita le bonjour d'un air poli et affectueux , s’in- 2> forma de la santé de leurs parents, et engagea son
frère à faire voir à ces messieurs de beaux livres *£ d’estain|)es dont on lui avait fait présent, afin qu’ils £ ne s’ennuyassent pas jusqu’au moment du dîner. 22 Bientôt Juliette, qui à son honneur était venue à bout de son entreprise, laissa à la cuisinière le soin
RÉCRÉATIONS
de dresser les plais, el à sa bonne , à elle, celui de £ servir à table, el se rendit dans le salon accom- S pagnée de sa pelile sœur. On annonça madame et «g mademoiselle Uuvernoy. Lucie se leva pour aller •£ au-devant d’elles. — Vous êtes bien aimable, ma- g dame, lui dit-elle, de venir passer quelques mo- g
JULIETTE
C’est moi, madame, qui vous dois des reinerclments pour le plaisir que vous uie procurez.
LUCIE
Vous avez trop de bonté, madame.
JULIETTE
Voulez-vous me permettre de m'informer de la santé de madame votre mère?
LA MÈRE
Je vous rends grâces, madame; elle est excellente. Ma fille aurait dû commencer par vous demander des nouvelles de la vôtre et de celle de mademoiselle votre fille. Heureusement vos visages ne laissent pas la moindre inquiétude à ce sujet.
LUCIE
Oh! pour cela , c’est vrai , madame ; vous et votre demoiselU vous avez de si belles couleurs!
LA MÈRE en riant.
Si tu t’adressais h une marchande, tu pourrais lui parler de sa demouelle de boutique; mais on dit à une mère, mademoiselle votre fille, comme tu aurais pu le remarquer si tu écoutais avec attention. Il n’est pas non plus de bon goût de faire aux gens des compliments à bout portant sur leur figure ou leur esprit, car c’est moins les flatter que les embarrasser. Aussi les gens qui savent vivre ne donnent guère de louanges que d’une manière détournée qui permet à celui qui les reçoit de ne pas les accepter. (A Juliette.) Vous me pardonnerez cette leçon ; vous savez que les mamans ne renoncent jamais à leurs privilèges.
JULIETTE
Je n’ai pas à vous pardonner, madame , mais à vous remercier, car je profite de ce que vous dites ; et même je vous demanderai la permission de vous questionner sur les usages que je ne sais pas ou que je ne comprends pas.
LA MÈRE
Très-volon tiers, ma chère daine; mais vous n’avez guère besoin de mes conseils. Quand on a naturellement du bon sens , de la bienveillance et de la modestie, on n’a pas de peine à acquérir un excellent ton.
JULIETTE
Oh! madame, vous disiez qu’il ne fallait pas flatter !
LA MÈRE
Ce n’est point flatter, mon enfant, que d’user du droit que me donne mon âge en louant les bonnes qualités que vous annoncez. Cependant je conviens qu'en ceci j’ai un peu oublié mon rôle et le vôtre; je donnerai donc un gage. Lucie devrait aussi en donner un pour s’être servie d’une expression impropre.
LUCIE
Volontiers, et j’ai peur que ce ne soit pas le dernier. Mais dites-moi, chère maman, qui mettrai-je près de moi à table ?
LA MÈRE
Léon Montaient, qui est le voyageur, l’homme qui doit exciter l’attention , et qui a droit , après une longue absence, de s’attendre à un bon accueil de ses compatriotes. Cependant il faut t’arranger pour que la politesse que tu lui feras ne soit pas une impolitesse pour d'autres : ainsi aie soin qu’il se trouve près de toi au moineut où on annoncera le dîner.
LUCIE
Comment cela, maman?
LA MÈRE
Comme ceci par exemple : (à Lron) Monsieur Montaient !
LÉON te retournant.
Madame !
LA MÈRE
Voici ma fille qui voudrait vous présenter à son amie madame Duvernoy; nous avons toutes un grand faible pour les gens qui viennent de loin, et nous ne voulons pas que ces messieurs profitent seuls de votre intéressante conversation.
LÉON (‘approche en taluant.
Vous êtes trop bonnes, mesdames.
LA BONNE annonçant.
Madame est servie.
LA MK R K.
Ces messieurs et ces daines veulent-ils bien passer dans la salle à manger?*.. Charles, offrez votre bras à madame Duvernoy.
Leon, se trouva nt près de Lucie, lui donne 'e bras.
ALBERT i la mère.
Et vous, madame, ne venez-vous pas?
LA MÈRE
Ma santé ne me permet pas de me mettre à table avec vous, mais j'assisterai à votre repas. Veuillez conduire mademoiselle Marie, que le dîner va, j’espère, dédommager d’une conversation bien sérieuse pour elle.
marie.
Oh ! oui, madame, car j’ai bien faim.
Onjpassa dans la salle à manger, et la vue de la table servie tout à fait comme un repas de grandes personnes enchanta la petite société.
Le potage était flanqué de ses deux entrées, le salmis de perdreaux représenté par des mauviettes, et les filets de soles réduits h la proportion convenable; plus deux hors-d'œuvre chauds, des petits pâtés et des œufs frais (de pigeon).
Charles s’assit d’un côté de la table, entre Juliette et Marie; et Lucie de l’autre, entre Léon et Albert. Madame Dartigucs s’établit dans un fauteuil, et Lucie, année de la cuiller à potage, commença à servir sans trop de maladresse, remettant à mesure les assiettes à la bonne pour les porter aux personnes qu’elle désignait dans cet ordre : Juliette , Marie , Léon, Albert, Charles et elle-même.
Madame Dartigues avertit Albert de ne pas attacher sa serviette à sa boutonnière , et Léon de ne pas prendre la cuiller d’une main et la fourchette de l’autre pour manger sa soupe. — Il n’est pas surprenant, ajouta-t-elle, que dans ses voyages monsieur Léon ait un peu oublié les usages de son pays, il ne sera pas friche qu’on les lui rappelle. Quand le héros des Anglais , lord Wellington , re-
■St
ÏÜ
vint dans son pays, on remarqua qu’il prenait du sel avec son couteau au lieu de se servir de la petite pelle en argent destinée à cet usage, et on l’excusa de cette faute en raison du long service qu’il avait fait sur le continent.
LÉON
Je vous remercie, madame, de vouloir bien m’avertir; mais, en apprenant ce qui se fait et ce qui ne se fait pas , je voudrais bien en savoir les raisons.
LA MÈRE
Je vous les dirai si je puis; cependant j’avoue qu’il y a quelques-uns de ces usages qui 11e me semblent meilleurs qu’en ce qu'ils étaient adoptés par ceux qui composaient ce qu’on appelait autrefois le grand monde, et que ceux qui les ignoraient prouvaient par là qu’ils n’en faisaient point partie, comme de rompre son pain au lieu de le couper.
ALBERT
Par exemple, madame, pourquoi ne faut-il pas attacher sa serviette?
LA MÈRE
Parce que des gens bien élevés doivent savoir manger avec assez d’adresse et de propreté pour ne pas tacher leurs vêtements; à moins que ce ne soient des enfants trop jeunes ou trop étourdis pour s’en tirer convenablement.
Charles.
Mainan, qui est-ce qui va couper le bouilli?
LA MÈRE
Le bœuf, s’il vous plaît. Le mot bouilli est proscrit.
tocs.
Le pourquoi? le pourquoi?
Sans doute parce que bouilli n’est qu’une qualité du bœuf , et puis parce que ce mot n’est pas d’usage dans la bonne compagnie. J’avertis ceux qui mangeront des œufs qu’on ne doit les ouvrir que par le gros bout; jamais avec un couteau, mais avec la fourchette ou la petite cuiller; et qu’il faut casser la coquille vide, afin de l’empêcher de rouler sur l’assiette.
JULIETTE
Mon Dieu ! madame, que de choses auxquelles il faut penser!
LA MÈRE
On n’y pense plus quand on s’y accoutume dès l’enfance : les bonnes habitudes ne coûtent pas plus à prendre que les mauvaises.
LÉON à Charte*.
Je vous demanderais un peu de vin ; je crois que c’est du bordeaux.
RÉCRÉATIONS
LA MÈHF.
C’est sûrement du vin de Bordeaux que désire monsieur Léon?
LÉON
Je vois, madame, que j'ai besoin d'habiter longtemps la capitale pour me remettre au courant.
LA MÈRE
La capitale de quoi? Vous voulez dire Paris apparemment?
LÉON
Oui, madame; j'entends cependant beaucoup de personnes qui disent la capitale au lieu de dire Paris.
LA MÈRE
Oui, c’est une locution provinciale, et c’est sans doute pour cela que les Parisiens l’ont proscrite. Mais voici le second service ; je vais découper votre rôti, car vous n’en viendriez pas à bout.
LUCIE
Est-ce que mademoiselle Marie ne mange pas de dindon?
MARIE
Merci, madame, je n’aime pas la volaille.
LA MÈRE
Bon Dieu! ma chère demoiselle, qu’avez-vous dit là! On ne parle de volaille qu’à la basse-cour.
MARIE
Comment donc faut-il dire, madame?
LA MÈnE.
Puisque nous sommes convenus que ce rôti était dindon, tout pigeon qu’il est, il fallait diredu dindon.
CHARLES
Et quand on ne sait pas quel est l'animal qu’on mange, maman?
LA M ÈRE
On demande du poulet.
LÉON
Mais si c’est une poularde ou quelque autre bête? LA MÈRE.
On dit toujours du (mulet , cela ne compromet pas; et quand on ne l’aime pas, on se borne à refu-
^ ser sans en dire la raison, comme ma petite Marie, DC sous peine de manquer à la civilité.
LUCIE à Marie.
Au moins, mademoiselle, je vais vous servir un peu de cette crème à la vanille?
MARIE
Je le veux bien, madame.
LA MÈRE
Madame la maîtresse de maison, ne servez pas sur l’assiette que vous avez devant vous , mais demandez-en une au domestique. Il peut se trouver sur votre assiette des miettes de pain ou quelques autres débris qu'il serait désagréable d’envoyer à vos convives.
LUCIE
Mon Dieu ! maman , qu’il est difficile de bien faire les choses!
LA MERE
•£ Cela est vrai, même pour les jeux, comme je vous ;£ l’ai déjà dit ; mais aussi, une fois qu'on les fait bien, •5 c’est pour toujours. Voici le dessert, qui va mettre, £ je pense, un terme à mes observations.
X ALBERT
Je crois, madame, qu'il nous est permis de dire que nous avons fait un excellent dîner, jgj LUCIE , regardant Juliette.
C’est un compliment pour le talent de ma cuisinière, jg JULIETTE.
Ü Vous êtes bien bonne: j'ai fait de mon mieux... . .
g Oh! mon Dieu, voilà que j'oublie mon rôle actuel; g il faut que je donne un gage.
LA MÈRE riant.
Nous en aurons assez pour nous amuser cette aprèsmidi à les racheter. Cependant il est mille petites choses qu'on n’a pas besoin de vous interdire, |>aire que vous avez pris tout naturellement l’habitude de ne pas les faire. Vous savez tous qu’il ne faut ni éternuer au nez des gens, ni se moucher avec un bruit de trompette, ni bâiller en s’étendant sur sa chaise, ni allonger les jambes de manière à gêner ses voisins, ni frapper sur la table avec son couteau ou sa fourchette, ni manger malproprement, ni boire la bouche pleine, comme le font les gens mal élevés. Parmi les choses que vous avez à apprendre, il en est sans doute plusieurs qui seront hors d’usage dans quelques années, et de nouvelles coutumes seront à la mode. Ainsi il était autrefois de la politesse de s’incliner quand une personne venait à éternuer. A la cour même, à chaque éternument du roi ou de la reine toutes les dames se levaient et leur faisaient à la fois une grande révérence. Bien de pareil n’a lieu aujourd’hui. Nous avons aussi certaines modes qui n'existaient pas au-
RÉCRÉATIONS
trefois. Il n’y a que ce qui est fonde sur la bienveillance mutuelle et sur le bon sens qui ne change pas.
Pendant cette leçon, on avait servi le dessert, composé de pâtisserie, de confitures, d’imitations en sucre de diverses sortes de fruits, sauf un saladier de fraises de bois très-naturelles et un joli fromage couleur de rose.
Madame Dart ignés fit alors quelques questions à Léon sur ses prétendus voyages, auxquelles il répondit avec beaucoup d’aplomb, en racontant les choses intéressantes qu’il avait lues, comme s’il en avait été témoin. — Mais ce qne j’ai vu de plus curieux, ajouta-t-il, c’est le pays des géants...
— Des géants?... s’écria tout le monde.
LÉON
Oui vraiment, des géants... Dans ce pays-là, madame, les hommes et les femmes nous feraient aisément passer sous leurs bras ; j’y ai vu des mauviettes aussi grosses que des perdreaux, des pigeons qu'on prendrait pour le dindon que nous avons mangé à dîner, et tout le reste à proportion.
LA MÈRE
Très-bien, monsieur; et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que nous avons tous vu ce pays merveilleux sans songer à nous en étonner.
Tout le monde comprit cette plaisanterie, qui fit beaucoup rire. Après qu’on eut apporté les bols et les verres d’eau tiède, et que tout le monde se fut lavé la bouche et les mains, la maîtresse de la maison donna le signal de se lever de table ; et l’on retourna comme on était venu dan s le salon, ou les tasses à café et le porte-liqueurs étaient disposés sur un guéridon.
En entrant dans le salon, les jeunes convives, déjà un peu las de leur rôle , quittèrent brusquement leur partenaire. Madame Dartigues les avertit qu’on ne se séparait point de la personne à laquelle on avait offert le bras sans un salut et une inclination polie des deux parts. Après le café ou la bavaroise au lait qui en tenait lieu, et que madame Dartigues prit la peine de verser dans les mignonnes petites tasses de porcelaine verte et or, on joua à diverses sortes de jeux jusqu'au moment du départ, pour lequel on reprit le rôle du matin.
Si, quand on entre dans un salon, dit madame Dartigues, on est obligé d’aller saluer la mai tresse de la maison , quand on s’en va, au contraire, on lâche de s’esquiver sans être aperçu , de manière à ne déranger personne. Cependant il ne faut pas pousser cela à l’excès , et surlout le faire naturellement. Si vous ne pouvez quitter le maître ou la maîtresse de la maison sans impolitesse, prenez doucement congé d’eux en peu de paroles; ne les
ÎÇ
retenez pas longtemps debout, et ayez soin qu’ils ne vous reconduisent pas trop loin. Les maîtres de maison, de leur côté, ne doivent ni gêner leurs hôtes par une politesse exagérée , en les forçant à rester quand ils ont envie de s’en aller ; ni manquer d’égards en ne leur témoignant pas de regrets de leur départ s’ils s’en aperçoivent.
Les enfants comprirent à merveille. Pendant que Léon, debout près de la cheminée, causait avec Charles, et que Lucie et Juliette assises écoutaient la conversation, Albert prit doucement son chapeau et gagna la porte sans bruit. Léon, après avoir re-
mercié M. Charles et mademoiselle Lucie de leur bonne réception, prit congé; pendant que Lucie se levait pour recevoir ses adieux, Juliette fit signe à Marie de prendre son chapeau ; et elle s'éloignait doucement, quand Lucie, qui s’en aperçut, courut à elle en lui disant : — Comment , madame , vous nous quittez déjà ?
JULIETTE
J’en suis bien fâchée ; mais ma fille est obligée de se coucher de bonne heure à cause de ses leçons du matin.
LUCIE , après avoir salué Léon qui son rceooduit par Charles.
Par malheur, c'est une trop bonne raison pour que j’ose vous retenir. Mais j’espère que je ne serai pas longtemps sans vous voir.
JULIETTE
J’y trouve trop de plaisir pour que je ne m’empresse pas de revenir. Ne vous dérangez pas , madame, je vous en prie ..
LUCIE la reconduisant.
Je serai un peu plus longtemps avec vous, madame.
LA MÈRE
Bravo! cela ne se serait pas mieux passé dans plus d’un salon que je connais. Voilà, mes enfants, un jeu de madame que vous ferez bien de vous rappeler, car vous aurez quelquefois dans votre vie occasion de le répéter.