PERFECTIONNEMENT DU CORPS
Le roi Aristodôme venait de vaincre les habitants de Cumes. Pour les mettre hors d'état de se soustraire à sa tyrannie , il leur interdit les exercices qui développent la force du corps. Il ordonna que jusqu'à l'âge de vingt ans , ils fussent élevés dans la mollesse, allant toujours en char^ bouclant leurs cheveux, et se parant comme des femmesr' Le tyran calculait juste. L'homme qui laisse énerver son corps devient également faible et énervé d'âme et de volonté. L'homme, au contraire, qui exerce ses membres est dispos et calme d'esprit ; il se sent du courage pour faire le bien et s'abstenir du mal. Mes jeunes amis, pendant que vous êtes dans l'âge convenable, travaillez à vous former et à vous conserver un corps sain, vigoureux, agile.
Pour vous maintçiiir en santé, habituez-vous, quelque petits que vous soyez , à la propreté ; donnez- vous du mouvement, prenez plaisir au spectacle de la nature , à l'éclat du grand jour , à l'air libre de la campagne. Songez que votre corps est le plus bel ouvrage de Dieu. Oserez-vous le rendre abject 9 le souiller par des impuretés dont vous-mêmes auriez honte ? Oserezvous vous assimiler aux bêtes pour la gourmandise et l'intempérance ? Voyez les ivrognes et les gourmands : quels êtres misérables ! leur visage se flétrit, ils perdent leurs forces^ leur haleine em* peste, leur intelligence s'hébète , ils %ont sujets à mille maladies. Pour satisfaire leur passion ignoble, il s'exposent à commettre de mauvaises actions. La honte les empêche de se présenter en bonne compagnie , ou bien ils y sont mal reçus. Ils perdent l'affection et l'estime de tout le monde , ils perdent
la raison. Qui confiera un emploi à un homme qui s'enivre? qui lui donnera une fille en mariage? qui l'acceptera pour associé dans un commerce? Une tnauvaise action est-elle commise, c'est sur lui que tombent les soupçons. Il gagne moins et se crée plus de besoins, fl perd sa liberté, il est réduit à mendier à autrui de quoi entretenir ses vices. J'ai toujours entendu dire qu'un tice coûte plus à nourrir que deux enfants.
L'homme sobre au contraire est bien portant, en bonne humeur, estimé; il dépense moins et gagne davantage , il vit longtemps , partout il est le bienvenu.
Mettez la même modération dans le travail, dans le repos, dans les plaisirs, dans les affections. Le chagrin, Tenvie, la colère, toutes les passions violentes usent la santé.
Au contraire, un exercice modéré la fortifie. Les oisifs ressemblent à cer-
laines serrures où l'on ne met jamais la clef. Un jour on a besoin de les ouvrir, on les trouve rouillées et hors de service. L'homme qui s'occupe, outre qu'il rend son corps robuste, trouve un moment de distraction dans les moments de chagrins; il n'a pas le temps de devenir méchant , il ne connaît pas l'ennui. Celui qui s'accoutume à une vie molle se sent incommodé de la moindre chose, tout lui pèse, et quand vient le moment de se servir de ses membres , il lui font défaut et il succombe.
Enfin voyez l'œil? une lumière trop vive et sans interruption l'éblouit et la vue se perd; elle se perd également dans une obscurité trop prolongée. Il en arrive autant de tout le corps : l'absence et l'excès d'exercice l'usent égamen.
* tumez-vous à faire chaque omptement; c'est-à-dire sans
précipitation, mais sans perle de temps et sans muser. Le paresseux se repose un instant, puis un autre, et ne vient à bout de rien. L'autre jour je regardais un caporal qui enseignait l'exercice à des recrues. Il leur recommandait de ne pas mettre trois minutes à ce qui pouvait se faire en deux. Le conseil m'a paru excellent pour rendre preste, développer l'intelligence, et ménager le capital le plus précieux , le temps.
Quand tu commences à apprendre un métier, d'abord tu t effraies , tu crains de ne jamais pouvoir acquérir l'adresse nécessaire. Ne connais- tu pas le proverbe : Personne ne naît maître. Ne sais-tu pas combien les sens se perfectionnent par l'exercice ? le menuisier, le tailleur, le serrurier, le maçon, font en un instant et bien , ce qui demanderait un temps infini à quelqu'un qui n'est pas du métier ; ce n'est pas à
dire quMIs aient le corps autrement fait; mais il l'ont exercé davantage. Le jour de ton entrée à l'école ton œil ne distinguait pas un A d'un B. Avec un peu d'exercice tu en es venu à lire couramment des pages entières. Vois combien Texercice donne aux chanteurs de flexibilité dans la voix ; aux peintres , de sagacité dans le coup d'œil; aux chasseurs, de finesse dans Touïe; aux joueurs d'instruments d'agilité dans les doigts. Veux-tu perfectionner en toi le sens de la vue, donner de la force à tes bras, à tes jambes; exerce-les.
PERFECTIONNEMENT 0p L'INTELLIGENCE.
Nos facultés intellectuelles se perfectionnent aussi par l'exercice. Que de peine tu as eue d'abord à apprendre deux lignes par cœur! Aujourd'hui tu retiens facilement des pages entières; au-
jourd'hui to comprends mille choses que ne peut comprendre celui qui n'a pas reçu d'éducation. Et la raison? c'est que tu t'es exercé.
Le moyen de connaître la vérité , de découvrir les rapports qui existent entre les choses , de prévoir les conséquences d'un événement, c'est de perfectionner son intelligence par l'exercice et de la guérir de ses maladies.
Les maladies de l'intelligence sont Vigno^ rance et Verreur. L'ignorance consiste à nepas connaître le vrai ; Terreur consiste à croire le faux. UéducaHion fait disparaître l'une et l'autre , et de la sorte nous épargne des désagréments et nous procure des jouissances. Par exemple, on croyait autrefois que les comètes annonçaient des malheurs , et ^ à leur apparition, on appréhendait toute sorte de désastres. On pensait que le bruit des cloches dissipait l'orage, et, en les sonnant, on attirait la foudre âur lé
sonneur et sur le clocher. On ne voulait pas faire vacciner les enfants , et on en laissait ainsi mourir un grand nombre , et un nombre plus grand être défiguré ^ L'ignorant voit partout de mauvais présages et croit à mille superstitions. Il a peur des revenants, des feux follets, du diable, des loups-garoux , des sorciers ; contre eux il a recours à mille pratiques d'une dévotion fausse, qui est un outrage à la vraie religion. Au lieu de calculer l'avenir par l'étude des suites ordinaires des événements , il prétend le prévoir d'après une influence qu'il suppose aux
* Edouard Jeiiner, né le 17 mai 1749, el mort le 25 janvier 1823, trouve le moyen, vers Pan 1792, de préserver les hommes de la petite vérole, en leur inoculant le vaccin des vaches. Avant l'inoculation, la petite vérole tuait, en Europe, plus d'un demi-million de personnes par année. Sur cent personnes, on en comptait au plus vingt qui n"* eussent pas été atteintes par cette maladie ; douze au moins mouraient ; le reste perdait souvent l'usage de quelque membre, ou du moins la beauté du visage.
planètes, et il s'adresse à des devins.
La cupidité le pousse à porter son argent dans des loteries ou dans d'autres pièges tendus aux dupes. Il devient la proie des charlatans et des escrocs.
Comme il n a aucune connaissance des droits de Thomme , il ne sait ni faire respecter les siens, ni respecter ceux d 'autrui.
Que de jouissances au contraire dans l'instruction ! que de choses on apprend dans les livres ! Vous y trouvez les noms et les actions des hommes qui se sont rendus célèbres , l'histoire de votre pays , les relations des voyageurs , les aventures curieuses, Texplication des phénomènes du ciel et de la nature, les nouvelles de tout ce qui se passe dans le monde. Dans les livres , sont consignées les découvertes récentes qui peuvent devenir, pour qui sait en profiter, une source de richesses et de jouissances , et procurer une économie
de temps et d'argent. Dans les livres , se trouve indiqué ce qu'on doit faire et ce dont Ton doit s'abstenir pour vivre en honnête homme. Us offrent un moyen utile d'employer son temps quand on n'a rien autre chose à faire. Je ne sau-^ rais vous dire que d'agrément et que d'utilité on peut tirer de la lecture des livres, pourvu qu'ils soient bons, c'est*^ à-dire qu'ils renferment une saine instruction, ou un sujet d'amusement noble et honnête.
On a vu des tyrans , pour tenir les peuples dans un état d'avilissement , leur défendre d'apprendre à lire. Lorsque l'empereur Julien essaya d'arrêter les progrès du christianisme, il interdit rentrée des écoles aux chrétiens. Quelle iniquité ! si aujourd'hui un souverain défendait d'apprendre à lire et à écrire, ne pensez-vous pas que ce serait le comble de la perversité? Et cependant con^bien d'hommes encore se condamnent
volontairement à cet état d'oppression en négligeant de s'instruire !
O mes amis! dépêchez-vous d'apprendre quelque chose pendant que vous en avez le temps. Aujourd'hui vos parents travaillent pour vous, afin que vous ayez la facilité d apprendre ; mais le jour viendra où vous aurez à gagner vous-même votre vie , et alors comme il vous paraîtra bon d'avoir appris dans votre jeunesse ! Recherchez la société de ceux qui en savent plus que vous , adressez-leur vos questions avec une curiosité modeste , retenez ce que vous leur entendrez dire. Méfiez-vous des ignorants ; même sans intention de vous tromper, ils peuvent mettre dans votre esprit des idées fausses.
Picard n'a jamais rien appris , pas même ce que tout le monde devrait être tenu de savoir : c'est-à-dire à lire, écrire et.compter. Il ne peut pas tenir note de ce qu'on lui doit ; il n'écrit pas les cho*
ses, et il les oublie. Il va comme un aveugle au rebours de la conduite de tout le monde et sans savoir pourquoi.
Il ne connaît pas les lois de son pays , et court risque de les violer. SMI a quelque chose à faire savoir à quelqu'un à une certaine distance , il ne le peut pas.
S'il reçoit une lettre, il faut qu'il s'adresse à d autres pour se la faire lire, et qu'il les mette ainsi au courant de ses affaires. Il ne peut pas lire davantage une affiche dans la rue. A chaque instant, quand il fait une déclaration à la mairie, ou qu'il passe un acte chez le notaire, il a la mortification d'entendre lire : Picard j ayant déclaré ne pas savoir signer. Au bas de l'acte , au bas d'une quittance, d'un reçu , il met une croix. Il a servi; et bien qu'il ait du courage, il n'a pu parvenir qu'au grade de caporal. Bien qu'il possède son métier à merveille , il ne peut sortir de sa condition de simple ouvrier, puisqu'il
lui serait impossible de tenir des livres de commerce. Ses enfants vont à l'école, mais^ comme il ne comprend rien à leurs livres, il ne peut s'assurer s'ils apprennent bien. Les jours de fête, comme il ne sait à quoi employer son temps 5 il va au cabaret , il y dépense son argent et s'enivre. Que de fois l'ai-je entendu dire : « Oh ! si, dans mon enfance, j'avais seulement consacré une couple d'années à apprendre ! »