LA POLITESSE
H. Rustique ne manque ni de droiture , ni de probité , mais il se ferait scrupule d'ôter son chapeau à quelqu'un. Il va à la messe, il obéit aux lois, sa parole vaut une signature, il fait la charité , et cependant les gens ne Taimentpas. Pourquoi?
Voyez mes amis : M. Rustique porte un habit sale et déchiré, il n'est jamais mis selon sa condition , toujours à une mode de l'autre siècle. Il ne ment point; mais il vous crache la vérité dans sa nudité et dans sa crudité. Il TOUS dira, par exemple : Vous êtes bien laid , ou : J'ai vu un nain qui était de votre taille^ ou : Vous devez y voir bien peu avec votre œil de moins. Aujourd'hui il est en belle humeur, il badine; demain il sera sombre, d'une humeur de dogue , sa parole sera rude comme
s'il était en colère. Quelqu'un entame un raisonnement , il n'y donne pas le moindre intérêt. Vous lui parlez , il est à cent lieues de là ; bientôt il bâille et Yous demande : Hein ! comment disie:^ vous? ou bien, au plus beau moment il vous coupe la parole. Si lui-même m met à raconter y il n accouche jamais de la fin ; il distille ses paroles goutte à goutte, et vous dit : Un tel.... vous savez ?••• Dites-moi donc le nom ?... Ce pays!... vous connaissez.... Aidez-moi donc. En parlant, il vous souffle son haleine au visage ; en bâillant ^ il brait.
Quand il tousse ou qu'il éternue , tout ce qui l'entoure en porte des marques.
S il vient à vous heurter du coude ou que son pied touche le vôtre , il croirait commettre un péché de dire : Pardon I Si vous lui rendez service , il ne saura pas vous dire merci ! En vous rencontrant il ne vous dit ni bonjour, ni bonsoir. Si vous lui dites : Je vous salue >
îl est homme h yous répondre : Je n^ai que faire de vos saluts. 1) fait dans sa maison un tapage d'enfer; vous lui faites observer que cela incommode le voisin : Je suis chex moi , répond-il.
A table , il parlera d'un mort , de blessures 5 du fumier de son jardin , et de quelque chose de pis. Il entre sans refermer la porte. Vous lirez un livre, un journal; il vous le prend des mains pour le feuilleter avant vous. Vous parcourez une letlre , il y jette un coup d'œil. En voiture il prend la meilleure place. Devant le feu il occupe toute la cheminée. A Téglise, au café, il s'établit tout au milieu d'un banc ou d'une banquette, et ne se dérangerait paspour faire un peu de place, même à une femme. L'autre jour , pendant qu'il pleuvait , il passait droit son chemin avec un parapluie; il rencontre la femme d'un haut fonctionnaire , une personne honorable et qui a droit à
tous les respects. Il porta légèrement sa main à son chapeau , maïs sans loi céder le côté sec du trottoir et sans lui o£frir son parapluie. Pour un verre brisé à la cuisine, il fait un bruit d'enfer Dans une foule il bouscule tout le monde afin de passer le premier. A un rendezvous il se fait attendre une demi-heure.
Il sait ce que c'est que d'emprunter un livre, mais non pas de le rendre. A la promenade , si vous proposez d'aller à droite, il voudra aller à gauche. Avezvous envie d'aller au bord de l'eau, il voudra que l'on monte sur la colline.
Jusque dans les services qu'il rend il ne met ni forme ^ ni bonne grâce. Il donne d'excellents dîners, il a des vins fins , et ses amis redoutent d'aller chez lui parce qu'à sa table il manque le meilleur plat , un bon accueil. Quand il donne un sou à un pauvre , c'est en le rudoyant et en le traitant de fainéant^ de mangeur de tout bien. Il aime ses
parents, et il leur laissera toute sa fortune; mais il se garde d'avoir pour eux la moindre de ces petites attentions qui coûtent si peu et ont tant de prix.
Jamais une parole gracieuse, jamais un {)etit souvenir à leur fête ou au jour de Tan. 11 a dans son jardin les plus belles fleurs ; hasardez-vous à dire qu'il devrait en envoyer un bouquet à ses cousines ou pour l'autel de la Vierge ; engagez-le à donner à quelqu'un de la graine ou une bouture de ses dalhias^ de ses camélias , une greffe de ses arbres à fruits? et vous verrez comme vous serez reçu. Il a un pécher qui lui donne des pêches de primeur, un envoi d'une couple de ces pêches serait une marque d'attention qui suffirait pour le rendre agréable : il n'y pense pas , et les laisse pourrir sur l'arbre. Un jour il en donne un panier à son petit neveu; mais au lieu d'accompagner le présent de quelque bonne parole, comme : Etudie-
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bien , sois sage , obéis à ta maman.
II lai dil : Tiens, je ne sais pins qu'en fiEiire.
Ces manières de M. Rustique sont-elles uii crime? Non; mais je tenais à vous montrer qu'il ne suffit pas d'èire juste et bienfaisant , qu'il faut encore êtrepo/i', c'est-à-dire aimable et sociable. Celui qui a à souffrir des manières de M. Rustique , en éprouve du déplaisir , et nous ne devons causer de déplaisir à qui que ce soit. Nous n'avons que trop d'occasions de faire de la peine à autrui sans le vouloir, compensons cette peine par les agréments que peut apporter un échange d'égards réciproques. C'est donc un véritable devoir que la politesse; c'est-à-dire de ne nous permettre que les actes qui expriment la bienveillance etl'estimeet nous abstenir des procédés contraires. Notre intérêt même
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devrait nous rendre polis , car c'est la meilleure manière de nous gagner les cœurs. Le miel se fait aimer parce qu'il est doux.
En un mot la courtoisie et les bonnes manières sont comme le vernis sur les meubles. Une armoire faite en planches h peine dégrossies est d'un aussi bon service qu'une autre ; la soupe est égaleisient bonne dans une assiette mal lavée; et cependant vous en faites la différence.
Il existe certaines petites convenances, qui même varient selon les pays et les époques ; vous en pourrez prendre connaissance dans quelques livres composés exprès. En les négligeant vous passeriez pour mal élevés , vous donneriez de vous une idée fâcheuse^ vous risqueriez d'incommoder autrui dans ses sensott dans son imagination. Vous avez donc à les observer. A la maison , et vous étiez encore bien petits , votre maman vous a appris qu'il ne faut pas
vous servir de vilains mots, de maavalses expressions , ne pas allonger vos jambes y remuer sans cesse vos bras, regarder quelqu'un trop fixement , ne pas courir comme un écervelé , ni marcher trop lentement, ne pas rire à gorge déployée , et que les jeux de mains sont jeux de vilains y comme disaient nos pères. Elle vous a appris qu'il faut au contraire faire tout ce qui peut épargner à aulrui de l'ennui , du tourment, du temps, de la fatigue.
Que cela reste dans votre mémoire , et quand vous entrerez dans le monde , regardez comment font les personnes bien élevées, etprenez exemple sur elles.
Je ne prétends pas vous faire ici un traité sur la civilité^ mais après avoir passé en revue les devoirs de justice et de bienfaisance, je veux ajouter deux mois sur les devoirs de politesse. Je veux vous apprendre à user envers les autres des égards dont nous aimons que les
-^ 213 ^autres usent envers nous ; de ces égards qui font que l'on trouve du plaisir et du charme à vivre en société.
Veux-tu te mettre bien avec les autres? dépouille d'abord la vanité qui te donne à penser que tu vaux mieux qu'eux. Tu es riche, tu es bien fait, tu as de la naissance? c'est un hasard. Tu as du savoir? c'est un don de Dieu. Le vrai mérite est modeste, il ne cherche pas à primer; il a des égards pour les autres^ de manière à ce que les autres soient contents de lui. Un admirable précepte de politesse est celui qui nous a été donné par Jésus, quand il dit :
« Lorsque vous serez invité à des » noces, ne prenez pas la première » place, de peur qu'un plus grand que » vous n'y soit invité et que celui qui
» vous aura invité Fun et l'autre ne » TOUS dise : Donnez votre place à ce- » lui-ci, et qu'alors vousnesoyez obligé » dedescendre avec confusion à la der- » nière place. Mais lorsque vous serez V invité, prenez la dernière place^ afin » que celui qui vous a invité , étant » venu, vous dise : Mon ami, montez » plus haut^ car quiconque s'élève sera » abaissé^ et quiconque s'abaisse sera » élevé. »
Ceuï qui vont avec des habits déchirésj pleins de trous et de taches; ceux qui ont les mains sales et qui sentent mauvais^ inspirent du dégoût. D'un autre côté, je ne puis supporter certains fats, sans cesse à l'affût d'une mode nouvelle, qui marchent roides et tout d'une pièce, avec grand' peur de déranger un pli de leur cravate ou une boucle de leurs cheveux. Pauvres garçons!
Moins de pampres et plus de raisins.
L'homme modeste n'affecte point une
mise et un train dévie au-dessus de sa con« dition; il ne fait parade ni de ses titres, ni de sa fortune, ni de son savoir; il ne parle point de son propre mérite, et ne se montre pas trop sensible à lalouange.
Il ne tourne personne en ridicule et ac<" corde volontiers un éloge; il ne laissQ point de lettres sans réponse et rend à chacun son salut. Il ne prétend pas qae la conversation roule longuement sur lui et sur les choses qui lintéressent; il facilite aux autres l'occasion de prendre la parole; il ne rompt en visière à personne et défend son opinion sans aigreur. Il a de la déférence pour les autres et songe à ce qui peut leur être agréable ; il prévient leurs désirs et leur épargne tout désagrément. Il a de la tolérance, c'est-à-dire que, sans caresser le vice ou la bassesse, de quelque vernis qu ils se couvrent, il sait compatir aux défauts. Qui de nous n*a les siens? Il les excuse autant qu'il pe^ut,
il interprète avec bienveillance la conduite d'au trni et s^attaehe plus aux actions qu aux paroles.
Cependant Ibomme modeste ne se laisse ni humilier, ni rabaisser. Une fausse honte ne le fait trembler en la présence de personne. Il sait qu'en définitive les autres sont des hommes comme lui. Il apporte dans la conversation une juste estime de soi et des autres, et cherche à se montrer sous son jour le plus favorable^ parce que chacun vaut ce qu'il sait se faire valoir.
On voit des gens ne rechercher que la compagnie de personnes qui leur soient inférieures, afin d'y primer à leur aise. Ces gens-là deviendront de plus en plus vaniteux et n'en retireront rien.
D'un autre côté, ne fréquenter que des personnes qui soient au-dessus de nous par le rang ou la fortune, c'est s'exposer aux mortifications et à des dédains.
Mon ami, suis mon conseil : recherche
-^ 217 ^ ]â compagnie de celui qui a plus de savoir, et par-dessus tout la compagnie des honnêtes gens. Tu y trouveras chaque jour à t'instruire; leur exemple te rendra meilleur; leur amitié te fera gagner en considération. ^
Dans le commerce avec autrui, la langue est une grande cause de désagrément. Habituez-vous de bonne heure à n'en faire qu'un bon usage. Que votre langage soit clair, pur, vif sans pré cipitation, poli sans être affecté. Dépense de bouche rapporte beaucoup et coûte peuj et souvent de bonnes paroles raccommodent une méchante affaire. S'il t'arrive de discuter, expose ton opinion avec douceur et modération , et sans trop l'échauffer. Trop raisonne fait déraisonner, et il pourrait t'échap-
per telle chose dont ta aurais sujet de te repentir ; outre que , la discussion terminée, chacun se trouve du même avis qu'en commençant. A cette fin, je te conseille de ne pas faire abus decer* taines formules trop absolues : sans nul doute. •• vous vous trompez... voilà qui est absurde. Employez-en d'autres qui ne soient pas de nature à blesser l'amour-propre : Il me semble... d'après mes faibles lumières... peut être ai-je mal compris.
Tu es franc, mais à l'excès. Cette vérité si dure, tu pouvais me l'épargner. Pour éviter de perdre un ami , il faut quelquefois cracher doux et avaler amer.
Quand quelqu'un te parle, écoute sans l'interrompre, sans montrer de distraction. Parle peu de toi, fais plaisir aux autres en leur parlant d'eux-mêmes. Si tu restes sur ta chaise sans desserrer les dents, tu passeras pour une bûche j si tu babilles trop, tu diras ce que
tu voudrais ensuite n'avoir pas dit. Vois Albert: interrogez, demandez; il sait tout sur le bout du doigt, il pérore sur tout, il prétend juger de tout. C est à peine s'il a eu le temps d'entendre de quoi il s'agit, et déjà le voilà qui débile des sentences et qui ôle la parole à celui qui sait la chose à fond; aussi lui échappe-t-il des sottises à faire mourir de rire, et il n'apprend rien.
Et ce mauvais plaisant de Henri? On ne le voit jamais qu'il ne vous conte une baliverne, qu'il n'ait une nouvelle effrayante à vous apprendre, une bourde à vous faire avaler, et il se croit spirituel. Je le crois sot et poltron.
Qui pourrait vivre avec Ernest? il prend la mouche au moindre mot, et il s'emporte pour le moindre sujet. Serait-on mieux avec ce pédant qui est à cheval sur les détails et qui vous contredit à chaque mot?
Les bons mots et la plaisanterie sont
per telle chose dont ta auraie sujet de te repentir ; outre que , la discussion terminée, chacun se trouve du mâme avis qu'en commençant. A cette 6n, je te conseille de ne pas faire abus decertaines formules trop absolues: sans nul doute... vous vous trompez... voilà qui est absurde. Employez-en d'autres qui ne soient pas de nature à blesser IV mour-propre: Il me semble... d'après mes faibles lumières... peut être ai-je mal compris.
Tu es franc, mais h l'excès. Celle vérité si dure, ta pouvais me l'épargner.
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-^221 Cien dit tout le mal qu'il sait. La moindre action mauvaise ou sale qui arrive à sa connaissance, il n'a point de repos qu'il ne l'ait été répandre de maison en maison. Pas de belle action dans laquelle il ne prétende découvrir un motif secret« et cela uniquement pour ne pas la louer. Dieu me préserve de la langue du méchant et du poignard de l'assassin !
Que te dirai -je de ces malheureux qui se font le jouet d'une assemblée , et inventent mille bouffonneries pour donner aux autres à rire de leur personne ?
Que dirai -je des libertins et des impies qui tiennent des propos inconvenants et deshonnêtes, en tournant en dérision les choses saintes et les personnes vénérables ?
Tu n'auras rien de commun avec de pareilles gens , mon ami. Pour rendre ton commerce doux et agréable, tu auras l'humeur égale, tu mettras la paix
là où tu trouveras la désunion) tu te montreras reconnaissant de la moindre marque d'intérêt; tu seras toujours prêt et prompt à rendre un service. On te donneun avis , montre que lu l'ascom pris.Tunesais pas comment tudoisagir?
prends conseil de quelqu'un qui sache et qui veuille le bien, et lémoigne-lui la gratitude. A la nouvelle d'un malheur, tu porteras à l'affligé une consolation. Si tu vois un homme humilié, dislui une parole qui le relève. N'affecte l'originalité ni dans ta manière de vivre, ni dans tes habits. Ne te plains pas sans cesse , et ne te vante pas à tout propos.
Rien ne plaît davantage dans la conversation qu'une bonté éclairée.
Bref, je voudrais voir en toi de la complaisance^ sans bassesse; de la dignité , sans susceptibilité excessive; de la ponctualité, sans esprit minutieux ou tatillon ; de la raison , sans entêtement; de l'ordre , sans avance. Je te
voudrais respectueux avec tes supé* rieurs^ modeste avec tes égaux, affable avec les inférieurs. Je voudrais enfin, dans (es discours comme dans tes actions, voir régner la candetir , la liberté, la franchise, qu'on sente qu'ils sont selon ton cœur; et qu'en sortant d'un entretien avec toi , Ton ne pense pas avoir perdu son temps.
Cependant , songes-y bien , la poli-»
tesse ne consiste pas dans un flux de paroles doucereuses et de compliments qui ne seraient pas l'expression de nos sentiments, mais auraient pour but de les feindre. Prosper est toujours soigné dans toute sa personne, comme s'il sortait des mains du coiffeur : de sa bouche coulent les paroles les plus polies , les compliments les plus mielleux ; à
chaque instant il vous rend mille grâces, ou vous demande mille pardons. A l'en croire, il ne peut pas se passer de vous; la moindre de vos indispositions lui ô(e le sommeil. Un mot , un geste de vous le jettent dans lextase. Vous diriez que que les pèches mûrissent en janvier, qu'il ne se hasarderait pas à vous contredire. Prosper plaira aux gens aussi peu solides que lui , il fait pitié à tout ce qui a du bon sens.
La politesse consiste à manifester à autrui des sentiments de déférence, d'indulgence , de bienveillance. Si ces sentiments sont réellement dans ton cœur , ils se révéleront sans effort , et tu seras tenu pour bon et poli ; mais, si tu ne les as pas et que tu veuilles les simuler , lu es un hypocrite et un imposteur.
Sois humain^ indulgent ^ bienveillant; c'est là la fleur de la courtoisie, ffumotn, tu te réjouiras de la prospérité d'autrui,
-^ 225 «^ tu t'attristeras de ses chagrins; tu diminueras autant qu'il est en foi la somme des peines et des ennuis dans la société, et tu augmenteras celle des agréments.
Indulgent^ tu pardonneras les offenses légères , tu interpréteras en bien les actions; tu supporteras les défauts, te souvenant que Thomme le plus parfait est celui^qui en a le moins. Tu n'exigeras pas d'autrui qu'il s^habille, mange, pense , parle à ta mode , et qu'il te sacrifie sa liberté dans des choses qui ne nuisent ni à toi , ni à personne. Bienveillant j tu regarderas les hommes sous le point de vue le plus favorable, tu seras plus disposé à croire à la vertu qu'aux vices. Cela te conduira à les ai* mer, à les estimer, à les plaindre, et à te montrer prêt à leur faire- tout le bien que tu pourras.