‹ Éducation maternelle sisimples leçons d'une mére a ses enfantsChapitre 548 sur 549 · LE VOYAGE AUTOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE AUTOUR DU MONDE

lbf.bt Lcméni), âgé de dis ans, lisait un

*►{ ■ . xÿf'jour avec application un livre qui paraisl’intéresser beaucoup, tandis que sa sœur Marthe fabriquait fort adroitement, avec du papier découpé, des fleurs artificielles pour orner les corbeilles du salon.

— Qu'on est malheureux de n’être qu’un enfant! s’écria-t-il tout à coup, en interrompant sa lecture.

— Je ne vois pas que ce soit un si grand malheur, reprit Marthe en souriant.

— Comment, tu ne te trouves pas malheureuse de ne pouvoir jamais faire ce que tu veux?

— Mais il me semble que personne ne m'empêche de faire ce que je veux, quand ce que je veux est possible et raisonnable?

— Oh! sans doute, toi qui n’es qu'une fille, tu ne peux avoir les idées d’un homme.

— Est-ce qu’à ton avis les hommes sont dispensés d’avoir de la raison ?

— Ce n’est pas cela que je veux dire, répondit Albert un peu embarrassé de la question. Mais il y a des choses qui ne sont point déraisonnables, et que cependant on ne me laisserait pas faire.

— El lesquelles , s’il te plaît?

— Par exemple, reprit Albert en s’animant, si je voulais m’embarquer pour faire le tour du monde, comme le capitaine Dumont-d’Urville, ou pour aller au pôle , comme le capitaine Parry ; ou pour visiter Temboctou, comme M. Caillié,ou les sources du Nil, comme M. Cailliaud : ce ne serait pas une

folie, mais une chose très-belle et très-glorieuse. Eh bien ! je suis sûr que mon père ne me le permettrait jamais.

— Et tu crois, dit M. Letnénil, qui était entré dans la chambre depuis un moment sans qu’Albert l’aperçût, que pour accomplir une semblable eni reprise tu n’as besoin que de ma permission?

Albert fut un peu confus d’avoir été entendu j mais, rassuré par le sourire de son père ;

— Il me semble que oui, mon papa, reprit-il. J’ai lu avec la plus grande attention tous les voyages que j’ai pu me procurer, j’ai bien retenu les détails que les voyageurs nous donnent; et je crois que si je me trouvais dans les situations qu’ils nous décrivent, je me souviendrais à merveille de ce qu’il faudrait faire pour m’en tirer.

— On dirait, à t’entendre, que les mêmes incidents se reproduisent nécessairement à chaque voyage semblable; mais, sans te parler de la difficulté d’avoir sans cesse à parer à des dangers imprévus , tu serais bien étonné si je te disais que les obstacles que tu soupçonnes le moins sont ceux qui te touchent de plus près , et qu avant d’aller affronter des contrées inconnues tu as à apprendre, sur ce qui t’entoure, une foule de choses indispensables, dont les voyageurs ne font point mention, parce qu’elles sont connues de tous ceux qui ont vécu un certain nombre d’années.

— Et comment ceux-là les ont-ils apprises, mon

— Par leur propre expérience, à mesure qu’ils eu sentaient le besoin. Tu les ignores, parce qu’elles te

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sont inutiles encore; tant que tu te trouves sous la tutelle de tes parents, ce sont eux, pour ainsi dire, qui viveut pour toi , et ici , en France , dans Paris , tu 11e sais pas même ce qu’il te faudrait faire si lu devais pourvoir par toi-même à la moindre de tes nécessités.

— Mon papa, dit Albert en secouant la tête, vous vous moquez de moi, mais, vous avez beau dire, vous ne me ferez pas croire que ce soit une chose si difficile que de partir pour un port de mer ; et là, de s’embarquer dans un navire pour le Cap ou les grandes Indes.

— A la bonne heure , reprit froidement M. Leméuil; et, puisque tu es sûr de toi-même, je te prends au mot.

— Plaisantez-vous, mon papa?

— Pas le moins du monde : je connais le capitaine d’un paquebot anglais qui fait continuellement la traversée du Havre à Portsmouth en Angleterre; il y a dans ce dernier port un navire destiné a faire un voyage de découvertes dans le sud de l’Afrique, je te donnerai une lettre pour le capitaine Baker, qui commande le paquebot, afin qu’il te conduise à Portsmouth , et le recommande au chef de l’expédition; si tu peux gagner Portsmouth sans demander d’avis ni de secours à personne, je ne m’opposerai pas à tou départ , je t’en duune ma parole.

Albert demeura un moment étourdi de la proposition, mais son amour-propre était trop fortement engagé pour lui permettre de reculer,

— I£t maman , que dira-t-elle? balbutia-t-il enfin à demi-voix.

— Je me charge de la décider, répondit M. Loméiiil, seulement ne lui parle de rien jusqu’au moment où tout sera prêt pour ton départ.

A ces mots, Marthe, qui jusque-là avait écoulé sans mot dire, fondit en larmes et vint se jeter au cou de son frère en le suppliant de ne pas la quitter pour aller si loin...

Albert sentait déjà sa résolution ébranlée; mais M. Leménil objecta qu’on n’accomplissait rien de grand sans quelques sacrifices, et que sans doute Albert n’avait conçu son projet de voyage qu’après avoir pesé le chagrin qu'une telle sé|>aratioii causerait à sa sœur et à sa mère. L'étourdi petit garçon ne voulut |M>int avouer que rien de semblable ne lui était venu à l'esprit et renfonça ses larmes prêtes à couler. Il tâcha de consoler sa sœur en lui |>arlaut de toutes les jolies choses qu’il lui rapporterait de ses voyages, puis se tournant vers son père en affectant un ton ferme :

— Papa, dit-il, 11e faudrait-l-il pas que 111a bonne me fasse ma malle?

— Je suppose que tu la feras toi-même; car je ne pense pas que, dans tes excursions lointaines, tu puisses emmener une bonne pour faire ta malle.

— Mais je ne saurai comment m’y prendre!

— Tu essaieras.

Albert commença à comprendre la vérité de ce que lui avait dit son père: que tout est difficulté à qui n’a encore rien fait par soi-même. Avant de faire sa malle, il fallait eu avoir une; et il ne savait ni le prix qu’elle lui coûterait, ni la dimension qui lui était nécessaire, ni même à quel endroit on en vendait : enfin , son père voulut bien lui donner une petite valise de cuir, plus commode et plus légère qu’une malle, en le prévenant qu’il ne devait compter de sa part sur aucun autre secours et que désormais c’était à lui à s'arranger tout seul et à sc procurer toutes les choses dont il croirait avoir besoin...

Albert commença donc à empaqueter ses effets

avec aaaez Je pciuc cl de maladresse; aucun de ses voyageurs ne lui donnait de renseignements sur les choses qui lui étaient nécessaires et la manière do les emballer. Il lui fallut les avis multipliés de sa bonne et de sa sœur pour y réussir, il fut obligé de recommencer plusieurs fois ; car tantôt il oubliait un objet, tantôt un autre.

— Monsieur Albert, disait la bonue, ce n’est pas comme cela qu'on s’y prend, on met les choses lourdes, comme les livres ou les boites, tout au fond, puis le gros linge, puis le linge fin, et les habits eu dessus, parce qu'ils tiennent plus de place, tout le monde sait cela ; et puis vous 11e ferez jamais entrer là-dedans tout ce que vous voulez emporter.

11 fallut, en effet, mettre de côté une partie du

bagage, et Albert commençait à trouver que les préparatifs d’un voyage sont assez ennuyeux.

— Mais, lui dit Marthe tout à coup, as-tu assez d’argent pour ton voyage? je me souviens que quand je suis allée à Moulins avec maman , elle a donné de l’argent à la diligence et puis dans les auberges où nous avons diné et coucbé.

— J’ai les vingt francs que mon grand-père m’a donnés pour mes étrennes.

— Bon ! te voilà bien riche ! tu n’as seulement pas de quoi payer la voiture.

— Comment donc faire? Papa ne m’en donuera point, j’en suis sur... Attends, j’ai une bonne idée ; j’ai trois habillements complets , j’en aurai bien assez de deux, je vais vendre celui-là qui est tout neuf, je sais qu’il a coûté 100 fr., cela me fera beaucoup d’argent... Je puis bien vendre mes habits, puisque mon père me les laisse emporter.

Tout joyeux de. cette réflexion, Albert attendit avec impatience le tailleur qui devait venir le jour môme; il courut à sa rencontre, en lui proposant de reprendre son habit ; à sa grande surprise , le tailleur refusa.

— Mon petit monsieur, lui dit-il, mon métier est de faire des habits neufs, et non d’en vendre de vieux.

— Mais mon habit n’est pas vieux, vous le savez bien, je l’ai à peine mis.

— Ce n’en est pas moins un habit porté , et si vous voulez le vendre il faut vous adresser à un fripier qui achète les habits d’occasion ; tout le monde sait cela.

11 fallut encore chercher un fripier; et quand on l’eut trouvé et qu’il eut bien examiné les vêtements , il offrit 3o fr. de la redingote et du pantalon.

— Comment, s’écria Albert, vous offrez 3o fr. de ce qui en a coûté cent?

— Assurément, monsieur, répondit tranquillement le fripier, et c’est tout ce que cela vaut : ceux qui veulent des habits neufs les font faire; on ne vient me trouver que pour avoir du bon marché; tout le inonde sait cela. Peut-être aurai -je bien de la peine à vendre ces habits le prix que je vous en offre, et ils peuveut me rester longtemps avant qu’il se rencontre quelqu’un de votre taille qui en ait envie.

Albert comprit ce raisonnement, cl livra les lia- 5 bits en soupirant, mais il n’en éprouvait pas moins S un gTand mécompte dans ses espérances. Il n avait £ encore que 5o fr. pour commencer son tour du 5 monde, c’était peu de chose. ^

sîcitÛTion,

— Au fait, dit-il à sa sœur, je puis bien me défaire encore de mon couvert et de ma timbale d’argent que j’avais emballés. Je me contenterai de la tasse de cuir que nous emportions dans nos promenades à la campagne, et d’un couvert de buis; mais il faudra encore que je coure pour vendre l’uu et acheter l’autre, c’est bien ennuyeux de penser à tant de choses !

Albert sortit pour se rendre chez un orfèvre du quartier ; son père avait donné l'ordre de le laisser aller et venir à sa fantaisie. Il présenta à l’orfévre le couvert et le gobelet d’argent.

— A qui appartiennent ces objets? demanda celui-ci, vieux bonhomme goguenard.

— A moi, répondit Albert avec assurance, vous voyez bien qu’ils sont marqués à mon chiffre : Albert Leménil.

— Vous n’avez pas besoin de me dire que vous venez ici en cachette du papa et de la maman, reprit le vieil orfèvre en clignant de l'œil , autrement on vous aurait appris qu’un jeune homme n'a le droit de disposer de ce qui lui appartient

qu’à l’âge de vingt et un ans, car tout le monde sait cela. Je ne puis donc pas vous acheter ce que vous m’apportez, cela nous est défendu. Si vous ayez fait quelques petites dettes , je vous conseille de les avouer à vos parents. Allez, mon cher enfoui, retournez chez vous , et surtout ne vous adressez pas à quelque autre de mes confrères qui pourrait bien, comme c’est notre devoir, retenir la marchandise et faire reconduire le vendeur chez son père par un agent de police , pour s’assurer s’il a dit la vérité.. .

Albert trembla de la tôle aux pieds à l’idée d’être reconduit chez son père par la police; il remercia le vieil orfèvre.

— Comment donc foit-on quand on a besoin d’argent et qu’on n’a pas vingt et un ans? dit-il. .

RÉCRÉATIONS

GG

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Le marchand sourit.

— On n’a guère, avant cet àge-là, de besoins auxquels nos parents ne pourvoient , h moins que ce ne soit pour faire des sottises; et croyez-moi, enfant, vous êtes heureux de n’avoir pas cette liberté-là.

Le pauvre Albert retourna chez lut tout désappointé; il alla trouver son père et lui raconta franchement sa déconvenue.

— Voici déjà la seconde fois que tu as recours à moi malgré nos conventions, dit M. Leménil.

— Il le faut bien, mon papa, puisqu’on ne peut rien faire sans argent et que je ne puis m’en procurer.

— Je t’avais bien dit que tu trouverais à ton projet des difficultés dont tu ne te doutais pas.

— Mais pourquoi les enfants n’ont-ils pas d’argent?

— Pourquoi les hommes en ont-ils?

Albert ne savait trop que répondre.

— Ne serait-ce pas, reprit M. Leménil , qu’ils le gagnent en travaillant?

— Oui , mon papa ; mais les enfants ne savent faire aucun travail qui leur rapporte de l’argent.

— Il est vrai , et c’est pour cela qu’ils n’ont pas le droit d’en dépenser.

— Vous aviez bien raison de dire, mon papa, reprit Albert avec dépit, que les enfants ne peuvent rien faire dans ce pays-ci , puisqu’on les en empêche; mais si j’étais une fois chez les Hottentots, ce ne serait plus la même chose; là je n’aurais pas besoin d’argent pour inc tirer d’affaire.

— Dès que tu es si assuré de te tirer d’affaire chez les Hottentots, j’aurais grand tort de ne pas t’y laisser aller; je ne puis te donner d’argent , car je n’avais pas fait entrer dans mon budget de cette année les dépenses de ton voyage autour du monde. Mais je puis t’acheter ce que tu voulais vendre à l’orfévrc, au prix qu'il t'en aurait donné, puisque je suis sur de l’avoir moi-mêine quand j’en aurai besoin.

Albert vit bien que son père se moquait de lui, mais il n’en fit pas semblant, car il ne voulait pas en avoir le démenti ; il accepta donc la proposition. M. Leménil alla chercher de petites balances d’une grande justesse qu’il avait dans son cabinet , avec les poids en cuivre, depuis les plus pesants jusqu’aux plus légers qui u’étaient qu’une petite feuille mince de métal, marquée d'un certain nombre de points. 11 pesa avec une scrupuleuse attention le couvert et le gobelet d’argent.

à — Je croyais , dit-il , que tu avais là un marc ^ d’argent, c’est-à-dire une demi-livre ou 8 onces, mais & tu n’as que G onces 2 gros. Or, dans les ventes l’argenterie ne vaut que 48 fr. le marc ou 6 fr. l’once , ÏÏ c’est donc 37 fr. 5o c. que je te dois et que je vais £ te remettre.

*5 Albert les prit en soupirant et fit le compte de sa fortune, qui se montait à 87 fr. Marthe, trouvant «g que c’était encore bien peu, y joignit tout ce qu’elle JJ ]>o$$édait, c’est-à-dire un peu plus de 25 fr. ; alors à Albert se cnit riche, et n’imagina point que l’ar- X gent put lui manquer jamais.

JJ 11 n’avait plus maintenant qu’à s’informer du •£ bureau de la diligence et de l’heure du départ. U ■J consulta l'almanach des adresses et le plan de Paris, et n’eut pas peu de peine à sc rendre de la rue Saintg Dominiqueà la rue Notre-Dame-des-Victoircs. Il fut •J obligé de demander son chemin à plusieurs rc - •P prises, et il pensa qu’il lui serait difficile d’en faire *?; autant chez les Hottentots qui ne le comprcn- (Iraient pas. Parvenu enfin dans la grande cour des «£■ Messageries, il fot étourdi du bruit des voitures ;C; qui partaient ou arrivaient; il ne sut de longtemps 'X où il devait s’adresser , coudoyé de tous cotés par £ les allants et venants; enfin on lui indiqua le bu—

5 reau qu'il cherchait, il s’y glissa avec assez de r ■ peine, car il était rempli de monde.

— A quelle heure part la diligence du Havre? de- ± manda Albert à un commis qui écrivait sur un rc- 'X gistre.

•t\' — Sept heures du matin , sept heures du soir,

répondit celui-ci d’un ton bref, sans lever les

f: yeux.

r>: Il était midi ; Albert sc hâta de retourner chez

lui pour foire ses préparatifs et dire adieu à sa faix; mille. Il voulait partir le soir même, tant il crai- ;î; gnait, s’il remettait au lendemain, de n*cn avoir ÿ plus la force. Quand il eut fait part à son père de 4.' sa résolution, celui-ci le prit par la main et le con- 4: duisit auprès de sa mère en lui disant qu’elle était

6 prévenue. Madame Leménil n’adressa pas un seul i l mot à son fils, car elle avait promis à son mari de [f. ne rien dire pour détourner l’enfant de son projet ; 4: mais son visage était si pâle et si triste, et il y avait 4; dans son regard tant de regrets et de reproches, «J qu’Albert eut le cœur serré en l’embrassant. Ma-

dame Leménil savait pourtant aussi bien que son mari que son fils ne viendrait pas à bout d'aller 4^ bien loin ; mais elle s’affligeait de lui voir cette liu- •Jj meur vagabonde, cette obstination étourdie, qui x lui faisaient oublier tout ce qu’il devait à la icn- *£• dresse de ses parents, et elle avait peur que s’il ne

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s’cn corrigeait point, il n’en portât la peine par la suite Quant à Marthe elle pleurait si fort, que son

frère se hâta de quitter la chambre pour n’en pas faire autant... Il ne voulait pas pourtant revenir sur la résolution qu’il avait annoncée, au moment de l’exécuter; il pensait qu'on se moquerait de lui. 11 rassembla donc ses effets, sa valise, un petit fusil qui lui appartenait, car son père l’emmenait souvent h la chasse avec lui quand ils étaient à la campagne, et, ses apprêts terminés, il se dépêcha de faire un léger repas qu’on lui avait préparé pendant que le domestique allait lui chercher un cabriolet. Son père lui remit alors la lettre de recommandation qu’il lui avait promise, et lui souhaita froidement un bon voyage; Albert baisa la main qu’il lui tendait, et monta le cœur gros dans le cabriolet, en disant au cocher :

— Aux Grandes-Messageries , rue Notre-Dame* des-Victoires.

11 ne put s’empêcher , en partant, de regarder la maison qu’il croyait quitter pour bien longtemps, de penser à tous ceux qu'il y laissait, aux soins éclairés de son père, à la teudres.se de sa mère, dont la faible sauté serait peut-être altérée par le chagrin de son absence, à la complaisante amitié de sa soeur, si douce et si aimante , et il se disait : — Je ne croyais pas qu'un départ fût une chose si triste.

Il arriva cependant à sa destination ; et quand il eut fait descendre ses effets et renvoyé son cabriolet , le mouvement de la cour des Messageries ne tarda jws à le distraire de ses pensées : il vit qu’on commençait à charger la diligence du Havre et joignit ses effets à ceux qu’on entassait sur l’impériale; il se mit à se promener dans la cour, les mains dans ses poches, puis il entra d’un air assuré dans la salle où se tiennent les voyageurs, afin qu’on vit bien qu’il était lui-même un voyageur;

❖ mais personne ne faisait attention à lui, ceux qui g partaient s’occupaient de leurs affaires, presque g tous étaient accompagnés par des parents ou des • 5: amis qui venaient leur dire adieu , et il se sentit g bientôt mal à son aise d’être là tout seul, sans avoir jjj personne à qui parler. Il remarqua cependant, assis X dans un coin, un homme âgé, qui semblait aussi g isolé, mais nou aussi embarrassé que lui ; les deux S mains appuyées sur sa canne , il promenait sur 5* tout ce qui l’environnait deux petits yeux gris, fort g vifs et assez malicieux. Albert alla s’asseoir à côté de g lui, et au bout de quelques minutes le vieillard lui 3C demanda d’un ton jovial s’il était du voyage.

ZZ — Oui, monsieur, répondit Albert charmé d’entrer en conversation.

— Est-ce que vous voyagez seul?

£ — Tout à fait seul.

à — Sans doute vous avez une permission de votre X l>we?

X — Assurément, se hâta de répondre Albert.

X — Quelle place avez- vous retenue? car je serais

5 charmé d’apprendre que nous ferons route cng semble.

:> — Retenue! dit le petit étourdi en ouvrant de

g grands yeux, je n’ai point retenu de place: est-ce g qu’il faut en retenir?

g — Sans doute, tout le monde sait cela ; mais g apparemment votre père l’aura retenue pour vous : g il a dû la payer d’avance, autrement vous courez g grand risque de rester ici.

g Albert retourna au bureau de la diligence pour g paver sa place ; il s’était imaginé qu’on donnait 3; l’argent au cocher en descendant de voiture, comme J-J il l’avait fait pour le cabriolet.

— Vous êtes bien heureux, monsieur, que nous v ayons encore une place vacante dans la rotonde, dit ZZ le commis, car d’ordinaire elles sont toutes prises ZZ à l’avance.

ZZ Il inscrivit sur son registre et sur la feuille du K conducteur le nom d’Albert Leménil , après lui ZZ avoir demandé le prix de sa place , c’est-à-dire ZZ 4° qu’ Albert lui donna, tout étourdi de dég bourser ainsi d’un seul coup plus du tiers de sa g fortune. Honteux de paraître ignorer ainsi ce que g tout le monde sait, il n’osa pas rejoindre sa vieille g connaissance jusqu’au moment où le conducteur, g sa feuille à la main , ayant fait l’appel des voyag geurs , ils montèrent ensemble dans la rotonde de g la diligence.

6 — Je vous ai bien dît , commença le vieillard g en s’adressant à Albert, que votre place devait avoir X été retenue; il y a une foule de petites choses setn-

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blaldes que les enfants ignorent parce qu’ils n’y font aucune attention , et que cependant ils devraient apprendre, car ils pourraient se trouver dans le cas d'en avoir besoin.

Par bonheur le bruit formidable de la diligence qui s’ébranlait servit de prétexte à Albert pour ne pas répondre, cl laisser le vieillard dans la persuasion que sa place avait été arrêtée par son père, bientôt le mouvement de la voilure et les objets qui passaient rapidement devant scs yeux l'absorbèrent tout entier et ne laissèrent plus de place h ses réflexions. On roulait alors doucement sur la belle route qui conduit à Ncttilly, par une riante soirée de printemps; le temps était doux et frais, une petite ploie, tombée dans l’après-midi, avait abattu la poussière et reverdi les arbres du chemin ; le cœur d'Albert battait d'émotion , et moitié triste , moitié content, il se disait tout bas : — • Enfin me voilà pourtant parti. « bientôt le soleil se coucha; et l’obscurité ne permettant plusderien voir, Albert, fatigué des agitations de la journée, s’endormit profondément. Il était nuit close quand on arriva à Saint-Germain , où se trouvait le relais; pendant qu’on changeait de chevaux , un brigadier de gendarmerie, suivi d’un de scs hommes qui portait une lanterne , s’approcha de la portière et demanda les passe-ports des voyageurs; chacun montra le sien sans se faire prier, mais en témoignant quelque étonnement d’avoir à remplir cette formalité si près de Paris; le gendarme, d'un ton assez poli, répondit qu’un jeune élève évadé d'un collège de Paris, étant soupçonné d’avoir pris la roule du Havre, on leur avait prescrit cette mesure , afiu de le retrouver pour le rendre à scs parents... Cependant Albert s’était réveillé, et demanda, en se frottant les yeux, ce qu'il y avait?

— 11 y a qu’on demande nos passe-ports, lui répondit un des voyageurs; il ne manque plus que le votre, dépêchez-vous de le montrer.

— Un passe-port! dit Albert, qu’est-ce que c’est que cela ?

— Il est encore tout endormi , reprit obligeamment le bon vieillard, laissez-moi lui parler : « Mon petit ami, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez pour voyager une permission de votre |>èrc?

— Certainement.

— Eh bien! votre père a dit prendre |>our vous à la préfecture de police un passe-port où celte permission est constatée, c’est ce pap.er qu’on vous demande.

— Mais je n’en ai pas, dit Albert les larmes aux yeux.

& A votre âge, on ne voyage pas sans celle for-

3» malilé, ou sans être au moins recommandé aucon- ■S ducteur, tout le monde sait cela.

— Allons! allons! je vois ce que c’est, dit le S gendarme qui avait écouté ce colloque, j’ai le mot ■g de l’énigme dans ma poche; descendez, jeune «; homme, et plus vile que ça, qu'on voie de quoi y 5; retourne.

«j Il fallut obéir; le brigadier prit d’une main la ;; lanterne, dont il dirigea la lumière sur le visage 3; d'Albert , et de l'autre un papier qu’il tira de sa poche, et qu’il lisait en marmotant : Cheveux et •g sourcis châtains , yeux bleus , nez moyen , bouche

jjj; moyenne, menton rond, barbe à naître, taille

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